POURQUOI LES VERS NE SONT PAS ISOCHRONES
 ki
Il y a là un vers romantique à trois accents, le second, encadré entre deux vers classiques (du moins le sujet a conservé cette forme au premier) dont chacun possède quatre accents, et un temps marqué sur la sixième syllabe. Or, toujours pour s'en tenir aux durées réelles et en faisant abstraction des silences, le premier alexandrin est de 3" 56, le second de 3" 92, le tfoisième de 3" 17. Les coupes sont les mêmes, sauf déplacement oratoire, dans la déclamation de G, et les valeurs respectives sont au contraire de 2" 74, 2" 68, 3" 32. Concluons donc que sa facture ne saurait faire attribuer à tel vers, à priori et sans enquête objective, telle supériorité ou telle infériorité temporelle, ou du moins que le nombre des temps marqués n'est point l'unique facteur des variations dont il s'agit.
Ces accélérations et ces ralentissements dans le mouvement des vers vont maintenant attirer notre attention. Pour chacun des morceaux enregistrés, pour chaque sujet et pour ciiaque alexandrin, les durées ont été calculées par l'addition de toutes les syllabes, et les résultats de ces opérations ' quelque peu fastidieuses ont été consignés dans de longues listes incorporées à nos tableaux généraux. La discussion qui va suivre est basée sur les chiffres ainsi obtenus. Nous nous sommes efforcé de rechercher la raison d'être des variations temporelles et de formuler les règles qui paraissent se dégager de nos obser\-ations.
Fallait-il faire entrer les silences en ligne de compte ? Nous nous sommes décidé pour la négative, malgré l'opinion de Becq de Fouquières et de Guyau : d'ailleurs, nous avons déjà vu, par les exemples fournis ci-dessus, que les pauses ne rétablissent jamais l'isochronie absente d'une série de vers consécutifs. Nous avons pourtant, pour un seul morceau, celui du Cid, ajouté la durée des arrêts de la voix à celle des articulations réelles, afin de bien montrer que le phénomène n'était point particulier au passage analysé plus haut ^. Partout ailleurs les tableaux contiennent exclusivement la somme des syllabes qui constituent l'alexandrin, sans égard pour les éléments extrinsèques.
Il faut justifier notre décision. On n'a pas fait intervenir le silence dans la détermination de la valeur du vers, pas plus que dans celle de la valeur de l'accent, parce qu'il n'y a point là uniquement, si l'on peut dire, un fait d'expression. On le montrera plus amplement ailleurs, mais dès maintenant quelques indications sont obligatoires. Des nécessités d'ordre purement physiologiques peuvent en effet forcer le diseur à une pause tandis qu'un autre sujet, dont les provisions d'air ont été plus amples ou dont la capacité pulmonaire est simplement plus grande, pourra réciter plusieurs alexandrins successifs sans avoir besoin de reprendre sa respiration. En outre, les divergences entre les déclamations, si l'on tient compte des silences, ne sont pas moins considérables que dans le cas contraire, mais l'incorporation du temps d'arrêt à la durée totale a l'inconvénient de masquer les différences importantes, celles qui tiennent à la constitution du vers et à sa valeur littéraire. Enfin, en écartant les pauses, il y a un avantage certain de simplification, car, si on les néglige, on dissocie un tout trop complexe, et l'on isole ainsi des éléments dont chacun mérite un examen minutieux. Donc, valeurs temporelles d'une part, silences de l'autre, notre exposition ne peut qu'y gagner en clarté : tel est le parti que nous devons adopter.
1 . Kous espérons que nos additions sont exactes, sans pouvoir le garantir. Elles ont cependant été vérifiées plusieurs fois.
2. Pour ce fragment du Cid, les tableaux généraux donnent donc deux séries de chiffres, la première calculée sans la pause, la seconde avec la pause. Je raisonne toujours d'après la première.
LoTt. — L'alexandrin, i6
L'alexandrin le plus long que nous ayons rencontré a été déclamé par A. C'est celui-ci :
Regarde ! Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. (Hem., 9.)
Il est de 6" 12. Le plus court est de i " 7 5 ; le voici :
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg. (R.B., 13 J.)
mais il a été diminué d'une syllabe par la chute d'un e muet. On trouve au contraire i" 98 pour celui-ci :
Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit ÇP .G., 27 GR.)
sans qu'il y ait eu réduction d'aucune sorte. Par conséquent, le vers le plus court et le vers le plus long sont dans le rapport approximatif de
I à 3. Les variations de durée les plus considérables survenues dans un même morceau et pour une même diction sont les suivantes : i"75 à 3" 76 (R.B., 15 et 8 J), i"8i .14" 01 (Jfidr., 12 et 22 J), i" 95 à f 93 (PG-> 32 et 41 G), 2" 62 à 5" 29 (P.G., 23 et 9 B), soit un écart de plus du double.
Quant aux sujets, ils manifestent des habitudes de déclamation différentes. Les moyennes comparées sont surtout intéressantes en ce qui concerne les comédiens (A et B) et l'illettrée (a). Ce sont les premiers qui parlent le plus lentement, car ils ont été formés par et pour le théâtre. Ils savent la nécessité de se faire entendre, de mettre les mots importants en relief, et tout cela ne s'obtient que par une prononciation très distincte et peu précipitée. L'illettrée au contraire articule beaucoup plus vite et l'emporte à cet égard sur tous les autres sujets. Elle ne connaît pas les nuances et sent assez peu les effets. Elle ne met qu'un écart de 57" dans les 19 vers du Cid et un écart de 56" dans les 15 vers de Bérénice qu'elle a récités. Particulièrement dans le premier morceau, il y a chez elle des suites d'alexandrins dont les différences de durée sont insignifiantes. Visiblement elle tend vers l'égalité, et les variations temporelles de son débit concordent rarement avec celles qui se manifestent dans les autres déclamations.
Deux causes sont déterminantes de l'accroissement ou de la diminution de la vitesse :
1° La constitution interne des vers, la valeur, le nombre de leurs accents et de leurs syllabes.
2° Leur importance littéraire et le sens qu'on leur accorde.
Nous allons essayer de démontrer ces deux propositions. Mais il est besoin de quelques explications préliminaires.
Il nous a paru superflu de transcrire tous les exemples fournis par nos tableaux généraux, et quelquefois, sans qu'on en ait fait mention spéciale, les échantillons choisis ne réunissent pas toujours l'unanimité des sujets. C'est qu'alors telle divergence est tellement minime qu'on l'a jugée négligeable, ou bien elle a une cause accidentelle parfaitement définissable et qui rentre dans le cadre d'une des observations qui seront faites ailleurs.
D'autres difficultés ont surgi. Parfois un vers est seulement plus long que celui dont il est suivi, tandis qu'il est plus court que celui dont il est précédé. C'est que ce dernier vers lui-même est long pour un autre motif. Ou, si l'on veut, les causes de rapidité ou de lenteur entrent en conflit.
II est vrai d'autre part qu'un alexandrin riche en accents est plus long que les autres. Mais si deux vers de constitution analogue se succèdent, on ne peut préjuger de celui qui aura la durée la plus grande : il est cependant certain qu'ils seront tous les deux dans un mouvement relativement lent. Toutefois à supposer que le second soit plus court, et qu'il soit suivi lui-même d'un alexandrin de valeur diminuée, il se trouve être seulement plus long que ce dernier sans s'isoler clairement dans le groupe auquel il appartient. On a cependant considéré, pour les raisons indiquées, que l'on pourrait faire état d'exemples semblables, sans qu'il fût besoin que le vers appelé long le fût à la fois plus que les deux alexandrins dont il est encadré '.
I. La question s'est posée plusieurs fois, par exemple, pour les vers 4, S, 6 d'Hernani.