‹ L'alexandrin d'apres la phonétique expérimentaleChapitre 122 sur 250 · it · texte numérisé non relu

it

6° Une vision émue :

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères... {R.B., 32.)

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. (P. G., 25.)

Il y a exception au cas d'élan passionné, de protestation véhémente, lorsque le sujet veut donner à ses paroles une certaine chaleur spontanée, ou bien au début d'un développement, quand il y a reprise plus vive d'un argument déjà présenté. On constate ainsi une accélération de la vitesse déclamatoire dans les vers suivants :

Car enfin, n'attends pas de mon affection

De lâches sentiments pour ta punition. (C«W, 23-24.)

Ah! qui n'oublierait tout à cette voix céleste? (Hem., 15.)

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.

Dis ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ? (Hem., 21-22.)

La rapidité de la diction sert alors à rompre la monotonie d'une émotion trop égale.

Enfin l'alexandrin qui finit une période manifeste généralement un allongement notable : la voix s'y appesantit. Le phénomène, ici encore, est d'ordre purement littéraire et n'a rien avoir avec la constitution interne du vers. Il s'agit uniquement d'une question de sens et d'interprétation. Le devoir du diseur est en efiet de faire sentir tout le poids des paroles qu'il profère. Or le maximum de signification de la période est souvent réalisé dans le vers qui la clôt, mais le fait de terminer la phrase ne serait point suffisant à lui seul pour conférer aux syllabes de conclusion le privilège dont il s'agit.

Nous citons un court fragment de Ruy Blas :

Nous avons, depuis Philippe quatre, Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ; En Alsace, Brisach, Steinfort en Luxembourg, Et toute la comté jusqu'au dernier faubourg ; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc et les montagnes bleues ! Mais voyez ! — Du ponant jusques à l'Orient... (R.B., 12-18.)

Le passage tout entier est lancé dans un même mouvement et n'est guère qu'une accumulation de reproches successifs. Le v. 13 est plus long, non point parce qu'il est suivi d'une forte ponctuation, mais parce qu'il contient un détail sur lequel il faut insister (sans combattre). De même, il n'y a point en réalité fin de phrase au v. 15, et le développement se continue ensuite : l'allongement par conséquent ne se produira pas. Les conclusions ne sont donc pas marquées forcément par des signes graphiques; c'est l'appréciation individuelle qui décide, selon les indications du sens. Au contraire, ce fragment de Cinna nous fournit l'exemple d'une augmentation de durée au terme de la période, parce que la ponctuation ne laisse plus rien attendre après elle et que le sens est réellement complet :

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,

Toujours vers quelque objet pousse quelque désir.

Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. (Cin., 11-14.)

POURaUOI LES VERS NE SONT PAS ISOCHRONES : LE ROLE DU SENS

Nous donnons les chiffres obtenus pour les deux derniers alexandrins :

ra

tnén

swa

na

;yâ

plu

lîi

prà

drœ

lé

nw

sur

te

fèl

/fl5

<fé>

sa

drœ

vy

{Cid, II, 13-14.)

On trouve comme durée totale : v. 13 C = 3" 71, I ^= 2" 26, J = 2" 90, R -= 2" 48 ; v. 14 C =^ 3" 77, I = 2" 44, J = 3" 20, R == 3" 10. La différence est au bénéfice de la conclusion chez tous les sujets, sans que la présence ou l'absence de Ve muet suffisent à rendre compte des valeurs constatées.

On peut donc dire que dans toute période, toutes choses restant égales par ailleurs, le vers ou les vers de « résolution », comparés à l'un ou à l'autre de ceux qui les encadrent immédiatement, sont longs. Cette assertion se vérifie par la série d'exemples que nous allons citer, où les sentiments exprimés par le poète se sont condensés avec plus d'énergie et d'ampleur que dans le reste de la phrase. Ces alexandrins, particulièrement riches de sens, traduisent d'une façon éminente :

1° La mélancolie et la tristesse de Chimène :

ou de Titus

Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.

De confondre un amour qui se tait à regret. Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour. Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité.

{Cid, 4.)

{Bér., 5.) ('•/'., 9-)

(ih., 36-37.)

LOTE, — L'altxandrm.

2" L'affirmation énergique de ce que l'héroïne du Cid considère comme le devoir moral :

Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. {Cid, 8.)

Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. (ib., 11-12.)

Tu t'es, en m'ofFensant, montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi. (i^-,? 2-28.)

3° L'ironie acerbe d'Hermione

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie ;

Mais, Seigneur, en un jour, ce serait trop de joie; {Andr., 21-22.)

Que peut-on refuser à ces généreux coups ? (th., 32.)

4° La passion de Doiia Sol et d'Hernani s'épanouissant tour à tour dans la plénitude du triomphe ou l'exagération du désir :

Et ta voix, toutes deux m'allaicnt au cœur ensemble. (Hem., 12.)

Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment! (ib., 14 '.)

Ma pensée entraînée erre en tes rêveries ! (ib., 20.)

5" L'indignation douloureuse de Ruy Blas qui appuie sur l'injure :

De servir, serviteurs qui pillez la maison ! (i?.B., 3.)

A sué quatre cent trente millions d'or! (ib., 29.)

Inversement, du reste, la règle se confirme. Tout alexandrin qui fait suite à un vers pathétique accroît sa vitesse ; de deux alexandrins pathétiques, le plus court est celui qui contient le moins d'émotion. Pour nous en tenir d'abord au premier cas, il est naturel que les syllabes s'accélèrent dès que le mouvement normal de la déclamation reprend. Comme en musique, le « a tempo » fait suite au « calando », quoique avec une liberté plus grande :

Quand Emilie a fait cette déclaration :

Ne crois pas qu'après toi rien ici me retienne... (Ciiu, I, 12.)

elle ajoute :

Ta mort emportera mon âme vers la tienne... (ib., 15.)

La promesse solennelle est exprimée dans le premier vers, et le second n'en est pour ainsi dire que le commentaire fait sous une forme un peu. différente et comme le complément. La rapidité s'accroît.

Voici toute une série d'exemples. Les alexandrins qui la constituent sont courts, relativement à l'un de ceux dont ils sont encadrés. C'est qu'ils suivent ou précèdent soit un membre de phrase contenant des termes exclamatifs ou importants, soit une fin de sens ; ou bien encore qu'ils sont formés de locutions très familières ou de détails peu intéressants pour la suite des idées, par conséquent que moins d'émotion réside en eux :

De votre propre main Polyxène égorgée... (Andr., 30.)

Bérénice a longtemps balancé la victoire. (Bér., 6.)

I. Ce vers (R excepte) est plus court que le précédent qui le dépasse en durée pour d'.TUtres raisons : tii.iis il est plus long que le suivant, sauf chez G.

Page 1