‹ L'alcove (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · VI.COM · texte numérisé non relu

VI.COM

belle... Vous l'êtes encore... oh ! tout à l'heure vous ne le serez plus !

Et la voix de Théodore retentissait morne et lugubre: rien de plus effrayant que cette voix dans les ténèbres : madame Belmare était glacée.

— Théodore, mon ami... je vous en conjure, un flambeau!., que je vous voie... j'aurai moins peur ! Vous avez l'air maintenant de me parler du tond du sépulcre.

— Oui, Madame, oui, c'est du iond du sépulcre... car je suis mort, voyez- vous ! Je ne suis plus un homme cojLime les autres hommes!... Ce qui m'anime encore, c'est la vengeance , c'est la haine ! Quand je me serai vengé, alors tout sera dit, je n'aurai plus qu'à me coucher dans la tombe !

— Quelle voix, mon Dieu! quel langage!

Oh! si je pouvais seulement le voir, il ne serait pas inflexible... Jttoo regard trouvait

le sien.. . De grâce , un flambeau ! un flambeau !

— Vous le voulez, Madame? je ne demande pas mieux , moi ! Vous allez voir vos juges !

A l'instant même un bruit de pas se fit entendre dans la chambre voisine ; une porte s'ouvrit, puis un flambeau parut.

— Ah ! sécrie madame Belmare en se dressant tout effarée, sur son séant; mais elle retombe comme anéantie. Trois personnages viennent d'entrer dans la chambre : ils sont enveloppés tous les trois d'un large voile blanchâtre qui leur donne l'apparence de fantômes.

Ils s'avancent vers madame Belmare ; ils entourent son lit : un d'eux prend la parole :

—Voici les crimes de cette femme ! . . . Elle a fait croire à un pauvre jeune homme qu'elle l'aimait : elle était outragée, menacée dans

honneur ; elle a voulu qu'on la vengeât. Le malheureux jeune homme n'a point hésité : il a commis un meurtre ! ... il a subi, pour cette femme, une condamnation terrible, infamante; sa tète est promise à l'échafaud... Mais ce n'est pas tout, juges : ce jeune homme a fait bien d'autres crimes ! ... Il a cruellement abandonné , pour cette femme sans cœur et sans entrailles , une autre femme douce et bonne, et dévouée comme un ange ! ... Eh bien ! quelle a été la récompense du jeune homme ? la dérision, l'ingratitude ! Un soir, on l'a couvert d'opprobre, on l'a fait passer pour un lâche malfaiteur, pour un misérable qui se cachait honteusement dans une alcôve, afin de violenter une femme ! . . . Il a fui comme un lâche, vous dis— je, au milieu des rires et des huées ; et cette femme triomphait dans sa méch nceté , dans sa fourbe!... Vingt fois le malheureux s'est vu au moment de se briser le crâne, de s'enfoncer un couteau dans le cœur... mais il n'a

122 LLS FOLLES NUITS.

pas voulu : c'était donner gain de cause à l'astuce, à la ruse , à l'infamie ! Il a mieux aimé attendre. . . il a préparé sa vengeance. . . il à voulu enfin avoir son tour !

Madame Belmare était paralysée d'épouvante .

— Dites, juges, poursuivit la même voix, que mérite cette femme ?

— La mort ! répondirent en même temps deux voix sourdes.

— La mort! Oui sans doute... je pense comme vous, moi ! reprit l'accusateur. Mais quelle mort? quel genre de mort?... Le fer ou le poison?

Les deux juges ne firent aucune réponse.

— Décidez , juges... je me conformerai à votre arrêt.

L'un des juges se pencha vers madameBel-

l'alcôvf. 123

mare, et lui dit d'une voix tremblante qui révélait quelque pitié :

— Parlez, Madame, parlez... n'avez-vous rien ù dire peur votre défense ? Tout ce dont on vous accuse, est-il vrai?

— Tout... oui, tout... murmure dune voix faible madame Belmare en se cachant le visage dans ses mains.

— Vous l'entendez? reprit l'accusateur; elle n'ose pas même nier! Faites donc votre devoir, et prononcez la sentence...

Les deux juges sortirent lentement de chambre : tout rentra dans l'obscurité.

La sentence

Madame Belmare était plongée dans la stupeur ; elle croyait faire un songe , un songe horrible.

Le silence régnait dans la chambre.

Tout à coupla porte s'ouvre. Deux person-

nages voilés paraissent ; leur démarche est lente et solennelle; l'un d'eux porte un flambeau.

L'autre personnage s'approche de madame Belmareetlui dit :

— La sentence est rendue; disposez-vous, Madame, à l'entendre.

Madame Belmare tressaille ; elle tend des mains suppliantes ; elle veut parler , mais la voix s'éteint sur ses lèvres.

-— Léontine Belmare, reprend le juge d'un accent morne et grave, vous étiez condamnée à mort : votre peine est commuée... Vous êtes jeune et belle!., pour vous la beauté du visage est tout ce qu'il y a de plus précieux au monde ! Vous allez perdre cette beauté.

— G ciel! qu'entends-je? murmure madame Belmare.

l'alcôvf. 127

— Votre crime, vous le connaissez, madame, continue le juge. Certes, vous devez nous trouver indulgents. Allons, résignezvous, Madame : vous ne ferez plus de victimes avec votre beauté. Dans quelques instants vous serez déGgurée, hideuse; le vitriol ravagera vos traits : vous ne serez plus qu'un objet d'horreur et de pitié !

Madame Belmare devient pale comme la mort ; elle pleure et frissonne. ..

— Miséricorde ! oh ! ne faites point cela ! s'écrie-t-elle. Tuez-moi plutôt.,.

— Non, non, point de sang, répond le juge. D'ailleurs, vous morte > le châtiment ne serait point assez terrible' Vous avez infligé à un malheureux d'épouvantables souffrances... Vous avez fait entrer le remords dans son cœur, le désespoir dans sa vie ! Vous êtes cause, Madame, qu'il a du sang humain, un meurtre sur la conscience!...

jusqu'au dernier soupir, il souffrira, cet homme... Souffrez donc aussi, vous î

Madame Belmare fondait en larmes; et tout dans sa physionomie, dans ses gestes, exprimait une terreur profonde.

—Vous êtes prête, Madame? reprit le juge d'une voix caverneuse. Je vous laisse : l'exécution va commencer.

En même temps, le juge fit quelques pas vers la porte et frappa dans ses mains.

Un nouveau personnage, enveloppé d'une longue robe flottante, la tête recouverte d'un capuchon de moine, entre dans la chambre. Ce personnage tient d'une main un morceau d'étoffe noire, qu'on prendrait pour un masque, de l'autre, il porte un flacon rempli d'une eau blanchâtre.

— Avancez ! dit le juge ; et faites votre devoir!

Madame Belmare épouvantée se rejette au

son fond de la ruelle ; elle met une main devant ses yeux pour ne pas voir ces terribles apprêts ; elle crie, elle sanglote, elle tord ses bras convulsifs.

— Oh! pitié! je vous en conjure, Messieurs... Ne torturez pas une pauvre femme!...

—On vous rend torture pour torture, répond le juge.

— Mais je n'ai point mérité cela ! c'est trop cruel ! Un autre supplice !...

— Non, Madame, c'est le seul qui vous convienne ! Vous étiez belle : vous serez hideuse ! Vous êtes jeune : dans quelques instants vous n'aurez plus d'âge ; on vous confondra, Madame, avec les plus décrépites, avec les plus infirmes ! . . .

— Non, non , je ne veuxpoint ! ... Qu'on nie tue... Mais qu'on ne touche pas à mon vi-

Page 1