‹ L'alcoolismeChapitre 17 sur 55 · II. Chez la femme · texte numérisé non relu

II. Chez la femme

Impuissance de l'homme : inconvénients pour la femme. — L’impuissance de l’homme ivre ou de l’ivrogne entraîne pour la femme des inconvénients nombreux.

J’ai soigné plusieurs fois des femmes pour des inflammations vives des parties génitales, accompagnées d’écoulement, quelquefois d’ulcérations, qui n’avaient pas d’autre origine qu’un coït trop prolongé par l’effet de l’ivresse dans laquelle était le mari, et qui l’avait entraîné à fatiguer la femme par des efforts prolongés et impuissants.

Quelquefois .la souffrance ne se borne pas à l’entrée des organes générateurs ; elle s’étend aux profondeurs de la matrice et donne lieu à des engorgements, à des catarrhes de cet organe.

Observation CIII. Vigneron d’Arbois, encore jeune, adonné à l’ivrognerie. Il épouse successivement deux femmes d’une belle santé, d’une organisation irréprochable et qui restent stériles. La première commençait à se plaindre de douleurs dans le bas-ventre lorsqu’une atteinte de choléra l’enleva rapidement. La seconde a été soignée par moi pendant longtemps pour des douleurs de matrice accompagnées d’engorgement de cet organe, et d’un écoulement de flueurs blanches trèsabondant : avant son mariage, ses règles venaient sans douleurs ; depuis-qu’elle est mariée, elle éprouve chaque mois des coliques si violentes qu’elle ne peut quitter le lit. L’une et l’autre de ces femmes se plaignaient amèrement d'être fatiguées par leur mari. Tous les soirs, cet homme était dans un état d’ivresse plus ou moins avancée qui détruisait l’équilibre entre ses forces viriles et la vivacité de ses désirs.

Non-seulement l’homme qui abuse des boissons spiritueuses voit baisser l’énergie de ses facultés viriles, mais encore, s’il parvient à féconder une femme, celle-ci ne mettra au jour, le plus souvent, qu’un être incomplet ou débile. L’alcool ne se contente pas de dépouiller l’individu de toutes ses facultés physiques et morales, de le dégrader et le précipiter prématurément dans la tombe, il le flétrit encore jusque dans sa race.

Les enfants des ivrognes deviennent scrofuleux, rachitiques, idiots, sujets à l’bydropisie du cerveau ou hydrocéphales. « De plus, dit le docteur Morel (1), ces êtres dégénérés sont frappés souvent d’impuis-

(1) Morel, Traité des dégénérescenc.s. Paris, 1S57.

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sance reproductive, et cela en dépit du développement normal des organes génitaux; ou bien, s’ils ne sont pas absolument stériles, il est inouï, à moins de conditions exceptionnelles de régénération provenant de la femme, que leurs descendants soient viables. »

Nous reviendrons sur cette question en étudiant les dangers et inconvénients de l’alcool pour la famille.

J’ai connu plusieurs femmes qui étaient restées stériles ou n’avaient eu que des fausses couches avec des maris ivrognes et qui, devenues veuves, ayant épousé, en secondes noces, des hommes sobres, ont donné le jour à des enfants bien constitués.

L’ivrognerie de la femme entraîne, pour elle-même, de graves inconvénients vers les organes génitaux.

Écoulements blancs, muqueux. — La peau des femmes alcoolâtres étant constamment à un haut degré de chaleur, le moindre refroidissement suffit souvent pour leur causer, par répercussion, des écoulements blancs d’une extrême abondance et qui les font beaucoup souffrir par leur âcreté.

L’échauffement du sang qu’entraîne un usage trop copieux des alcooliques suffit pour déterminer chez les femmes une irritation de la muqueuse qui tapisse les organes génitaux, et l’écoulement qui en est la conséquence.

Observation CIV. J’ai soigné deux, jeunes filles qui s’étaient succédé dans le service d’un café d’Arbois et avaient été obligées d’en sortir à cause d’une inflammation de la muqueuse génitale tellement vive qu’elles ne marchaient.que très-douloureusement.

Tout d’abord, j’avais cru à une infection due à des rapports virulents. Maisl’examen des organes, qui démontrait l’absence de toute pénétration virile, et les affirmations des malades me donnèrent la conviction que la maladie était due au régime très-échauffant que leur avait fait suivre le maître du café. 11 paraît que cet homme avait déjà séduit plusieurs de ses servants en leur faisant adopter une alimentation très-stimulante, qui échauffait leur sang, allumait leurs passions et les mettait ainsi plus facilement à sa discrétion. Les deux dernières échappèrent à ce piège grossier. Leur maladie venait si bien de cette source que, peu de jours après leur sortie du café, en suivant un régime très-adoucissant, aidé de bains fréquents et de boissons émollientes, elles se délivrèrent de leur maladie.

Avortement. — J..-P. Frank, de Vienne, dont l’autorité est si grande dans la science, a reconnu que l’abus des boissons fermentées est, dans les pays vignobles, la cause la plus commune des avortements et des accidents de couche.

Observation CV. Je connais une femme qui, dès sa jeunesse, avant son mariage, a contracté une passion malheureuse pour les liqueurs fortes ; elle avait eu pendant longtemps les pâles couleurs, et cette disposition maladive porte les filles qui en sont affectées à faire usage d’aliments et de boissons de très-haut goût ; de là peutêtre venait la funeste habitude qu’elle avait prise et que le mariage n’a point fait cesser.- Au contraire, la grossesse, en pervertissant les fonctions digestives, l’a portée à doubler la dose de sa consommation alcoolique. Elle accoucha à terme, très-facilement, mais d’un enfant

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mort depuis plusieurs jours, car il était macéré et à moitié décomposé. Une deuxième grossesse ne put aller qu’à 7 mois et demi; le fœtus est encore né mort. Plus tard, elle est restée stérile. Je n’ai pas douté que l’alcoolisme ait été la cause de la fin prématurée de ces petits êtres : aucune autre influence, aucun accident particulier n’avait pu porter atteinte à leur vitalité.

Il est évident pour moi que l’alcoolisme, comme le virus vénérien, fait pénétrer un germe de mort dans l’embryon qui se développe au sein de la femme alcoolisée ou syphilisée ; c’est comme une graine jetée dans un terrain vicié'.

Je veux encore citer un.cas d’avortement qui m’a paru être bien véritablement l’effet de l’alcoolisme.

Observation CVI. Une mère me fait venir pour sa fille, âgée de 14 ans, qui éprouvait depuis plusieurs heures des coliques violentes à pousser des cris. Elle me prend à part pour me prévenir que les coliques viennent de ce que sa fille a pris l’habitude de boire beaucoup trop de vin, qu’elle est fort échauffée dans les intestins. « Elle a un tel feu dans les entrailles, dit-elle, que, tout à l’heure, en lui mettant un linge chaud-sur le ventre, ses cuisses étant écartées, j’ai vu son gros boyau qui lui sortait du ventre et c’est pour cela que je vous ai envoyé chercher, afin que vous le fassiez rentrer. » Ces coliques venaient d’un avortement, et le prétendu gros boyau était un embryon de 4 à 5 mois qui sortait par le siège et dont je fis facilement l’extraction. La jeune adolescente, qui ne présentait à l’extérieur du corps que des marques à peine accusées d’une puberté naissante, m’a-

voua qu’un jeune homme avait abusé d’elle en profitant d’un moment où elle avait trop bu.

Le produit de la conception n’est pas toujours seul^ à souffrir des excès alcooliques de la femme. Celle-ci éprouve souvent elle-même des accidents graves durant sa grossesse ou après ses couches.

Accidents pendant la grossesse. —J’ai VU des femmes alcoolistes être prises d’une enflure générale du corps, et d’hydropisie dans le ventre vers le quatrième mois de leur grossesse ; l’infiltration devenait si forte que la respiration s’èmbarrassait et qu’elles étaient menacées de suffocation. Il fallait un traitement énergique, une surveillance sévère de la partdu mari dans le but de modérer leurs libations ordinaires, pour que la grossesse pût arriver à son terme.

Accidents après les couches. — Les inconvénients de l’alcoolisme ne se montrent souvent qu’après l’accouchement; on voit alors éclater des métropéritonites graves, quelquefois mortelles ; j’ai vu ainsi succomber des femmes chez lesquelles aucune influence, autre que l’alcoolisme, n’avait pu faire éclater ces inflammations redoutables.

§ VIII. Appareil urinaire.

L’appareil urinaire est vivement impressionné parles excès alcooliques.

Coliques néphrétiques. — L’urine des ivrognes est fortement chargée de principes irritants ; elle est forte et âcre. Ces principes irritants peuvent se dé-

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poser dans les reins et y former des graviers durs,, qui, descendant difficilement dans la vessie, déchirent le tissu du rein, gênent l’écoulement des urines, et donnent lieu à ces coliques si douloureuses qu on a appelées coliques néphrétiques. '

Presque tous les cas de colique néphrétique soumis à mes soins se sont rencontrés chez' des hommes amis de la table et de la bouteille, des gastronomes alcoolâtres.

Rien n’est plus douloureux que cette maladie qui se termine ordinairement par l’émission du gravier à travers la vessie et l’urètre. Mais il arrive quelquefois qu’il ne peut se dégager des reins, que plusieurs autres graviers se forment successivement, que leur présence finit par déterminer une suppuration et entraîner la mort des malades. J’ai ouvert, à l’hôpital, le cadavre d’un ancien militaire fortement alcooliste, dont l’un des reins contenait une véritable carrière de grains de sable, de toutes dimensions, nageant dans un foyer de pus.

Albuminurie.— L’alcoolisme engendre aussi cette maladie singulière dans laquelle les urines renferment une quantité considérable d’albumine, de cette matière qui constitue le blanc d’œuf : c’est à raison de cette ressemblance qu’on a donné à la maladie le nom d 'albuminurie.

J’ai soigné un assez grand nombre d’ivrognes qui, épuisés par l’albuminurie, s’éteignaient insensiblement.

Catarrhe "vésical. — L’irritation provoquée par

.l’alcoolisme engendre dans la poche vésicale des catarrhes de vessie très-pénibles et très-opiniâtres.

Rétention «l’urine. — Elle engourdit aussi la contractilité de la vessie et rend l’émission des urines plus difficile; de là résultent des rétentions d’urine qui forcent de recourir à l’emploi de la sonde. Mais celle-ci n’est pas toujours bien supportée; on n’a pas toujours à ses côtés un médecin pour la mettre en usage. On est alors forcé d’apprendre à se sonder soi-même. Mais tous les hommes n’ont pas le courage ou l’adresse de le faire, et alors peuvent arriver des accidents rapidement mortels. J J en ai vu un exemple encore tout récemment.

Observation CVII. Homme de 40 ans, fabricant de fromages. Comme la plupart des hommes de son métier, il allait faire ses repas chez le sociétaire pour qui il fabriquait le fromage, de sorte qu’il changeait de table chaque jour, et que chaque hôte nouveau tenait à le bien régaler. Le fromager a des occasions continuelles de faire des excès de boissons, s’il ne sait pas se contenir dans les bornes de la modération. Mais cette modération est une vertu rare, et ce n’était point par elle précisément que brillait notre fromager. Aussi finit-il par éprouver des douleurs du côté de la vessie et des difficultés pour uriner. Il vint me consulter. Je constatai que sa vessie ne se vidait pas bien, et que, même quand il venait d’uriner et qu’il croyait avoir tout évacué, la poche restait encore à moitié remplie. Je le lui démontrai en le sondant et retirant une assez grande quantité d’urine. Je 1’engageai à se munir d’une sonde et je lui appris à se sonder, il comprit et pratiqua parfaitement la

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manœuvre pendant quelque temps; mais, se sentant mieux, il fut entraîné par sa passion pour les alcools à redoubler ses excès de table. Une nuit, après s’ètre endormi en état d’ivresse, il fut réveillé par un besoin pressant d’uriner qu’il lui fut impossible de satisfaire. Les fumées du vin, jointes à l’engourdissement causé par le sommeil, le rendirent si maladroit qu’il ne put parvenir à faire entrer la sonde ; des douleurs intolérables se déclarent dans le bas-ventre ; au point du jour, on va chercher un médecin, mais on ne peut l’amener que fort tard. Lorsqu’il arrive, le malade avait la figure décomposée, le pouls misérable ; il se hâte de le sonder; mais il ne retire que fort peu d’urine. Il paraît que la vessie s’.était déchirée, que l’urine s’était épanchée dans le ventre et avait déterminé une inflammation générale du péritoine qui amena promptement la mort.

Inflammations urétrales. — Quelquefois Une inflammation se développe dans la partie du canal urinaire qui parcourt la verge et donne lieu à des écoulements ressemblant aux blennorrhagies ou cbaudepisses vénériennes. J’ai observé cet accident principalement chez des hommes queles brouillards de Tivresse égaraient tellement qu’ils caressaient leur femme dans le moment des règles. Ils contractaient ainsi des inflammations urétrales très-douloureuses.

§ IX. Appareil tégumentaire ou peau.

Toutes les maladies de la peau sont plus graves chez les amis de la bouteille que chez les personnes sobres.

Scarlatine, Variole! — Voici un exemple de ces deux maladies gravement influencées par l’abus des boissons alcooliques.

Observation CVI1I. Je n’ai jamais vu de scarlatine aussi violente que celle qui fit mourir, en 1845, h l’hôpital d’Arbois, un jeune homme de 25 ans qui s’enivrait fréquemment. 11 fut enlevé le troisième jour de la maladie. Toute la surface de son corps était parsemée de larges taches de sang extravasé : les organes intérieurs étaient partout le siège d’épanchements analogues; le sang offrait un état de décomposition rare ; au lieu de se trouver coagulé dans les veines, comme il aurait dû l’être lorsque je fis l’autopsie, 24 heures après le décès, il était resté coulant et ressemblait à de la lie de vin délayée.

Observation CIX. On de mes condisciples du lycée de Besançon, qui hantait plus fréquemment les estaminets que les cours du collège, se rendit l’année suivante à Paris pour étudier la médecine. La variole régnait alors épidémiquement sur la rive gauche de la Seine. Six semaines après son arrivée, ce jeune étudiant, qui avait continué à Paris ses habitudes bachiques, se mit au lit avec une petite vérole si violente qu’il mourut au huitième jour ; les boutons, au lieu d’être purulents, de- • vinrent noirs ; il perdait son sang par^ toutes les ouvertures naturelles du corps. Chomel, qui 1 avait visité, me dit que ses excès alcooliques avaient contribué à rendre la terminaison si fatale.

On n’a jamais vu une petite vérole plus affreuse que celle qui fit mourir Louis XV.

Érysipèles. — Les érysipèles du cuir chevelu offrent aussi, chez les alcoolistes, une gravité excep-

tionnelle. Ils éclatent chez eux avec une facilité singulière, sous l’influence de causes qui ne les produiraient pas dans des conditions ordinaires.

Observation CX. Ancien militaire, âgé de 38 ans, un des plus grands gourmets que j’aie connus, très-sujet à une ophthalmie qui se montrait surtout le lendemain des dîners plantureux arrosés largement de vins et de îqueurs. Un de ses amis lui conseilla de combattre l’inflammation des yeux par une application de sangsues derrière les oreilles. Les piqûres de sangsues s’enflammèrent et devinrent le point de départ d’un érysipèle qui envahit toute la tête, provoqua un violent "délire, probablement une méningite secondaire, et le malade succomba au dixième jour, privé complètement de connaissance.

Si les maladies aiguës de lapeausont plus fréquentes et plus graves chez les alcoolâtres que chez les sujets tempérants, les maladies chroniques de l’enveloppe tégumentaire offrent aussi chez eux un aspect plus repoussant et sont plus rebelles aux traitements qu’on leur oppose.

Dartres. — Rien n’est plus propre à développer et à entretenir les dartres que l’abus des boissons enivrantes. J’ai vu des ivrognes dont le corps, couvert de aut en bas de croûtes et de boutons, ressemblait à ces vieux troncs d’arbre que le 'temps a tapissés de

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