‹ L'alcoolismeChapitre 10 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE L’EMPOISONNEMENT HABITUEL PAR LES BOISSONS ALCOOLIQUES OU DE L’IVRO&NERIE.

L’ivrognerie est, entre les autres, un vice grossier et brutal (1).'

L’intempérance tue plus d’hommes que le glaive (2).

La santé se conserve avec l’économie ;

La lourde gourmandise abré ge et rompt la vie (3).

Qui du vin est ami, de soy est ennemi (4).

Il n’est rien qui punisse un homme vicieux comme son propre vice (5). -. •

Si l’introduction accidentelle des boissons spiritueuses dans la masse du sang détermine des accidents souvent graves, il est facile de prévoir à quelles conséquences déplorables doit être conduit celui dont les organes en sont habituellement imprégnés. Les maux causés par l’ivresse ne sont rien en comparaison de ceux qu’engendre l’ivrognerie. Beaucoup d’auteurs ont avancé que nulle autre cause de malt) Montaigne.

(2) j École de Salerne.

(3) École deSalerne, trad.Ch.MeauxSt-Marc.Paris,1861,p.3l.

(4) Vieux proverbe.

(5) Mathurin Régnier.

ladie n’était si répandue, ni si -violente dans ses effets, que l’abus habituel des boissons enivrantes.

ARTICLE PREMIER

On peut distinguer dans l’ivrognerie deux degrés correspondant au premier et au deuxième degré de l’ivresse : il est impossible que celle-ci, portée au troisième degré, devienne une habitude ; l’homme qui se plongerait plusieurs fois, coup sur coup, dans cet état, y trouverait promptement la mort.

§ 1 er . Premier degré.

Dans le premier degré de l’ivrognerie, l’homme consomme habituellement une quantité de boissons spiritueuses qui dépasse la mesure que comporterait son tempérament ou la nature de ses travaux. Sa raison n’en est point obscurcie; l’ensemble de ses fonctions paraît s’exécuter d’une façon régulière. Mais il résulte néanmoins de cette habitude un état continuel de surexcitation des forces vitales, qui tourne à leur détriment et prédispose à une foule de maladies. On peut boire trop et ruiner sa constitution à la longue, sans tomber dans l’ivresse et sans passer aux yeux du monde pour un buveur.

On reconnaît pourtant assez facilement les ivrognes du premier degré, à la coloration rouge de leur figure, qui souvent même est semée de rubis ; à la

EMPOISONNEMENT HABITUEL

chaleur vive dont leur peau est animée ; à la dureté, la plénitude et la fréquence de leur pouls; à leur gaieté un peu folle et excentrique ou à l’irascibilité de leur caractère. Leur haleine est chaude et imprégnée d’une odeur caractéristique; ils éprouvent souvent des rapports aigres, et une sensation pareille à celle que produirait un fer brûlant dans le gosier et l’estomac. Leur palais blasé éprouve souvent un dégoût qui leur fait rechercher les épices, et cellesci vont porter à leur tour-l’incendie dans les voies digestives. Ils sont sujets à des coliques, des dérangements d’entrailles ; leur urine est rouge et d’une odeur pénétrante.

Il n’est pas douteux que cet état d’excitation habituelle use insensiblement les ressorts de la vie, et mine sourdement l’existence de celui qui s’y livre. On a comparé poétiquement, et avec beaucoup de justesse, la vie à un flambeau allumé : ceux qui abusent de l’excitation alcoolique activent imprudemment cette flamme mystérieuse qui consume lentement leur organisation, tout en l’animant ; ils doivent arriver beaucoup plus promptement que les hommes tempérants à épuiser la somme de forces vitales dont les a doués la nature.

Mais, le plus souvent, les ivrognes du premier degré sont victimes d’une illusion fatale. Comme ils ne ressentent pas immédiatement les conséquences de leur funeste habitude, ils aiment à se persuader qu’elle ne leur est point nuisible ; ils croient même souvent que les liqueurs alcooliques fortifient leur con-

PHÉNOMÈNES DE L’IYROGNERIE.

stitution, à cause de l’énergie factice et momentanée qu’elles impriment au système nerveux. Mais tel qui, d’après la vigueur de sa constitution, était appelé à devenir octogénaire, mourra à l’âge de cinquante ou soixante ans; tel autre, d’une santé moins robuste, parviendra difficilement à la quarantaine ; tous deux seront encore trop heureux si quelque maladie aiguë, provoquée et aggravée par l’état d’effervescence habituelle de leurs humeurs, ne vient pas, à un âge plus précoce encore, trancher le fil de leur existence.

J’ai connu un grand nombre d’honnêtes cultivateurs, et de bons ouvriers, qui avaient contracté, à la longue, l’habitude de l’ivrognerie, et ont fait une fin misérable, pour s’être livrés à ce faux calcul de doubler leurs forces et diminuer leur dépense de bouche en augmentant leur consommation de boissons alcooliques, pendant qu’ils restreignaient l’usage des aliments réparateurs.

Le docteur Issartier, dans son langage énergique et imagé, a dit de l’ivrognerie, ou alcoolisme, que c’est un brigand déguisé qui pénètre chez vous gracieusement , vous séduit par ses agréments, et, tôt ou tard vous vole la raison, la santé et la vie.

Rien n’est plus commun que de voir le premier degré de l’ivrognerie développer un embonpoint prématuré, souvent excessif, et toutes les fâcheuses conséquences qui en découlent. .

L’habitude de se livrer au premier degre de 1 1 vrognerie a aussi pour conséquence de faire tomber

EMPOISONNEMENT HABITUEL

dans un état de prostration singulière les hommes que des circonstances particulières viennent à priver tout à coup de leur liqueur favorite. J’en ai vu des exemples frappants, surtout parmi les buveurs d’eaude-vie. En 1834, pendant la disette de boissons spiritueuses qui suivit les mauvaises récoltes des années précédentes, les ivrognes d’Arbois faisaient la plus piteuse mine; plusieurs étaient frappés de manie mélancolique.

Observation XIV. L’un d’eux, grand buveur d’eau-devie, était tombé dans une tristesse et un découragement si profond que, quoique à la fleur de l’âge, il ne voulait plus travailler et passait des journées entières immobile et muet comme une statue. Lorsque la cherté passagère qui l’avait privé de son excitant fut passée, il en usa si largement que, l’année suivante, il mourut rapidement en perdant des flots de sang par les ouvertures naturelles du corps.

Le premier degré de l’ivrognerie est plus répandu que le second, parce qu’on se défie moins des ravages qu’il opère sourdement dans l’organisation ; mais il conduit fort souvent au deuxième degré par une pente insensible.

L’homme qui se fait l’ami des boissons fermentées devient bientôt leur adorateur, et, à la fin, leur esclave. Dans ce cas, plus peut-être que pour d’autres passions, l’habitude fait peser sur l’homme son tyrannique empire. Des exemples effrayants ont démontré jusqu’à quel point ses exigences étaient

PHÉNOMÈNES DE i/lVROGNERIE.

impérieuses pour les alcoolâtres (les idolâtres de l’alcool) .

Observation XY. Un buveur, étendu sur son lit de mort, se plaignait d’une vive douleur qu’il prétendait ne pouvoir soulager qu’avec de l’eau-de-vie ; il en demandait sans cesse avec instance ; on lui en présenta une bouteille ; il en avala une forte gorgée, retomba sur l’oreiller et mourut.

§ 2. Second degré.

C’est le deuxième degré de l’ivresse passé à l’état d’habitude. Qui n’a vingt fois rencontré sur son chemin un homme à la démarche lourde et vacillante, au regard louche, à la physionomie hébétée et ignoble, au visage sale, plein de boutons et d’excroissances, aux membres tremblants? Ses lèvres, grosses et pendantes, balbutient des mots mal articulés; sa voix est chevrotante, ou sourde et caverneuse ; son haleine est infecte; sa respiration est embarrassée, Son ventre bouffi; sa peau est flasque, terreuse et ses muscles sans vigueur. Cet homme est un esclave des boissons spiritueuses ; ce sont elles qui l’ont réduit à cet état d’abjection où l’homme est évidemment fort au-dessous de la brute.

La mythologie antique; si ingénieuse dans la peinture qu’elle fait des passions humaines, avec les couleurs de la fable et de la poésie, nous a laissé un excellent portrait de l’ivrogne dans le vieux Silène, le précepteur de Bacchus. Il paraît, dans le cortège du

EMPOISONNEMENT HABITUEL

dieu du vin, monté sur un âne, endormi sur son outre, et servant de risée aux Faunes et aux Satyres, pendant que la belle Églé le barbouille de lie. Vieillard barbu, tombé dans l’enfance ; il a la tête chauve, le nez gros et aplati, le corps bouffi et flasque; son visage et tout son extérieur offrent l’aspect de l’abrutissement et de l’imbécillité.

Shakespeare a personnifié l’ivrogne avec une fidélité saisissante dans son personnage de Bardulph, Hogartt l’a peint en traits ingénieux dans son John Bull, avec sa figure de charbon allumé, son nez tout bourgeonné, tout cramoisi, et ses yeux injectés de feu.

Yoici comments^exprime un ministre del’Évangile, M. Junod(l), pasteur de Saint-Martin, en s’adressant aux buveurs d’eau-de-vie du canton de Neufchâtel :

« L’un tremble à ne plus pouvoir tenir son outil ; épuisé, amorti, il redemande quelque vie à la liqueur qui le tue, ou bien il se fait préparer un hareng, une salade épicée. L’autre est paralysé jusqu’à ne plus pouvoir porter à sa bouche le verre fatal ; il vomit jusqu’à son breuvage favori ! Le troisième a perdu la sensibilité de certains membres par lesquels la mort semble déjà tenir sa proie. Le quatrième se voit couché comme sur un lit d’épines, tant l’irritabilité de la peau lui cause des douleurs aiguës et lui arrache *des cris d’angoisse. Le cinquième a des mouvements convulsifs qu’on n’ose pas regarder. Le sixième, frappé d’épilepsie, gît par terre

(I) Junod et Bouchardat, l'Eau-de-vie et ses dangers. Paris, 1860,p. 116.

sans connaissance, il frappe des mains et des pieds, il écume et grince des dents.

« Voilà les fils de l’alcool ! quelle horrible famille ! Puisque j’ai pris sur moi de yous la montrer et que vous avez eu le courage de regarder, qu’il me soit permis de vous rendre attentifs à la présence d’un chien parmi ces malheureux, d’un chien devenu ivrogne malgré lui. Le professeur d’une école vétérinaire, M. Dahlstroen, voulant s’assurer des propriétés de l’eau-de-vie, en nourrit cet animal pendant huit mois, à la dose de trois rations (six onces) par jour.

« D’abord il ne fit pas difficulté d’avaler ce breuvage : mais, au bout de quelques semaines, il fallut le lui faire prendre de force. Les trois premiers mois , après chaque potion alcoolique, il manifestait des appétits gloutons et une soif inextinguible. Il engraissa, du reste, et prit bonne venue. Dans le quatrième mois, son aboiement devient rauque, comme la voix de l’ivrogne, avec accompagnement de toux ; les yeux pleureurs et sauvages ; il com • mence à perdre l’ouïe. Indifférent à tout, il ne se tient plus guère debout, mais reste volontiers couché sur le côté.

«Dèsle cinquième mois, on observe le tremblement des jambes et même le branlement lorsqu’on le contraint de se tenir sur ses jambes. Il y ressent une telle faiblesse, surtout dans celles de derrière, qu’il reste assis, même pour manger. En état de veille et dans le sommeil, il éprouve dans les membres des soubresauts et dans tout le corps des mouvements nerveux. Malgré son indifférence . pour tout le reste, il devient furieux devant un autre chien et retrouve des forces pour l’attaquer avec rage. La faiblesse augmentant, la sensibilité de la peau diminue de plus en plus, surtout dans le voisinage de l’oreille : on la

EMPOISONNEMENT HABITUEL

lui pince sans qu'il y sente rien. Enfin il lui prend un tel dégoût pour toute nourriture qu’il méprise même la viande fraîche. La pauvre bête ! Elle va périr avant la fin du huitième mois, et la dissection de son corps donnera lieu aux découvertes qu’on fait dans celui des ivrognes. C’est en effet ce que confirme le professeur Dahlstroen.

« Après cela, mettriez-vous en doute que les maux produits dans ces buveurs et dans l’animal empoisonné ne fussent les effets de l’alcool ? Des deux côtés, et pour les hommes et pour la bête, ne sont-ce pas les mêmes symptômes, produits du même breuvage ?

« Et lorsqu’à la lumière de ces faits nous vous demandons, Messieurs, si l’alcool est un poison, hésiteriez-vous le moins du monde de donner, dans un sens absolu et sans restriction, la réponse qu’on est en droit d’attendre? Dans ce cas, et avant de formuler votre avis définitif, examinez encore, dans l’affreuse scène que nous venons de voir, le huitième acteur que voici : c’est un patient qui, lui aussi, a commencé par les vomissements accompagnés dans l’estomac d’une sensation comme s’il brûlait intérieurement. Cette crise passée, il s’est trouvé affecté dans le dos d’une douleur sourde avec tiraillements. La sensibilité du bout des doigts s’est perdue ainsi que celle des mains et des bras ; le même phénomène s’est produit aux jambes en commençant par les d oigts des pieds. Il peut bien saisir, mais non tenir ferme u n objet. Veut-il marcher, il chancelle et tombe. Enfin le s muscles du dos se sont affaiblis au point qu’il ne peut plu s demeurer assis. Vers le soir il ressent dans les membres un fourmillement qui, le jour, se dissipe.

« Sauf certaines différences que je ne veux pas relever, p’est-ce pas trait pour trait l’ivrogne paralysé et encore

plus, l’ivrogne privé de sensibilité dans les mains et les pieds ? Et pourtant, il n’a point pris d’alcool ; sans le savoir, il a pris de l’arsenic en pilules.

« Si donc l’arsenic produit sur le système nerveux des effets tout semblables à ceux de l’alcool, il faut bien que l’alcool soit lui-même un poison et non pas un des moins funestes. L’alcool est un poison : bien que ses effets ne se manifestent qu’à la longue, ils ressemblent à ceux des plus violents poisons. »

De tous les 'modes par lesquels l’abus des boissons spiritueuses exerce son action délétère sur l’organisation humaine, le second degré de l’ivrognerie est celui qui engendre les maux les plus graves et les plus compliqués. Le premier degré conduit bien à la longue, aux mêmes résultats ; mais ses. coups sont plus lents et moins assurés.

ARTICLE II

INCONVÉNIENTS DE lTVROGNERIE .

Pour ne rien omettre des fâcheuses conséquences de l’ivrognerie, nous passerons en revue successivement tous les systèmes et les appareils organiques, en étudiant les modifications qu'y apporte labus

des boissons enivrantes.

Mais, avant que d’entrer dans 1 etude des faits, je dois signaler ici une loi qui les domine et dont 1 observation m'a démontré l'exactitude. Je la définirai de la manière suivante : L’excitation alcoolique porte

SO EMPOISONNEMENT HABITUEL-

principalement son action sur l'organe du corps qui, à raison de la position sociale ou des habitudes de l'ivrogne, supporte la plus grande somme de fatigue ; c'est sur'ce point que le mal , précurseur de la mort , exercera de préférence son travail de désorganisation.

Cette règle établie, étudions-en les applications dans les divers systèmes et appareils qui constituent l’organisation humaine.

§ 1 er . Système nerveux.

Le système nerveux préside à toutes les grandes opérations de la vie. Le cerveau, qui en est le centre, est le foyer de la pensée ; c’est en lui que réside la volonté, qui imprime le mouvement à toutes les parties du corps par l’intermédiaire des cordons nerveux, et c’est à lui que se transmettent, au moyen des mêmes fils conducteurs, toutes les sensations perçues par les extrémités nerveuses.

Nous allons étudier successivement les troubles déterminés par l’abus habituel des boissons spiritueuses dans les trois grandes fonctions dévolues au système nerveux, l’intelligence, la sensibilité, le mouvement.

Page 1