‹ L'alexandrin d'apres la phonétique expérimentaleChapitre 164 sur 250 · LE RYTHME MUSICAL DE LA PROSE · texte numérisé non relu

LE RYTHME MUSICAL DE LA PROSE

note sans s'élever d'une syllabe à l'autre en progression continue. C'est seulement au bout de ces successions prolongées que se rencontrent les accidents d'acuité, coupes assurément rares, mais nécessaires afin que les propositions ne chevauchent point l'une sur l'autre.

L'examen des tracés permet de formuler plusieurs observations importantes.

D'abord, comme pour la durée, les groupes rythmiques de moins de cinq syllabes sont rares. Nous avons seulement rencontré ceux-ci : sont failles) à plat (C E) et franco (C E G) — par contre (C E G) — de chacim^e) d'ell(es) (CE G) — ou plus tôt (C E G) — néanmoins (C E G) — et bniih'diats (C E) — d'une (C) — aux frais (G) — sous un même tube (C E).

Partout ailleurs les formations sont loin d'être aussi réduites. Nous n'avons pas rencontré dans l'alexandrin de pieds dépassant huit syllabes, et l'exemple cité était unique (série II). Ici les successions inconnues au vers sont fréquentes :

Si la provision de gravures n'est pas suffisante... la pro vi syô (da>) gra vît r(œ) ne pa su fi \à t(œ)

Il y a là 14, ou, par suite des réductions, 12 syllabes consécutives dont la dernière porte l'accent musical ; trois d'entre elles sont de 300 v. s., 6 de 320 V. s.; l'aiguë ne dépasse que faiblement les graves.

Quoiqu'il soit assez difficile, étant donnée l'insignifiance des longues, de distinguer toujours avec certitude les temps marqués temporels des accidents secondaires ou des allongements dus seulement au nombre des articulations qui composent les syllabes, il semble bien que pour le sujet G, le groupe rythmique déterminé d'après les durées soit en certains cas privé d'un accent musical. Je note en effet une suite de 19 syllabes {davantage... nombreuses) qui se succèdent sans aucune élévation de la voix, ou si Ton aime mieux, une ligne mélodique de 29 unités {soit par ce que... prévu) coupée uniquement par deux accidents d'acuité, l'un accessoire, l'autre emphatique.

D'autre part si les hauteurs maximasont sensiblement les mêmes que dans certains vers, les hauteurs minima ne sont jamais aussi basses. Par conséquent la prose vraiment prose, la prose semblable à celle que nous présente notre prospectus, est infiniment plus uniforme et plus monotone que la poésie. Cette monotonie tient à trois causes : extrême étendue des intervalles qui séparent les aiguës l'une de l'autre, limites restreintes dans lesquelles se meuvent les hauteurs, continuité de notes identiques pour les graves d'une même succession métrique, et cela plus fréquemment qu'en poésie..

Par contre, les éléments rythmiques sont semblables à ceux de la poésie : il y a dans la prose des atones et des toniques musicales; il y a même, quoique le texte inscrit ne demande aucun efix)rt particulier d'expression, quelques déplacements oratoires de l'accent; il y a enfin des accidents secondaires destinés à couper les formations polysyllabiques. Il suffira ici de citer le début du morceau enregistré, pour lequel les durées indiquent deux groupes métriques très nets. Tous les deux se divisent dans la prononciation de C, le premier au contraire seulement dans la déclamation de E, cette fois sous une forme emphatique:

Les expéditions de gravures aux correspondants...

Le ^ek spe di syô d(œ) gra vu r(ce) ^o ko res pô dà

D'ailleurs notre prospectus, lu avec le ton solenriel qui convient aux vers, laisserait apparaître des sectionnements plus rapprochés, des divisions plus menues et des chutes de la voix beaucoup plus graves. Il prendrait l'aspect des courtes phrases qui terminent notre précédent chapitre, et nous retrouverions exactement les pieds métriques que nous avons constatés dans la poésie. On peut donc concevoir toute une série de textes en prose où l'on verrait le rythme musical, dans un accord convenable du sens et du ton qu'il comporte, s'élever insensiblement jusqu'à son état le plus parfait par suite de la disparition progressive des lignes invertébrées dont nous parlions plus haut. Il s'agirait simplement d'inscrire successivement une annonce de journal, un article de revue, un passage de Voltaire, un fragment de Rousseau, un autre de Salammbô ou de la Prière sur l'Acropole : le cjxle serait alors complet, et l'on verrait la prose dite « poétique » rejoindre le vers et se confondre avec lui.

Inversement certaine poésie se rapproche de la prose, et l'on doit considérer que les membres de six syllabes et au delà, tels que nous en avons rencontré quelques-uns dans nos tableaux généraux, sont un acheminement vers les longues successions mélodiques de notre prospectus. Ces formations étendues sont en effet possibles dans l'alexandrin, mais seulement quand il s'agit de produire un eff'et de simplicité ; le vers alors en paraît plat, tant il est vrai, pour reprendre une formule dont nous nous sommes déjà servi, que la poésie n'existe que par les éventualités de rythme qu'elle présente, par les facilités qu'elle oiTre à la voix d'utiliser les ressources dont celle-ci dispose et par l'ampleur expressive qu'exige le texte.

Ainsi le vers ne s'accommode pas d'accents musicaux situés à des intervalles trop éloignés. Il manifeste la même aversion, pouvons-nous ajouter, pour les combinaisons rythmiques dans lesquelles des monosyllabes juxtaposés sollicitent chacun une élévation de la voix. Nous avons déjà commenté cet alexandrin véritablement monstrueux :

Tel Satan à travers vaux, monts, rocs, bois, lacs, prés, (XI^O

et montré comment la déclamation s'efforce de réduire l'inharmonie du dernier hémistiche, soit en en séparant les divers éléments par des silences, soit en substituant des mesures plus longues à celles que semble exiger le texte.

Nous avons également prouvé que deux formations consécutives dont la dernière est courte tendent, sauf s'il s'agit d'un effet déterminé, à s'unir pour former des pieds plus développés, comme dans cet exemple :

Bois, prés, fontaines, fleurs qui voyez mon teint blême, (XII)

où la voix, en modifiant la composition des pieds, arrive à produire certaines réductions des temps marqués et à substituer avant la césure un groupe • • • o aux divisions • O • O que le sens paraît solliciter. En d'autres termes, musicalement comme temporellement, le rythme du vers recherche les combinaisons moyennes.

On ne peut invoquer contre ces remarques ce fait que la déclamation, grâce aux accidents secondaires et oratoires, introduit parfois un mouvement iambique dans des alexandrins dont le texte ne paraît comporter rien de semblable. S'il s'agit en effet d'accorder un relief opportun à une syllabe importante, alors la transformation est légitime, quelque forme qu'elle puisse revêtir. Mais cette ondulation uniforme, comme nous aurons l'occasion de le faire observer, est le propre de rares hémistiches et de vers moins nombreux encore. Il ressort des morceaux analysés que les combinaisons les plus satisfaisantes pour la voix, dans l'ordre mélodique, sont les anapestes et les péons, quoique l'iambe lui aussi soit solide et se maintienne le plus généralement intact quand sa finale accentuée coïncide avec un arrêt de sens indiscutable.

Mais ce ne sont pas là les seules conditions d'un bon rythme, comme d'autre part il n'est pas souhaitable que le poète élimine de ses compositions les pieds d'une, de cinq ou de six syllabes. Il y a en effet des vers qui chantent et d'autres qui ne chantent pas. C'est tour à tour l'art de l'auteur et celui du diseur qui peuvent les rendre tels et qui confèrent à la poésie le caractère dont elle se revêt au jugement de

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