COMMENT S ALTERENT LES GROUPES RYTHMIQUES
l'oreille. Si le poète écrit des vers familiers, dépourvus de tension oratoire, de noblesse et de lyrisme, les temps marqués apparaîtront à des intervalles éloignés et se distingueront assez peu des graves dont ils seront précédés ou suivis. L'élévation du style produira au contraire des résultats opposés. Corneille, comme Racine et Hugo, se rendait parfaiment compte de l'utilité de certains artifices pathétiques et s'en servait pour réchauffer ses hémistiches. Il est certain que ce vers :
Porte, porte chez lui cette mâle assurance... (Cin., 1 7.)
réclame des déplacements de voix beaucoup plus considérables que cet autre:
Demandait à l'ardeur d'un généreux courage. (CfW, 6.)
Nous aurons d'ailleurs le loisir de le montrer plus amplement.
Mais le sujet qui déclame n'a pas un rôle moins important. Il ne doit pas être emphatique dans un poème familier, ni terne dans un morceau héroïque. Il doit en un mot réaliser l'accord du sens et de la diction, ne pas rester en deçà, mais ne point s'avancer au delà de ce que le texte rend nécessaire. Des exemples feront voir combien l'importance des temps marqués peut dépendre des diseurs :
L'ambition déplaît quand elle est assouvie... Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères...
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{Cin., 11, 9.)
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Dans le premier vers la onzième syllabe a été articulée par I sur la même note que les quatre précédentes : elle se détache au contraire bien mieux dans la déclamation de R. Le second vers n'est pas moins intéressant, et l'on reconnaît que J accorde au premier accent un relief beaucoup plus considérable que G, séparant ainsi fortement le pied initial de ceux dont il est suivi. D'une manière générale l'alexandrin tout entier présente, prononcé par J, une cadence beaucoup moins molle que pour G. De tels exemples soulèvent en somme la question de l'élément personnel dans le rythme, nous y reviendrons plus longuement ailleurs.
Nous arrivons enfin au terme de ce chapitre, mais nous devons examiner, en conclusion, s'il y a en français des cadences musicales diverses, variant selon que les textes appartiennent à des époques littéraires difierentes, s'il existe un vers romantique sans analogie avec le vers classique,
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en d'autres termes si certaines combinaisons métriques, particulières à l'alexandrin de Hugo et de ses disciples, sont inconnues à celui de Corneille et de Racine. Pour résoudre ce problème, nous nous placerons uniquement au point de vue de la déclamation contemporaine, qui n'est point celle du XVII'' et du xviu'= siècle, et notre réponse, valable seulement pour le temps présent, le sera du moins pleinement, puisqu'elle reposera sur une base expérimentale.
D'abord, quant à la constitution des pieds, on ne constate point que certaines formations soient spécialement réservées aux vers romantiques, et fassent défaut dans les vers classiques : les séries rj'thmiques, établies par nous, laissent apercevoir partout les mêmes groupes, sans distinction d'école. En effet, monosyllabes isolés et iambes, anapestes et péons sont employés par tous les poètes. Les mesures les plus longues se rencontrent aussi bien chez Hugo que chez Corneille. Six graves terminées par une aiguë apparaissent, nous l'avons vu, à deux reprises seulement, une fois dans un morceau de Cinna, une autre fois dans un fragment de Banville. Il y a accord jusque dans l'exception.
Quant au nombre des pieds qui composent l'alexandrin, il n'est pas plus limité chez les romantiques qu'au xvii= et au xviii'' siècle.
On s'est souvent plu à imaginer une forme idéale du vers classique que l'on décomposait en deux hémistiches; chacun de ces hémistiches à son tour se divisait en deux groupes métriques, soit un total de quatre pieds. On a au contraire admis que l'école de 1830 avait acclimaté dans la poésie française un type nouveau, ternaire ou trimètre, dont les éléments composants ne seraient plus qu'au nombre de trois et non de quatre. Que faut-il penser de cette distinction ?
A coup sûr elle n'est pas fondée. L'alexandrin classique, comme l'alexandrin romantique, peut être composé de deux membres de six syllabes; il peut aussi compter cinq mesures, ou trois, ou quatre, selon la volonté du poète et les points d'appui offerts à la déclamation par le texte écrit. Il n'y a encore ici aucune différence, et tous les exemples que nous avons cités le démontrent sans discussion possible. Il est cependant notable que Becq de Fouquières, dans les classifications rythmiques présentées par lui ', — sans avoir il est vrai spécialement en vue la hauteur musicale — accorde toujours quatre pieds à l'alexandrin-type classique, trois à l'alexandrin-type romantique, avec quelques exemples intermédiaires qui expliquent le passage de la première variété i\ la seconde. Cette théorie trop simple n'est point confirmée par les faits.
S'agit-il de la place des temps marqués principaux ou secondaires ? Nous avons montré qu'ils peuvent tomber sur toute syllabe du vers, sans exception ni limitation d'aucune sorte, sauf qu'ils se rencontrent un peu plus rarement en certains endroits : ce n'est plus alors qu'une question de fréquence, mais il n'y a jamais empêchement absolu. L'accent est-il lié davantage à certaines places fixes, à la césure et à la rime ? Pas le moins du monde, ni chez Hugo, ni chez Racine, ni chez Corneille, ni chez quelque poète que ce soit, du moins dans la déclamation actuelle, à cause des chutes de sens qui font remonter l'acuité du pied métrique, à cause aussi de l'indifférence des diseurs. Ici encore l'alexandrin romantique et l'alexandrin classique se rejoignent, définitivement semblables l'un à l'autre.
On connaît la doctrine, et nous l'avons exposée à propos de la durée. Les théoriciens indiquent que le vers créé par l'école de 1830 ne laisse plus subsister qu'un léger temps marqué sur la sixième syllabe, tandis qu'au xv!!*-" et au xviii^ siècle cette sixième syllabe termine régulièrement un membre métrique. Or la présence d'un accent quelconque de hauteur, principal ou secondaire, au milieu du vers, ne paraît aucunement nécessaire à la constitution de l'alexandrin, et l'on s'en passe aujourd'hui sans la moindre difficulté. Du même coup tombent les distinctions qu'on s'efforce de faire entre les formules romantiques et les formules classiques. Il suffit d'emprunter à nos tableaux généraux quelques exemples :
La mort emportera mon âme vers la tienne.
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde.
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres.
1. Becq de Fouquières, Traité général de versification française, p. 88, 127, 130, 136.
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(Cî«., I, II C.)
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