PRÉFACE XI
un examen critique. Ils ont trouvé, auprès du maître dont ils ont sollicité les leçons, les clartés qu'ils attendaient, et leur ardeur agissante, armée de patience et d'énergie, en même temps qu'elle a sur bien des points satisfait notre curiosité, persuade que la connaissance, loin de trouver sa source dans les spéculations aventureuses de l'intelligence, a besoin de points d'appui solides si elle veut mériter son nom.
Les résultats, en effet, commencent dés maintenant à apparaître, et l'on peut espérer légitimement que les travaux déjà publiés en provoqueront d'autres, que l'enquête se poursuivra sans arrêt, que des monographies viendront compléter les indications sommaires dont on a dû se contenter jusqu'ici, et que toutes les questions posées recevront une réponse. Peut-être même d'autres interprétations réussiront-elles à grouper les faits constatés autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici et avec plus de bonheur. Toujours est-il qu'une riche moisson se lève et qu'une abondante récolte se poursuit de jour en jour. M. Paul Verrier a déjà donné sa Métrique anglaise, en trois volumes. M. Robert de Souza, après une série d'articles parus dans la revue YOccident, vient de faire imprimer un ouvrage intitulé Du rythme en français, et il annonce des Essais de poétrie française, puis une Introduction à une rythmique expérimentale. J'arrive enfin, après M. Landry, et je souhaite que sur le vaste terrain où tant de bonnes volontés se sont donné rendez-vous, de nouveaux arrivants apportent à nos efforts un concours attendu.
Il importe cependant, au seuil de ce livre, d'en préciser à la fois l'esprit et la signification. La méthode dont j'ai usé présente de nombreux avantages. Tout d'abord, comme le note M. Brunot, elle permet une exacte analyse. En dehors de ce qu'enseignaient les textes, la métrique française, et avec elle toutes les études linguistiques qui s'attachent à l'accent, n'ont eu longtemps pour seul instrument que l'oreille. Or nos sens, naturellement imparfaits, ne possèdent pas les qualités de pénétration subtile exigées par la science, et les erreurs auxquelles ils sont exposés ont été trop souvent signalées pour qu'il soit nécessaire d'y insister plus amplement. Toutefois les organes de l'homme, s'ils ne lui permettent l'observation directe des phénomènes que dans des limites assez étroites, accroissent leur puissance lorsqu'ils font appel au secours d'appareils spéciaux. Si les cylindres enregistreurs n'apportaient que cet unique profit, le progrès qu'ils réalisent n'en serait pas moins considérable. Mais ils font plus. Les impressions acoustiques sont parmi les plus rudimentaires et les plus incertaines. Comme le toucher, l'ouïe est particulièrement faillible; elle l'est sans doute davantage, car elle est condamnée, dans la plupart des cas, à se nourrir de sensations fugitives. L'œil, au contraire, est meilleur; il dispose de ressources plus grandes et perçoit des nuances plus délicates; il devient même excellent lorsqu'il peut opérer à loisir, et que le temps, non seulement pour comparer, mais encore pour bien voir, ne lui fait pas défaut.
On comprend immédiatement l'immense bénéfice que trouve le chercheur à faire choix du procédé graphique. D'abord, il fait passer dans le domaine visuel ce qui, autrefois, appartenait exclusivement au domaine auditif, et, de plus, il assigne un caractère permanent à ce qui n'était qu'éphémère. Ainsi la parole, au lieu d'être une suite de sons dont les vibrations survivent à peine à l'effort organique qui les a fait naître, se rend, par ce seul artifice de transposition, maîtresse de la durée, et se fixe pour toujours en des lignes sinueuses où se conservent ses nuances.
Un phénomène, il faut le noter, occupe, quel qu'il soit, une certaine place dans le temps. Il est en outre acuité, force, et cela d'une façon variable, enfin il possède une complexion particulière qui le fait différent de tout autre et lui donne une manière de personnalité qu'on appelle son timbre. Ce sont là autant de propriétés par lesquelles il se classe linguistiquement, et qui lui
confèrent, en bien des cas, une valeur esthétique. Or l'oreille, dans ses perceptions sommaires, est-elle capable de discerner exactement chacune de ces qualités, peut-elle les distinguer l'une de l'autre? Non, bien certainement, tandis que l'œil, au contraire, est en état d'y parvenir : il va donc mesurer le langage avec la même facilité qu'il évalue la longueur, la largeur et la profondeur. Pour augmenter l'exactitude de ses appréciations et pour éliminer ses chances d'erreurs, il s'aidera encore des secours ordinaires, une règle, un compas, une échelle à divisions régulières : alors il séparera et dissociera l'ensemble qu'on lui propose, il substituera l'observation analytique à la confuse impression que laisse un agrégat.
La méthode adoptée, par ses conditions mêmes et par les buts qu'elle poursuit, réclame, de la part de l'investigateur, une certaine attitude. Je m'explique. Le doute doit le conduire, et, lorsqu'il se met au travail, il lui faut abandonner sans regret ses sentiments, ses goûts, tout ce qu'il a appris jusque-là, en un mot tout ce qu'il sait ou croit savoir : c'est devant une table rase ' qu'il commence son enquête. Je ne crois pas avoir failli à cette obligation; je me suis essayé, autant qu'il était en moi, d'y rester fidèle, et de conserver toujours le septicisme critique dont j'apercevais très nettement la nécessité.
Et pourtant, sur ce riche terrain de la métrique française, quelles séductions se présentaient! Depuis tant de siècles, combien d'esprits distingués, de poètes, de philologues, d'acteurs ou de simples lettrés ont apporté des solutions où la logique le dispute à l'élégance, combien ont présenté des interprétations d'autant plus attachantes qu'elles émanent d'un grand nom ! Cependant, s'il est vrai qu'un historien, quand les textes dont il dispose sont peu nombreux ou insuffisants, peut s'en remettre au jugement éprouvé d'un homme supérieur, tel n'est point le devoir de celui qui interroge directement la nature. Il faut bien se rendre compte que Voltaire, Théodore de Banville ou d'autres écrivains moins illustres, quoiqu'ils nous aient transmis d'impérissables témoignages de leur génie, n'en ont pas moins possédé des sens imparfaits, et qu'il y a quelque témérité à conclure du talent littéraire à l'infaillibilité universelle. Prendre des sentiments pour la vérité équivaudrait à une duperie ; car ils ne sont que des sentiments et ne peuvent échapper au contrôle de la réalité. L'autorité d'un grand nom s'efface devant l'autorité des faits : à celle-ci, seulement à elle, est due la soumission absolue.
Ainsi s'explique toute une partie de cet ouvrage, ainsi se justifient, malgré toute la déférence et l'admiration que je ressens pour certaines personnes et certains travaux, les corrections dont j'ai librement usé. Elles n'impliquent aucun dédain des efforts accomplis et il ne faudrait pas y voir l'ingénue manifestation d'un présomptueux orgueil. Prendre les maîtres en fîagrant délit d'erreur, on m'en croira, ne procure aucune ivresse, mais établir ce qui est, constater les phénomènes et promouvoir la connaissance, cela, sans doute, a quelque prix. Les morts, évidemment, ne protesteront pas contre mes critiques; quant aux vivants, ils reconnaîtront sans peine l'impersonnelle vérité à la force qu'elle possède. Elle était d'ailleurs le but qu'ils ont poursuivi : ils ne peuvent que se réjouir de tout ce qui la dévoile ou la rend simplement plus apparente.
Est-ce à dire que les théories proposées puissent être ignorées dans un travail semblable à celui que j'ai entrepris? Je n'ai garde de le prétendre, et personne du reste ne sera tenté de l'affirmer. S'il est vrai que le graphique où s'est inscrit le vers vaut en luimême et par lui-même, s'il n'est pas contestable qu'il se suffit et qu'il enferme dans ses lignes une réalité tangible, les opinions formulées par les spécialistes, même lorsqu'ils n'ont disposé d'aucun appareil, ne sont pas indifférentes. En effet, en même temps qu'elles rencontrent la pierre de touche où elles se jugent, elles ouvrent l'esprit du chercheur, l'orientent vers les constatations
I. C'est aussi le mot que prononce M. Landry, op. cit., p. 29.