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III. Lésions du cœur

Les boissons spiritueuses exercent sur lui une excitation directe et très-prononcée, comme le témoignent assez la fréquence et la dureté du pouls. Cette stimulation directe exercée sur le cœur est bien capable de donner lieu à des inflammations de son enveloppe ou de sa membrane interne , à une turgescence de son tissu qui en augmente insensiblement le volume. Mais elle ne me paraît pas suffire pour expliquer, dans tous les cas, le développement de ces affections si fréquentes et si redouta-

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blés, connues sous le nom à?anévrysme et d’hypertrophie du cœur ; à’autres particularités, qui jusqu’ici n’ont pas été signalées, me paraissent contribuer puissamment à leur donner naissance.

J’exposerai brièvement les idées qu’une observation longue et attentive m’a suggérées sur cette question ; mais, forcé d’entrer dans des détails dont l’intelligence exige des connaissances anatomiques et médicales, j’ai écrit les considérations qui vont suivre principalement pour les médecins.

Anévrysme. Hypertrophie du cœur. — Une des maladies les plus communes et les plus graves, surtout après l’âge de retour, est celle qui est connue sous le nom vague de maladie organique du cœur, d"anévrysme, d J hypertrophie, et dont les accidents principaux sont les étouffements , les palpitations et l’enflure générale ou anasarque. J’ai cru longtemps, et cette opinion m’était restée de mes études classiques, que ces accidents dépendaient presque toujours d’un obstacle à la circulation, siégeant dans les orifices du cœur (ossification, atrésie, vég’étation, etc.), et que la dilatation et l’hypertrophie de l’organe n’étaient elles-mêmes qu’une conséquence de l’altération de ces orifices. J’étais pourtant frappé souvent de ce fait que, dans les cas de ce genre, on était loin de toujours entendre à l’auscultation les bruits signalés par les auteurs, comme annonçant ces lésions des orifices cardiaques.

Souvent on ne rencontre, comme symptôme de la maladie du cœur, que l’augmentation du volume de

l’organe, la difficulté qu’il éprouve à fonctionner, ^caractérisée par l’irrégularité de ses battements, leur fréquence Lumultueuse, et par des bruits sourds, n’ayant plus leur éclat, leur pureté habituelle. J’ai fait l’autopsie d’un grand nombre de malades morts à l’hôpital d’Arbois avec tous les symptômes de l’anévrysme et de l’hypertrophie ; j’ai fort" souvent trouvé les valvules intactes et les orifices dans l’état normal. Les cavités étaient plus larges, les parois plus épaisses.

Je me suis demandé alors quelle pouvait être, dans les cas où l’on ne. rencontre aucune modification aux orifices du cœur, la cause organique assez puissante pour déterminer des changements aussi graves dans les parois et les cavités du cœur. Au lieu de trouver dans cet organe l’obstacle qui gêne primitivement la circulation, il m’a paru qu’il serait plus rationnel de le placer dans le réseau capillaire et dans le système des vaisseaux veineux et artériels. En effet, quelles sont les modifications subies, sous l’influence.des progrès de l’âge, par les capillaires, les artères et les veines? Leur direction deyient flexueuse, en même temps que leur canal se dilate. Ces changements sont surtout très-prononcés dans les veines des extrémités inférieures qui déviennent .si fréquemment variqueuses; chez les sujets âgés de plus de 30 ans, on les voit décrire d’innombrables sinuosités à travers lesquelles la circulation se fait plus difficilement. J’ai déjà indiqué les flexuosités que présente la radiale au poignet chez les vieil-

Bekgeret, Boissons. 6

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lards; plus d’une fois j’en ai constaté l’existence avant l’âge de 50 ans.

Il résulte de ces changements survenus dans les" vaisseaux, que la colonne du sang qui y circule doit éprouver dans son cours des frottements plus considérables, que sa projection à travers des artères ainsi conformées doit être plus laborieuse, en même temps que, d’après les lois de l’hydraulique , l’augmentation du calibre des canaux vasculaires diminue la vitesse du courant. Si de telles modifications se produisent dans les principaux rameaux des veines et des artères, à plus forte raison doiventelles s’effectuer dans les vaisseaux capillaires dont les parois sont moins résistantes. Qu’on examine la face de la plupart des personnes sur lesquelles pèse déjà un demi-siècle d’âge, on y verra un lacis trèsapparent que dessinent les capillaires dilatés.

Qui oserait douter, d’une autre part, de l’influence des contractions du cœur sur la circulation veineuse et capillaire, du vis à tergo qu’elles lui impriment ? Comment ne pas reconnaître que l’embarras occasionné dans là circulation capillaire et veineuse par la modification anatomique signalée plus haut, ne soit de nature à faire refluer le sang dans les artères, à empêcher au moins que celles-ci ne se désemplissent assez promptement du sang qu’elles viennent d’admettre, pour en recevoir une nouvelle quantité.

S’il en est ainsi, il est facile de comprendre que le cœur est obligé, pour surmonter tous ces obsta-

clés, de se livrer à des efforts extraordinaires qui, à la longue, doivent en amener l'hypertrophie et la dilatation, de la même manière qu’un obstacle à l’émission des urines, sur un point de la longueur de 1 urèthre, produit les vessies à colonnes dont les parois deviennent presque aussi charnues que celles du cœur ; enfin, comme conséquence inévitable de cet antagonisme entre le cœur et les vaisseaux, les étouffements, les infiltrations et la cessation des fonctions vitales.

Quel est le médecin qui n’a été frappé de la dureté du pouls chez les vieillards ? Bichat a insisté sur ce fait que, tandis que tous les organes s’affaiblissent et s atrophient avec les progrès de l’âge, le cœur seul augmente de force et de volume. Cette espèce de contradiction bizarre, que paraissaient présenter les lois de l’organisme, s’explique parfaitement par les modifications qui surviennent dans 1 arbre vasculaire et dont la conséquence est de contraindre le cœur à un excès d’action.

Les faits observés par la pathologie confirment parfaitement cette théorie. En effet, l’anévrysme et l’hypertrophie du cœur atteignent principalement les personnes chez lesquelles des circonstances particulières déterminent prématurément dans les vaisseaux sanguins les mêmes modifications qui chez tous les sujets, sont le résultat du progrès des années. Ces personnes sont : t° les ivrognes ; 2° les individus obèses et pléthoriques ; 3° les sujets à fibre molle, lâche, à peau fine, et dont souvent,

même à un âge peu avancé, la face est remarquable par un réseau capillaire très-prononcé. Les sujets que nous venons d’énumérer sont précisément ceux chez lesquels les canaux sanguins sont soumis aux causes les plus actives de dilatation et de déformation, soit par la turgescence habituelle des tissus, comme chez les ivrognes, soit par la trop grande abondance du sang, la plénitudé et la distension des vaisseaux, comme chez les gastronomes ; soit, enfin, par une faiblesse native et constitutionnelle de la fibre vivante.

Mais, de tous les individus chez lesquels ces phé- V^nomènes s’accomplissent, les ivrognes sont les plus v ' ^nombreux.

Vj Dans nos pays vignobles, où l’on abuse générale- V " Jf Aient des boissons spiritueuses en même temps 'r 'y** '^qu’on se livre aux travaux si pénibles de la viticulture sur un terrain très-fortement accidenté, qui exige que le vigneron gravisse, chaque jour des pentes plus ou moins rapides, circonstance qui imprime au cœur des mouvements exagérés, les maladies organiques du cœur sans lésion valvulaire sont très-fréquentes. Elles font mourir la moitié dès sujets âgés de plus de cinquante ans.

Atrophie graisseuse — Le D r Aug. "Voisin â signalé une altération du cœur qu’il a rencontrée plusieurs fois en ouvrant des cadavres d’ivrognes ; c’est une dégénérescence graisseuse des parois de cet organe (1).

J’ai vu mourir un si grand nombre de sujets de

( 1) A. Voisin, Op. citato, passimi

maladies du cœur consécutives aux excès de table, que je suis embarrassé dans le choix des exemples que j’en pourrais citer ; que de malheureux ont succombé sous mes yeux, le cœur serré par cette griffe impitoyable dont Mirabeau mourant accusait les cruelles étreintes.

Observation LL J’ai vu un jeune homme de 26 ans succomber rapidement à une inflammation des enveloppes du cœur qui donna lieu à un épanchement de liquide si abondant autour de cet organe, que celui-ci y fut en quelque sorte noyé. Ce jeune homme passait sa vie dans les cafés : comme il était riche, on l’y voyait sans cesse entouré d’un cercle de parasites qui flattaient ses passions en l’excitant à boire. Ce régime incendiaire lui fit pousser à la peau d’énormes boutons qui couvraient son corps de la tête aux pieds.

Avant que ces. boutons parussent, il avait engraissé démesurément, et l’éruption ne fut, en vérité, qu’un débordement de cet excès d'humeurs en fermentation que son régime accumulait dans tout son être. La maladie dé peau avait éclaté durant les chaleurs de l’été.Quoiqu’elle fût très-incommode, il n’en continua pas moins, malgré mes avertissements réitérés, de se livrer à ses excès. Les premiers froids de l’hiver firent disparaître en grande partie les boutons; mais l’ennemi était rentré dans la place ; il se mit à tousser, d’une toux sèche, à quintes saccadées et violentes. Au mois de janvier, il est .pris de suffocations terribles ; je le trouve assis sur son lit, pressant la région du cœur de ses deux .mains enlacées, et s’écriant à chaque instant : J’étouffe, j’étouffe.

La face est décomposée, baignée d’une sueur froide ; le pouls-est misérable, d’une petitesse et d’une irrégu-

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larité désespérantes. Le cœur ne peut plus frapper contre les côtes ; il est plongé dans une masse de liquide dont l’abondance est telle, que ses bruits eux-mêmes ne sont entendus que fort confusément, à une grande profondeur. Ce jeune homme succomba en moins de trois jours à cette inflammation suraiguë des enveloppes du cœur.

D’autres fois, l’inflammation se porte sur la membrane interne du cœur, et, dans ce cas, le sang, déjà échauffé et épaissi par les excès de table, peut rapidement, au contact de la surface enflammée, former un caillot qui bouche les orifices du cœur et donne lieu à une mort instantanée.

Observation LII. Un riche propriétaire gastronome, ami des vins généreux et des liqueurs, d’un embonpoint remarquable, pléthorique, âgé de 60 ans, paraissait jouir d’une santé florissante ; il excitait l’envie des hommes moins bien nourris que lui. Depuis quelques jours il accusait à sa famille une sensation désagréable qu’il éprouvait dans la région du cœur ; mais cet accident était si léger, qu’il ne dérangeait en rien son appétit et ses habitudes. 11 venait de faire encore une course assez longue, et, assis au coin du feu, il paraissait goûter avec délices un moment de repos, lorsque, tout à coup, il porte la main sur son cœur, essaie de pousser un cri qui vient expirer sur les lèvres : il était mort. Cette fin soudaine ayant éveillé les soupçons de la justice, je fus chargé d’en faire l’autopsie. Je trouvai sur les parois internes du coeur les traces d’une inflammation évidente et un gros caillot de sang dont la surface extérieure adhérait, en partie, à ces parois ; le sang avait commencé à se coagu-

1er contre la surface enflammée ; puis, ces premiers caillots en avaient produit d’autres; ceux-ci,'en se réunissant, avaient formé ce gros caillot qui, entrant brusquement dans une des ouvertures du cœur,-avait déterminé un arrêt soudain dans la circulation et tué aussi promptement qu’un coup de poignard.

§ III. Systèmes lymphatique, cellulaire et graisseux.

Les fonctions des glandes et des vaisseaux lymphatiques se rattachent principalement à celles de la nutrition. Ce système ne remplit un rôle très-actif que dans l’enfance et durant la période d’accroissement du corps. Plus tard, lorsque le sujet est adulte, l’action du système lymphatique ; dans le jeu des forces vitales, devient secondaire ; aussi les maladies qui l’atteignent dans cette phase de l’existence humaine sont-elles beaucoup plus rares que dans l’enfance.

Engorgements ganglionnaires du cou. — J’ai vu pourtant des ivrognes déjà âgés, que leurs habitudes conduisaient à n’observer aucune des règles de l’hygiène, qui couchaient dans des bouges, des galetas infects, souvent exposés au froid, à l’humidité, aux intempéries atmosphériques, contracter des engorgements ganglionnaires autour du cou comme les scrofuleux.

Observation LIII. Célibataire ; issu d’un père et d’une mère qui sont devenus presque octogénaires et étaient

lOi EMPOISONNEMENT HABITUEL.

d une constitution, d’une santé magnifiques. Cet homme aurait pu se créer une excellente position : son père, ayant de la fortune, n’avait rien négligé pour lui donner une belle éducation. Mais les mauvaises compagnies l’entraînèrent de bonne heure dans les cafés; il y - y flétrit d’abord ses facultés morales et intellectuelles; plus tard, quand ses parents furent morts, il dévora promptement son patrimoine, et, privé de ressources, réduit aux expédients les plus humiliants pour subsister, il traîna de cabarets en cabarets sa misérable existence, rendant partout quelques services, comme le plus humble des valets, pour gagner le vin et l’eau-de-vie qu’il consommait; réduit souvent à coucher au fenil, à l’écurie. Quand je le vis pour la dernière fois, quelques mois avant sa mort, qui arriva à l’âge de 53 ans, il portait autour de la mâchoire inférieure, jusque sous les oreilles, un énorme chapelet de glandes engorgées et suppurantes qui donnaient à sa physionomie l’aspect le plus étrange et le plus hideux. 11 est mort de phthisie pulmonaire.

J’ai vu tous les membres d’une famille livrée à l’ivrognerie, père, mère, enfants de tous âges, être pris ainsi d’engorgements glanduleux.

Scrofules. — L’alcoolisme détermine à la longue une dégénérescence- de l’organisme qui, aidée de quelques circonstances hygiéniques plus ou moins débilitantes, conduit bien facilement aux scrofules.

Dégénérescence graisseuse. — L’abus des boissons spiritueuses a souvent pour effet primitif, chez certains sujets disposés à l’embonpoint, de développer une masse de graisse dans le tissu cellulaire ;

celui-ci, comme une gangue, entoure tous nos organes : il pénètre même dans l’intimité de leur trame, de manière à ce que chacune des granulations ou des fibrilles qui entrent dans leur composition soit séparée de la fibrille ou de la granulation voisine par une lamelle' de tissu cellulaire qui les unit. Partout où s’étend le tissu cellulaire, peuvent se déposer des

molécules graisseuses; celles-ci, quelquefois, s’accumulent en si grande quantité dans les organes des ivrognes, qu’elles compriment et flétrissent les granulations, les fibrilles qu’elles avoisinent ; il en résulte que la graisse prend la place des chairs et que l’on peut voir, chez des hommes encore peu avancés dans la vie, une dégénérescence graisseuse des tissus, comme chez les vieillards. — Le docteur Lancereaux (f) a parfaitement décrit ce genre d’altération résultant de l’abus des boissons spiritueuses.

11 en conclut qu’un des effets de l’alcoolisme est de produire une vieillesse anticipée.

J’ai vu des ivrognes que l’excès de graisse privait de tout mouvement ; les nerfs, les muscles, n’avaient plus de vitalité et de ressort ; tout 'était enseveli et paralysé dans la masse graisseuse ; l’intelligence, la sensibilité ne se trahissaient que par éclairs ternes et rares : on regardait avec.pitié ou, plutôt, avec mépris, ces figures bestiales, ces corps informes, condamnés a passer leur existence dans un fauteuil, n’é-

(1) Voy Laneereaux, Étude sur les altérations produites par l’abus des boissons alcooliques {Bulletin de F Académie de médecine, 4 juillet 1865, tome XXX, p. 952).

empoisonnement habituel.

digérer 118 ’ COmme l6S P ° lypes ’ que des p0ches à

Observation LIV. Un commis voyagèur, âgé de 2-8 ans, vient moffrir des échantillons de vin de Bordeauxce jeune homme est déjà pansu comme un gastronome de 50 ans. Ses traits sont ensevelis dans une couche graisseuse qui donne à sa physionomie l’expression de la stupidité; son esprit et son langage ne paraissent pas moins empâtés; curieux de connaître les causes de cet embonpoint prématuré et vraiment extra ordinaire, je le questionne et apprends que, du matin au soir, les petits verres et les grands, provoquant un appétit insatiable, conduisent à cet engraissement précoce le digne enfant des bords de la Garonne qui veut, par son exemple, pousser à la consommation des produits de son pays natal.

J ai vu des filles et des femmes encore jeunes belles acquérir prématurément, sous l’influence de 1 abus des boissons alcooliques, cet embonpoint qui contrarie tant certaines femmes de 45 ans, parce qu il fait disparaître la finesse de leur taille, la grâce et la pureté de leurs traits.

Il est une partie du corps des buveurs qui, plus que les autres, montre une disposition malheureuse à prendre une exubérance qui peut finir par la rendre hideuse : je veux parler du nez On reconnaît volontiers un ivrogne à la couleur pourpre de son nez et aux rubis qui le décorent. Mais 1 alteration de cette partie chez les ivrognes ne se borne pas seulement à de la rougeur et des boutons,

j’ai vu le nez grossir et s’allonger à tel point, qu’il trempait dans le verre quand le buveur le portait à ses lèvres ; il tremblotait au moindre mouvement de la façon la plus grotesque. Cette saillie anormale, exposée à toutes sortes d’irritations sous l’influence du froid, des chocs, des frottements, s’enflammait avec la plus grande facilité, et devenait le siège d’ulcérations dégoûtantes.

Enfin j’ai vu un ivrogne qui est mort par le nez d’une façon assez singulière.

Observation LV. C’était un homme âgé de 54 ans, obèse, à nez rouge et énormément développé par l’ivrognerie. Au milieu d’une rixe avec d’autres ivrognes, un de ses adversaires lui assène un vigoureux coup de poing sur son gros nez. Celui-ci, fortement contusionné, s’enflamme : un point noir paraît à l’extrémité ; c’était de la gangrène ; la tache sombre s’étend, gagne de proche en proche, envahit tout le nez; une fièvre vive s’allume, et l’ivrogne meurt au moment où son nez, entièrement gangrené, allait se. détacher de sa figure ; un érysipèle avait éclaté autour des parties tombées en putréfaction; Cet érysipèle envahit le cuir chevelu, amena du délire et tous les signes d’une inflammation du cerveau ; l’ivrogne fut. enlevé rapidement.

§ IV. Système articulaire.

Les articulations ne subissent pas une action particulière de l’abus des boissons, mais elles sont le siège de prédilection de la goutte et du rhumatisme.

Goutte et Rhumatisme. — L’influence des excès bachiques sur la production de ces deux maladies

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n est que trop démontrée. Ex Venere et Baccho nasciiur podagra, dit un proverbe très-ancien ; la goutte est fille de Vénus et de Baechus. Les faits que j’ai observés me portent à croire qu’elle sévit encore plus souvent, et plus cruellement sur les disciples du Dieu du vin que sur les adorateurs de la déesse d’Amathonte.

« Boire des liqueurs fortes, c’est infuser la goutte dans le corps, » a dit Réveillé-Parise (1). Cette vérité est parfaitement applicable au rhumatisme chez les sujets qui y sont prédisposés.

Observation LVI. J’ai soigné un homme riche que des atteintes cruelles et répétées de goutte n’avaient pu corriger de la fatale habitude de boire à ses repas énormément de vin pur. Ce régime fut supporté par lui assez longtemps, grâce à la précaution.qu’il prenait de se vêtir très-chaudement, de manière à favoriser beaucoup les fonctions de la peau ; il avait toujours le corps couvert de laine, et transpirait abondamment. Sa sueur exhalait une odeur très-forte ; ses vêtements en étaient si imprégnés que, partout où il passait, on aurait pu lp suivre à la piste. Lorsque la goutte le clouait sur son lit, ses transpirations devenaient si abondantes qu’il inondait les matelas.

Rien n’est plus commun que de voir les ivrognes encore jeunes être atteints de rhumatismes aigus très-douloureux.

(I) Réveillé-Parise, Guide pratique des goutteux , 3 e édition.

ifijn r7°ï' Donaé J Hygiène des gens du monde, Paris,

P- 477. De la goutte.

INCONVÉNIENTS DE L’iVROGNERl E. I0D

Mais, tandis qu une atteinte de rhumatisme ne sera souvent qu’une crise passagère chez un homme frugal, on la verra se prolonger indéfiniment chez 1 ivrogne, se fixer osbtinément sur une articulation, y déterminer ces dégénérescences qui sont suivies de tumeurs blanches, d’abcès, de carie des os, et, en définitive, elle pourra conduire à la fatale extrémité de l’amputation du membre, ou; au moins, à l’ankylose, c’est-à-dire à la soudure de l’articulation.

Luxations. — Il est une autre lésion des jointures, qui est le résultat fréquent de l’ivrognerie; c’est la luxation. Que de membres démis dans les chutes causées par l’ivresse 1 Mais, ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est souvent impossible de réduire ces luxations promptement, à cause de la surexcitation dans laquelle se trouvent les blessés, et qui les empêche de se prêter convenablement aux manœuvres qu exige la réduction ; j’ai été obligé plusieurs fois de renvoyer l’opération au lendemain, parce que l’ivrogne, l’esprit troublé par les fumées du vin, ne comprenant pas ce qu’on voulait lui faire, s’agitait violemment, et frappait les personnes qui voulaient le contenir. Mais, le lendemain, la jointure luxée était le siège d’une inflammation et d’un gonflement considérables, qui rendaient la réduction beaucoup plus difficile et plus douloureuse.

11 arrivait aussi que, le lendemain, de nouvelles, libations avaient ramené l’agitation de la veille, et que les mêmes difficultés renaissaient.

Observation LVil. Fille de Zi ans, domestique dans Beggeret, Boissons. 7

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un cabaret, chute sur le bras, le soir, dans un état d ivresse au deuxième degré ; douleur vive dans 1 épaule et impuissance du membre; on me 1 amène; je reconnais une luxation de l’humérus. Mais j’essaie en vain de la réduire ; les tractions exaspèrent la malade qui rugit et frappe. Je l’envoie cuver son vin jusqu’au lendemain. Mais, le lendemain, elle avait trouvé moyen de se griser encore, et je me trouvais en face des mêmes embarras. J’eus alors la pensée de recourir au chloroforme qui la plongea dans une telle prostration du système musculaire, que la réduction devint très-facile. Mais le chloroforme n’avait conduit à. ce résultat qu’en déterminant tous les phénomènes du troisième degré de l'ivresse, de cet état si voisin de la mort.

§ V. Système osseux.

Le système osseux, quoique plus inerte et beaucoup plus résistant que les autres, finit néanmoins par subir, à son tour, les conséquences des excès

bachiques. ,

Fractures . - Les fractures sont souvent les résultats de l’ivresse, et leur gravité devient exceptionnelle, à raison de la difficulté qu’a souvent le chirurgien de les panser convenablement chez des sujets qu’il est souvent plus difficile de maîtriser que s’ils étaient des animaux domestiques.

tort»™»...™.-L'alcoolisme, comme les

maladies spécifiques, la syphilis, la scrofule, onne lieu quejquefois à des gonflements de certains points du système osseux.

Observation LVHI. Homme de 50 ans, d’unebonne constitution jamais de syphilis ; — abus des boissons caractérisé par une figure empourprée, des boulons nombreux et un nez exubérant; se plaint de douleurs sourdes sur le milieu du front où apparaît une tumeur large comme un œuf de pigeon, d’une dureté osseuse; c est évidemment une tuméfaction de l’os frontal et de son enveloppe périostique. Il paraît que toute l’épaisseur de l’os est affectée et qu’à sa face interne, du côté du cerveau, existe une tuméfaction pareille à celle qu’on remarque au dehors : en effet, le malade accuse une douleur habituelle et des pesanteurs dans la tête; sa femme me dit à part qu’il délire souvent et tombe sans connaissance avec des mouvements épileptiques. Quelques mois après, j’ai appris qu’il était mort dans le délire.

Observation LIX. J’ai vu succomber de la même manière un ancien militaire qui n’avait jamais eu de syphilis, mais dont l’alcoolisme avait profondément gâté la vigoureuse constitution ; chez lui, la tumeur osseuse occupait le haut du crâne; il s’y forma un abcès que j’ouvris ; au fond du foyer, je sentis les os cariés, et j’en retirai même un fragment assez volumineux que le pus avait isolé. La suppuration étant arrivée aux enveloppes du cerveau, celles-ci s enflammèrent, et il mourut au milieu des symptômes de la fièvre cérébrale.

J ai vu un homme succomber exactement de la même façon, sous l’influence d’une carie des os de la tête, qui résultait d’une maladie vénérienne.

Syphilis, scrofule, alcoolisme : voilà trois altérations des humeurs, trois dégénérescences de l’orga-

•112 empoisonnement habituel..

nisme humain, dont les ravages présentent souvent une frappante analogie.

§ VI. Appareil digestif.

Les organes digestifs sont les premiers qui reçoivent l’impression des boissons spiritueuses et soient en contact immédiat avec elles.

La bouche des ivrognes est chaude, la langue pâteuse; rien n’est plus commun chez eux que des rougeurs, des aphthes, des ulcérations se développant sur les gencives et les parois buccales.

Cet échauffement de la bouche donne de l’acidité au mucus qui l’humecte; les dents en sont corrodées, la carie les envahit, ou bien les gencives gonflées’se ramollissent, et les dents tombent sans être

gâtées. ■

Chez les ivrognes dont le système digestif est profondément usé par les excès alcooliques, on voit souvent la langue s’amincir, se flétrir, perdre ses papilles et devenir lisse comme du parchemin ; en même temps, l'appétit languit, et le palais trouve les

aliments insipides.

Les glandes salivaires surexcitées donnent heu, chez certains sujets, surtout chez les jeunes ivrognes, à une sputation, à un crachotement continuel; d autres fois, surtout chez les alcoolâtres déjà âgés, il y a, au contraire, une sécheresse extrême de la bouche.

Angines» — Le pharynx, les amygdales, sont sujets aux mêmes inconvénients, et alors se fait sen-

INCONVÉNIENTS DE L’iVROGNERIE. 113

tir un besoin continuel de racler le gosier et dè boire pour éteindre la chaleur, la sécheresse qu’on éprouve, ou faire descendre les glaires qui s’y accumulent.

J’ai soigné un grand nombre de cas de cette variété d’angine que les médecins appellent angine granuleuse , et qui ne reconnaissaient pas d’autre cause que les excès bachiques. La maladie se montre très-tenace chez les ivrognes, et ne cède que lorsqu’ils prennent l’héroïque résolution de modifier leurs habitudes.

Rétrécissement «le l’œ§opha^e. — Il est une maladie affreuse, mais heureusement très-rare, c’est le squirrhe ou le rétrécissement organique du canal qui conduit les aliments de la bouche à l’estomac et qu’on appelle l’ œsophage. Quand je passe en revue les cas de ce genre que j’ai eu à traiter, je vois que plus des trois quarts se sont offerts chez des amis de la table et de la bouteille.

Observation LX.. Homme de 49 ans bien constitué, cabaretier. Pendant toute sa jeunesse, comme il était pauvre, il a travaillé avec ardeur, menant une conduite régulière, vivant très-frugalement ; aussi, ses affaires ont prospéré, et, à 1 âge de 4o ans, il s’est trouvé dans une belle aisance. Alors il a commencé, comme il le disait, à jouir de la vie ; il invitait souvent ses amis, tenait table ouverte, faisait bonne chère et buvait gaillardement. Mais il s’aperçut un jour que ce qu’il avalait, après avoir descendu assez bas, éprouvait une certaine difficulté à pénétrer dans l’estomac ; il ne s’en

EMPOISONNEMENT HABITUEL

préoccupa d’abord que médiocrement; au bout d’un temps assez long, cet accident devint si pénible, qu’il fallut consulter un médecin. Tous les symptômes qu’il décrivait formaient un tableau saisissant qui ne pouvait laisser aucun doute sur la cruelle maladie dont il subissait les atteintes ; cette maladie siégeant dans les profondeurs de la poitrine, la chirurgie ne pouvait l’en délivrer, la médecine épuisa vainement tous ses moyens ; il. finit par ne plus rien avaler et mourut véritablement de faim. Dans les derniers temps de sa vie, je le soutenais encore au moyen d’une sonde élastique plongeant dans l’estomac, et servant à y faire pénétrer un peu de vin et de bouillon : mais la sonde elle-même se heurta un jour à un obstacle infranchissable.

Crampes d’estomac. — Les fonctions de 1 estomac s’accomplissent mal chez les ivrognes. Ils mangent peu, et leur digestion est troublée; ils souffrent de spasmes de l’estomac qu’ils appellent leurs crampes.

On voit un grand nombre d’ivrognes qui, tous les matins, en s’éveillant, sont pris d’efforts de vomissements violents, et rendent une matière filante qu’ils appellent leur pituite . Ce liquide est une sécrétion anormale provoquée par l’état d’irritation permanente dont les muqueuses sont affectées au contact des boissons alcooliques ; et pourtant ces malheureux courent à la bouteille pour soulager le malaise insupportable qu’ils éprouvent. Ils vont chercher le remède au mal qui les tourmente dans le poison même qui l’a provoqué; pareils à ces insectes nocturnes qui, attirés par la lumière d’une bougie, se précipitent sur elle, brûlent l’extrémité de

INCONVÉNIENTS DE L’IVROGNERIE. ilo

leurs ailes, s’enfuient à la hâte, mais reviennent bientôt, éblouis de nouveau par l’éclat de la flamme, voltigent autour de la lueur qui les séduit, vont s’y brûler deux ou trois fois encore, jusqu’à ce qu’enfm, leurs ailes consumées, ils soient livrés tout entiers à une combustion qu’ils ne peuvent plus éviter.

Quelquefois les nausées, les vomituritions, se répètent dans la journée ; la langue est sale à son centre, rouge sur son pourtour; l’ivrogne ressent un malaise général, une grande anxiété au creux de l’estomac ; tout son corps tremble ; quand il en est à ce point, on a tout lieu de redouter l’invasion prochaine de ces terribles accidents que j’ai décrits sous le nom de délire tremblant des ivrognes.

L’ivrogne peut arriver à ressentir un tel malaise vers l’estomac, qu’il enfonce profondément ses doigts dans son gosier pour provoquer des vomissements.

Observation LXI. J’ai soigné un homme riche qui ne vivait que pour boire et manger ; il connaissait si peu la mesure de son estomac, ou, plutôt, sa sensualité l’entraînait si loin, qu’il se faisait ainsi vomir presque chaque jour, et, l’estomac vidé, il allait recommencer à boire ; un jour que son anxiété stomacale était portée au plus haut degré et que ses tentatives de vomissement restaient infructueuses, il disait à son valet, dans son désespoir : Va chercher mon pistolet, et fais-moi sauter la cervelle.

C’est ce malaise de l’ivrogne qu’un croquis de Charlet a si bien exprimé. Le dessin représente un

EMPOISONNEMENT HABITUEL

homme riche, engourdi par les fumées du vin et une digestion laborieuse. Un pauvre lui 'tend la main pour lui demander l’aumône en disant : Monsieur, je meurs de faim et de soif. — Tu meurs de faim et de soif, dit l’ivrogne trop repu, ah! que tu es heureux, coquin!

Gastro-entérite. — La fatigue, l’irritation de l’estomac et des intestins se portent principalement sur la membrane interne qui le tapisse : elle acquiert quelquefois une telle intensité, qu’elle fait éclater des gastro-entérites qui entraînent plus ou moins rapidement la mort des sujets.

Observation LXII. C’est de cette façon que j’ai vu succomber les deux chefs d’une famille de vignerons qui jouissait d’une belle aisance, et que l’abus des boissons spiritueuses, porté au plus haut degré, a moissonnés à la fleur de l’âge. Jamais je n’oublierai le spectacle hideux que m’offrit l’intérieur de ce ménage, la première fois .que j’y pénétrai. Père, mère, enfants, toute la famille était plongée dans l’ivresse. Le père était alité, avec tous les symptômes d’une inflammation grave des organes digestifs, et il avait pour tisane, à côté de lui, une bouteille d’eau-de-vie. Autour de ce malheureux, presque mourant, je ne voyais qu’une femme et des enfants, dont la raison, noyée dans le vin, était incapable de comprendre et d’appliquer les prescriptions de la médecine. Cet homme était d’une belle constitution, un grand et beau Jurassien ; sa funeste passion l’avaii réduit depuis plus d’un an à l’impotence ; il ne tarda pas à mourir. Sa femme le suivit quelques mois plus tard. L’inflammation des voies digestives prit chez elle

une forme aiguë d’une intensité effrayante : elle rendait un sang noir, décomposé et infect par la bouche et par l’anus ; sa langue devint sèche comme du parchemin ; un feu dévorant s’était jeté dans son gosier et ses entrailles ; de tout son corps s’exhalait une odeur insupportable de décomposition, elle succomba rapidement laissant quatre orphelins. La constitution de ces jeunes sujets était tellement minée par la participation qu’ils avaient eue à la fatale habitude de leurs parents, quils sont toujours restés débiles et cacochymes.

L’homme se livre quelquefois aux excès alcooliques pour un autre motif que le plaisir de boire; il le fait dans le dessein de se donner une force factice.

Observation LXIII. Un homme, âgé de 60 ans, veuf depuis longtemps, avait pris à son service une jolie servante dont le voisinage habituel réveillait en lui des instincts qu’avait assoupis un veuvage de 20 ans, durant lesquels il avait vécu très-sagement. Il était pat-venu à corrompre la jeune fille. Mais, quand il eut triomphé de ses résistances, il s’aperçut trop tard que la saison des amours était passée pour lui, que les glaces de son âge ne pouvaient plus s’allier avec les feux de la jeunesse. Il eut alors la pensée de changer son régime, qui était très-sobre. Il usa d’une nourriture substantielle, but des vins généreux, des liqueurs. 11 éprouva d’abord un moment de regain juvénile dont il était tout fier: mais sa joie fut courte ; au bout de quelques jours, une inflammation violente s’empara de l’estomac et des intestins : il en mourut assez promptement.

D’autres fois, l’homme se livre à un usage iramo-

E MT OISON N E ME iN T HABIT ü E L.

déré des boissons spiritueuses, dans le but de tripler ses forces pour travailler.

Ce faux et dangereux calcul est fait surtout par des hommes ambitieux que l’amour-propre aveugle, qui veulent promptement devenir riches, ou qui, s’ils ont déjà de l’aisance, ne savent pas mettre sagement un frein à leur cupidité, à leur désir de richesse.

Observation LXIV. J’ai vu succomber, dans de pareilles conditions, deux frères qui, quoique jeunes et très-vigoureux, ne trouvaient pas leurs forces suffisantes pour accomplir tous les travaux qu’ils avaient entrepris; afin de se donner une vigueur factice, ils buvaient beaucoup de vin pur. Us ne.s’enivraient pas pourtant ; comme ils étaient jeunes, qu’ils travaillaient à la culture*en plein air, ils supportaient en apparence assez bien cette consommation extraordinaire de boisson alcoolique. Ils mangeaient d’ailleurs énormément, le genre de vie qu’ils menaient excitant beaucoup l’appétit, et ils se nourrissaient surtout de viandes salées. Ces deux frères parvenaient ainsi à faire autant de besogne que quatre, comme ces chevaux à qui on donne double ration d’avoine quand on veut faire double poste. Mais la santé la plus robuste n’aurait pu résister à un pareil régime. Le cadet, le plus faible, fut pris un matin de vomissements suivis de diarrhée. A partir de ce jour, les fonctions digestives devinrent profondément troublées, et ne purent jamais se rétablir. Cet homme traîna quelques mois, et mourut dans un état de maigreur telle, qu’il n’avait plus que la peau sur les os. Son frère, frappé de cette mort, atteint lui-même d’un dérangement d’es-

INCONVÉNIENTS DE l/lVROGNERIE. 119

tomac et d’entrailles, fut pris d’un flux de sang qui l’emmena rapidement : les deux frères moururent à un mois d’intervalle.

Quelquefois les hommes sont poussés à ces excès dans le boire et le manger par des femmes d’un caractère vif, remuant, qui trouvent que leur mari est indolent, plilegmatique, qu’il ne fait jamais assez de besogne et les excitent, par des scènes fréquentes, à mettre tout en oeuvre pour décupler leurs forces.

Observation LXV. J’ai vu mourir ainsi deux hommes qui avaient été, l’un domestique, l’autre militaire, et qui, dans cette position, s’étaient fait remarquer par leur frugalité. Ils étaient, par tempérament, assez mous et apathiques. Ils eurent le malheur d’épouser chacun une femme vive, ardente au travail, convoitant la richesse et trouvant que leur mari ne travaillait jamais assez. Voulant avoir la paix dans le ménage à tout prix, entraînés, peut-être aussi, par l’ascendant que leurs femmes avaient pris sur eux, dans l’ordre d’idées qui les dominaient,.ils firent, comme les deux frères de l’observation précédente, la spéculation dangereuse de multiplier la somme de force que la nature leur avait départie, en usant d’une alimentation plus copieuse, plus stimulante, arrosée largement de vin pur. Ce régime fut supporté quelque temps : mais les voies digestives finirent par s’insurger contre cet excès de travail qu’on leur imposait, et leur révolte se manifesta par une inflammation qui les fit languir longtemps, les privant de toute faculté digestive : par moments, l’appétit paraissait se ranimer, et ils essayaient de manger ; mais ce réveil des organes n’était qu’une illusion ; les aliments ne pas-

EMPOISONNEMENT HABITUEL

saient pas, et une indigestion ou des coliques venaient ajouter un degré de plus à la gravité de leur position ; ils moururent dans un état de maigreur squelettique.

L’inflammation des voies digestives ne suit pas toujours une marche aussi aiguë et aussi rapide que dans les cas précédents. On voit alors les ivrognes languir indéfiniment et traîner l’existence la plus pénible sans avoir le courage de rompre avec leurs habitudes; au contraire, plus leur malaise'est. grand, plus ils Sont entraînés à le noyer dans des libations copieuses qui les étourdissent en émoussant leur sensibilité.

La forme lente, chronique, des irritations gastrointestinales, est très-commune chez l’ivrogne. Mais elle finit presque toujours, comme la forme aiguë, par les conduire au tombeau.

Obsebvation LXVI. J’ai vu mourir tout récemment un vigneron de 53 ans qui, depuis longues années, usait trop largement du produit de ses vignes ; malgré les avertissements que lui donnaient de temps en temps des nausées, des vomituritions. pénibles, des coliques violentes, il ne connaissait pas d’autre remède que le vin pur. Je l’ai vu un jour, au moment du dîner, manquer d’appétit pour manger sa soupe qui, disait-il, lui restait au gosier. Alors il avala plusieurs verres de vin pur ; selon ses idées, cette ingurgitation préalable avait la propriété d’ouvrir les voies ; puis, il dîna assez bien. Cet homme a fini par un dégoût affreux que le vin ne pouvait plus dissiper. L’estomac ne supportait absoument rien : il avait achevé d’en désorganiser la mem-

brane muqueuse en faisant usage de poivre, de cornichons, de moutarde, pour stimuler la faim qui lui manquait. Bientôt arrivèrent les vomissements, les crampes d’estomac ; la langue se couvrit d’ulcérations qui, insensiblement, la dépouillèrent presque entièrement de sa membrane muqueuse ; toute sa surface formait une plaie vive qui en rendait le moindre mouvement très-douloureux. La langue étant le miroir de l’estomac, en pareil cas, on peut se figurer les souf- frances que devait y ressentir le malade au milieu des efforts de vomissements qu’il éprouvait à chaque instant. J’ai vu ses parents exprimer le désir que la mort vînt mettre un terme à ses tortures : il la réclamait lui-même comme une délivrance, et l’appelait de tous ses vœux.

Vomissements de san g. — Quelquefois l’irritation de la muqueuse stomacale y attire un tel afflux de sang, que les veines se déchirent. On voit alors survenir des vomissements de sang si abondants, que les malades sont plongés dans un état de pâleur et de faiblesse excessives-.

Observation LXVII. Un robuste vigneron, âgé de 45 ans, est pris d’une manière brusque, après des séances bachiques très-prolongées, d’un vomissement de sang si abondant, qu’à mon arrivée près de lui, je le trouve dans un état de faiblesse et de pâleur mortelles ; des syncopes effrayantes alternent avec des crises convulsives, épileptiformes, suivies d’un délire si complet, qu’un médecin avait cru devoir pratiquer une petite saignée dérivative pour détourner le sang de la tête et de l’estomac. Cet homme a résisté à un pareil ébran-

EMPOISONNEMENT HABITUEL

lement. Mais son intelligence a été singulièrement affaiblie. Il était naturellement très-gai et très-bavard; il est resté muet, sombre et taciturne.

Quelquefois l’estomac supporte mieux que les intestins le surcroît d’excitation et de travail que déterminent les excès de table.

Observation LXVIII. Homme de 35 ans; brun, sec, trèsnerveux, d’une salacité extrême, dont sa femme s’était plaint à moi maintes fois, parce qu’elle faisait des enfants Coup sur coup, et que sa santé ainsi que son repos avaient beaucoup à en souffrir. Cet homme mangeait et buvait beaucoup pour subvenir à ses dépenses habituelles. Les intestins se révoltèrent. Des coliques, suivies d’un flux de sang abondant, le condamnèrent à prendre le lit. 11 ne le quitta plus que pour être couché dans la tombe : ses intestins ne purent jamais se rétablir, et une diarrhée interminable finit par l’épuiser complètement.

Entérite. — Rien n’est plus commun que l’entérite alcoolique et l’entéro-péritonite chez les enfants de nos vignerons qu’on laisse boire du vin à discrétion.

On ne doit pas être surpris de la fréquence de.ces maladies chez les enfants, quand on voit si souvent les mères leur donner l’exemple des excès alcooliques. Combien de femmes, de mères de famille, ai-je vu tomber dans la plus complète abjection par l’etfet de l’ivrognerie! Quelquefois une inflammation des intestins vient les enlever à la fleur de l’âge, comme dans l’exemple suivant:

INCONVÉNIENTS DE L’IVROGNERIE. 12 î

Observation LXIX. Veuve de 28 ans ; belle, brune, livrée, depuis bien des années, à l’ivrognerie la plus dégradante ; face abjecte, ignoble ; regard louche : baleine infecte : langue limoneuse; dents gâtées, coliques fréquentes suivies d’un flux de sang abondant ; dépérissement graduel bientôt suivi de mort.

L inflammation de la muqueuse intestinale peut donner lieu à des ulcérations graves de cette membrane. Il n’est pas nécessaire que ces ulcérations soient étendues et nombreuses pour mettre les ivrognes en péril de mort, témoin ce que j’ai vu arriver à un élève de l’École de médecine militaire de Strasbourg. •

Observation LXX. La fréquentation des‘brasseries et des cafés avait déterminé chez ce jeune homme, âgé de 20 ans, une inflammation chronique des intestins caractérisée par des coliques sourdes et de la diarrhée : mais il n’était pas alité, continuait de faire son service le matin à l’hôpital et ne passait pas pour être malade. Il est pris un jour brusquement d’une douleur trèsaiguë dans le ventre ; il pâlit ; sa figure se décompose ; il frissonne de tout le corps; on l’emporte dans son lit, il y vomit coup sur coup ; une sueur froide l’inonde ; le pouls devient promptement misérable, et il succombe 30 heures après.

A l’autopsie, on trouva l’intestin percé d’une petite ouverture par laquelle un épanchement de matières fécales s’était fait dans le péritoine, et avait déterminé une péritonite générale dont l’issue devait être inévitablement et promptement fatale. Autour de la perforation se faisaient remarquer deux ou trois ulcérations

EMPOISONNEMENT HABITUEL

larges comme des pois, plus ou moins profondes : elles résultaient d'une inflammation fort peu étendue de la muqueuse, et c’était une de ces ulcérations qui, creusant plus profondément que les autres, avait traversé toute l’épaisseur de la paroi intestinale.

Observation LXXI. J’ai vu un buveur d’eau-de-vie chez lequel des coliques violentes étaient l’accident précurseur de fortes attaques d’épilepsie. La répétition de ces accès a fini par le faire tomber dans l’imbécillité.

Observation LXX1Ï. J’en ai soigné un autre dont les douleurs d’entrailles s’irradiaient fortement vers la moelle épinière et les nerfs qui en émanent. 11 en résultait des crampes très-douloureuses dans les extrémités inférieures. Ces accidents étaient suivis bientôt d un délire tremblant dans lequel ce malheureux voyait toujours sa femme se livrant à des amants. Lorsqu il eut sa dernière crise, je l’engageai à entrer à 1 hôpital dans l’espoir d’imprimer une autre direction à ses idées : il n’y passa qu’une nuit durant laquelle il se leva plusieurs fois, et courut dans la salle en faisant des gestes extravagants. A peine les portes de l’hospice furent-elles ouvertes, de grand matin, qu il s’échappa, rentra chez lui, fit encore à sa femme une scène violente au sujet de ses prétendues infidélités, et sortit ensuite brusquement avec toutes les allures d’un homme égaré. Le soir, il ne rentra pas. Après plusieurs heures de recherches vaines, on découvrit son cadavre dans la rivière où il s’était jeté après avoir lié ses jambes avec une cravate.

Sa femme fut atteinte, six semaines après, d’une fièvre typhoïde que ses chagrins rendirent promptement mortelle. Les cinq enfants, dont le plus jeune était à la mamelle, n’ont plus eu pour soutien què la charité publique. Cet homme était un malheureux

INCONVÉNIENTS DE L’ïVROGNERIE. 12»

charpentier qui n’avait d’autre ressource que le travail de ses bras.

Pères de famille qui lisez ces lignes, que des exemples aussi terribles restent gravés dans votre mémoire, et vous servent de leçon.

Sqnirrhe, Cancer. — Les désordres du côté des voies digestives ne se bornent pas à des accidents inflammatoires ou nerveux; ils font souvent germer sourdement, à la longue, des squirrhes, des cancers, toute cette famille de maladies incurables qui sont, pour l’humanité, la source des plus cruelles souffrances.

Péritonite. — D’autres fois, surtout chez les jeunes sujets adonnés à l’ivrognerie, l’irritation se porte principalement sur le péritoine, cette membrane délicate qui enveloppe tous les organes digestifs.

J’ai ouvert plusieurs fois à l’hôpital d’Arbois des cadavres d’enfants qui venaient y mourir de péritonites dontl’origine évidente était l’abus des boissons alcooliques, toléré par des parents coupables dont les excès leuravaient servi d’exemple. — Dans plusieurs cas, la surface du péritoine était criblée de granulations tuberculeuses.

J’ai soigné des jeunes gens et des hommes dans la force de l’âge chez lesquels l’irritation alcoolique du péritoine avait déterminé un épanchement de sérosité si abondant dans l’intérieur du ventre, que ce liquide refoulait en haut les poumons, amenait des suffocations, et mettait dans la nécessité de le faire évacuer par une ponction.

EMPOISONNEMENT HABITUEL

Observation LXXIII. Vigneron âgé de 32 ans ; ascite survenue sous l’influence d’excès alcooliques; ventre tellement distendu, qu’une ponction devient indispensable; évacuation de 12 litres de sérosité limpide; guérison prompte. Aucun viscère ne paraissait affecté, et l’accumulation de sérosité dans le ventre n’était que l’effet de l’irritation causée par l’introduction journalière, dans l’estomac, d’une énorme quantité d’eau-de-vie. Cet homme, après la première ponction, continue le même genre de vie, et deux fois encore il revient à l’hôpital pour .se faire, vider le ventre. Mais, après la dernière ponction, il fut pris d’un violent frisson suivi de tous les symptômes d’une inflammation péritonéale qui le fit promptement mourir : à l’autopsie, je trouvai la cavité du péritoine remplie de séro-pus et de fausses membranes. Tous les viscères étaient sains, môme les reins, quoique ses urines fussent fortement albumineuses.

Observation LXXIV. Jeune homme de 34 ans, grand, très-fort; abus de l’eau-de-vie ; refroidissement. Il entre à l’hôpital avec un ventre énorme, plein de liquide ; il ne peut se tenir couché, parce que l’épanchement remonte vers la poitrine et lui cause des suffocations. La ponction fait évacuer 16 litres de sérosité limpide, le soulagement est grand. Mais l’enflure du ventre ne tarde pas à revenir; je n’attends pas qu’il soit distendu, et, par une nouvelle ponction, je retire 8 litres de liquide. Je soumets ensuite le malade à un régime très-sévère et trèsdoux. — Je promène sur le ventre de larges vésicatoires pour attirer au dehors l’irritation péritonéale. Cet homme finit par bien guérir .

Il arrive souvent aussi que l’irritation intestinale retentisse dans les glands mésentériques, et que ees

glandes tuméfiées forment des paquets volumineux, dans lesquels j’ai rencontré, à l’autopsie, des infiltrations purulentes.

D’autres fois, au lieu de sérosité, l’inflammation du péritoine fait exsuder, à la surface des intestins, une matière coagulable, appelée lymphe plastique; cette lymphe colle ensemble les intestins, les empêche de se contracter, de se mouvoir pour la circulation des matières qu’ils renferment. Il en résulte des coliques habituelles^ le dépérissement des sujets, et toutes ses conséquences, — J’ai observé surtout cette inflammation dans le voisinage de la vésicule biliaire, et de cette partie du gros intestin, qu’on appelle le cæcum.

§ VII. Foie.

Le foie, à travers lequel, par l’intermédiaire de la veine-porte, les liqueurs alcooliques sont filtrées immédiatement après leur absorption dans l’estomac, le foie devient très-fréquemment le siège d’altérations graves, surtout chez les alcoolâtres qui sont en même temps gastronomes : CoJido jecori vinainimica, dit un vieil aphorisme; « les vins sont ennemis du foie, organe déjà chaud par lui-même : » venaporta, omnium porta malorum , dit un autre proverbe; « la veine-porte est la porte de toutes les maladies. »

Dégénérescence graisseuse. — Le foie devient souvent le siège d’une dégénérescence graisseuse qui a été décrite par plusieurs auteurs (I).

( 1 ) Voyez Frerichs, Traité pratique des maladies du foie. Sédition, Paris, 18C6.

EMPOISONNEMENT HABITUEL

Cirrhose. —La maladie du foie que j’ai observée le plus fréquemment chez les alcoolâtres, est la cirrhose ; dans cette affection, le foie est en quelque sorte brûlé, desséché par l’action de l’alcool ; son tissu est flétri, son volume rapetissé, ratatiné; il prend une densité fibreuse, et crie sous le scapel qui le coupe.

Observation LXXV. J’ai vu mourir successivement, à quelques mois d’intervalle, et à un âge encore peu avancé, quoiqu’ils fussent d’une forte constitution, trois gourmands qu’un commun amour de la bouteille et des morceaux friands réunissait presque tous les jours autour de la môme table. Souvent la séance commençait le matin et durait une grande partie de la journée; je les ai visités l’un après l’autre à leur lit de mort; ils ont succombé tous les trois à la même maladie, à une cirrhose du foie, accompagnée des mêmes souffrances, parmi lesquelles la plus pénible peut-être était un dégoût insurmontable pour toute espèce d’aliments et de boissons. Ils se sont éteints de la même manière, après avoir langui longtemps et être tombés dans un état de bouffissure, d’hydropisie de tout le corps.

État gras du foie. — Au lieu de ce rapetissement, le foie peut acquérir un volume énorme, par l’effet de la transformation graisseuse ; c’est l’état qu’on désigne sous le nom de foie gras. Les marchands de volailles mettent à profit cette propriété de l’alcool pour arriver à charger promptement de graisse les foies des volatiles destinés à la confection des pâtés de

foie gras. Ils mêlent à leurs aliments une certaine dose de spiritueux.

L’altération du foie des ivrognes peut envahir toute l’étendue de l’organe, comme le témoigne le fait suivant (I).

« J’ai eu, ces derniers jours, une occasion particulière de me convaincre des propriétés vénéneuses de l’alcool. Un serrurier qui travaillait chez nous, depuis plusieurs années, et passait pour un fort buveur d’eau-de-vie, sans être ivrogne proprement dit, tomba malade, il y a deux ans. Le médecin déclara que c’était un accès de délire tremblant, mais l’accès passa bientôt. Cet homme, retombé cet hiver, est mort l’autre jour à l’âge de 42 ans. Le docteur ne dissimula point qu’il avait succombé aux effets de l’eau-de-vie, il était mort de faim. L estomac et le foie devaient être atteints d’une affection squirrheuse. L’autopsie accordée, j’y assistai. Le foie, tout enflammé et atteint çà et là de l’affection squirrheuse, était affreux à voir. On eut beau le partager en quatre : partout c’était le même aspect : un tout petit espace était resté intact, et je pus ainsi comparer l’état sain avec l’état maladif. L’estomac ne contenait qu’un peu de liquide ; toutes les parois en étaient enflammées, tandis que l’ouverture semblait presque fermée, par le squirrhe; le médecin put à peine y passer le petit doigt. C’est pourquoi le malheureux ivrogne ne pouvait plus manger et dut à la lettre mourir de faim. Je m’attendais aux altérations de l’estomac, mais sans pouvoir soupçonner que le foie fût si gravement endommagé.

« Le docteur, tout en me faisant observer que l’alcool,

(t) Statiiliche chronik der alcohol- Vergiftung, t. V, p. 15.

empoisonnement habituel.

une fois dans le sang, doit irriter spécialement le foie estimait que ces ravages étaient l’œuvre d'une dizaine d années. Le sujet avait du reste le tempérament robuste et aurait pu atteindre un bon âge sans la violente epreuve à laquelle il s’était volontairement soumis. Chez un homme plus faible, la maladie eût été plus rapide On pesa le foie de ce malheureux : jl fut trouvé de 11 livres 2 onces, tandis qu’à l’état naturel ce viscère, dans un homme fait, pèse 4 ou tout au plus 5 livres. »

Le docteur Péters a constaté ce grossissement du foie chez les buveurs de rhum et d’eau-de-vie, dans soixante-dix cas qu’il a eu l’occasion d’observer.

« Chez les buveurs modérés, le foie était plus volumineux qu’à l’état normal, et sa surface marquée de plaques, d’infiltrations graisseuses de deux à trois lignes d’épaisseur; le reste des viscères conservait la coloration naturelle.

« Chez ceux qui s’étaient plus livrés à l’usage des boissons spiritueuses, le foie était encore plus volumineux, les bords plus obtus, et les dépôts de graisse' de la surface, plus nombreux et plus étendus

« Chez les vieux ivrognes, le foie était très-gros pesant au moins six ou huit livres, souvent dix ou douze; les bords étaient arrondis et très-épais; le parenchyme blanc de graisse, mou et friable, le péritoine qui le recouvrait se laissait déchirer facile ment (I).

(1) Lallemand, Perrin et Duroy, Du rôle de l’alcool et des a thesiques dans l’organisme, 1860, page 194.

« Obsekvation LXXVI. Une femme de 30 ans, très-adonnée à l’ivrognerie, entre à l'Hôtel-Dieu le 17 décembre 1839, venait de consommer dans une seule débauche six bouteilles de vin et pour 1 o centimes d’eau-de-vie. Elle meurt au bout de quelques heures. Dans-l’autopsie, on trouve le foie si volumineux qu’il dépasse les côtes de trois travers de doigt, et la dégénérescence graisseuse qu’on y remarque avait attéint pareillement les reins et le cœur (1).

inflammation aiguë «îu foie. —Quoique 1 inflammation aiguë du foie soit rare dans notre climat tempéré, aussi rare qu’elle est commune dans les pays chauds, j’en ai observé quelques cas de loin en loin,

1 toujours chez des ivrognes.

Jaunisse. — Les troubles du côté du foie se bornent quelquefois à une diminution notable de la sécrétion biliaire, surtout chez les ivrognes qui ont été soumis à des impressions morales brusques et pénibles, comme une vive frayeur, un violent chagrin. La bile reste alors dans le sang et produit la jaunisse.

Presque tous les ivrognes atteints de maladies du foie, quelle que soit la nature de l’affection, sont atteints en même temps de jaunisse.

Coliques hépatiques. — Il est une autre affection du système biliaire qui est loin d’être rare chez les alcoolâlres, ce sont les coliques hépatiques résultant de la formation de graviers dans le vésicule du fiel. Le trouble que les excès bachiques déterminent dans la sécrétion biliaire donne lieu à un

"(i) Lallemand, etc., page 396.

épaississement de la bile qui ne peut plus couler aussi facilement dans ses canaux, et s’accumule dans la vésicule qui la reçoit ; au sein de cette bile épaissie se -forment des grumeaux qui prennent à la longue une densité pierreuse. Ces graviers peuvent s’engager dans les canaux destinés à conduire la bile du foie dans l’intestin, les obstruer complètement, et alors la bile, refluant dans la vésicule, s’y accumulant outre mesure, donne lieu à des douleurs trèsvives, à une inflammation des parties circonvoisines, suivie quelquefois de mort.

Observation EXXVIt. J’ai ouvert à l'hôpital d’Arbois une femme qui avait ainsi, dans la vésicule du fiel, plusieurs graviers; 1 un d’eux était de la grosseur d’une petite noix ; elle avait succombé aux coliques et à l’inflammation provoquées par la présence de ces corps étrangers.

Observation LXXVlfl. Un ivrogne m’a apporté 7 graviers qu’il avait rendus à la suite d’une attaque violente de colique du foie. Ces graviers étaient parvenus à. franchir les canaux biliaires dans un moment où une forte dose d’opium avait amené chez le malade une torpeur profonde, durant laquelle les fibres des canaux biliaires, relâchées, avaient laissé passer les graviers de la vésicule vers l’intestin, en même temps que des efforts de vomissements, provoqués à dessein par une dose d’émétique, imprimaient au système biliaire une secousse destinée à chasser les graviers de la vésicule.

Il n est pas nécessaire, pour que les maladies du foie les plus graves éclatent chez les hommes qui abusent des boissons fermentées, que cet abus soit

porté bien loin. Si des causes morales viennent joindre leur influence à celle de l’alcoolisme, il suffit d’un usage un peu copieux et un peu fréquent des spiritueux pour faire éclater de sérieux accidents, sans que l’ivrogne tombe dans le second degré de l’ivresse. Il arrive fréquemment que des sujets, accablés par de profonds chagrins, par d’amères déceptions, vont imprudemment chercher au fond d’une bouteille l’oubli de leurs sombres préoccupations.

Observation LXXIX. Homme de 40 ans ; les perspectives les plus brillantes s’étaient ouvertes devant lui dans sa jeunesse ; intelligence élevée, patrimoine considérable, riche et heureux mariage, beaux enfants, tout lui souriait. Il eut le malheur de s’attacher par des liens étroits à un parti politique. Oubliant que, - dans notre siècle tourmenté par tant de révolutions, un bon citoyen doit être français avant tout, il s’attacha corps et âme à ce parti, se fit de ses doctrines une sorte d’évangile politique, poussa jusqu’au fanatisme son ardeur de propagande, et aurait volontiers répété : hors d’icelle point de salut. Une révolution vint en quelques jours anéantir ses illusions : il s’exagéra les changements qu’elle apportait à son avenir et à celui de sa famille : il crut tout perdu. Sa gaieté habituelle disparut : il devint sombre, rêveur. On le vit rechercher la société des buveurs, des hommes de table, perdre ses habitudes frugales. Il ne s’enivrait pas : mais, tous les soirs, on le voyait animé d’une certaine pointe alcoolique durant laquelle il retrouvait un instant son enjouement d’autrefois. Le matin, surtout à jeun, ses idées tristes reprenaient leur empire.

Bergeret, Boissons. 8

EMPOISONNEMENT HABITUEL

Il était impatient, irritable, entrait dans des accès de fureur pour le motif le plus léger, pour un article de journal qui contrariait ses idées. Son appétit était trèscapricieux : il ne vécut pendant plusieurs mois que de viandes salées, de mets fortement épicés et arrosés de vins généreux. 11 prétendait ne pouvoir digérer sans leur aide : mais, je crois plutôt qu’il cherchait à y noyer sa mauvaise humeur. II est pris un jour de vomissement de sang abondant : plus tard, se montrent des hémorroïdes fluentes. La maigreur fait des progrès incessants. Pendant que les bras et la figure s’émacient, les jambes s’infiltrent, le ventre devient tout bouffi; la peau prend une teinte jaune qui ne laisse plus de doute sur l’altération des fonctions du foie. Les digestions ne se font plus ; les aliments sortent du corps comme ils y sont entrés, sans être élaborés dans le canal digestif. Le dégoût qu’éprouve le malade pour toute espèce d'aliment devient si insurmontable qu’il finit par refuser toute nourriture.

Il tombe alors dans un profond découragement entremêlé d’accès de colère pour les motifs les plus futiles. Quel désespoir, quelle aggravation dans son état quand il entrevoit l’abîme qu’il a creusé sous ses pas, qu’il presse le moment peu éloigné où il faudra quitter l’épouse aimée, les enfants aux joues roses! oh ! qu’il dut déplorer les égarements de la coterie aveugle dont il avait épousé les passions politiques! Dans les courts moments où un rayon d’espérance venait répandre sa douce lueur dans son âme, comme il faisait le serment de changer tout à fait, quand il serait guéri, ses anciennes habitudes! Il voulait ne plus lire les journaux, oublier le monde et ses folies. Il ne rêvait que les douceurs du foyer domestique, les saintes joies de la famille. Hélas !

Llnïïon taSi ° nS! “ m ° UrUt d “ S “«*»«• I*ota.a.

J'ai vu un ivrogne mourir à 50 ans d'un engorgement énorme de la rate.

§ VIII. Organes tle la respiration.

L’alcool absorbé par l’estomac est entraîné vers les poumons ou il arrive en très-grande quantité à raison des vaisseaux nombreux et volumineux dont ces organes sont pourvus.

Fétidité de l’haieine. — L’haleine des hommes plongés dans l’ivresse exhale une odeur alcoolique tres-forte et très-pénétrante.

^ XXX ÜDe d9me d ’ Un tem Pérament ner- ^eux, délicate, impressionnable au plus haut degré se

JS' ® 1 d un accidenl ^ ui lui était fort pénible. Chaque fois que son mari était ivre, et le fait se rénéfaît souven.n devenait très-havard, eî avait t man^de venir lui parler sou's le nez : elle disait que sa bouche exhalait une si forte odeur d’alcool, qu’elle finissait par en être étourdie et par éprouver elle-même les symptômes d’un premier degré d’ivresse.

Qui ne connaît l’haleine infecte des ivrognes?

Altérations d« la voix. — L’irritation que détermine sur les cordes vocales le passage incessant d’une colonne d’air chargée d’alcool finit par allérer profondément les fonctions du larynx en donnant à la voix ce timbre creux et rauque appelé vulgairement voix de rogomme.

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Bronchite. — J’ai observé plusieurs fois des bron* chites graves chez des sujets atteints de maladies de peau résultant de l’abus des alcooliques, lorsque des refroidissements venaient refouler vers l’intérieur du corps l’éruption cutanée.

Observation LXXXI. Riche propriétaire; 40 ans; embonpoint trop prononcé, par l’effet d’un régime substantiel et échauffant. Après avoir eu froid en voiture, sous l’impression d’une bise.saisissante, il éprouve à la surface de tout le corps une démangeaison, des picotements, une cuisson intolérable; bientôt apparaissent des élevures sous forme de plaques arrondies, comme celles que produisent les piqûres d’orlie ; aussi les médecins ont-ils donné à ce genre d’éruption le nom d’urticaire (urtica, ortie).

Le malade accuse un malaise intolérable; il se découvre à chaque instant, ne pouvant supporter la chaleur du lit; mais alors l’éruption s’éteint, et la respiration s’embarrasse. Des suffocations forcent le malade à se tenir assis sur son lit ; on entend dans les bronches des bruits de toutes sortes, des sifflements, des ronflements, annonçant que l’air ne les traverse qu’avec beaucoup de difficulté. Le malade est dans un état d’angoisse inexprimable. Je me bâte de faire une saignée du bras très-copieuse qui le soulage promptement.

Au lieu d’une éruption éphémère, la peau peut être parsemée de ces boutons tenaces que 1 excitation alcoolique engendre si facilement. La répercussion de ces boutons sur les bronches donne lieu à des bronchites opiniâtres.

Observation LXXXII. J’ai soigné deux cafetiers d’Arbois qui avaient eu la figure, le dos, la poitrine, couverts de

petits boutons rouges et suppurants (les médecins leur ont donné le nom d’acné, couperose). Ces deux hommes ont été pris d’une toux pénible, sèche, avec oppression. Les boutons de la peau avaient disparu. On entendait dans les bronches des bruits disséminés sur plusieurs points, comme si l’éruption de la peau s’était reproduite sur la muqueuse bronchique. Ces hommes ont traîné longtemps, dépérissant comme des phthisiques ; le public les croyait poitrinaires. En leur faisant suivre un traitement pareil à celui que l’on emploie pour combattre les maladies de la peau, en ranimant surtout les boutons éteints, je suis parvenu à les guérir et je n’ai pas douté que la maladie des bronches n’ait été chez eux de même nature que celle qu’ils portaient à l’extérieur du corps depuis longtemps.

Catarrhes pulmonaires. Pleurésies, pneumonies. — Il n’est pas nécessaire que les ivrognes aient à la peau des éruptions pustuleuses ou dartreuses pour que l’action du froid sur l’enveloppe cutanée fasse éclater secondairement des accidents du côté des voies respiratoires. La peau -des personnes qui usent trop largement des boissons spiritueuses est toujours à une température très-élevée ; le besoin qu’a le corps imprégné d’alcool, d’éliminer ce poison par toutes les voies excrétoires, fait que la peau est souvent en moiteur; la transpiration, plus abondante, exhale une odeur particulière. L’action du froid doit être plus fatale, dans ce cas, que chez les sujets dont la peau est sèche, douce et fraîche.

Est-il étonnant que les hommes plongés dans l’ivresse, ou adonnés à l’ivrognerie, contractent si sou-

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vent des catarrhes pulmonaires, des pleurésies, des pneumonies ?

Observation LXXXIII. J’ai-soigné deux médecins, âgés de SO à 55 ans, qui, jouissant d’une confiance générale, acquise par de longs services et un dévouement sans bornes à leurs malades, sentant que l’âge et les fatigues accumulées faisaient décliner leurs forces, avaient pris insensiblement l’habitude funeste d’user plus largement des boissons spiritueuses qu’ils ne le faisaient précédemment. Ils ne s’enivraient certes pas; mais l’excitation artificielle qu’ils se donnaient était suffisamment accusée par une coloration plus vive de la face, une conversation plus animée, une disposition plus grande au mouvement. Quand je leur serrais la main, je la trouvais beaucoup plus chaude que la mienne.

Us faisaient des courses fréquentes en voiture et ne s’y abritaient peut-être pas suffisamment contre l’impression du froid. Tous deux ont été atteints d’une pleurésie lente, sourde, insidieuse, qu’ils ont négligée longtemps. Lorsque j’ai été appelé près d’eux, tout un côté de la poitrine était rempli de liquide et imperméable à l’air. Je songeais à pratiquer sur l’un d’eux une opération qui aurait eu pour effet d’évacuer ce liquide qui les suffoquait, lorsque, tout à coup, dans une quinte de toux, l’épanchement perfora le poumon, inonda les bronches et produisit une asphyxie presque instantanée. Dans le second cas, le malade s’effraya de l’opération, voulut temporiser et mourut épuisé par la fièvre.

Au lieu de suivre une marche lente, l’épanche-

ment pleurétique peut arriver rapidement à des proportions telles que l'asphyxie est imminente, si l’on ne fait pas promptement évacuer le liquide.'

Observai ion LXXXIV. C’est ce qüe j’ai vu arriver chez un vigneron d’Arbois, âgé de 36 ans, qui était resté plusieurs heures couché dans la neige, en état d’ivresse. La répercussion de la sueur avait agi principalement sur la plèvre gauche où s’était faite une accumulation de liquide si abondante, que tout le côté en était rempli, et que le cœur, refoulé au delà du sternum, battait à droite, au lieu de battre à gauche. Le malade implorait du soùlagement. Tous les moyens ordinaires, saignées, dérivatifs, ayant échoué, je lui perçai le flanc avec l’instrument destiné à ce genre d’opération ; je retirai S litres de sérosité limpide. Après leur sortie, le cœur reprit immédiatement sa place. Mais le malade n’éprouva qu’un soulagement très-médiocre; l’oppression avait pourtant bien diminué. Le malade ne se plaignait plus : mais il était tombé dans la somnolence, l’hébétude, une prostration complète des forces vitales ; il s’éteignit au bout de 36 heures.

Chomel racontait qu’en 1820 il avait observé une effroyable mortalité sur les ivrognes atteints de pneumonie ; ils ne réagissaient pas contre la maladie ; leur pouls était si faible qu’on n’osait pas les saigner. Il eut alors la pensée d’introduire un peu de vin dans leur tisane, et il vit la mortalité diminuer sensiblement. A l’exemple de Chomel, je me suis trouvé quelquefois très-bien de l’emploi des excitants à petite dose dans le traitement de la pneumonie des ivrognes.

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Obsebvation LXXXY. Homme de 60 ans; très-fort; habitudes invétérées d’ivrognerie, pneumonie grave qui, au neuvième jour, l’avait conduit à une situation qu’on pouvait prendre pour un commencement d’agonie. Déjà ses yeux renversés étaient voilés par cette toile glaireuse qu’on voit sur les cadavres. Il avait fini par refuser toutes les boissons, même aiguisées de vin. Comme le ventre était très-ballonné et gênait la respiration par son volume, j’eus la pensée dé lui faire avaler de l’eau de sedlitz gazeuse, dans le but de provoquer des évacuations. Cette eau de Sedlitz, qui était très-chargée d’acide carbonique, lui rappela sans doute le vin de Champagne dont il était grand amateur ; il la but avidement; elle seule avait le pouvoir d’impressionner ses papilles linguales. Il en redemandait sans cesse et avala toute une bouteille assez promptement. Bientôt arrivèrent des selles si nombreuses, que le ventre se détendit promptement ; la respiration devint meilleure; le malade réclamant, toujours sa nouvelle tisane, on lui en administra une seconde bouteille à doses plus faibles et plus éloignées. Bref, il guérit lentement, mais il échappa à la mort qui déjà saisissait sa proie.

Quelquefois la congestion sanguine se fait sur les deux poumons en même temps et, alors, malgré l’emploi des moyens les plus actifs, une mort précipitée vient, en quelque sorte, foudroyer les ivrognes par une prompte asphyxie. Chez d autres sujets, les vaisseaux pulmonaires distendus par le sang se déchirent et peuvent donner lieu à une hémorrhagie mortelle.

Observation LXXXVI. Homme de 42 ans; sec, maigre.

nerveux ; il avait eu déjà plusieurs crachements de sang-qui ne l’avaient point fait revenir à des habitudes frugales. Un jour, après un effort un peu violent, le sang jaillit à flots de sa poitrine, il pâlit, éprouve des syncopes coup sur coup; on m’appelle ; il avait encore à peine la force de tousser ; à chaque secousse de la poitrine, le sang s’échappait en abondance de la bouche : malgré les soins les plus actifs, il expira peu de minutes après mon arrivée. C’était un cabaretier qui poussait les clients à la consommât! n en leur donnant l’exemple.

Le défaut de résistance, le manque d’énergie vitale, qui se remarquent chez les ivrognes atteints de fluxion de poitrine, font qu’ils se relèvent difficilement de ces maladies, que leurs convalescences sont souvent interminables, et que même, après avoir lutté longtemps, ils finissent par succomber.

J’ai pu maintes fois, à l’hôpital, ouvrir le corps d’ivrognes qui avaient eu des fluxions de poitrine répétées, et avaient enfin trouvé la mort dans une quatrième ou cinquième atteinte de la maladie. Leurs poumons étaient flétris, ratatinés, bridés de tous côtés par des fausses membranes déjà anciennes qui devaient singulièrement limiter le champ de la respiration et disposer les poumons à de nouveaux engouements.

Quelquefois la pneumonie des ivrognes est la conséquence d’accidents secondaires dont l’ivresse a été le point de départ.

Observation LXXXYII. Un homme de 40 ans sort le

EMPOISONNEMEiNT HABITUEL.

soir d une maison, où il avait bu copieusement, pour regagner son domicile distant de 8 kilomètres. Il était à moitié chemin, lorsque la nuit arriva, une nuit bien sombre. Mon homme, durant le jour, avait déjà peine à suivre les sentiers qui, à travers la campagne, devaient le conduire à son village ; il s’égara complètement. Pendant qu’il erre au hasard, une petite rivière se trouve devant ses pas ; il y tombe; heureusement il y avait peu d’eau ; il en sort tout trempé, n’ose plus cheminer dans les ténèbres et prend le parti de se coucher sur l’herbe ; le frais le saisit, et quand, au point du jour, il peut rejoindre sa famille, un frisson violent lui fait claquer les dents : une pneumonie se déclare ; il meurt au bout de quelques jours.

Observation LXXXVIII. Un autre ivrogne, qui avait bu chez des voisins et rentrait un peu tard dans sa maison par une nuit sombre, ne pouvant retrouver sa porte, accablé par le sommeil, étourdi par les fumées du vin, prend le parti de se coucher dans la rue. Pendant son sommeil, comme la nuit était froide et glaçait sa peau, l’énorme quantité de liquide qu’il avait avalée sortit du corps par les voies urinaires, sans qu’il en eut conscience. Ses vêtements en furent inondés. Quand il se réveilla, à une heure avancée de la nuit, tout son corps était glacé. Il se hâta de rentrer chez lui ; mais bientôt le frisson, précurseur de la fluxion de poitrine, vint agiter ses membres ; malgré les soins les plus actifs, rien ne. put conjurer la gravité de la maladie : il mourut au sixième jour.

Lorsqu’une pneumonie éclate chez un ivrogne, la fièvre qu’elle allume, retentissant sur un cerveau habituellement surexcité, peut donner lieu à un dé-

lire violent qui masque la maladie principale et peut conduire à un traitement tout à fait contraire à sa guérison.

Observation LXXXIX. Jeune homme de 28 ans, trèsnerveux, se grisant fréquemment. Après un frisson de quelques heures, il est pris de fièvre, d’un délire tel, que deux hommes sont nécessaires pour le contenir. Un médecin ordonne des vessies pleines de glace pilée sur la tête, des sinapismes aux jambes, des bains frais ; il avait cru à une atteinte d’aliénation mentale, de transport au cerveau. Quand j’arrivai près du malade, ma première impression fut absolument pareille à celle de mon confrère. Il n’était question, bien entendu, ni de toux, ni de point de côté ; les parents n’étaient préoc-. cupés que du délire. Je fus frappé de voir sur le drap du malade une tache due à du mucus légèrement sanguinolent, ce que les médecins appellent un crachat rouillé ; ce fut pour moi un trait de lumière ; j’appliquai l’oreille sur la poitrine du malade, et j’entendis dans une vaste étendue tous les signes d’une inflammation pulmonaire bien conditionnée. Persuadé que le délire n’était que secondaire, je fis enlever la glace pilée dont l’action ne pouvait être que très-nuisible, et je pratiquai une large saignée. Le malade eut une défaillance ; quand il revint à lui, il avait repris connaissance. Il put alors accuser très nettement l’existence d’une douleur dans un des côtés de la poitrine, douleur dont la perception était trop confuse, au milieu de son délire, pour qu’il pût en donner connaissance. Vingt sangsues appliquées sur le point douloureux le firent disparaître ; le délire ne revint point, et la pneumonie suivit une marche rapidement décroissante. Que se-

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rait-il arrivé si l’on avait continué l’emploi de la glace et plongé ce jeune homme délirant dans un bain frais ?

Phthisie pulmonaire. — Là phthisie pulmonaire est souvent le résultat des excès bachiques. On la voit tout naturellement et très-promptement éclater chez les sujets qui y sont prédisposés par tempérament ou par hérédité. Mais j’ai vu des hommes très-vigoureux être atteints de phthisie, quoique issus de parents très-sains et qui sont parvenus eux-mêmes à une vieillesse très-avancée.

Les sujets qui ont été ainsi enlevés sous mes yeux par une mort prématurée étaient des alcoolâtres qui fatiguaient leur poitrine du matin au soir par des 'dialogues très,-animés, des cris, des chants.

Observation XC. J’ai vu succomber à un âge peu avancé, de 45 à 50 ans, deux avocats qui mettaient chaque jour leurs poumons à de rudes épreuves, l’un dans des plaidoiries où la surexcitation alcoolique l’entraînait à des éclats de voix souvent fort inutiles au triomphe de la cause, l’autre dans les cafés, les cabarets, les réunions politiques, où il allait vociférer en l’honneur de la république une et indivisible. Le flux de paroles qui s’exhalait chaque jour de leur bouche était entretenu et activé par de copieuses libations. Leurs poumons, quoique très-robustes, n’ont pu résister à de pareils' ébranlements, et je les ai vus mourir l’un et l’autre de phthisie pulmonaire

Le dernier a transmis par contagion la maladie à son épouse, grosse et puissante femme dont le père et la mère ont atteint l’âge de 80 ans, tandis que la phthisie l’a enlevée avant la cinquantaine.

Mais il n’est pas nécessaire que des efforts considérables de la poitrine et de grands excès de parole viennent se.joindre à l’abus des boissons pour amener la fatale maladie qui enleva ces deux avocats Il suffît qu’un homme, ami de là table, récherche la société et s’y livre à des conversations très-animées Ainsi, j’ai vu mourir poitrinaires des hommes tres-robustes que rien ne devait prédisposer à cette maladie. Je citerai, comme exemple :

.. °^ EEVA ;°" XCf - Un ancien militaire d une constitudel£e , ^ aVaÜ été S3peUr daES Un ré § iment

Obsekvatiox XCII. Un vétérinaire très-occupé et que ses clients faisaient trop longtemps jaser à table Observation XCJII. Un riche propriétaire qui passait ses Journées a pérorer avec tant d’animation efd’emphase qu on 1 avait surnommé l’orateur.

Les excès de parole ne sont même pas toujours nécessaireç pour déterminer la phthisie chez les aîcoolatres. J ai soigne un grand nombre d’ivrognes de venus phthisiques malgré le repos dans lequel ils laissmen leurs poumons. La phthisie pulmonaire est, le plus souvent, le résultat du développement

oue'le? ÜS 'T d6S P ° Umons ’ de P etites granulations que les médecins appellent des tubercules; ceux-ci apparaissent sous l’influence de toutes les causes au affaiblissent profondément l’organisme, vicien l humeurs etaltèrent la composition du sang(,). d r '

(I) Voyez J. A. Vilîemin, Études sur la tuberculose. Paris, 1868.

Bergeret, Boissons.

empoisonnement habituel.

l’alcoolisme produit à la longue tous cesresu'tat il détermine une espèce de cachexie, c est-à-dire un dépérissement et une flétrissure du corp.s alaqueUe on a donné le nom Aecachexie alcoohque.Eul-ü eton nant que des tubercules se développent sons cette influence profondément débilitante.

§ VII. Organes génitaux.

L’abus des boissons spiritueuses agit différemment sur les fonctions génératrices selon la dose du

h D^ e sle 8 premier degré de l’ivresse, il peut provoquer une surexcitation, un surcroît d energie vers ?es organes reproducteurs ; dans le second degre, ces organes son, paralysés. - L’inertie 8*"™” permanente chez les sujets livres depuis longtemp l l’ivrognerie, et, comme elle n’éteint point 1 imagination ni les désirs, cette impuissance devient quelquefois pour eux la source d un sombre desespoir On a dit souvent que l’ivrognerie et la luxure étaient sœurs : elles sont pourtant rarement reunies chez les sujets quelles tiennent sous leur domination. Mais elles sont sœurs comme les P ^ es ’ p0 ^ r trancher prématurément le fil des jours de 1 ivro c ne,

du luxurieux. f .

Il faut convenir pourtant que les mœurs ont tait

de grands progrès.

Mais, si l’expérience et les progrès des lumières ont épuré les mœurs, ils n’ont pas fait disparaître

jusqu’à la dernière trace des abominations qui souillent l’histoire des temps anciens ; on les voit encore quelquefois affliger les regards des moralistes de notre époque. Dans quelles circonstances osent-elles reparaître? Principalement au milieu des orgies, des saturnales bachiques. Il faut à l’homme le vertige de l’ivresse pour se plonger dans les voluptés immondes.

Première faute. — Le premier degré de l’ivresse est une situation très-périlleuse pour les sujets des deux sexes qui peuvent avoir la moindre propension à tomber dans d’autres écarts. Que de jeunes hommes dont la conduite était irréprochable, que de jeunes filles, jusque-là restées pures, ont perdu leur avenir en commettant une première faute durant le vertige que produit le premier degré de l’ivresse !

Dans le vice une fois, il suffit qu’on débute,

Une chute toujours entraîne une autre chute.

C’est au milieu des fumées d’un premier degré d ivresse que les jeunes gens sont entraînés par leurs compagnons de table à franchir pour la première, fois le seuil des,maisons de prostitution, de ces lieux infâmes où tant de bons sujets sont allés ensevelir leur réputation, leur richesse et leur santé. Ils ne seraient pas tombés dans l’abîme de sang-froid ; mais 1 alcool les avait étourdis et avait éteint momentanément dans leur cœur les sentiments de réserve, de prudence, qui dirigeaient ordinairement leur conduite. J ai vu un exemple terrible des fatales consé-

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quences où peut conduire, dans des conditions pareilles, un premier degré d’excitation alcoolique.

Observation XCtV. Un jeune homme d’une beauté remarquable, dont les formes élégantes, pures et gracieuses, rappelaient l’Antinoüs de la statuaire grecque, s’était épris d’une jeune fille non moins belle et était parvenu à la séduire. Mais leurs relations n’avaient pas fait d’éclat, et ils songeaient sérieusement à sortir de cette fausse position par le mariage, lorsqu’un soir le jeune liomme, après une séance bachique avec des amis, un peu ébriolé, fut entraîné par eux dans un lupanar. 11 y gagna une maladie vénérienne qu’il communiqua à sa maîtresse. Celle-ci, quand je lui appris la nature de sa maladie, entra dans une fureur telle, que sa bouche prononça le serment de ne jamais revoir son amant. Le jeune homme repoussé, obligé de suspendre son travail par l’effet de sa maladie qui était assez grave pour le retenir au lit, relisait sans cesse le billet que sa maîtresse lui avait adressé pour lui dire un adieu éternel. Sa tête s’égara; le désespoir s’empara de lui. Un agent de police vint un soir me prier, de la part du procureur impérial, d’aller relever le cadavre d’un inconnu qu’on venait de découvrir dans ■ un chemin écarté. C’était celui de ce malheureux jeune homme qui venait de se brûler la cervelle.

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