L'EFFORT ORATOIRE ET L'INTENSITÉ SYLLABIQUE
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La finale de la seconde phrase présente une disposition connue. Dans la première phrase, la terminaison comporte un accent secondaire indépendant de tout phénomène analogue de durée ou de hauteur musicale, mais la dernière syllabe, qui est longue, a retenu le temps marqué dynamique : l'explosion forte du # y a été pour beaucoup. Aïlleurs, l'accent d'intensité coïncide soit avec l'accent temporel, soit avec l’accent d’acuité, soit avec tous les deux. Parfois aussi il s’en sépare, mais seulement quand il constitue un accident accessoire : cette dernière condition n’est d’ailleurs pas indispensable. Les deux phrases transcrites prouvent du moins que, si les mêmes lois sont valables pour les trois caractères du discours, en- fait il n’y a pas dépendance absolue et nécessaire de l’un à l’autre. Les durées laissent le plus souvent subsister le dessin original du rythme, tandis que les accents musicaux et dynamiques se déplacent avec une facilité plus grande. On se rend ainsi compte des modifications que peuvent produire l’emphase ou la passion dans les diverses parties d’un texte déclamé, et dès maintenant nous pouvons passer au vers.
Notre enquête préliminaire est en effet terminée. Nous nous sommes élevé graduellement des faits les plus élémentaires aux faits les plus coniplexes. Partie de sons ét de groupements simples, nous avons examiné des phrases prononcées selon des expressions différentes. Nous avons montré que l'intensité reconnue par les gframmairiens et les philologues est bien une propriété certaine de la langue française. Il nous faut désormais rechercher comment elle anime et fait vivre les créations des poètes.
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Tous les théoriciens, quand ils ne fondent pas le rythme de l'alexandrin sur le retour constant, vers par vers, d’un même nombre de syllabes toutes semblables entre elles, sont d'accord pour en faire remonter la cause à l'accent dynamique. Les exceptions sont rares : j'ai cité MM. Wulf et Rudmose Brown dont l'effort est de mettre en relief l'importance exclusive de la quantité, puis Brunetière qui ne reconnaît dans la cadence de la poésie que des phénomènes d’acuité. J'ai dit par contre que l'opinion générale tient pour l'intensité ; quelques-uns, comme le P. Sacchi et l'abbé Scoppa, Becq de Fouquières et Guyau, Sully Prudhomme et M. Saran, lui adjoignent comme concomitants accessoires la durée ou la hauteur musicale, quelquefois ces deux caractères ensemble; d’autres, et ce sont les plus nombreux, ne veulent connaître qu’elle.
De plus, les démonstrations faites par tous ces métriciens prouvent, à n’en pas douter, que le dynamisme est la base même de leur système. Peu importe qu’ils prononcent à certains moments les mots d’acuité et de valeur temporelle. Il semble qu’il n’y ait là qu'une précaution oratoire, l’idée signalée létant une fois pour toutes, afin tout simplement de prévenir les risques d’une erreur d’ailleurs peu probable. Quand Becq de Fouquières en effet a prononcé que le rythme est produit « par l’adjonction de la quantité à l’intensité », il ne songe plus qu’à cette dernière qualité de l'accent, et les autres théoriciens font comme lui.
Nous savons comment s’est formée la conception dont il s’agit. Elle est relativement récente, mais sa jeunesse est largement compensée par son universalité. Timidement exprimée au xvin* siècle, elle à singulièrement gagné en ampleur et en précision au cours du xix° siècle. Les études philologiques y ont grandement contribué. Pour rendre compte de la formation des langues romanes, on fut obligé d’attirer l’attention sur la syllabe privilégiée du mot latin, de montrer qu’elle avait ce caractère en dépit de sa qualité de brève ou de longue. Par conséquent, du même coup, la notion de quantité se trouvait écartée et l’on vit essentiellement dans l'accent l’effort de la voix, l'ictus par lequel elle fait ressortir une syllabé plus que les voisines : « Il se peut, dit M. Bourciez ‘, qu’à l’époque classique l'accent latin ait eu un caractère musical, qu’il ait été un accent de hauteur. Ce qui est certain, c’est qu'à l’époque impériale il était devenu un accent d'intensité, purement expiratoire et d'importance considérable : c'était lui qui donnait au mot son unité et sa physionomie ; il en était l’âme, suivant l’expression du grammairien Diomède (Est accentus velut anima vocis). »
De plus, on découvrit en latin vulgaire toute une versification de constitution particulière, non plus semblable à celle de Virgile, mais syllabique et rimée, où le poète disposait les accents à des places fixes. C’est d’après ce système que sont écrits un grand nombre de poèmes liturgiques, les proses en particulier. Mais ces proses étaient chantées de telle façon que toutes les syllabes avaient à l’intérieur du vers une valeur
1 Bourciez, Phonétique française, p. 5.
INTENSITÉ BRUTE Et INTENSITÉ POTENTIELLE 289
temporelle sensiblement égale, et que le temps marqué coïncidait souvent avec un abaissement de la voix, comme on pouvait s'en rendre compte par la note musicale placée au-dessus du texte. Comment donc pouvait-on dans la déclamation respecter et faire sentir le rythme voulu par le poète ? Par l'intensité et par l'intensité seule, dirent les critiques, et les traités s’efforcèrent de le démontrer.
On/voit ainsi à quelles suggestions ont obéi les théoriciens du vers français, comment l’idée qu’ils ont défendue devait s'imposer à eux, comment enfin ils furent amenés à négliger la quantité et la hauteur musicale pour s'attacher exclusivement à l’accentuation dynamique. Comme eux, nous avons reconnu l'existence d’un rythme d'intensité, mais il est inséparable des accents de durée et d’acuité, et il n’y a pas de vers où il apparaisse sans se faire accompagner de ces derniers phénomènes. Nous en donnerons dès maintenant la définition, basée sur notre enquête expérimentale. Le rythme dynamique, dirons-nous, est essentiellement constitué par une succession de membres métriques dont chacun se compose, à l'exception du pied monosyllabique, d'une ou plusieurs syllabes faibles en progression croissante, auxquelles succède une syllabe tonique forte. Celle-ci à son tour peut se faire suivre d'une syllabe faible formée d'une ou plusieurs consonnes et d'un e muet. Lorsqu'il y à terminaison de sens, le dernier membre métrique de la phrase présente une progression d'intensité décroissante, la syllabe forte pouvant occuper la première syllabe du groupe.
Nous nous proposons donc, dans ce chapitre, de déterminer le rôle de l’intensité dans le vers, comme nous avons déterminé celui de la durée et de l’acuité, et selon le même plan. On remarquera, au cours des développements qu’on va lire, que les durées, les acuités et les intensités, du moins dans une déclamation non emphatique, se distribuent généralement de façon semblable, sauf quelques différences que notre exposition fera ressortir. Cependant nous distinguerons entre l’intensité-travail ou intensité brute, et l’intensité psychologique ou potentielle.
Nous commencerons par la première. Dans notre série de vers isolés, quatre alexandrins, ceux qui sont numérotés de XXII à XXV, ont été inscrits pour l'étude spéciale qui nous occupe, chaque sujet, avant de s’approcher de l’appareil, ayant été invité à marquer très fortement l'accent. Cette précaution nous permet de mesurer convenablement, par le seul calcul des amplitudes, l'énergie dépensée. Dans tous les tracés l'effort a été si considérable que l’amplitude de la tonique, quelle qu'en soit la hauteur musicale, est plus grande que celle des syllabes voisines. Les exemples sont de ceux auxquels on peut se fier, et il ne se présente ici aucune des difficultés que nous avons signalées dans les pages où nous avons discuté notre méthode. On remarquera que cette déclamation très accentuée confère une importante valeur temporelle aux longues, que les syllabes aiguës n’ont subi aucun déplacement oratoire. C’est donc le rythme à l’état le plus pur, et si l’on peut dire, le plus brutal. Nous transcrivons deux de ces alexandrins; dans chacun d’eux la troisième ligne de chiffres-indique la somme des amplitudes des lignes du nez et de la bouche.
Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude. Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
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