INTENSITE MAXIMA : MOTS IMPORTANTS ET PATHETIQUES
l'efFort dont témoignent les amplitudes a été réellement plus faible que sur d'autres syllabes, mais les timbres étant plus favorables, les deux Àh ont une portée plus grande. Cet alexandrin déclamé par R :
Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.... (^. B., 10.)
dont nous avons dit, à propos des acuités, qu'il est intéressant par le contraste qu'on y découvre, laisse apercevoir les mêmes nuances dans la distribution de l'énergie :
Me
viua
yé
gar
yé
kel
pu
éo 150 A
La douleur de Ruy Blas se marque à la fin du vers par une diminution de force '.
Donc, pour résumer ce qui précède, on peut dire que les apostrophes et les éléments exclamatifs du discours réclament une puissance particulière de l'articulation, pourvu que les sentiments à exprimer ne s'y opposent pas, mais au contraire que la volonté du sujet ne suffit pas toujours à traduire exactement pour l'oreille ce que le travail de l'organe laisse attendre : il faut que les conditions physiques qui résultent de la nature des timbres soient favorables.
On peut assimiler aux intensités pathétiques déjà signalées celles que l'on rencontre parfois à la fin des phrases, indépendamment de la signification précise des mots examinés isolément. Nous avons vu que, dans certains mouvements de fureur ou d'amertume, les syllabes de conclusion, au point de vue mélodique, ne se comportent pas normalement, mais que, devenant semblables à des suspensions de sens, il leur arrive de dépasser le médium de la voix. Le phénomène est beaucoup plus difficile à définir d'une façon certaine dans le domaine dynamique, et l'on n'a d'autre ressource que de comparer la valeur des finales suspendues avec les autres temps marqués du texte. On ne doit pas oublier que, proportionnellement, amplitudes et distances d'audibilité sont moins fortes à mesure que la voix s'élève et tend à sortir du médium. Sous ces réserves, nous avons cru reconnaître l'effet de la colère à la rime des alexandrins suivants où peut se rencontrer cependant un déplacement oratoire de l'accent d'intensité, la hauteur affectant la syllabe tonique :
Sous la servile loi de garder sa promesse ? (Andr., 6 A ^.)
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. (id., 18 A.)
La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ; {R. B., 21 E.)
C'est la même cause qui paraît donner une force relativement énorme à des suspensions réelles qui dominent tout le vers :
Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne... {Andr., 9 A.)
De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector... (ji., 12 A.)
Soyez flétris devant votre pays qui tombe... {R. B., 8 E R.)
Le peuple misérable et qu'on pressure encor... (id., 38 R.)
Dans l'avant-dernier de ces alexandrins, l'effort pour E ne se traduit pas par une audibilité' plus considérable, à cause de \'ô trop fortement nasalisé.
1. La différence des sentiments s'y note cependant beaucoup mieux par les variations de l'acuité.
2. II faut remarquer qu'ici l'interrogation n'est point forcée de se traduire obligatoirement par une suspension de la voix.
33é l'alexandrin français
Nous avons dit, en traitant des acuités comparées, qu'une émotion vive, mais d'un autre ordre que la colère, peut de même amener une im.portante suspension de la voix à la finale du vers. En ce cas, il y a renforcement de l'énergie seulement si le sentiment réclame une véhémence particulière, s'il s'agit par exemple d'exprimer une résolution ferme ou une volonté définitive. Autrement, la hauteur musicale étant considérable, l'intensité reste modérée. Nous allons voir d'ailleurs qu'en d'autres circonstances les élévations mélodiques et la puissance de l'articulation ne sont pas concomitantes.
Comme les termes exclamatifs, les mots importants pour le sens reçoivent un relief dynamique, dans les mêmes conditions et avec les mêmes exceptions. Si l'on veut cependant donner aux groupes rythmiques une couleur particulière de ferveur ou de passion contenue, on se contente de faire ressortir le mot par un simple accroissement de durée qui frappe la syllabe accentuée. On comparera pour ce vers :
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite ! {Hem., 4.)
les dictions de A et de E, où se laisse reconnaître la lutte des deux tendances :
Ryê
la
nii'i
te
nu
Fe
si
lé
par
je t(
A, chez qui la première syllabe n'est pas musicalement privilégiée, la marque dynamiquement d'une façon particulière, à cause de la signification éminente qu'elle possède. E se résout à un compromis : rien est plus aigu, mais il n'y a aucune vigueur dans l'articulation : le cri qui allait s'échapper est réprimé. Dans les deux déclamations, travail et audibilités concordent. Au cours de ce qui va suivre il ne faudra donc pas oublier que les sujets peuvent adopter des interprétations différentes : tout dépend de la conception qu'ils se sont faite du texte proposé. Voici encore d'autres exemples d'atténuations de force avec ou sans abaissement concomitant de l'acuité :
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête {Hem., 3 A E R.)
Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose. {id., 7 E R.)
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,... (PG., 26 B E J.)
Lui songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,... {id., 41 B J '.)
Procédons cependant par ordre. Si les mots importants sont articulés, par rapport au reste du vers et sauf les exceptions signalées, avec une dépense d'énergie plus grande, il n'y a point ici encore de valeurs absolues. Tous les degrés de la mise en relief se rencontrent depuis l'eftbrt léger qui isole seulement le terme en saillie des autres groupes rythmiques de l'alexandrin, jusqu'à celui qui le place en pleine lumière et lui confère une importance à ce point prépondérante qu'il domine des séries de plusieurs vers. Les nuances sont infinies. Quant aux divergences des sujets, elles seront exposées ailleurs.
Le dynamisme dont il s'agit intervient généralement au début du premier hémistiche. Il est essentiellement un procédé d'orateur et constitue un excellent moyen d'attirer l'attention sur tel mot dans lequel on reconnaît un argument. Les exemples peuvent être classés de la façon suivante :
I. Dans toute cette série, il y a accord du travail fourni et de la distance d'audition.
INTENSITÉ MAXIMA : MOTS IMPORTANTS ET PATHÉTiaUES 337
1° L'intensité maxima s'attache au mot ou au groupe rythmique qui possède la valeur significative la plus considérable. Dans cette première série, les amplitudes et les audibilités sont concordantes et elles accompagnent un relief musical :
Me force à travailler moi-même à ta ruine. {Cid, 22 C.)
Fleurante après son char vous voulez qu'on me voie... {Aiidr., 21 A.)
Elles sont encore concordantes dans les vers suivants, cette fois sans relief musical :
Mon âme aurait trouvé, dans le bien de te voir... {Cid, 15 C J.)
La mort emportera mon âme vers la tienne... (Cin., I, 12 C.)
J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur... (Bér., 32 C J.)
Ces trois derniers exemples sont d'un haut intérêt, car ils montrent qu'il y a parfois échange entre la force et l'acuité, celle-là suppléant au
besoin celle-ci quand il s'agit d'établir des nuances dans l'expression, ou quand la hauteur musicale fait ressortir une suspension de sens importante. Nous transcrivons le deuxième de ces alexandrins :
La
mbr
por
ra
mô
nà m(ce)
ver
la
tyé
léo
La distinction des effets y est très nette.
Voici d'autre part un vers où l'effort accompagné d'acuité est resté purement subjectif et ne s'est point traduit par une distance d'audition plus grande :
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille... {P. G., 18 B E J.)
Ajoutons enfin que toute force articulatoire particulière disparaît quand des groupes rythmiques, analogues aux précédents, se rencontrent dans un texte pénétré de tristesse et de mélancolie :
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre... {Bér., 2 C J.)
Un autre était chargé de l'empire du monde... (id., 11 CJ.)
Ici encore on a distingué entre la hauteur musicale et l'énergie, comme en font foi les tableaux généraux.
2° D'une manière semblable, tout élan de passion, indépendamment du sens propre au mot ou au groupe rythmique, tend à développer la puissance de la voix. Les renforcements de la syllabe tonique apparaissent fréquemment, avec tous les degrés signalés, quand il s'agit de reprendre un argument déjà présenté, de corriger ce qu'il y avait d'excessif dans les paroles qu'on vient de prononcer, de prévenir telle ou telle idée qu'on ne voudrait point voir se former dans l'esprit de celui à qui l'on s'adresse. Au point de vue temporel, le même mouvement se traduit généralement par une accélération de vitesse; au point de vue musical, par une élévation du registre.
L'exemple qu'on peut citer et commenter est celui qui a été déjà utilisé dans le chapitre des hauteurs comparées. C'est celui-ci :
Ne crois pas qu'après toi rien ici me retienne... (Cin., I, 11.)
LoTE. — L'alexandrin. 4j
338 l'alexandrin français
Emilie a demandé à Cinna le sacrifice de sa vie. Mais du moins il ne doit pas croire qu'elle ne l'aime pas, et elle a un mouvement de passion pour l'assurer qu'elle ne lui survivra point. La voix devient plus forte comme nous avons vu qu'elle devient plus aiguë. C déclame donc :
krwa
ka
pre
■ tîva
ryè
ni
si
iiiœ
tyè n{u')
Ici l'émotion s'est traduite par l'énergie accordée à la seconde syllabe du vers : du même coup, le groupe rythmique initial se trouve revêtu d'une expression sentimentale.
Le phénomène se produit dans toute une série d'alexandrins. Il est lié assez régulièrement à une acuité d'importance analogue. Dans les cas suivants, le tracé révèle l'accord des amplitudes et des audibilités : ...
Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire,... (C/V/, 9 C.)
Car enfin n'attends pas de mon aftection... (Jb., 23 J.)
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. (Hem., 21 ER.)
Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ? (//'., 22 E.)
Dans les brisants, parmi les lames en démence,... {P. G., 29 BE.)
Parfois au contraire les amplitudes et les audibilités sont divergentes, et l'effort, dépensé en vain, n'accroît pas la puissance acoustique de la syllabe sur laquelle il porte :
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble... {Hem., i AE R.)
C'est ici la reprise d'un mouvement passionné : mais le crescendo de la voix, affectant l'initiale du premier hémistiche, ne réussit pas à faire ressortir la nasale, car le souffle s'écoule surtout par le nez.
Ailleurs cependant, quoique la hauteur musicale mette en relief les groupes rythmiques où se marque l'élan pathétique, l'énergie de l'articulation est absente :
Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste... (Hem., 16 A E R.)
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants ! (ih., 25 A E R.)
On en voit la raison : il n'y a là ni désir, ni volonté, ni ardeur particulière de l'amour, mais simplement de la tendresse. L'attaque du vers doit donc être douce : toute rudesse ferait contre-sens.
Ajoutons enfin que l'unanimité des sujets n'est pas toujours réalisée. Il peut se produire, dans des vers comme ceux que nous venons de citer, des conflits entre les divers groupes rythmiques, quand par exemple une exclamation ou une apostrophe est voisine de syllabes qui réclament une certaine chaleur d'expression {Hem., 22). Il faut par conséquent choisir, décider où portera le relief principal, et on le fait avec plus ou moins de bonheur. Bien entendu aussi, les effets appelés par le texte peuvent ne pas être aperçus par les diseurs : nous aurons l'occasion de le montrer plus amplement.
3° La force maxima affecte les mots ou les membres métriques où se concentre le mieux la pensée que traduit le vers, ceux qui doivent davantage frapper l'oreille dans la suite logique du discours. Cette mise en vedette n'est pas semblable à celles que nous avons examinées jusqu'ici ; elle est essentiellement d'ordre intellectuel, non plus de nature émotive. En général, elle est assez régulièrement liée à une élévation concomitante de la voix. Dans les cas suivants, les tracés révèlent l'accord des amplitudes et des audibilités :