I. Troubles de l’intelligence
Chez l’ivrogne l’exercice de la pensée est profondément altéré ou affaibli. L’homme le plus intelligent finit par devenir un être stupide.
INCONVÉNIENTS DE i/lVROGNERIE. SI
Perte de la volonté. — L’ivrogne est pusillanime et sans caractère.
c< L’absence de volonté est un des traits les plus caractéristiques de l’ivrogne. Qui n’a été frappé du laisser aller, de l’apathie, de l’état d’enfance qu’il présente ? Sans réaction, sans énergie, il exécute aveuglément, machinalement tout ce qu’on lui commande ; il est facile à mener et à entraîner (1). »
Rien n’est comparable à la tristesse et à l’abattement qui s’emparent souvent de son esprit, lorsqu il est privé d’eau-de-vie et qu’il n’est plus sous l’influence de son stimulant habituel.
Perversion du sens moral. — L ivrognerie produit une dégradation du sens moral telle que l’on voit des hommes profondément pervers pousser la démoralisation jusqu’au cynisme le plus révoltant.
D’autres fois la perversion du sens moral fait évanouir chez l’ivrogne ce sentiment de délicatesse et de probité qui nous fait respecter le bien d’autrui.
Observation XVt. J’ai connu un homme riche, adonne à l’ivrognerie, qui, chez des étrangers, des amis dans les magasins, s’emparait de tous les objets qui flattaient ses regards ou ses goûts, et les mettait furtivement dans sa poche comme aurait fait un enfant mal eleve. Observation XVII. J’ai soigné à l’hôpital d'Arbois un homme qu’on avait relevé ivre mort dans la neige, au S de la campagne, par un froid très-rigoureux. 11 avait les extrémités des deux pieds frappées de congela-
(1) Aug . voisin, de l'État mental dans l’alcoolisme et l'absinthisme. Paris, 1834, p. 13.
tion. On me prévint que c’était un ivrogne et un voleur très-audacieux, fort redouté dans le pays ; qu’il s’était grisé dans la cave d’une maison où il avait pénétré la nuit pour voler. Quand je voulus l’interroger sur ses précédents et que je lui demandai quelle était sa profession, il me répondit avec une effronterie pleine de bravade et un cynisme qui me glaça d’un douloureux étonnement : Monsieur, je suis artiste en gousset. Il se vantait d etre voleur : il affectait d’en faire parade ! Cet homme appartenait à une famille honnête qui était désolée de sa conduite. L’abus des boissons spiritueuses l’avait fait descendre au dernier degré de l’avilissement et du déshonneur.
«élire. — Les fonctions cérébrales sont tellement perverties par les excès de boissons spiritueuses, qu’il suffit souvent de l’accès de fièvre Le plus léger pour faire délirer un homme adonné à l’ivrognerie.
Yoici quelques exemples de délire aigu que nous empruntons à M. le professeur Lasègue (I) : ce sont de curieux exemples de conceptions délirantes :
Observation XVIII. H..., 32 ans, marchand devin.Face très-injectée, léger mouvement fébrile ; quatrième jour de l’invasion du délire :
« C’est une maison (celle qu’il habite) où il y a de mauvaises femmes. Ils ont fait un trou dans mon plafond et ils y ont mis un tuyau avec pression, qui fait tourner un petit moulin. Il n’y a pas moyen de dormir dans la chambre.
. (l) Lasègue, Mém. sur le délire aigu des alcooliques [Archives générales de médecine, 1869).
« Ces femmes mènent le métier des femmes publiques ; elles font toutes mauvaises choses, elles crient, elles chantent. Ce qui me gêne, c’est la chambre à l’eau.
« Si monsieur était couché dans son lit et que l’eau lui tombe dessus, ça ne lui serait pas agréable. Le jet d’eau est à peu près gros comme un crayon ; il tombe sur le corps, mais il ne travèrse pas les effets.
« Dépêchons-nous, on nous attend. Nous sommes venus pour la même affaire. »
Observation XIX. D..., marchand de vin. Alcoolisme subaigu ; premier accès au deuxième jour du délire.
« Hier ‘soir, il était onze heures et quart, il entre un individu qui demande une cbopine. Je veux bien. Là-dessus ils boivent, et ma femme vient se coucher. Nous n’avons pas été sitôt au lit, il vient danser du monde autour de nous. 11 y en avait un qui avait une casquette blanche, deux en hlouse, deux dans le fond qui dansaient ; ça me fiche un coup. — J’allume une allumette. Personne ! - Je me dis : j’ai le corps qui me remue. Je me recouche. Quand j’avais soufflé la chandelle en voilà un qui me remue devant la figure. Je rallume’* personne. - Au travers du plancher nous voyons du monde; je cours, je ne vois rien, ils se sont sauves.
« On nous éblouit d’une espèce de poudre de vitareent Nous nous recouchons; on nous en fait encore St. La tomme se mit à pleurer, je retire les draps T,e mets l'édredon sur une labié, je voyais mon portoU Sms l'édredon. Je me suis rhabillé et je sms paru nar la norte de derrière.
P « Je vois deux individus qui se sauvent, je crie au voleu r Ils laissent un fil électrique ; je le prends, ça m engourdit la main. Ils sautent par-dessus une maison et disparaissent.
« Il y a un petit bonhomme en drap que ma fille accroche à la cheminée. Ça fait une figure d’homme qui respirait en faisant : hum, hum. Je saute, je lui bouche la figure ; mais rien.
« Je me recouche la tête sur l’oreiller. Entre le bras et la tête, il me passait du feu avec des boules qui me faisaient allonger les bras et les jambes. On n’en voyait rien, ça laissait des petites marques sur les jambes. Je l’ai montré au commissaire. On me disait : C’est le télégraphe. J’ai été au bureau. On m’a dit : Le télégraphe ne fait pas de ces choses-là. C’est des petites boules plus petites qu’un mouchoir, qui s’étendent, qui se" tournent et qui vous enveloppent tout.
« C’était curieux tout de même de voir le monde qui regardait au travers du baldaquin du lit. Les rideaux étaient mis. Il y en avait un qui soufflait ; l’autre avait une petite baguette, il nous touchait, il levait la chemise de ma femme, je n’ai pas pu. Quand on courait après lui, il était déjà à 50 mètres. Si j’avais eu un pistolet dans ma poche, il était sûr de son affaire.
« Jamais je n’avais vu cela de ma vie. Il passait des étincelles d’électricité; on ne voyait plus rien. »
Observation XX. L..., 26 ans. Arrêté sur le boulevard de la Chapelle, criant qu’on venait de tuer une femme chez lui. Il est épicier, débitant de vins, boit tous les matins avec ses pratiques sans être jamais en état d ivresse. Pendant la semaine qui a précédé l’accès, il s’est livré à des débauches exceptionnelles. La crise délirante, qui date d’un jour, a été précédée par quatre jours de mal de tête, de nausées, de dégoût pour la nourriture, sans insomnie. Excitation légère, pas de terreur, expression de la physionomie souriante et en pleine contradiction avec ses récits.
INCONVÉNIENTS DE L’iVROGNRIE.
« C’était hier dans la nuit. Il est arrivé une bataille de Russes, parce qu’il est rentré dans la maison une femme qui avait un petit sauvage, un petit homme qu’elle avait chez elle. Je les ai entendus et bien vus. Le sauvage a la gueule (on peut bien dire une gueule) allongée ; j’en avais peur. — 11 se mettait de côté, et quand elle a passé, il lui a donné un coup de couteau ou de stylet. Il l’a enlevée dans la maison à côté, en passant par le toit. Elle est tombée et s’est achevée.
« On a pensé que j’étais de l’attaque des Polonais, on s’est trompé. Les Russes sont arrivés dans la cour par l’aide des singes qui courent sur les toits des maisons. Ils se sont tous tués; — on rejette la faute sur moi. Tout le monde dit : Tu as fait l’accident. Il est venu un bataillon de chasseurs, on a enlevé tous les corps et les femmes aussi Les femmes se sauvaient dans le puits en descendant "par la corde. - Il y avait des bouchers qui lavaient le sang. Moi, je n’ai, pas- voulu. - Ils étaient habillés en bourgeois, mais l’autorité doit les avoir emmenés Le chef est condamné à perpétuité par la loi. Vous n’avez qu’à voir si les papiers se raccordent.
«J’ai été condamné à mort pour cette affaire. Je suis • ieune encore, je demande ma grâce. Il ny a plus de crainte que cela recommence ; la femme est morte et le Jng» aussi. * te ™ 6 leSpor,eS > " 0,1
garçon brasseur, grand, robuste ayant été déjà affecté à plusteurs reposes d alcoolisme Lbaigu. La crise actuelle remonte a prés de
qll « n On m’en veut. Il y a des gens qui m’empêchent de -n r Phaaue fois que je passe au coin d’une rue, j^sens mû mauvais goût^qui ^m’avertit qu’ils ne son, pas
EMPOISONNEMENT HABITUEL
loin. J’ai la tête qui bat du matin au soir, ils m’ont rendu malade. La preuve que je ne me sens plus, c’est que, quand on a fini d’uriner, la verge remue, et chez moi pas du tout.
« J’étais chez un marchand de vin, où je buvais un canon avec deux ouyriers. Il arrive une personne qui, soi-disant, était de la police de sûreté. Il demande un nommé Gilbert. Je réponds que j’en connais .un qui demeure cité Doré. Il me demande si c’est un artilleur. Je dis : Non. Il ajoute : N’importe ; suivez-moi.
« Nous descendons la rue Gracieuse et nous allons dans la direction du pont d’Austerlitz. Chemin faisant, il me dit que ce Gilbert a volé 4000 francs. Cela me faisait de la peine de le faire arrêter ; mais dans ces choses-là il n’y a pas de camarades.
« Nous entrons chez un marchand de vin. Pendant que nous étions à boire, il me dit : Montrez-moi vos mains. : vous avez deux M dans l’une, un T et un M dans l’autre. Savez-vous ce que cela veut dire ? lime regarde comme pour prendre mon signalement.
« Quand il m’a eu quitté, j’ai rencontré des gens de police bien habillés en bourgeois qui prenaient aussi mon signalement. Un individu en tilbury avec un cheval s’est arrêté comme les autres. 11 en était aussi ; ça m’a frappé de peur.
« En rentrant, il y en avait un en paletot à la porte avec un gamin. 11 lui a dit : Monte au quatrième (L..... demeure.au quatrième étage), et il a fait une croix noire sur la porte. Je suis remonté vivement et j’ai refermé la porte à clef. J’étais perdu. Un étourdissement m’a pris. Ma femme a demandé un médecin qui m’a fait vomir. »
Ce délire peut avoir de graves inconvénients, le
malade ne pouvant pas rendre compte de son état “tuel et des incidents qui l’ont précédé, le médecin peut se tromper sur la nature de son mal et instituer un traitement contraire à la maladie.
Observation XXII. J’ai vu appliquer des vessies pleines de glace sur la tête d’un homme de 40 ans en proie à un violent délire : bientôt on vit apparaître un pomùHe rouge sur la peau, puis de vraies pustules : c était un variole une petite vérole très-grave qui le conduisit sur le bord de la tombe. Les vessies glacées n avaient pas du favoriser l’éruption à la peau.
D’autres fois, le délire marquait une fluxion de poitrine, une pleurésie, gagnées par des refroidissements, et = on couvrait la tête des malades dune couche de glace ou de compresses d eau froide qui ruisselaient sur leur cou et sur leur poitrine . ou bien encore, c’était un accès de fièvre intermittente qui, chez des sujets dont le cerveau était habituellement surexcité ou affaibli par les exces bachiques, s’accompagnait d’accidents cérébraux tels qu’on les saignait à outrance, au lieu de recourir au quinquina. Les accès se répétaient, prenaient un caractère pernicieux.
Observation XXIII. J’ai vu un cas oùle malade aurait infailUblement succombé si, soupçonnant le geme intermot annareil symptomatique d une effrayante S”arL Sn tue l malal avait été récemment exposé à une imprégnation paludéenne, je ne lui avais pas* administré une forte dose de quinine qui rava tous les accidents.
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Les expériences sur les animaux ont démontré avec quelle force l’ivresse précipite le sang vers la tête. Si l’on enivre des pigeons en leur faisant avaler de l’eau-de-vie, on voit à travers les os de leur crâne, qui sont transparents, le cerveau rougir, s'animer et prendre enfin une teinte écarlate, lorsque l’ivresse s'élève à son plus haut degré d’intensité.
sséningite. — Les excès bachiques déterminent fréquemment la méningite , e’est-.à dire l’inflammation des enveloppes du cerveau, vulgairement appelée ■ fièvre cérébrale. La maladie éclate surtout lorsqu’une autre cause d’excitation cérébrale vient se joindre à la congestion habituelle provoquée par l’abus des boissons.
Au milieu de l’effervescence révolutionnaire qui agita si fort les esprits dans le Jura en 1848, on vit éclater un grand nombre de ces méningites.
Observation XXIV. Une jeune femme fut enlevée rapidement au milieu d’un délire affreux dans lequel son imagination’ ne voyait que barricades, coups de fusil, canons et flots de sang. Quelques semaines auparavant, son frère avait été séquestré dans une maison d’aliénés parce qu’il allait prêcher la croisade socialiste dans les rues et qu’il frappait rudement'tous les passants qui ne voulaient pas l’écouter. Ils avaient tous deux usé trop largement des boissons alcooliques.
Observation XXV. J’ai vu mourir également, après un affreux délire et tous les symptômes d’une méningite aiguë, un fonctionnaire qui, chaque jour, faisait de longues séances à table et souvent, le soir, avait peine à
gagner son lit. Cet homme avait en, dans sa jeunesse, des aventures galantes ; au milieu du désordre de ses idées, il révéla, en présence de nombreux témoins, toute sa conduite passée, et compromit gravement des personnes appartenant à des familles très-honorables.
Cette disposition inflammatoire du cerveau des ivrognes rend .très-dangereuses les chutes qu’ils font si fréquemment sur la tête.
M. Amb. Tardieu a signalé, comme caractéristiques
de la mort dans l’ivresse, des taches de sang, résultant d’hémorrhagies peu étendues, ? mais nombreuses, qui se font dans l’épaisseur et à la surface des enveloppes du cerveau, par l’effet de la vive congestion qu’y déterminé l’imprégnation alcolique.
Mort subite. — Rien n’est plus commun que les morts subites chez les ivrognes, la congestion cérébrale étant devenue si forte qu’elle détermine la déchirure des veines et l’hémorrhagie. Combien de fois la justice m’a envoyé relever les cadavres de cçs malheureux que la mort avait frappés sur la voie publique, ou dans la campagne, loin de tout secours et de toute habitation. Ces morts subites n’avaient pas toujours pour cause unique l’empoisonnement alcoolique ; les chutes résultant de l’état d’ivresse y avaient quelquefois contribué largement ; ainsi l’un s’était assommé contre un mur, l’autre était tombé dans un précipice ; un autre encore, dans sa marche oblique et égarée, avait rencontré un cours d’eau et s’y était noyé.
Paralysie.— L’hémorrhagie cérébrale ne produit
EMPOISONNEMENT HABITUEL
pas toujours la mort. Elle paralyse plus ou moins l’intelligence, la sensibilité et le mouvement. C’est alors que vous voyez l’ivrogne passer le reste d’une vie misérable dans l’imbécillité, cloué sur un fauteuil, privé de l’usage de ses membres, inutile aux autres, à charge à lui-même.
La paralysie affecte quelquefois uniquement, au début, la partie du corps que l’ivrogne a fait si souvent entrer en exercice, le gosier ; vous voyez alors l’adorateur infortuné du dieu Bacchus, ne pouvant plus avaler qu’avec une extrême difficulté, livré à toutes les tortures de Tantale, mourant de soif au milieu de l’eau.
Le docteur Aug. Yoisin, en ouvrant des cadavres de sujets morts des suites de leur ivrognerie, après avoir été en proie à des troubles cérébraux, a remarqué que leur cerveau avait acquis une dureté toute particulière, pareille à' celle que l’on observe dans les cerveaux des cadavres ou d’animaux que l’on a fait macérer plusieurs jours dans l’alcool (1).
Non-seulement, sous l’influence des excès que je combats, le cerveau dévient le siège de modifications matérielles qui peuvent en provoquer la désorganisation, mais les fonctions dont il est le centre subissent des perturbations graves et multiples.
Folie. — On voit souvent l’ivrognerie produire
( 1 ) Aug. Voisin , de l’État mental dans l’alcoolisme et l’absinthisme. Paris, 1864, p. 28, G3.
INCONVÉNIENTS DE L’iVROSNERIE. 6i
l’épilepsie et l’aliénation mentale (1), la stupidité et l’impotence.
L’allégorie de Nabuchodonosor changé en bête représente parfaitement l’abjection dans laquelle est plongé l’ivrogne abruti. Celte allégorie est une satire‘mordante du matérialisme ancien.
Il n’y a évidemment qu’un pas, du demi-délire dans lequel vit l’ivrogne habituellement, à la folie et à la démence.
Les ivrognes, dit Esquirol (2), sont de véritables monomaniaques; on observe en eux, si on les étudie avec soin, tous les traits qui caractérisent la folie partielle.
D’après les observations et les relevés statistiques des hommes les plus compétents, l’influence de l’alcoolisme sur l’aliénation mentale suit une marche toujours ascendante.
En France, dans les établissements d’aliénés appartenant à la classe moyenne de la société, le nombre est considérable des malades atteints d’aliénation par suite d’excès de boissons alcooliques : de 1828 à 1835, on reçut à Charenton 1557 aliénés : 134 devaient leur maladie à l’abus des spiritueux. La statistique générale pour 1853 indique que sur 32,876 aliénés traités dans les asiles publics et privés de France, 1502 doivent leur maladie à l’ivrognerie. Dans les grands centres la proportion
(1) Quelqu’un demandait à Bautru la définition d’un cabaret: « C’est un lieu, repondit-il, où l’on xend la folie en bouteille »
(2) Esquirol, des Maladies mentales. Paris, 1838.
Bergeret, Boissons.
EMPOISONNEMENT HABITUEL
des individus qui deviennent aliénés par l’alcoolisme est beaucoup plus considérable que dans les petites villes et dans les campagnes.
Dans les maisons consacrées à la classe indigente, l’influence de la même cause est encore plus marquée. Sur 1079 aliénés admis à Bicêtre de 1808 à 1813, on comptait 126 malades par suite d’excès de boissons. A Bicêtre, Marcé (1) a trouvé, pour une période de 6 ans, 1856 à 1861, 915 alcoolisés sur 4,770 aliénés. Le même auteur a pu constater chaque année une augmentation très-sensible.
1856, 668 entrés, 91 alcoolisés, 3,62 p. 100.
En dix ans, la proportion a plus que doublé.
En Angleterre, d’après Willan, la moitié des cas de folie est due à l’abus des liqueurs fortes.
A Berlin, d’après Casper, on en compte le tiers.
D’après M. Nelson (2), les affections cérébrales seraient chez les ivrognes chez les sobres au contraire
Hallucination. — Rien de plus commun chez eux que les hallucinations.
Observation XXVI. Un homme que sa position spéciale et une imagination incandescente avaient jeté dans l’ascétisme le plus exalté, eut le malheur de puiser, dans
(1) Marcé, Traité pratique des maladies mentales. Paris, 1862.
(2) Nelson, Effets de l'ivrognerie (Médical Record of New-York et Union médicale, 3e séri», tome Y).
l’usage immodéré des boissons spiritueuses, un moyen d’exciter encore sa pensée vagabonde. Celle ci finit par abandonner le monde réel pour s’égarer dans le pays des chimères. Ce malheureux était poursuivi par des hallucinations très-pénibles. Il ne pouvait élever ses mains vers le ciel sans voir des flammes qui se dégageaient du bout de ses doigts. 11 s’était figuré que son meilleur ami convoitait les fonctions qu’il remplissait et voulait le supplanter : il croyait pis encore : quand cet ami l’avait visité, il s’écriait, après son départ : Le lâche! il vient voir si je serai bientôt mort!
Observation XXVII. Un homme, également bien élevé, et occupant un rang assez élevé dans la société, était tombé dans un pareil état de trouble mental, il était obsédé d’hallucinations effrayantes. Un de ses amis a l’imprudence de lui racontèr une histoire tragique dont le publie était préoccupé ; le sinistre récit l’impressionne si vivement que, son.ami parti, il s’élance par la fenêtre et tombe d’un deuxième étage sur le pavé; on le relève avec le crâne fracassé.
Le docteur Frotter (1) a dressé une longue liste des actes d’extravagance que l’on a vu commettre à des hommes ivres. Il n’est personne qui ne puisse ajouter à cette liste de nombreux exemples non moins curieux.
On se rappelle avoir lu que des jeunes gens, s’étant enivrés dans une taverne, s’imaginèrent être sur un vaisseau agité par les flots pendant une tempête; voulant alléger le navire et éviter un naufrage, ils jetèrent tous les meubles de la maison par
(1) Frotter, Traité de Pivresse.
EMPOISONNEMENT HABITUEL
les fenêtres, croyant les jeter à la mer. Conduits devant un magistrat, ils soutinrent toujours avoir obéi à la nécessité et promirent de réparer le dommage dès qu’ils seraient à terre.
Un homme ivre voulut un jour allumer sa chandelle à la lumière de la lune qu’il voyait brillera travers une fente de la muraille.
Un autre trouvait une barrière insurmontable dans l’ombre que l’enseigne d’une auberge projetait sur la route.
Les actes de ce genre ont un côté comique sans doute; mais un peu de réflexion ne doit nous montrer que la dégradation de celui qui les commet.
Si encore l’ivresse n’était le plus ordinairement que ridicule, si elle n’était propre qu’à attirer le mépris sur l’homme qui s’y livre !
Suicide. —L’ivrognerie produit un grand nombre de suicides. Dans les pays du Nord, elle en est la cause principale. Chez les Romains, à l’époque de leur décadence, l’ivrognerie était très-repandue et les suicides plus communs que jamais. Les roués de cette époque se donnaient la mort à la fin d’une orgie pendant laquelle ils s’étaient couronnés de fleurs.
« En 1829, 200 suicides ont eu lieu à Londres par suite des habitudes des boissons spiritueuses. Casper rapporte que le quart des habitants de Berlin qui ont attenté à leurs propres jours depuis 1812 jusqu’à 1821 étaient des adonnés à la boisson. Du dépouillement de 4,493 dossiers de suicides, il est résulté
pour M. Renaudin, que 530 individus s’étaient donné la mort par suite d’habitudes d’ivrognerie ; sur ce nombre, 138 étaient aliénés (Lancereaux). Disons cependant, avec Racle (1), que cette tendance se manifeste rarement au moment où le délire existe, que c’est au contraire quand les malheureux reviennent' à la raison, qu’ayant conscience de l’abîme qui est devant eux et ne se sentant pas capables de renoncer à leur vice, ils attentent à leurs jours (2). »
Observation XXVIII. Lorsque j’étais étudiant en médecine à Strasbourg, un de mes camarades, qui fréquentait beaucoup plus les brasseries que l’hôpital, et n’arrivait le plus souvent aux cours de la Faculté (quand il y venait) que dans un état de demi-ébriété, fut trouvé un jour étendu sur un glacis des remparts, avec un pistolet à la main et le crâne emporté. Quel motif avait pu le pousser à cet affreux dessein ? On ne lui connaissait aucun chagrin réel. Sa raison, égarée par les fumées de l’alcool, avait laissé pénétrer dans son cerveau des fantômes imaginaires dont il avait entretenu ses amis les jours précédents.
L’ivrogne que poursuivent des idées de suicide les puise souvent dans ses excès même, qui finissent par répandre sur son esprit la teinte la plus lugubre ; tous les objets s’assombrissent autour de lui. Il n’est pas rare alors de le voir chercher la mort dans le liquide même qui lui a versé au fond de l’âme le poison amer de la mélancolie et de la désespérance.
(1) Racle, de Y Alcoolisme. Paris, 1860.
(2) E. Nicole, de l'Abus des alcooliques. Rouen, 1868, in-S*
EMPOISONNEMENT HABITUEL
Observation XXIX. En 1868, j’ai été appelé près d’un ivrogne que je trouvai sans connaissance, étendu à côté de son foyer ; on n’avait pas osé le relever ; il exhala devant moi son dernier soupir, et ce dernier souffle me frappa par une odeur très-forte d’alcool. Je le fis transporter dans son lit. Quand on découvrit ce dernier, on trouva sous l’oreiller un litre d’eau-de-vie dont les trois quarts avaient disparu. Il l’avait acheté le matin dans un Cabaret où quelques mots échappés de sa bouche avaient laissé pressentir son affreux dessein.
Un de ses amis de table, peu de temps après, avala une grande quantité d’eau-de-vie ; mais il était si fort que le poison n’agissait pas assez vite au gré de son impatience, et il se précipita sur la tête du haut d’un escalier. On vint me chercher parce qu’il s’était ouvert l’artère temporale et perdait beaucoup de sang. Quand je lui demandai d’où venait sa chute : « Ah I vous savez, me dit-il, mon camarade que vous avez visité, il n’y a pas longtemps ; je voulais faire comme lui : il a été plus heureux que moi : il a réussi du premier coup. »
Observation XXX. J’en ai soigné un autre qui s’était tailladé toute la longueur du cou avec un couteau, sans pouvoir atteindre l’artère carotide. II avait plongé plusieurs fois l’instrument dans le côté gauche delà poitrine, cherchant vainement le cœur. Il était horriblement mutilé.
Observation XXXI. J’ai été consulté par un commerçant qui était effrayé de la mélancolie et des idées de suicide qui s’emparaient de lui deux jours par semaine, le mercredi et le jeudi; ces sinistres pensées empoisonnaient son existence. Par quels motifs ne lui venaient-elles que le mercredi et le jeudi? C’étaient les deux seuls jours où il n’eût pas occasion d’avoir des amis de table, et de se
plonger dans cette ivresse vertigineuse où l’homme noie ses ennuis et ses préoccupations. Il n’était point encore descendu à cet état de dégradation où l’ivrogne s’enivre seul, sans y être excité par l’exemple d’autres buveurs.
Crimes. — C’est durant ces intervalles de mélancolie que l’alcoolisle est conduit, non-seulement à se détruire, mais encore à commettre des actes d’une férocité révoltante. L’homme le plus doux de caractère devient souvent alors querelleur, et méchant : les Allemands ont, à cet égard, une assez triste réputation, et les sauvages de l’Amérique sont renommés pour leur fureur. Les insultes amènent les coups, et par suite des blessures souvent graves et des condamnations devant les tribunaux. Les annales de la justice criminelle de Berlin en renferment un affreux exemple que je vais rapporter.
Observation XXXII. Un charpentier tua son propre enfant, àcoups de hache, par suite d’une absence totale d’esprit due à l’ivrognerie. Cet homme, jadis pacifique etlaborieux, était, depuis six années, devenu ivrogne par des causes inconnues, et sa passion, qui le prenait par accès, était si forte qu’elle le poussait quelquefois à boire, sans désemparer, pendant huit à quinze jours et trois semaines. Il passait ce temps dans le silence, sans faire de mal à personne. Lorsqu’il cessait de boire, il éprouvait pendant plusieurs jours une absence presque totale d’esprit, accompagnée d’un sentiment d’anxiété et d’oppression à la poitrine, de congestion vers la tête et d’une grande agitation ; puis il était quelque temps à mener une vie régulière et raisonnable. Il avait 41 ans et un
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peu d’instruction : un mariage heureux l’avait rendu père de plusieurs enfanls dont le dernier, garçon âgé de 5 ans, lui inspirait surtout une vive tendresse. Un des accès de sa manie ébrieuse venait de se dissiper et il entrait dans la période d’abrutissement lorsqu’il tua cet enfant chéri. Après avoir passé sept jours entiers à boire, sans travailler, il était resté tranquille une journée, avait travaillé un peu et était resté sans prendre de liqueur spiritueuse jusqu’au troisième jour. La nuit suivante se passa bien : il ne dormit qu’imparfaitement, mais il tint des discours sensés. Le matin, sa femme étant sortie, il devint la proie d’une affreuse anxiété : il fut pris de tremblements violents, et il lui sembla qu’une voix lui criait sans cesse de tuer son enfant. Il sauta à bas de son lit, parcourut plusieurs fois la chambre, se croisa les bras et essaya de chasser cette funeste pensée par la prière ; il s’approcha de l’enfant et lui caressa les joues. Mais, au bout de* quelques minutes, l’anxiété et le tremblement reparurent et la redoutable voix se fit entendre de nouveau. Hors d’état de résister, il saisit une hache avec le dos de laquelle il frappa trois ou quatre fois sur la tête de son fils, tout en pleurant à chaudes larmes. Lorsqu’il vit couler le sang, il revint un peu à lui, remit sa hache en place, éveilla sa fille aînée et lui dit d’aller trouver sa mère. Le repentir le plus vrai et un affreux chagrin s’emparèrent de lui : il tremblait de tout son corps et n’avait pas la force de s’habiller.
Devant la justice, il avoua le fait et en rapporta les circonstances dans le plus grand détail, ajoutant que deux fois déjà il avait éprouvé la même envie de commettre un meurtre, mais qu’il était parvenu à la surmonter parla prière et en s’éloignant rapidement.
On le soumit à un examen rigoureux pendant quinze
INCONVÉNIENTS DE L’iVROGNERIE.
mois, au bout desquels les médecins déclarèrent qu’il avait tué son enfant par l’effet d’une démence due à l’ivrognerie. 11 ne fut condamné qu’à un an de prison et à la surveillance de la police.
Dipsomanie. — Il est une variété de trouble mental qui n’est pas rare chez l’ivrogne, et qu’on a désigné sous le nom de dipsomanie (SvW. soif, nom a manie).
Je ne saurais mieux faire que de citer un fragment que j’emprunte àM. Bouchardat (i).
« Il est une forme spéciale de l’alcoolisme qui conduit presque inévitablement à quelques-unes de ces lamentables fins que je viens d’indiquer. C’est celle qui est désignée par le mot de dipsomanie.
«Quand les malheureux qui ont cette fâcheuse organisation se laissent aller à un excès alcoolique, l’ivresse est chez eux beaucoup plus persistante que chez les autres individus. Ils se réveillent du sommeil qui suit ces abus, encore étourdis, avec une tendafice invincible à boire de nouveau : s’ils ont quelques ressources, ils retournent aussitôt au cabaret. C’est un cercle vicieux dans lequel ils tournent jusqu’à ce qu’il survienne quelque catastrophe, soit de santé, soit criminelle, soit financière. »
Ledipsomane est sujet à éprouver défaussés sensations. Il prendra pour la rivière le pavé de la rue éclairé par un rayon de la lune. 11 croira sortir par la porte et se jettera par la fenêtre. Toutes les fois que, succombant à la fatigue causée par l’insomnie, il s’assoupit un peu, il est en proie à des rêves érotiques ou à d’affreux cauchemars ; il voit sans cesse des images voltiger autour de
(1) Bouchardat, l'Eau-de-vie et ses dangers, p. 58.
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lui ; son agitation est extrême : presque tous les dipsomane sont une idée fixe qu’ils poursuivent, et à laquelle ils rapportent toutes leurs actions ; quelques efforts que l’on fasse pour en détourner leur esprit, il y revient toujours, et, comme le monomane, ils sont souvent poussés par une force invincible à l’exécution de cette idée ; d’autres exaltent leurs qualités personnelles, font parade de la générosité de leur cœur, parlent souvent de leur honnêteté, et mettent à tout propos leur courage en avant avec une fanfaronnerie comique.
« Les hommes atteints de cette forme de dipsomanie, continue M. Bouchardat, peuvent être bien élevés et convenablement doués à tous égards.
« J’ai observé un de ces cas, pendant mon séjour à l’Hôtel-Die'u, qui m’a vivement impressionné.
« J’ai remarqué un jour parmi les malades un homme à figure honnête, sérieuse, intelligente ; il était dans la salle depuis un mois ; la religieuse le considérait comme le meilleur de tous ceux qu’elle assistait ; sur sa recommandation, je le pris à mon service. Je le gardai pendant six mois : chaque jour je découvrais en lui des qualités nouvelles. Esclave du devoir, humeur égale, bon toujours et pour tous ; d’une instruction au-dessus de sa position ; d’une adresse merveilleuse. J’appris que c’était un ouvrier appareilleur des plus habiles. Comment, avec un état qui pouvait lui assurer d’aussi bonnes journées,, était-il entré malade à l’Hôtel-Dieu ? Je m’étonnais aussi comment, depuis six mois, il ne m’avait pas demandé une seule heure de sortie ; j’admirais sa sobriété ; jamais au matin il n’allait avec ses camarades boire le petit verre. Tout va bientôt s’expliquer : un jour, il cède à une de ces incitations, il ne revient point à son service : il ne rentre que fort avant dans la soirée dans un état
complet d’ivresse. Le lendemain, frappé de son air hébété, de sa figure altérée, je lui fais doucement quelques observations, je l’engage à ne pas sortir et à reprendre son service. Il est sourd à toutes mes paroles : il veut absolument sortir ; son devoir, sa place, tout lui est indifférent ; il ne tient qu’à une chose, retourner au cabaret, où il est attiré par une invincible attraction. Le soir, il ne revint plus, et.j’appris que, pendant plus de quinze jours, ivre le lendemain des libations de la veille, il ne se réveillait que pour boire. A quelque temps de là, j’aperçus cette victime de cette cruelle folie et fus saisi de pitié. Je ne sais quelle a été la fin, qui a dû être déplorable, d’un homme bien doué sous tant de rapports. Je me suis souvent reproché de ne l’avoir pas traité comme un malade aliéné, quand il revint le premier jour, et de ne lui avoir pas fait mettre la camisole de force jusqu’au retour de la raison; mais, à cette époque, je ne connaissais pas cette forme de dipsomanie dans laquelle l’ivresse se continue en ne laissant dans l’âme que l’envie de boire. »
Voici, d’après Racle (I), l’histoire d’un autre cas de dipsomanie qui s’est dévoilé devant les tribunaux français et qui peut montrer où peuvent conduire d’une part la soif du lucre, et d’autre part la soif de l’alcool.
« On sait que les assurances sur la vie donnent lieu dans certains pays, notamment en Suède, à de nombreuses spéculations. On assure ainsi, non-seulement sa vie ou celle des membres de sa famille, mais encore celle d’étrangers dont on obtient le consentement. C’est là une sorte de jeu de hasard qui peut rapporter des sommes considérables si la personne assurée vient à
(I) Racle, de VAlcoolisme. Paris, 1860, p. 120.
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mourir lorsqu’un petit nombre d’annuités seulement a été payé.
« Dans la petite ville de Carlskrona en Suède, le sieur Franz Swenson, marchand épicier, conçut à ce sujet l’idée d’une spéculation qui devait lui assurer des bénéfices certains. Il connaissait un sieur Johan Veter Hofj fstedt, ancien soldat de la marine royale. Cet homme, âgé de SI ans, n’avait qu’une passion, mais il y sacrifiait tout ; cette passion, c’était l’eaü-de-vie ; boire, toujours boire, tel était son rêve ; l’ivresse perpétuelle, tel était son état ; pour satisfaire sa passion, il eût donné sa vie. Swenson le savait : il va le trouver : il fait briller à ses yeux les plaisirs et les joies de l’ivresse; d’une main, il lui tend un verre d’eau-de-vie, de l’autre il fait résonner quelques pièces d’or : il lui propose de lui donner les moyens de boire sans cesse : il s’engage à satisfaire toujours et sans relâche sa funeste passion. L’ivrogne l’écoute d’une oreille avide : sa main tremblante saisit le verre qu’on lui présente et le porte à ses lèvres. Swenson ne lui demande qu’une chose en retour : sa vie lui appartiendra désormais ; en échange de cette ivresse sans trêve et sans relâche, il faut que dans un court délai il ait cessé de vivre ; il faut que dans quelques mois l’ivresse ait tué ce misérable, qu’à l’expiration de ce délai fatal, l’eau-de-vie ait achevé son œuvre. Hoffstedt hésite à peine quelques instants, son intelligence obscurcie ne comprend qu’une chose, il va boire... pendant trois mois entiers, pendant six mois peut-être... que lui importe le reste ? Il accepte et alors un effroyable pacte est conclu : Swenson va faire assurer la vie de Hoffstedt, son âge est encore peu avancé, la débauche a porté plus d’atteinte à son intelligence qu’à son corps, le contrat d’assurance peut être passé à de bonnes condi-
lions: une fois le contrat passé, Hoffstèdt accomplira son œuvre de destruction, et bientôt Swensson touchera des compagnies les sommes montant de l’assurance.
« Deux contrats d’assurance sont en effet passés : l’un avec la compagnie anglaise le Mentor pour 8000 livres, l’autre avec la compagnie française la Paternelle pour 8,300 fr. ; le 26 avril 1836, la première annuité, montant à 184 fr. 90 c., est versée par Swensson ; Swensson cherche encore à passer avec deux autres compagnies d’assurances deux autres traités, mais il ne peut y parvenir, et il faut se contenter de ceux qu’il a pu obtenir.
« Alors il obsède Hoffstèdt, il lui rappelle sans cesse sa promesse, il le somme de tenir parole, il le poursuit sans pitié; il lui remet l’argent nécessaire, il le fait venir chez lui et le fait boire : il le visite à son domicile, il suit d’un œil avide les progrès du mal, il veut en hâter les effets. Un jour, apprenant qu’il est malade, il va le trouver : il lui reproche de ri être pas aussi malade qu’il devrait l’être, de ne pas tenir sa promesse, de n’être pas en état complet d’ivresse. Hoffstèdt répond qu’il fait de son mieux, que ses forces sont à bout, qu’il est en train de se dessécher ! que, s’il n’est pas complètement ivre, c’est qu’il est obligé de rester couché et qu’il n’a pu aller boire. Swensson insiste et se retire en lui donnant deux rixdallers (pièces d’argent). Les entrevues se succèdent, l’insistance de Swensson augmente, et Hoffstèdt, éperdu, lui propose de laisser l’affaire ; ce n’était pas là ce que voulait Swensson ! il lui remet encore de l’argent : il l’excite, il le presse. Sa main n’a-t-elle pas été plus criminelle encore ? Peter Hoffstèdt meurt le 31 août 1836, le corps brûlé et tordu par d’effroyables souffrances.
« Swensson fait connaître le décès à la Compagnie le Mentor, qui s’exécute et paie, et à la Paternelle, qui fait Bergeret, Boissons. 5
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procéder par son agent à une enquête pour savoir si les clauses de la police d’assurance avaient été loyalement exécutées (1). »
Ajoutons que le tribunal français a déclaré résiliée la police d’assurance, et a stigmatisé en termes énergiques cet abominable marché par lequel un homme avait vendu sa vie à un vrai démon qui a veillé à son chevet jusqu’à son dernier soupir pour lui verser le fatal poison.
Delirium tremens. — Il est encore un genre de folie très-répandu et qui est propre aux ivrognes ; on ne le rencontre jamais chez les individus qui vivent sobrement.
Cette maladie est connue des médecins sous le nom dé delirium iremens potatorum, délire tremblant des buveurs.
Ce délire a cela de particulier, qu’il n’empêche pas les individus qui en sont atteints de reconnaître les personnes avec lesquelles ils ont un commerce habituel ; il leur laisse aussi en général la faculté de répondre juste aux questions qu’on leur.adresse ; il se manifeste surtout par un babil intarissable, gai et tendre chez quelques-uns ; il est furieux chez d’autres ; ce malade est obsédé parfois des idées les plus bizarres ; poursuivi par les hallucinations les plus effrayantes, il se croit entouré d’assassins, il les voit, il les entend, il s’épuise en violents efforts pour leur échapper ; d’autres voient entrer, dans leur chambre, des
(1) Extrait de la Gazette des tribunaux du 7 janvier 1869.
nconv énients be L’ivrognerie.
hommes hauts de vingt pieds qui fixent sur eux leurs yeux menaçants ; il y en a qui se croient en rapport avec les anges ; enfin les muscles de la poitrine^des bras, quelquefois ceux du corps entier éprouvent des secousses rapides, une sorte de tremblement qui a fait donner a cette maladie le nom qu’elle porte. Ce dehre qui saisit quelquefois tout à coup les buveurs est le plus souvent aigu et passager ; mais d autres fois il se prolonge sans qu’on puisse l’arreter et conduit a une véritable aliénation mentale.
Le déliré tremblant des buveurs n’exige pas, pour se developper, quel’homme se plonge habituellement
dans I ivresse proprement dite : il suffit qu’il boive ordmairement plus que sa constitution ne le com
3rsqu ’ une Vienne est menacée d’être atteinte prochaine de cette maladie, on observe chez elle une agitation inaccoutumée, de l’anxiété, de l’insomnie; elle perd l’appétit, éprouve des nausées des rapports, des vomissements. La langue est sale : le pouls frequent ; la peau chaude ; il y a de l’hésitation dans les mouvements, des soubresauts dans
tronhlé°f\ DtÔt h raiS ° n S ’ égare ’ et Pagination troublée fait apercevoir des objets fantastiques des fantômes effrayants. ’
, M e "i r l ,Uemment occas t° n > dans notre pays vignoble, d observer ce genre d'aberration mentale.
ORsEavaTONXXXm. J'ai soigné une femme d'environ 40 ans, très-nerveuse et buvant beaucoup d'eau-de-v,e”
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pour un delirium iremens qui offrait les caractères suivants : elle voyait constamment- son lit rempli d’animaux de toutes - sortes, mais surtout de serpents, de lézards, de crapauds, d’araignées ; à chaque instant son corps se livrait à de brusques soubresauts, lorsqu’elle éprouvait la sensation qu’aurait occasionnée un de ces reptiles glissant tout à coup à la surface d’un de ses membres. Rien ne pouvait la dissuader de ses illusions : elle passa plusieurs jours et plusieurs nuits livrée à des angoisses inexprimables, s’élançant à chaque instant hors de son lit pour échapper à la poursuite de ses ennemis imaginaires. 11 fut enfin impossible de la tenir alitée : elle courut dans la maison pendant trente heures, fuyant toujours devant ces prétendus animaux dont les images fantastiques paraissaient prendre à ses yeux les formes les plus étranges et les plus effrayantes. Enfin, excédée de fatigue, elle finit par tomber dans un sommeil long et profond. A son réveil, sa raison avait repris son émpire.
Obsekvation XXXIV. Un jour, une femme entre brusquement dans mon cabinet, portant.sur sa physionomie l’expression du plus profond effroi. « Entendez-vous, me dit-elle, ces voix qui me poursuivent en me criant que je suis une voleuse, une femme de mauvaise vie, etc. ? » Elle épuisa tout le vocabulaire graveleux de la halle. « Chaque nuit, ajouta-t-elle, un fantôme entre par ma fe nôtre, vient s’accroupir sur mon estomac et me menace des plus grands malheurs : sauvez-moi, sauvez-moi. » Je cherchai vainement à lui faire comprendre que son imagination était égarée par des visions trompeuses : à chaque instant sa figure prenait de nouveau 1 expression d’une frayeur indicible, et elle portait précipitamment les mains à ses oreilles en s’écriant : « L’entendez-vous,
l’entendez-vous ? » Rien ne put la calmer : elle me quitta désespérée. Quelques jours après, on vint me dire qu’on avait trouvé, le matin, son cadavre dans la rue, au pied de la maison qu’elle habitait et sous la fenêtre de la chambre qu’elle occupait au deuxième étage. Cette femme, sans se livrer à l’ivrognerie proprement dite, abusait journellement des boissons spiritueuses.
Observation XXXV. J’ai soigné un père de famille, ivrogne de. profession qui, se croyant poursuivi par des voleurs, allait, se précipiter d’un premier étage dans la rue ; il était déjà monté sur la fenêtre, et une seconde lui aurait suffi pour aller se briser le crâne sur le pavé, lorsque sa femme, accourue à temps, le retint avec force par sa chemise et le sauva d’une mort presque certaine.
Observation XXXVI. Un ouvrier, grand buveur d’eaude-vie, rentrant un jour chez lui, sans être pourtant dans l’ivresse, fut pris de visions si terribles, qu il se précipita sur une hache, et que sa femme eut à peine le temps de fuir en toute hâte pour éviter ses coups. Lorsque j’arrivai près de lui, quatre hommes étaient presque impuissants à le contenir : sa terreur et son exaltation étaient au comble; ses traits étaient bouleversés ; les fantômes les plus épouvantables se livraient devant ses yeux égarés à une ronde infernale ; il faisait des efforts surhumains pour échapper aux bras qui l’étreignaient ; de temps en temps il parvenait à se frapper violemment la tête contre la muraille ou le bois de son lit, de manière à y laisser une trace de sang ; celui-ci maculait son visage ; la sueur ruisselait de tout son corps, et il répétait continuellement, sur un ton déchirant et lamentable, avec l’accent de la plus vive détresse : « Je suis perdu, nous sommes perdus. » Ce malheureux resta
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plusieurs jours dans cet état, vociférant continuellement. Quand l’organisme se trouva épuisé de fatigue, un sommeil bienfaisant et prolongé vint rendre à ses facultés mentales l’exercice régulier de leurs fonctions.
Observation XXXVII. J’ai visité un malheureux boulanger que l’abus de l’eau-de-vie avait conduit au delirium tremens.
Quatre hommes suffisaiént à peine pour contenir ses mouvements désordonnés ; au milieu de la nuit, la fatigue et le sommeil ayant engourdi la vigilance de ces gardiens dans un . moment où le malade paraissait plus calme et disposé à s’assoupir, celui-ci s’échappa furtivement et se sauva à travers champs ; le lendemain, après de longues recherches, on le trouva, à 10 kilomètres de son domicile, noyé dans un ruisseau.
J’ai vu d’autres ivrognes, sous l’empire du délire tremblant , se tuer en se précipitant la tête contre un mur ou un angle d’escalier.
Nous avons vu l’ivresse furieuse faire de l’homme un assassin, un parricide que l’on isolait sous les verrous d’une prison.
Le délire tremblant conduit aux mêmes conséquences : ou bien, si les actes du buveur sont moins graves, s’il ne fait entendre que des menaces, des vociférations qui troublent la paix publique et la sécurité des individus, on se contente de l’enfermer dans une maison d’aliénés. Un grand nombre ddvrognes vont finir leur misérable existence dans ces tristes asiles.
Démence. Paralysie générale. — Les désordres intellectuels et moraux causés par l’alcoolisme, quelle
INCONVÉNIENTS DE L’iVROGNERIE. 79
que soit la forme qu’ils aient revêtue, finissent presque toujours par aboutir à la démence et à là paralysie générale. Dans cette affreuse position, l’ivrogne est bien inférieur aux animaux les plus immondes. Il a besoin d’être surveillé et soigné comme un enfant au berceau ; il devient gâteux (I), malpropre ; il inspire un tel dégoût que l’on bénit la mort quand elle vient trancher une existence humaine aussi avilie.
U. Troubles de la sensibilité.
Les ivrognes deviennent beaucoup moins sensibles à la douleur que les hommes vivant sobrement.
L’imbibition des tissus par l’alcool explique l’action anesthésique de ce liquide. On a pu couper des membres à des individus enivrés sans qu’ils aient ressenti la moindre douleur. Le docteur Maisonneuve a raconté qu’il y avait autrefois aux environs de Paris des rebouteurs qui parvenaient à réduire des luxations ayant résisté aux efforts des médecins les plus habiles. Tout leur secret consistait à enivrer leurs malades. Ils obtenaient ainsi la cessation des contractions musculaires qu’on obtient maintenant au moyen du chloroforme.
Observation XXXVIII. Un ivrogne, âgé de 34 ans, rentre le soir dans un état d’ivresse déjà bien avancée ; au lieu de céder aux sollicitations de sa femme qui le presse de venir se coucher, il descend à la cave, monte un pot de vin, le met sur la table à côté d’une lampe, et se met
(l)Se dit des aliénés qui vivent au milieu de leurs excréments.
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à boire ; le sommeil et l’ivresse finissent par engourdir ses sens à un point tel, qu’il s’affaisse sur la table, le dos contre la lampe ; celle-ci met le feu à ses vêtements; tout à coup 1 ivrogne-est réveillé par une douleur vive; il appelle sa femme à son secours : tout son dos est en feu ; point d’eau à la maison pour l’éteindre, ce malheureux court précipitamment jusqu a un ruisseau peu éloigné et s’y plonge; mais il n’était plus temps; sa femme le ramène dans son lit et m’envoie.chercher. Je trouve une brûlure au troisième degré occupant toute 1 étendue du dos et de la nuque ; figure décomposée ; pouls misérable ; mort dans les 24 heures.
Observation XXXIX. J’ai soigné un autre ivrogne qui s était endormi dans les mêmes circonstances, assis devant son foyer; durant son sommeil, ses pieds s’approchèrent du feu qui prit à sa chaussure ; il ne se réveilla que lorsque les orteils furent si profondément brûlés, que plusieurs d’entre eux perdirent une ou deux phalanges.
D autres fois, la sensibilité n’est pas éteinte, mais profondément pervertie.
Observation XL. J’ai soigné un ivrogne qui, à plusieurs reprises, avait eu des accès d’aliénation mentale et de délire tremblant. Durant .une de ces crises, dont la durée fut assez longue, il lui était impossible de supposer aucun vêtement sur le corps ; aussitôt qu’il se sentait couvert du linge le plus léger, il entrait en fureur et le mettait en pièces. Quand on prenait le parti de le laisser'dans un état de nudité complète, il était calme ; seulement, il avait la manie de circuler à travers la maison dans ce costume primitif : il trouva même
le moyen de s’échapper quelquefois dans la rue, et on fut obligé de l’enft rmer dans une maison de santé où il est mort dans la démence et la paralysie générale. D’où venait cette répulsion insurmontable pour toute espèce de tégument ? Rien, dans son langage et ses allures, n’annonçait des pensées érotiques ou obscènes ; on ne pouvait attribuer cetle manie singulière qu’à une perversion de la sensibilité cutanée qui lui rendait intolérable le contact d’un vêtement et la chaleur qu’il provoquait à la surface du corps.
Un autre ivrogne m’a offert un trouble- de la sensibilité cutanée entièrement différent de celui que présentait le sujet de l’observation précédente.
Observation XLI. Cet homme se rendait à la ville quatre ou cinq jours par semaine pour des marchés et d’-autres affaires ; il en revenait toujours fortement alcoolisé. line restait chez lui que le mercredi et le jeudi; durant ces deux jours, n’ayant pas les mêmes "occasions de boire, il tombait dans un état de dépression nerveuse tel, qu’il lui semblait que tout son corps devenait froid ; rien ne pouvait le réchauffer. On me l’amena pour savoir d’où pouvait venir cette maladie étrange qui éteignait chez lui le sentiment de la chaleur, au point qu’il lui semblait que son corps était plongé dans une eau glacée : je trouvai que sa peau était à une température plus é'e\ée même que chez un homme bien portant j cette sensation de refroidissement à. la surface du corps ne venait que de l’absence de son excitant habituel et d’une perversion de la sensibilité causée par les excès bachiques.
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