LES SUJETS
A qui devions-nous faire appel ? A des comédiens ? Sans doute, puisque la poésie est l'objet de leur étude journalière. Mais cependant ils n'appartiennent pas au niveau moyen de la nation. Ils apportent dans la déclamation leurs habitudes de théâtre et ils se souviennent toujours de l'éducation qu'ils ont reçue au Conservatoire. Ils défendent jusqu'à un certain point la tradition que leur ont léguée leurs maîtres. Il ne nous était guère possible que de les considérer comme les représentants éminents de ce que l'art produit de plus exquis, car ils savent conduire leur voix et doser leurs effets. Selon l'école à laquelle ils se rattachent, ils peuvent précéder la masse lettrée ou bien conserver ce que peu à peu elle abandonne. Pour toutes ces raisons, ils ne sont jamais, à des degrés différents, que des exceptions.
D'une façon inverse le peuple n'offrait pas pour nos expériences une base plus satisfaisante. Garçons de bureau et marchands des quatre saisons manquent en effet de littérature, lisent assez peu les poètes, et s'en tiennent généralement, comme nourriture intellectuelle, au feuilleton de leur journal, ou à des productions encore plus médiocres. Tout au plus conservent-ils le souvenir de quelques vers qu'on leur fit apprendre à l'école primaire, au temps de leur jeunesse. Donc, si les illettrés devaient apparaître dans notre travail, et il eût été injuste de les oublier, ce ne pouvait être simplement que pour nous fournir des comparaisons utiles.
Au contraire les milieux bourgeois nous ont paru réunir toutes les conditions nécessaires. Ce sont eux qui font le public des théâtres où l'on donne autre chose que des drames populaires. Ce sont eux qui lisent encore les classiques et qui vont voir jouer Victor Hugo. C'est pour eux qu'écrivent les poètes et que déclament les comédiens. C'est donc dans la masse éclairée que nous avons choisi la plupart de nos sujets. Tous ont eu une éducation littéraire, soit qu'ils aient passé par les lycées et les facultés, soit que leurs goûts les aient amenés à la poésie. Quelques-uns sont influencés par la diction des comédiens ; d'autres sont de formation purement classique. Ils représentent donc, comme nous le disions plus haut, et à des titres différents, le niveau moyen de la nation. Tous aiment les vers.
Nous avons donc d'une part deux acteurs, de l'autre, seize représentants des classes cultivées, enfin une domestique. Voici la liste de tous ceux qui nous ont obligeamment prêté leur concours. Nous indiquerons les origines et l'âge approximatif de chacun d'eux, au moment (1912) où paraît notre ouvrage :
MM. Truffier (J.), 56 ans, né à Paris, ancien élève du Conservatoire, aujourd'hui professeur audit établissement et sociétaire de la Comédie- Française. M. TrufEer, comme on sait, est poète et a écrit de jolis vers. Brémont (A.), né à Paris. M. Brémont a joué sur différentes scènes, particulièrement au théâtre Sarah-Bernhardt. Il a fait paraître plusieurs volumes où il analyse la technique de son art et où il se révèle critique pénétrant sur tout ce qui touche le vers français.
Blanche (F.), 34 ans, né à Quintin (Côtes-du-Nord). Licencié es lettres.
BouREAU (P.), 35 ans, né à Blois, de famille blésoise, licencié es lettres, professeur au collège de Blaye.
Breu (R.), 33 ans, né à Bourges, de parents berrichons. Docteur en droit, il fait partie de l'administration préfectorale.
Décis (G.), 35 ans, né à Grignan (Isère), de famille dauphinoise. Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, docteur en droit,
professeur au lycée de Valence.
Faure (G.), 35 ans, né à Tournon (Ardèche); ses parents sont tous les deux originaires de la Drôme. Docteur en droit, il a écrit quelques romans très
appréciés et collabore à la Revue des Deux Mondes.