INÉGALITÉ TEMPORELLE DES HÉMISTICHES II
Nous pouvons immédiatement faire abstraction dans ce tableau des chiffres placés entre parenthèses, car il est visible qu'il ne suffit pas de ne point compter les syllabes féminines pour voir apparaître dans l'alexandrin l'égalité temporelle des groupes métriques.
Il faut donc se contenter des chiffres réels. Or, il n'y a nulle part identité des durées, et le vers dont les pieds se rapprochent le plus de l'isochronie (XXV G 2°), laisse cependant apercevoir entre le plus long et le plus court d'entre eux une différence de ii", valeur égale à celle d'une syllabe brève normale. Dans un cas (XXIV H 2"), la différence a été de 62", sans que mon oreille en ait rien su. Quant au silence enfin, il est impossible de voir en lui un élément correcteur ; ajouté aux membres rythmiques ou traité comme quantité négligeable, il ne modifie en aucune façon les constatations qui s'imposent. L'inégalité temporelle des pieds est flagrante et sans exception, et l'on peut retourner de toutes les manières les chiffres fournis par les tracés sans jamais arriver à établir entre les groupes métriques l'isochronie qui leur est attribuée par les critiques. Nos sens sont mauvais juges des durées, et l'investigation scientifique réduit à néant ce qu'ils ont cru découvrir.
Les faits sont à peu près les mêmes si, au lieu d'analyser des vers isolés, on passe à l'examen d'une tirade entière, où les éléments psychologiques ont par conséquent plus de chance d'influencer la diction. Le tableau qu'on va présenter (cf. p. 116) semble prouver que, dans les précédents alexandrins, le vigoureux « frappé » de l'accent suffisait seul à donner l'impression de régularité ; l'écart plus grand des durées, dans le second fragment de Cinna, ne suffit pas à expliquer la différence de l'impression produite sur l'oreille ; il faut l'attribuer à une moindre brutalité des temps marqués et à des nuances plus discrètes. En un mot, on penche à croire que la durée seule ne détermine pas exclusivement l'opinion qu'on se forme à son sujet.
Dans le morceau choisi (Cinna, II), on a renoncé à traiter de façon spéciale la syllabe féminine qui reste soumise aux règles déjà posées : on la rattache, à la fin d'un groupe, à la longue antécédente. Ici certains vers, au lieu d'avoir quatre membres rythmiques, n'en ont que trois ou même deux ; le second se trouve donc placé sous la rubrique G III s'il commence le deuxième hémistiche, et alors la colonne II est vide ; de même si le second hémistiche est rempli par un seul pied, le chiffre sera inscrit sous la rubrique GUI et la colonne IV ne contiendra aucune indication. Pour chaque membre métrique enfin, on a noté la valeur temporelle qu'il faudrait lui attribuer si on lui ajoutait la durée du silence (-|-S). Les chiffres, comme plus haut, sont des centièmes de seconde.
Il n'y a nulle part (cf. ci-contre) identité de durée, et les vers dont les pieds se rapprochent le plus de l'isochronie (10 I et r G) laissent cependant apercevoir entre le plus long et le plus court de ceux-ci une différence de 9 et 1 1", valeur égale à celle d'une syllabe brève. Ailleurs, les écarts sont beaucoup plus considérables que dans les précédents exemples. Un membre rythmique peut dans un même alexandrin être deux fois plus long qu'un autre (approximativement), comme dans les vers 2 C, 5 I, 4 C, 7 IR, 13 I. Il peut l'emporter du triple (3 G, 7 G, 12 JR, 13 R) ou du quadruple (7 J, 11 G). Le plus grand intervalle constaté est de 96", et cependant le morceau est un de ceux qui réclament la déclamation la plus égale et les effets pathétiques les moins violents. Ges 96" représentent bien plus du temps moyen nécessaire à l'articulation d'un groupe métrique tout entier. Quant aux silences, il est clair qu'ils ne corrigent en rien les écarts de durée ; l'inégalité reste certaine avec eux ou sans eux. Rejetons par conséquent la théorie admise et disons que dans un vers classique de quatre mesures, l'une de ces mesures ne représente pas le quart du temps total, ou du moins, si le cas peut se présenter, ce sera toujours à titre d'exception, sans qu'il faille y voir un des caractères distinctifs de l'alexandrin français.
Les hémistiches, au contraire, se balancent-ils plus régulièrement? Il est facile de répondre à cette question à l'aide du même morceau de Cinna, en faisant la somme des deux premiers pieds de chaque vers, puis celle des deux derniers, ou, si le membre métrique remplit une moitié du vers, en transcrivant simplement les chiffres déjà fournis. On obtient ainsi le tableau suivant (p. 118) :
Mais je lis dans l'ouvrage de M. Landry ces lignes « Prenons pour exemple le premier paragraphe de l'oraison funèbre déjà citée, depuis Celui qui règuf jusqu'à : et par des exemples. 11 va là pour ma déclamation 256 .syllabes, ou plutôt 240, car il faut en retrancher 16 syllabes féminines (p. 257) ».
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