CHAPITRE III
DE L’EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL PAR LES BOISSONS ALCOOLIQUES, OU DE L’IVRESSE.
Le pire estât de l’homme, c’est où il perd la cognoissance et gouvernement de soy (1).
L’Ivresse loge avec elle la Folie et la Fureur (2).
Nous distinguerons les phénomènes et les inconvénients de l’ivresse.
ARTICLE PREMIER
PHÉNOMÈNES DE L’iVRESSE.
On distingue, dans l’ivresse, trois degrés selon la quantité de boisson spiritueuse ingérée.
§ 1 er . Premier degré.
Le premier effet d’une boisson alcoolique prise à doses modérées est, comme on le sait, de produire une sensation agréable de chaleur, une activité plus grande de la circulation, une excitation générale du système nerveux et par conséquent des fonctions intellectuelles, mais qui n’est point encore incompatible avec leur exercice plus ou moins régulier. Le
(1) Montaigne, Essais.
(2) Plutarque. ' -
PHÉNOMÈNES DE L’IVRESSE
pouls s’accélère, il devient fréquent et dur ; la peau présente une chaleur fébrile, et, en effet, ce premier degré ressemble à un accès de fièvre passagère; il en offre l’agitation, et il est suivi, comme la fièvre, d’un sentiment de fatigue et d’affaissement. Le regard est. animé, la figure s’épanouit et se colore, la pensée est plus rapide et l’imagination la revêt de ses couleurs les plus séduisantes et les plus trompeuses.
La raison n’a pas encore subi une profonde atteinte ; l’homme cependant n’est plus autant maître de cacher ses penchants et ses pensés secrètes. L’homme, habituellement calme etsilencieux,devient loquace et remuant; celui dont le caractère est naturellement vif et impétueux se livre à une gaieté folle, turbulente, ou à l’emportement et à la colère. Celuici a le vin triste et morose, il tombe dans les rêveries les plus sombres, il pleure ert se lamente ; celui-là devient irritable, taquin, emporté, violent(1); cet autre est expansif et montre une gaieté insolite, il se trouve heureux d’être au monde, il est pris de tendresse pour ses voisins, il les embrasse, les comble de présents, il fait des aveux ridicules, demande le pardon d’offenses qui n’existent pas ; mais bientôt la vue se trouble, la démarche est incertaine et vacillante, les idées s’embarrassent, les discours sont incohérents, l’individu n’a plus conscience de ses actions-, les plus calmes deviennent querelleurs, grossiers, susceptibles de se livrer aux violences les plus blâmables.
(I) C’est cet état qui motive l’étymologie de l’ivresse, qu’on fait venir du grec <iêpi;rînjure, insolence.
empoisonnement accidentel.
Dans la première période de l’ivresse, dit Joseph Frank (1), les idées n’ont plus de liaison et se succèdent les unes aux autres dans le plus grand désordre. Alors chacun découvre avec candeur et sincérité, sans dissimulation, ses-mœurs et son caractère, d’où l’adage : in vïno viritas. En effet, l’homme colère s’irrite, frappe et mord ; l’homme passionné soupire, embrasse ; le sot se met à rire et fatigue de ses présents ceux qui n’en veulent pas ; l’homme triste verse des larmes et parle de la religion et de la mort ; d’autres ont des hallucinations de toutes sortes, jusqu’à ce que, leurs forces étant épuisées, ils commencent à balbutier ; puis leur face devient pale 5 , leur crachat tenace;, ils ont des vomissements, des évacuations involontaires ; les membres tremblent, le corps vacille, la fièvre s’allume. Cette abominable scène se termine par un sommeil profond qui se prolonge souvent pendant 24 heures et au delà, quelquefois par des convulsions, l’apoplexie ou la mort.
Les derniers traits de ce tableau se rapportent au second et au troisième degré de l’ivresse : mais nous l’avons reproduit en entier, parce que, malgré sa concision, il est plein de vérité. <
Celui qu’a tracé le docteur Issartier (2) mente aussi d’être cité.
L’ivresse légère se reconnaît facilement ; le corps cherche l’horizontale, et l’alcooliste s’efforce de lui imposer la perpendiculaire : c’est une lutte géométrique entre'la
(1) Jos. Frank, Praxeos medicæ universœ prœeepta. Lipsiæ, 1821-26,t. IV, cap. xxiv.
(2) Issartier, l'Alcoolisme moderne. Paris, 1861.
PHÉNOMÈNES DE L’iVRESSE.
masse qui veut tomber et l’esprit qui résiste ; en un mot, l’alcooliste fait des angles avec le sol, s’il s’arrête, et des S, s’il veut marcher ; ses yeux sont brillants et petits, la nature fatiguée veut baisser le rideau en fermant les paupières. Mais l’intelligence troublée s’efforce de les tenir ouvertes, comme le soleil, les jours de brouillards, cherche à luire et n’y réussit que de temps en temps. Les idées tourbillonnent dans le cerveau et sortent sans raison pour s’exposer sans réserve ; c’est une corne d’abondance qui laisse échapper des richesses équivoques.
Lorsque le premier degré d’ivresse est sur le point de franchir les limites qui le séparent du second, les propos deviennent diffus ; l’homme est indiscret : déjà il commence à bégayer et le nuage s’épaissit sur son intelligence.
Cette flère raison dont on fait tant de bruit,
Un peu de la vin trouble, un enfant la séduit (l).
Quelle amère critique des mauvais penchants de notre espèce Beaumarchais a mise dans la bouche d’Antonio, le jardinier de la comtesse Almaviva, lorsqu’il lui fait dire : « Boire sans avoir soif et faire l’amour en tout temps, Madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes ! »
Dès qu’on dépasse, dans l’usage des boissons spiritueuses, une certaine mesure qui varie beaucoup suivant les individus, on tombe dans le deuxième degré de l’ivresse.
(1) Lafontaine, Fables.
Bergeret, Boissons.
EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL
§ 2. Deuxième degré.
L’alcool, circulant avec le sang dans une proportion un peu forte, provoque une excitation si vive du système nerveux que l’exercice régulier des fonctions vitales est complètement perverti.
La tête devient brûlante, l’œil est sombre et hagard, les traits de la face sont profondément altérés; la lèvre inférieure est souvent pendante, couverte de bave, avec un peu d’écume, comme chez les épileptiques; la langue ne fait plus entendre que des sons inarticulés, la démarche est chancelante et des chutes nombreuses attestent l’état de demi-paralysie qui frappe le système musculaire ; les fonctions de l'intelligence, d’exaltées qu’elles étaient d’abord, commencent à se pervertir. La raison obscurcie ne préside plus aux opérations de l’intelligence; bientôt les perceptions sont confuses, l’articulation des mots ne se fait qu’avec difficulté, lés mouvements sont irréguliers, les pas chancelants ; le corps s’affaisse sur lui-même, l’homme est alors en proie à un véritable délire : il n’a plus conscience de ses actions. La sensibilité est quelquefois surexcitée ; on a dit ironiquement qu’elle devenait humide, car l’homme, pleure comme un. enfant pour le moindre motif, souvent sans raison. D’autres fois, il se livre aux actes les plus insensés, et ne garde plus dans ses propos ni frein ni mesure ; l’imagination égarée lui fait voir des objets fantastiques dont l’apparition excite sa
PHÉNOMÈNES DE L’iVRESSE.
fureur, et il se livre à des actes d’emportement qui rendent son voisinage dangereux.
L’ivresse, dit Brierre de Boismont, peut provoquer tout à coup, soit l’idée du suicide chez un homme qui n’y était nullement enclin, soit la monomanie du vol ou l’exaltation furieuse des désirs sexuels.
Un homme, par exemple, sur la probité duquel aucun soupçon ne peut être élevé, n’a pas plutôt bu qu’il se met à dérober tout ce qui lui tombe sous la main.
Un autre quitte ses vêtements et poursuit femmes et hommes avec toutes sortes d’excentricités.
Une femme, citée par Toll, éprouvait, dès qu’elle avait bu, un désir irrésistible de mettre le feu à quelque maison ; dès que la crise était passée, elle avait horreur d’ellemême ; néanmoins, elle n’avait pas commis ainsi moins de quatorze incendies.
L’alcooliste est- devenu une machine à détruire, un instrument à mal faire ; les hommes les plus honnêtes et les meilleurs à jeun se livrent aux actes les plus odieux, les plus criminels; ils sont frappés d’insensibilité morale et physique tout à la fois, et l’alcooliste qui vient de massacrer sans pitié son meilleur ami, se laboure luimême son propre corps sans la moindre douleur ; les plus atroces mutilations ont été ainsi faites le sourire aux lèvres et un couteau ébréché à la main (1).
Pendant le deuxième degré de l’ivresse, la digestion est troublée ; l’homme ivre est tourmenté de rapports aigres, de nausées et de vomissements fré-
(!) Issartier, p. 26.
empoisonnement accidentel.
quents ; souvent ses urines et ses matières fécales s’échappent involontairement. Sa respiration est fréquente, anxieuse. Bientôt arrivent le vertige et la somnolence, la face devient pâle, cadavéreuse ; tous
les sens sont émoussés ; l'homme ivre tombe dans un accablement profond, une sorte de sommeil léthargique et comateux, avec une respiration embarrassée et stertoreuse, auquel arrive toujours l'homme ivre pour cuver dit-on, son vin; pendant le sommeil, la transpiration est très-abondante et le délivre du poison qui l’avait jeté dans cet état pénible d’abrutissement et de dégradation. Les fonctions vitales reprennent peu à peu leur rhythme accoutumé: seulement i reste encore, pendant assez longtemps, un sentimen de courbature générale, de la pesanteur vers la tete, de la soif, du dégoût, de l’abattement et une lassi¬
tude dans tout le corps. .
C’est ce sentiment de malaise, compare au bienêtre délicieux dont jouissent habituellement les hommes d’une vie frugale, qui faisait dire à un p losophe que l’homme devrait toujours être tempérant par sensualité.
Les morts subites ou rapides arrivent communément dans le deuxième degré de l’ivresse, par 1 effet d’apoplexies pulmonaires ou cérébrales.
M. Anib. Tardieu (1) établit que les coups et blessures reçus par un homme en état d ivresse, sans e re
U) Amb. Tardieu, Observ. médico-légales sur l'état ^Zde considéré comme complication des blessures, / 390 ).
mort prompte ou subite (Annales d hygiene , t. XL, , P-
PHÉNOMÈNES DE L’IVRESSE
en aucune façon capables de produire la mort, en sont assez souvent suivis.
§ 3. Troisième degré.
Sous l’influence d’une dose très-forte de boisson spiritueuse l’excitation des organes devient si forte, que les ressorts de la vie, tendus démesurément, ne fonctionnent plus qu’avec difficulté, ou sont brisés avec une violence et une rapidité qui démontrent toute l’énergie du poison introduit dans les veines.
Observation IV. J’ai été appelé pour soigner deux hommes dans la force de l’âge, pleins de santé; ils avaient bu, dans le dessein de se donner la mort, une quantité considérable d’eau-de-vie. J’arrivai près d’eux une heure environ après l’ingestion de la liqueur enivrante. Ils offraient tous les accidents du troisième degré de l’ivresse, lesquels ressemblent beaucoup à ceux d’une attaque violente d’apoplexie. La perte de connaissance était complète ; la face livide; le corps privé de mouvement; la respiration, anxieuse, faisait entendre un râle déchirant ; les extrémités étaient froides, le pouls tellement faible qu’il fuyait sous le doigt. Malgré les soins les plus actifs, quelques heures après ils avaient cessé de vivre.
Ces deux hommes étaient des pères de famille, qui n’avaient été poussés à cet acte de désespoir, ni par la misère, ni par de profonds chagrins. Mais ils buvaient habituellement beaucoup d’eau-de-vie, et cette funeste habitude, en affaiblissant graduellement leur raison, avait livré leur imagination à des chagrins imaginaires, à des frayeurs exagérées dont l’impression leur suggéra l’af-
EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL
freuse pensée de se détruire : ils puisèrent la mort dans le même breuvage dont l’abus habituel avait livré leurs sens à un déplorable égarement.
Observation V. J’ai eu deux fois à examiner le cadavre d’ivrognes que des habitués de café, se livrant à un abominable jeu dont ils ne prévoyaient pas le dénoûment tragique, s’étaient amusés à plonger dans un degré d’ivresse si profonde que les malheureuses victimes avaient passé de la torpeur alcoolique dans le sommeil éternel. Le troisième degré de l’ivresse est si bien l’image de la mort que, dans une de ces orgies où l’homme ne connaît plus ni frein ni mesure, des jeunes gens, après avoir fait tomber un vieil ivrogne dans une profonde ivresse, eurent l’idée de l’enterrer dans du sable, ne laissant à nu que la bouche pour respirer. Lorsque ce malheureux eut repris l’usage de ses sens, il fut si bouleversé de la situation dans laquelle on l’avait placé, qu’il en fit une maladie : j’ai craint un instant pour ses jours.
Il suffit quelquefois d’une petite quantité de boisson alcoolique pour jeter des sujets faibles, délicats, dans le troisième degré de l’ivresse : je l’ai observé plusieurs fois chez des .enfants.
Observation YI. J’ai été appelé auprès d’une femme de 50 ans, très-nerveuse, accablée par de profonds chagrins, et que, tout à coup, ses enfants avaient trouvée étendue sur le parquet de sa chambre dans un état complet d’égarement et d’insensibilité. Elle me parut tout d’abord être sous le poids d’une grave attaque d’apoplexie. Mais je fus frappé de la chaleur vive que dégageait la peau, de la plénitude et de la fréquence du pouls; ces symptômes ne se seraient pas déclarés aussi
promptement par l’effet d’une hémorrhagie cérébrale; j’étais donc assez embarrassé pour déterminer la nature de la maladie et, par conséquent, le traitement que je devais mettre en usage, lorsque, voulant examiner la langue, j’ouvris largement la bouche et une odeur alcoolique très-prononcée vintfrapper mon odorat. Ce fut pour moi un trait de lumière. Je me contentai de. faire appliquer le traitement du troi.-ième degré de l’ivresse ; le lendemain, cette femme, revenue à elle, me raconta qu’elle avait bu, à jeun, d’après le conseil d’une commère, un grand verre de vin blanc, dans le but de se fortifier et que, n’usant pas habituellement de boisson spiritueuse, il lui avait suffi de cette quantité pour tomber dans l’état qui avait si vivement inquiété sa famille.
ARTICLE II
INCONVÉNIENTS DE L’iVRESSE.
Olivia : A quoi peut-on comparer un homme ivre?
Clown : A un fou, à un furieux ou à un noyé. Dans le premier degré d’ivresse il est fou; dans le second, il est furieux : dans le troisième, il est noyé (■)*
§ 1 er . Premier degré.
On s’abuserait si l’on pensait que 1 homme peut se livrer toujours impunément au premier degré de l’ivresse, parce que les symptômes qui en résultent n’offrent rien, en apparence, d’inquiétant.
L’excitation générale qui caractérise cet état et
ft) Shakespeare.
EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL
l’effervescence dont le sang devient le siège, prédisposent singulièrement aux maladies inflammatoires et aux hémorrhagies. Rien n’engendre plus promptement la pléthore que l’habitude de-se plonger dans un premier degré d’ivresse. Le corps, surexcité et encombré d’humeurs en excès, est constamment sous l’imminence d’une inflammation que la cause la plus légère peut faire éclater.
Jamais je n’ai observé un si petit nombre de maladies inflammatoires que dans l’année 1854, où le vin était rare et très-cher.
Il n’est pas même nécessaire que l’ivresse ait passé à l’état d’habitude, pour engendrer des phlegmasies graves. Ces maladies éclatent sous l’influence du premier degré de l’ivressè, lorsque les sujets portent en eux la moindre propension à en être atteints.
Observation "VII. J’ai vu un jeune homme, d’une conduite habituellement très-sobre et très-régulière, être atteint, trois années de suite , le lendemain de Noël, d’une fluxion de poitrine grave, après s’être livré, dans la nuit, à un excès de table, durant cette réfection qui suit là messe de minuit et qu’on nomme le réveillon; la troisième année, le poumon ne se rétablit pas complètement ; le jeune homme continua à tousser, à cracher du sang fréquemment : il tomba peu à peu dans le dépérissement et mourut phthisique après avoir langui pendant trois années. Son père et sa mère sont parvenus à une vieillesse très avancée et jamais la phthisie n’avait visité leur famille.
Observation VIII. J’ai soigné un autre jeune homme, l’unique espoir d’une famille dans l’aisance, qui, le len-
demain d’une nuit où il avait dérogé à ses habitudes de tempérance en prenant part à une fête bachique, éprouva un crachement de sang très-abonndant : a ce premier accident succéda une petite toux sèche, et, insensiblement, apparurent tous les signes d’une désorganisation des poumons à laquelle il succomba quinze mois plus tard. 11 n’était nullement prédisposé à la phthisie pulmonaire, ni par l’hérédité ni par une faiblesse de constitution accidentelle.
J’ai toujours été frappé d’une circonstance que je dois signaler ici : c’est le lendemain des jours de fête, de foire, de marché, que le médecin est appelé le plus fréquemment pour soigner, surtout chez les habitants de la campagne, des fluxions de poitrine commençantes et d’autres maladies inflammatoires à leur début. Cette observation n’a rien qui doive surprendre, quand on se représente, exposés à toutes les intempéries de l’atmosphère, dès hommes qui sortent des cafés et des cabarets, 'échauffés par l’air étouffant qu’on y respire, par les passions qui s y agitent, et surtout par l’alcool, qui promène dans leurs corps sa brûlante excitation.
Combien de malheureuses familles ont été privées prématurément de leur chef, par des fluxions de poitrine contractées dans de pareilles conditions.
§ 2. — Deuxième degré.
Si l'homme peut trouver, dans le premier degré de l'ivresse, la source de maux aussi redoutables, a plus
EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL
forte raison l’ivresse au deuxième degré doit-elle les engendrer avec la plus grande facilité : des exemples trop nombreux et trop funestes le démontrent tous les jours. Mais le deuxième degré de l’ivresse provoque aussi des accidents particuliers que nous allons décrire. Les principaux sont : 1° une inflammation -vive de l’estomac que les anciens médecins avaient désignée sous le nom de gastritis crapulosa, gastrite crapuleuse ; 2 0, Y ivresse furieuse ou convulsive.
Gastrite crapuleuse. — Avant que d’être absorbées par les veines, les boissons spiritueùses séjournent pendant un certain temps dans l’estomac et provoquent sur ses parois une très-forte irritation.
Un événement tragique, arrivé dans un village des environs d’Arbois, m’a permis de constater combien est violente l’excitation produite par l’alcool sur les tuniques de l’estomac.
Observation IX. Une charmante petite fille de 4 à 5 ans, d’une santé superbe, fut trouvée expirante à la porte de ses parents. On remarqua que son corps et ses vêtements exhalaient une forte odeur d’eau de-vie et on soupçonna bien vite la cause de sa mort. La justice fut prévenue et me chargea de faire l’autopsie du cadavre. L’estomac renfermait une quantité très-notable d’eaude-vie mêlée aux sucs gastriques ; les parois de cet organe offraient, dans toute leur étendue et toute leur épaisseur, une coloration d’un rouge tellement foncé qu’elle n’était comparable qu’à celle que déterminent les poisons les plus énergiques. J’ai eu l’occasion d’ouvrir le corps d’une jeune femme qui s’était empoisonnée avec de l’acide sulfurique (huile de vitriol) ; la liqueur cor-
rosive n’avait pas laissé dans l’estomac des traces d’inflammation beaucoup plus prononcées. Combien cette enfant avait-elle avalé d’eau-de vie ? De quelle manière son empoisonnement s’était-il accompli ? Toutes ces circonstances sont restées enveloppées des ombres du mystère. La justice soupçonna bien la main coupable qui avait présenté à l’enfant lé breuvage enivrant, mais, en l’absence de preuves positivés, elle eut la douleur de laisser impuni un crime qui méritait d’attirer toute la rigueur des lois pénales.
L’estomac étant si impressionnable à l’action irritante de l’alcool, il n’est pas étonnant que les excès bachiques l’enflamment souvent* d’une façon trèsaiguë. La maladie est caractérisée par une douleur vive au creux de l’estomac qui est très-sensible à la pression, par des nausées, des vomissements, le dégoût le plus complet des aliments, et une soif que le malade ne peut pas même satisfaire, parce que l’estomac rejette tout ce qu’on y introduit. La douleur épigastrique ressemble quelquefois à une colique horriblement douloureuse, arrachant des cris au malade. J’ai soigné souvent des campagnards atteints, le lendemain de la fête de leur village, de cette forme de gastrite suraiguë qui provoque des souffrances intolérables. Elle n’est pas rare non plus dans les villes à la suite des orgies prolongées.
Ivresse furieuse ou convulsive. — On a dit que
l’ivresse ordinaire faisait descendre l’homme audessous de la brute. L’ivresse furieuse ou convulsive
empoisonnement accidentel.
est plus affreuse encore : le sujet qui en est atteint ressemble aux bêtes féroces : non-seulement il en offre l’aspect et les mouvements, mais il en a jusqu a la cruauté. On est obligé de l’enchaîner comme elle pour se mettre à l’abri de ses fureurs.
L’histoire rapporte qu’ Alexandre le Grand tua son favori Clitus, son meilleur ami, dans un accès
de fureur provoqué par l’ivresse.
Chez les sauvages comme chez les Thraces dont parle Horace, l’ivresse fait naître des mouvements furieux qui dépassent l’imagination.
Percy, l’émule de J. D. Larrey, a eu souvent occasion d’observer l’ivresse furieuse et convulsive chez les militaires : ceux-ci en vont puiser le germe principalement dans les vins frelatés et les eaux-de-vie sophistiquées qu’on leur vend dans les tavernes qu’ils fréquentent. Voici la description que Percy fait de l’homme atteint de l’ivresse convulsive.
« Son regard est farouche, ses yeux étincellent, «es cheveux se hérissent, ses gestes sont menaçants ; il grince des dents, crache à la figure des assistants et ce qui rend ce tableau plus hideux encore, il essaye de mordre ceux qui l’approchent, imprime les ongles partout, se déchire lui-même.si ses mains sont libres, gratte la terre s’il peut s’échapper e pousse des hurlements épouvantables. Alorsl homme, s’il est malheureusement seul, peut se precipi er par la fenêtre, et se blesser dangereusement en se roulant sur le pavé ou se heurtant la tête contre es murs. »
INCONVÉNIENTS DE L’iVRESSE.
Observation X. J’ai connu un ancien militaire, d’un caractère habituellement dur et brutal, dont l’ivresse exaltait ainsi les mauvais instincts. Lorsqu’il rentrait pris de vin dans sa famille, il s’emportait violemment et sans motif contre sa femme, ses enfants, courait s’emparer de son. sabre et se précipitait, en le brandissant de l’air le plus menaçant, sur les membres de sa famille et sur toutes les personnes qui s’offraient à sa vue. L’intervention d’un grand nombre de voisins était nécessaire pour contenir les mouvements de ce forcené.
On voit, par les exemples qui précèdent, que le deuxième degré de l’ivresse peut engendrer chez l’homme de terribles maladies. Combien d’autres conséquences, plus ou moins désastreuses, en sont souvent le résultat.
Durant l’hiver rigoureux de 1850, j’ai relevé, dans les environs d’Arbois, les cadavres de deux hommes qui, pris de vin et glacés par le froid, 's’étaient égarés la nuit, au milieu de la campagne couverte de neige, et y avaient péri misérablement.
Quel est le médecin qui n’a pas eu à soigner des fractures graves, des commotions cérébrales mortelles, occasionnées par les chutes fréquentes que font les hommes plongés dans l’ivresse ?
Observation XI. Je me rappelle un campagnard qui, regagnant son village un peu tard, au milieu des ombres de la nuit, tomba d’une assez grande hauteur dans un ravin dont le fond était couvert de grosses pierres sur lesquelles il se brisa la jambe en plusieurs fragments. Il n’était pas très-loin de la ville : on entendit ses cris, et Bep.geret, Boissons. 3
EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL
on le transporta dans une auberge où j’allai le soigner quelques instants après. L’émotion et la douleur avaient tellement exalté son cerveau, déjà surexcité par l’ivresse, qu’il en était résulté un délire violent analogue à celui qui suit quelquefois les grandes opérations chirurgicales et que les hommes de l’art appellent délire traumatique. Il vociférait avec fureur : il agitait tous ses membres, et notamment la jambe fracassée, avec une vivacité que rien ne pouvait contenir : les fragments osseux craquaient à chaque instant les uns contre les autres avec un bruit sinistre qui glaçait d’effroi tous les témoins de cette épouvantable scène. Je lui appliquai avec beaucoup de peine un appareil qu’il dérangea complètement dans la nuit, malgré les efforts de ses surveillants. Le lendemain, un profond abattement avait succédé à l’excitation de la veille, et je pus rétablir facilement autour du membre malade l’appareil contentif nécessaire à sa guérison.
Observation XII. J’ai fait l’amputation du bras à un homme de la campagne qui, le matin d’un lundi (ce fatal lendemain du dimanche), se rendit au moulin après avoir, selon la funeste habitude de beaucoup de nos cultivateurs, bu la goutte en se levant; les vapeurs alcooliques de cette libation matinale se mêlant au reste des fumées de la veille, ses mouvements n’avaient pas leur précision ordinaire, et, en introduisant du blé dans la machine destinée à le battre, il se laissa prendre le bras dans l’engrenage ; le membre fut broyé jusqu’à huit centimètres de l’épaule. Ses amis m’ont assuré que cet accident ne lui serait pas arrivé si son cerveau n’avait pas été troublé par les émanations alcooliques.
Observation XIII. J’ai été appelé près d’un homme de 32 ans qui, plongé dans l’ivresse, avait été surpris par le -,
sommeil à demi couché sur le meuble témoin de sa séance bachique : c’était.le soir; une lampe, qui brûlait près de lui, mit le feu à ses vêtements. La torpeur du cerveau était si profonde, qu’il sentit à peine la brûlure qui envahissait son dos ; il a raconté plus tard qu’il avait rêvé qu’il se brûlait. Lorsqu’il s’est enfin réveillé, toute la partie postérieure du tronc avait subi l’action du feu ; il eut la force de se traîner jusqu’à un ruisséau voisin de sa maison et de s’y plonger entièrement, mais la brûlure était si étendue qu’il succomba 36 heures après l’événement.
Qui pourrait compter tous les actes criminels ou insensés dont se rendent coupables les hommes qui ont noyé leur raison dans les boissons spiritueuses? Combien de familles ont dû la ruine ou le déshonneur à un instant d’égarement de l’un de leurs membres, dont la sagesse et la prudence accoutumées avaient succombé sous des libations trop copieuses.
Oui, répétons-le avec Montaigne, il nest de pire estât pour Vhomme que celui ou il perd la cognoissance et le jugement de soy.
§ 3. Troisième degré.
La description que j’ai donnée de cet état en fait suffisamment ressortir toute la gravité. L homme est conduit par le troisième degré de l’ivresse sur le bord de la tombe, et, souvent même, il y est précipité avec une violence et une rapidité effrayantes.
EMPOISONNEMENT HABITUEL