‹ L'alcoolismeChapitre 13 sur 55 · I. Modifications dans ta manière d’être du sang · texte numérisé non relu

I. Modifications dans ta manière d’être du sang

La présence de l’alcool dans le sang artériel et son action sur le sang sont mis en évidence par une expérience qu’a faite M. Bouchardat (1), et dont les résultats apparaissent avec la plus grande facilité.

« On sait, dit cet auteur, que peu d’animaux ont de l’appétence pour l’eau-de-vie-, et même que quelquesuns, comme le lapin, sont tués par de faibles quantités de ce liquide : mais il en est d’autres, comme certains coqs, qui recherchent avidement les mets qui en sont imprégnés. Nos expériences ont été faites sur un vieux coq, qui avait un goût prononcé pour le pain trempé dans l’eau-de-vie. Il le mangeait avec tant d’avidité

(I) Bouchardat, Annuaire de thérapeutique, 1847, p. 274.

EMPOISONNEMENT HABITUEL

qu’il ne tardait pas à présenter les principaux phénomènes de l’ivresse : yeux brillants, marche vacillante, absolument comme celle d’.un ivrogne ; mais le fait sur lequel je désire actuellement appeler l’attention, c’est la modification de couleur qui survenait dans sa crête. A la couleur rouge, rutilante, qu’elle a dans l’état normal, succédait une couleur noire ; le sang artériel qu’elle contenait était remplacé par un sang présentant le caractère de coloration du sang veineux. Cette observation démontre la présence de l’alcool dans le sang artériel met en évidence son action sur ce sang, et donne une explication satisfaisante des cas de mort subite par asphyxie qu’on a notés chez des ivrognes. J’ai eu des occasions nombreuses de voir de ces morts subites par empoisonnement alcoolique dans un bouge de la rue de Glatigny : les ivrognes, à bout de ressources pour satisfaire leur passion, avaient trouvé ce moyen d’en finir avec la vie. »

Hydropisie de poitrine. — On Voit très-fréqueiïlment des personnes qui ont abusé des boissons spirilueüses succomber dans un âge encore peu avancé, à ce qu ? on appelle vulgairement une hydropisie de poitrine, maladie caractérisée .par d’horribles étouffements, et accompagnée d’une enflure générale du corps que produit un épanchement d’eau séreuse infiltrée sous la peau. C’est à l’occasion de cette fin si commune des ivrognes, qu’est né ce fameux proverbe : Qui vivit in vino morietur in aquâ; celui qui vit dans le vin mourra dans Veau.

L’examen du cadavre des sujets qui succombent à cette maladie démontre qu’elle dépend d’une alté-

INCONVÉNIENTS DE L’l V ROGNERIE. 91

ration profonde survenue dans l’organe central de la circulation.

Coagulation du sang. — Plusieurs observateurs ont été frappés de l’état de coagulation du sang dans les vaisseaux des ivrognes morts en état d’ivresse ; Hipp. Royer Collard (1) en a cité plusieurs exemples.

Observation XLVIL J’ai vu mourir une femme âgée de 58 ans qui, depuis longues années, abusait continuellement de l’eau-de-vie. Elle ne présentait aucun signe de maladie interne ; mais elle s’était alitée par suite d’une faiblesse très-grande avec refroidissement des extrémités. Celles-ci n’offraient guère plus de chaleur que sur un cadavre. En cherchant le pouls, je fus frappé de sa disparition complète ; je cherchai des battements artériels dans le pied, dans le creux du jarret, sur la région temporale, au pli du bras ; je n’en trouvai sur aucun de ces points; on sentait encore un frémissement à l’aîne et à Faisselle ; les battements aortiques étaient très-faibles ; les bruits du cœur tellement sourds qu’ils semblaient presque éteints; elle vécut encore quelques jours dans cet état et, quand elle exhala son dernier souffle, tout son corps, surtout les extrémités, était privé de chaleur comme un cadavre refroidi, le sang s’étant figé presque partout assez longtemps ayant la mort. Si j’avais pu en faire l’autopsie, je suis convaincu que j’aurais trouvé une coagulation remarquable du sang.

Observation XLVIII. Un vieillard de 64 ans, buveur d’eau-de-vie et de vin généreux, me fit venir pour des douleurs vives, ou, plutôt, pour un engourdissement

(1) Royer Collard, Thèse pour le concours d’hygiène, 1836.

EMPOISONNEMENT HABITUEL

très-douloureux qu’il éprouvait dans toute la longueur d’un des membres inférieurs : on n’y voyait ni rougeur, ni gonflement ; les orteils offraient une teinte violacée et une réfrigération très-sensible ; en pressant sur le membre dans le trajet des gros troncs artériels, on provoquait une douleur assez vive. Bientôt les orteils noircirent, se desséchèrent comme ceux d’une momie ; une ligne rouge établit une démarcation entre eux et les parties vivantes; ils finirent par se détacher les uns après les autres; à peine était-il guéri d’un côté, que les mêmes accidents se montrèrent à l’autre pied et eurent la même terminaison. Dans la pensée que la douleur qui se montrait dans le trajet des artères dépendait d’une inflammation de leur paroi interne, laquelle inflammation devait favoriser beaucoup la coagulation du sang et le défaut de circulation, qui causait les accidents gangréneux, je dirigeai mes moyens- de traitement surtout contre l’inflammation des canaux artériels, et ce vieillard dont j’avais, en même temps, profondément modifié le régime, a bien guéri : il en a été quitte pour la perte de ses orteils.

Les ravages causés par la gangrène, dans des cas pareils, ne sont pas toujours aussi limités.

Observation XLIX. Vigneron, âgé de 36 ans ; habitudes anciennes d’ivrognerie. Au début, douleurs sourdes dans toute la jambe et la cuisse ; bientôt ces douleurs deviennent aiguës. Très-rapidement toute la jambe se refroidit ; on m’appelle en consultation dans le dernier période du mal. Je trouve une - jambe en putréfaction, absolument comme celle d’un cadavre qui a séjourné trois semaines dans un amphithéâtre; le mal

nconvénients de l’ivrognerie.

datant de trois mois, la jambe était déjà séparée, en grande partie, des chairs vivantes, au-dessus du genou : quelques coups de bistouri et un trait de scie suffirent pour détacher complètement le membre, sans la moindre douleur ; l’opéré a bien guéri.

Page 1