L’ACCENT D'INTENSITÉ DANS LA PHRASE
tout accident d’acuité et de durée, les audibilités se comportent en somme comme les valeurs temporelles et musicales, avec des progressions très étendues. Une seule fois cependant (V) l’accroissement des distances de compréhensibilité s’opère sans arrêt de la première à la dernière syllabe de la phrase. Ailleurs le mouvement se trouve interrompu (IL), ou bien la finale porte moins loin que la pénultième (III et IV). La cause en est dans des différences de timbres ou dans la constitution intime de la voyelle nasale. C’est ainsi que dans le mot esperds nous trouvons ces amplitudes que nous transcrivons dans l’ordre où elles apparaissent :e=B 2,N 5;e—Bs,N 7; 4 —B3,N 16etB2,N8, ou, la somme une fois faite :e = 7, e — 12, À — 19 et 10. On voit que l’intensité brute affecte bien la dernière syllabe, mais une réduction doit être opérée pour à puisque le souffle a passé surtout par le nez. Il n’y a donc pas concordance entre l’audibilité et le travail effectué. Pour les raisons qu’on vient de signaler, les progressions étendues sont plus rares s’il s’agit de l’intensité psychologique que s’il s’agit au contraire de la durée et de la hauteur musicale.
Examinons maintenant les caractères du débit solennel. Ces quelques phrases, déjà analysées sous d’autres rapports, ont été prononcées sur un ton soutenu : &-#-0m bôe ételijä (un homme bon et intelligent), &-n-om bô e ræmarkablæma-t-êtelijà (un homme bon et remarquablement intelligent), ®-n-avoka ëkapablæ (un avocat incapable), &-n-avoka &kapablæ dæ pledé (un avocat incapable de plaider), &-n-avoka ëkapablæ dæ pledé-r-un moves kôz (un avocat incapable de plaider une mauvaise cause), & ur marté byé-n-ämäeé (un lourd marteau bien emmanché), & lur marté byè-n-ämäeé sœ truvè dà sa më (un lourd marteau bien emmanché se trouvait dans sa main). La série examinée est celle que l’on trouvera dans les chapitres parallèles consacrés à la durée et à la hauteur musicale. On rappelle qu’il y a désaccord entre l'expression donnée à ces phrases et le sens qu’elles possèdent. Prononcées comme il convient, elles se rapprocheraient des courtes propositions précédemment commentées. Nous rencontrons les chiffres ci-dessous :
T° E non bô e è le li jà ESC ee. 70 80-45 40 95 105 110 150-I0 A A II Œ nom bô e ræ mar ka blæ mû 1ê le li j4 40 95 245-135 30 65 65 65 65 130-110 60 65 95 205-15 A A A IT Œ na vo ka ë ka pa blæ 35-45 95 100 ITO 45 55 155-190 105 A A IV Œ na vo ka ë ka pa blæ de ble dé 45 IIS 125 115-135 50 IIS 185 125 140 150 170-55 A A A V Œ na vo ka è ka pa blæ dæ ple dé run m0 ves kôz so 130 135 150-170 55 110 60-135 105 125 140 150-65 70 100 105 95-70 A A A A VI Œ ur mar 1Ô bye nà mû cé 45 105 110 160-45 ‘ 40 60 60 60 65-80 A VAN VIT lur mar 16 bye nà mä cé sœ tru vê dä sa mè 75 105 150 160-110 PS AUTS 80 80 90-90 so SO 130-55 40 70 60-5
Il y a eu à la fin de ces exemples (cf. p. 171-172) tantôt suspension (IL, IT, VD), tantôt chute de la voix (L, IV, V, VIT). Dans ces derniers cas, deux fois l’accent d'intensité se sépare de l’accent d’acuité et demeure sur la dernière syllabe. Ces phénomènes sont exceptionnels, mais les amplitudes montrent que la cause n’en est pas aux différences de timbres : il y a eu évidemment attraction exercée par le temps marqué temporel. Ailleurs les chutes de phrase sont conformes à la règle. Il faut aussi noter, sur le vu du tracé, que les variations d'énergie, quand les mots ne sont plus isolés, tendent à s’effacer, assez peu sur les syllabes longues (cf. cependant VIT: 4mäeé), mais surtout sur les syllabes brèves. De même l’unité d'émission, au lieu de s'étendre à la proposition tout entière, va seulement du début à la fin de chaque groupe rythmique, ce que nos mesures rendent visible à quelques places, et qui le serait bien davantage si nous avions donné l’audibilité de chaque vibration. Observons enfin que l'e muet ne supporte pas l’accent.
Mais les faits les plus remarquables sont semblables à ceux que nous a révélés l'analyse des valeurs temporelles et musicales. Dans une déclamation faite sur un ton soutenu, dès que la prononciation devient solennelle, des temps marqués dynamiques apparaissent de distance en distance, concordant avec les accents de durée et d’acuité. Tandis que dans un débit familier on se trouve en présence de progressions d'intensité très étendues, une articulation moins rapide fractionne le texte en fragments assez menus, dont chacun possède une syllabe tonique. Une diction lente a donc besoin de fréquents points d’appui sur lesquels la voix se repose et qui morcellent la succession syllabique. Partout les audibilités, comme les hauteurs musicales, recouvrent exactement les progressions temporelles, sauf les exceptions prévues pour les chutes de sens. Ainsi le dernier exemple est formé de quatre groupes distincts. La puissance acoustique de la première syllabe est de 75"; la seconde doit être entendue à 105, la troisième à 150", la quatrième à 160"; ce point culminant une fois atteint, la voix s’affaiblit et une nouvelle succession commence, aboutissant elle-même à un nouveau sommet; un troisième membre lui succède, puis un quatrième qui précède immédiatement le terme de la modulation. Ici la voix a procédé avec un tel ordre que les différences de timbre n’entraînent aucun déplacement de l’accent. Nous verrons qu’il n’en est pas toujours ainsi, mais il faut du moins retenir que dans une prononciation soutenue, les effets, quand il n’y a pas d’emphase, sont plus réguliers que si le ton est celui du parler courant. ;
Le morcellement manifesté par l’analyse des tracés, étant le même que pour les durées et les acuités, appelle forcément les mêmes observations. Il n’est ni arbitraire ni purement mécanique, mais il se fonde sur les divisions logiques du texte. Pas plus qu’au point de vue temporel et au point de vue musical, on ne voit s'établir pour les intensités cette ondulation à crêtes binaires où certains veulent reconnaître le rythme essentiel de la langue française. Le sens seul décide, sauf que les sectionnements établis par la voix ne peuvent avoir une trop grande étendue. On comparera, comme on l’a déjà fait : &-n-om bô (article + substantif + adjectif) et &-n-avoka ëkapablæ (article + substantif + adjectif) : dans le premier cas, il n y a qu’un groupe rythmique, mais il y en a deux dans le second, car une succession octosyllabique est trop longue pour ne pas se scinder nécessairement. Nulle part d’ailleurs la scansion ne pouvait s'établir en dépit du sens, et l’on ne saurait songer à des coupes qui rendraient le texte inintelligible. Tout au plus les phénomènes que nous allons maintenant étudier modifient-ils cette loi générale, mais ils n’apportent jamais qu'une transformation du dessin primitif, et celui-ci seul peut permettre de les expliquer.
Nous venons de faire allusion au rôle de l’emphase dans la prononciation. Nous examinerons comment elle se décèle. Nous distinguerons les mots isolés et ceux qui font partie d’une phrase.
Les mots isolés sur lesquels a porté notre analyse sont déjà connus : krœvé (crever), trôpé (tromper), grêsé (grincer), strapôté (strapontin), eksplwaté (exploiter). Nous savons que, au cas où la voix se suspend, les trois premiers répondent au type AA et les deux derniers au type 444, mais qu’ils deviennent respectivement Aa et aAa Où Aaa si l’on veut donner l'impression d’une fin réelle. Telle est du moins leur constitution normale.