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DE L’ACTION PHYSIOLO&IQUE DES BOISSONS ALCOOLIQUES

L’îvresse est un empoisonnement momentané (t).

Pour bien comprendre les ravages causés par Tabus des boissons alcooliques, il est essentiel de connaître la manière dont elles agissent sur le corps humain après leur introduction dans l’estomac.

Qu’un homme habituellement sobre, jouissant d’une santé irréprochable, ayant le pouls calme, la peau d’une chaleur douce et naturelle, tous les sens

(t) Brillat-Savârin, Physiologie du goût. Paris, 1825.

dans l’état de repos le plus complet, l’intelligence nette et lucide, qu’un homme, dis-je, se trouvant dans cette situation, boive à jeun un demi-verre d’eau de vie ou quatre verres d’un vin très-généreux, voici les phénomènes qu’il présentera : un sentiment de vive chaleur se fait d’abord sentir à l’estomac ; bientôt ce feu est répandu dans tout le corps; le pouls se met à battre plus vite et plus fort, la peau devient brûlante, celle du visage se colore ; le cerveau est surexcité, les pensées y affluent en plus grand nombre, mais sans suite et sans ordre ; le front s’échauffe, les yeux s’animent, brillent d’une vivacité inaccoutumée, mais la vue n’en est pas plus nette ; au contraire Jêlle est troublée ; tous les sens sont dans le même état de perturbation ; les mouvements du corps semblent s’opérer d'une manière plus vive, mais cette vivacité est de la brusquerie ; ils ont perdu la précision et la régularité.

Gette stimulation générale de tous les organes dure quelques heures, puis cette espèce de fièvre passagère s’apaise insensiblement et toutes les fonctions de la vie rentrent peu à peu dans leur calme habituel, si ce n’est qu’àeette excitation d’un moment succède encore pendant un certain temps de la pesanteur vers la tête, un sentiment d’irritation et de fatigue vers l’estomac, un état de langueur et de malaise général.

Que s’est-il passé dans le corps de cet homme pendant qu’il était sous l’impression du Iiquidejntroduit dans l’estomac ?

ACTION PHYSIOLOGIQUE

Pour le faire comprendre à ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas la structure du corps humain et le jeu de nos organes (1), j’aurai recours à une comparaison. Chacun sait ce qui s’accomplit dans le règne végétal au sein des plantes qui enfoncent leurs racines dans le sol : celles-ci pompent l’eau dont la terre est imbibée et, en même temps, les substances que cette eau tient en dissolution ; le liquide s’élève des racines dans la tige, et, sous le nom de sève, parcourt les canaux que la nature y a disposés à cet effet; il monte ainsi jusqu’aux feuilles, à la surface desquelles, se mettant en rapport avec l’air atmosphérique, il subit des transformations importantes.

Les mêmes phénomènes s’zRcomplissent dans le corps humain, avec cette seule différence que le mécanisme qui les y opère est plus complet. Si l’on introduit dans l’estomac un verre d’eau tenant en dissolution une substance inattaquable par les sucs digestifs, bientôt les petites veines qui rampent à la surface de cet organe, fonctionnant comme les racines des plantes, absorbent le liquide ; celui-ci passe de ces premières veines dans des canaux sanguins d’un plus gros calibre ; de là, entraîné par le courant de la circulation, il traverse le foie, le cœur; il arrive aux poumons, qui remplissent, dans le règne animal, les mêmes fonctions que les feuilles chez les végétaux ; il monte au cerveau, descend vers les pieds, et parcourt ainsi toutes les parties du

fl) Voyez Dalton, Physiologie et Hygiène des Écoles, trad. par Acosta. Paris, 1870.

des boissons alcooliques.

corps, les veines pénétrant partout et transportant sur chacun des points de l’organisme vivant, avec le sang dont elles sont remplies et qui y circule sans cesse, les principes étrangers que celui-ci entraîne dans son cours. C’est ainsi qu’après un empoisonnement par l’arsenic, non-seulement le chimiste retrouve lepoison dans l’estomac de la victime, mais il en poursuit encore la partie absorbée jusque dans la trame de tous nos tissus ; il en recueille les molécules au sein des os eux-mêmes.

Je sais qu’une grave discussion s’est élevée, au sujet du sort que subit l’alcool en pénétrant dans les corps vivants. MM, Liebig, Bouchardat, Sandras, et d’autres encore, à la suite de nombreuses expériences sur les animaux, avaient cru démontrer que l’alcool, absorbé dans l’estomac, allait se décomposer au contact de l’air dans les poumons, durant le grand acte de la respiration. Mais d’autres observateurs, MM. Ludger-Lallemand, Perrin et Duroy (1), sont venus attaquer cette théorie par des expériences non moins nombreuses, qui les ont conduits à établir comme un fait parfaitement démontré que l’alcool ne subit aucune altération appréciable dans l’économie, qu’il en sort comme il y est entré, avec toutes ses qualités primitives.

Lorsque ce liquide a été introduit dans 1 estomac, il pénètre dans le torrent de la circulation et séjourne dans les organes, le foie et le système neneux

(,) Ludger-Lallemand, Perrin et Duroy, Du Rôle de Valcool et des anesthésiques dans Corganisme. Paris, 1SG0.

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notamment, jusqu’à ce qu’il soit éliminé par les voies naturelles, avec les produits respiratoires, l’urine et l’exhalation cutanée.

L’élimination commence peu de.temps après Fingestion. Lorsqu’on a bu une certaine quantité de vin à un repas, les urines contiennent assez d’alcool quelques heures plus lard pour en fournir à la distillation.

Cette dernière opinion me paraît tout à fait conforme à la vérité: Des observations nombreuses viennent la confirmer. Les médecins qui ouvrent des cadavres d’individus morts dans l’ivresse sont frappés de l’odeur alcoolique dont leurs chairs sont imprégnées. J’ai vu apporter dans les hôpitaux de Paris des ivrognes que l’on avait recueillis sur la voie publique dans un état d’ivresse tellement grave qu’ils succombaient rapidement ; quand on faisait l’ouverture de leur corps, au moment où le crâne était enlevé pour mettre à découvert le cerveau, on sentait que cet organe exhalait une odeur prononcée d’alcool.

Hodgson, en faisant l’autopsie d’une femme de 40 ans, morte dans l’ivresse, recueillit dans les ventricules du cerveau une assez grande quantité d’un liquide qui offrait lès caractères physiques de l’alcool. Le fait fut constaté en même temps par trois autres médecins (4).

(1) Hodgson, Journal des Connaissances médico -chirurgicales , février 1834.

M. Amb. Tardieu (1) a signalé l’odeur alcoolique très-prononcée que répandaient les viscères de sujets morts dans l’ivresse.

MM Lallemand, Perrin et Duroy ont recueilli 5 grammes d’alcool pur dans 700 grammes de sang sorti des veines d’un chien qu’ils avaient fait périr

après l’avoir fortement alcoolisé.

L’haleine des ivrognes est chargée d’émanations alcooliques.plusieurs heures après qu’ils ont avalé des boissons spiritueuses. Ces exhalaisons ne peuveut s’élever de l’estomac, dont l’entrée se ferme après que les liquides y ont pénétré; elles partent de l’intérieur des poumons, où l’alcool a été conduit par les veines et d’où il s’échappe entraîné par l’air de la respiration. C’est par la même voie, c’est-à-dire par la surface pulmonaire, que l’alcool, principe très-volatil, pénètre dans le corps des ouvriers de nos caves qui tombent dans l’ivresse après avoir respiré, pendant un temps un peu long, les émanations du vin. L’air de la respiration sert de véhicule au principe enivrant qui, absorbé dans les poumons par les veines nombreuses qui sillonnent leur tissu, est ensuite rapidement entraîné par la circulation vers le

cerveau et dans tous les organes.

Il est tellement vrai que les boissons spiritueuses produisent leur effet en pénétrant dans la masse du sang qu’on peut provoquer tous les phenomenes

fOA. Tardieu, Observ. mêd.-légales svr {'état d’ivresse (Am. d'hyg • Paris, 1848, t. XL, p. 390).

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de l’ivresse en faisant pénétrer directement le liquide alcoolique dans la circulation sanguine.

Qu’on ouvre une grosse veine à la caisse d’un chien et qu’on y injecte, avec une seringue, une certaine quantité "d’alcool ou d’eau-de-vie, bientôt l’animal présentera tous les accidents de l’ivresse. Celle-ci sera plus ou moins forte selon la proportion du liquide alcoolique introduit dans la circulation. Pendant la durée de l’ivresse, l’haleine du chien exhalera l’odeur caractéristique de l’alcool.

On peut enivrer également un animal en lui introduisant simplement l’alcool sous la peau. L’expérience suivante a été faite par Orfila.

40 à 30 grammes d’alcool étant injectés sous la peau de la cuisse d’un chien de moyenne taille, bientôt l’animal est agité ; pendant 30 à 40 minutes, il marche en tous sens avec un air égaré : alors les extrémités postérieures deviennent faibles, sa démarche commence à être chancelante : il vomit à plusieurs reprises des matières bilieuses; 13 ou 20 minutes après, les vertiges sont plus intenses : l’animal- marche comme un furieux, tombe, se relève et continue à courir dans tous les sens. Bientôt après il éprouve beaucoup de difficulté à se tenir sur ses pattes ; il les agite comme s’il nageait. Ces efforts ne tardent pas à être vains : alors il se couche sur le flanc dans un grand état d’insensibilité : les membres sont flasques; l’animal ne.se plaint pas, à moins qu’on ne le secoue : la respiration est lente, profonde. Ces symptômes persistent pendant 2 à 3 heures et l’animal succombe. En l’ouvrant immédiatement après, on ne

découvre rien d’extraordinaire dans la blessure, l’alcool a complètement disparu par l’absorption ; les veines du membre opéré et le cœur renferment du sang noir coagulé ; les poumons et le canal digestif n’offrent aucune altération.

Si la quantité d’alcool injecté est moindre, les animaux éprouvent les phénomènes d’excitation de l’ivresse à divers degrés, et ils né tardent pas à se rétablir.

Observation III. J’ai ét$ appelé auprès d’un homme de 33 ans qui, poussé au désespoir par de vives contrariétés, avait avalé, à 9 heures du matin, dans l’intention de se donner la mort, un litre entier d’eau-de-vie. 11 jouissait d’une santé parfaite dans le moment où il avait accompli son sinistre dessein. Fort heureusement pour lui, trèspeu de temps après l’ingestion de cette énorme quantité de liqueur alcoolique, un vomissement abondant le debarrassa delà majeure partie du poison ingéré. Néanmoins l'estomac en avait absorbé une assez^ forte dose, et lorsque j’arrivai près de lui, à midi, il était dans la position suivante : la face était d’un rouge cramoisi, les yeux gonflés semblaient sortir de leur orbite ; une fièvre ardente faisait battre son pouls avec violence ; en soulevant la couverture de son lit, on voyait s’élever de toutes parts une vapeur épaisse d’une odeur pénétrante ; il était baigné de sueur ; tout son corps était comme un vase renfermant un liquide en ébullition : de sa poitrine s ecbappait une haleine empestée ; les urines d un rouge foncé, exhalaient une odeur forte ayant de 1 analogie avec celle de l’alcool. , , .. , .

Tout ce cortège d’accidents n’était que le résultat des

action physiologique

efforts que faisait la nature pour délivrer le corps du poison, qui circulait, comme un feu dévorant, dans toutes les veines, répandant partout le trouble et-l'agitation. Le lendemain, la liqueur enivrante s’était échappée par tous les pores ; la fièvre avait cessé ; l’orage de la veille était suivi d’une lassitude profonde et d’un état de langueur générale.

Il est donc établi, par des faits incontestables, que les boissons spiritueuses agissent sur l’organisation humaine en pénétrant dans le sang et circulant avec lui dans toute l’étendue du corps ; qu’elles ont pour effet de provoquer une vive irritation dans tous les organes, et nous verrons que cette surexcitation peut être portée à un tel degré d’intensité quelle brise violemment, en quelques heures, les ressorts de la vie chez l’homme le plus vigoureusement constitué.

Comment cesse la stimulation provoquée par l’introduction de l’alcool au sein de nos organes ? Par sa sortie du corps, au moyen des excrétions diverses, dont les principales sont la sueur, les urines et l’air exhalé par la respiration ; peut-être aussi par la décomposition d’une certaine quantité d’alcool^ qui s’opérerait dans les poumons, selon la théorie de MM. Lallemand, Perrin et Durov, et dans les rems, comme l’a soutenu M. Devergie (t).

Mais l’élimination de l’alcool ne s’opère pas toujours très-rapidement ; ainsi, d’après les expériences

(1) Devergie, Mém. sur la combustion humaine spontanée {Annales d’Hygiène, oct. 1851, t. XLVI, p. 427).

des boissons alcooliques.

de MM Lallemand, Perrin et Duroy, chez l’homme, après l’ingestion d’une quantité modérée de boissons spiritueuses, *les poumons exhalent de 1 alcool pendant huit heures et les reins pendant quatorze. Sur

le cadavre d’un soldat mort, trente-deux heures apres l’ingestion d’un litre d’eau-de-vie, on put extraire encore de l’alcool, en nature, du sang, du cervea

dU Et puis, après que la dernière molécule d’alcool est sortie du corps, reste encore l’ébranlement que le poison a suscité dans tous les organes, ébranlement qui persiste plus ou moins longtemps et contribue beaucoup, s’il se renouvelle un peu souvent, à faire germer toutes sortes de maladies qui sont le fruit des excès bachiques.

Le corps humain peut être soumis une fois par hasard, ou à plusieurs reprises, mais après des intervalles prolongés de tempérance, à l’ingestion démesurée des boissons spiritueuses, d’où resuite 1 empoisonnement accidentel par les alcooliques, autrement dit Yioresse; ou bien, l’homme se livre presque continuellement à un usage immodéré des boissons e / 11 ;

vrantes ce qui constitue Y empoisonnement habituel par les alcooliques, en d’autres termes, l 'ivrogne à laquelle on a donné, dans la science, le nom

C °Ee7es deux états, le second opère beaucoup plus de ravages dans l’espèce humaine que le premier.

EMPOISONNEMENT ACCIDENTEL

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