‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 213 sur 282 · VALEUR EXPRESSIVE DE L'INTENSITÉ · texte numérisé non relu

VALEUR EXPRESSIVE DE L'INTENSITÉ

À peine dans certains cas peut-on reconnaître une certaine hiérarchie dans les affaiblissements de l’énergie dépensée : mais il faut pour cela que bien des conditions soient réalisées, qu’il n’y ait pas exception réelle — cela va de soi — ni surtout successions neutres; celles-ci, assez rares lorsqu'il s'agit des crêtes culminantes d’alexandrins consécutifs, le sont bien moins quand on compare les distances de compréhensibilité les plus faibles. On relèvera cependant dans les morceaux analysés quelques exemples intéressants, et nous citerons l’un d’eux :

Pleurante après son char, vous voulez qu'on me voie, Mais, Seigneur, en un jour, ce serait trop de joie ; (Andr., 21-22.)

Le sujet À a laissé tomber la voix sur chacune des deux rimes, sur la première par suite d’un eflort oratoire, sur la seconde parce. que le sens lui a paru réellement terminé : pratiquement les deux vers ont l’air d’être indépendants l’un de l’autre et sont traités l’un et l’autre comme un tout complet. Cependant À a eu soin de faire coïncider l'intensité minima la plus faible avec la fin de phrase grammaticale, comme aussi bien la hauteur musicale s’abaisse à la fin du deuxième alexandrin. Nous transcrirons donc les mesures obtenues :

Plæ rat a pre sô ar vu vu le ko ma vwa . (æ) 145 150-60 95 105 35 60-90 40 40 65 280-25 105 25 60-50 A A A A 50 Mè se gr â: n& jur sœ sæ re trô de jwa (æ)° 190-30 45 115-20 3 20 120-45 70 35 75 125 100 30 115-145 A A 48 A A A AE AO

L’oreille et l'esprit sont ainsi satisfaits.

Lorsque nous avons traité des acuités comparées, nous avons consacré une assez longue discussion à l’intervalle des tons. Un développement aussi étendu est inutile dans le domaine des intensités, car les observations à faire peuvent être de beaucoup simplifiées. Sans doute il y a toujours dans chaque vers deux limites entre lesquelles se meut la voix, l’audibilité maxima et l’audibilité minima. Il est très notable aussi que l’effort est essentiellement changeant. Au v. 6 des Pauvres Gens par exemple, dans la déclamation de B, il y a seulement une différence de 22" entre la distance de compréhensibilité de la voyelle la plus forte et celle de la voyelle la plus faible. Cette différence;est au contraire de 525" au v. 24 du Cid, d’après le tracé dû au sujet C. Mais, outre que les variations de l'énergie, examinées sous le rapport que nous signalons, n’ont point la même importance expressive que les écarts plus ou moins considérables des hauteurs musicales, la question risquerait de se présenter sous un faux jour si elle était posée exactement dans les mêmes termes sans être accompagnée de quelques remarques préalables. Les dépressions les plus fortes des vers qui composent un même morceau sont en effet relativement constantes. Une seule fois (Cid, C) il y a r19" entre les deux valeurs minima

1. Cette intensité très faible de la quatrième syllabe provient de ce que le souffle a surtout passé par leïnez. 2. La fin de la phrase est attestée par la hauteur musicale ; le temps marqué d'intensité se maintient ici à sa place ordinaire par Suite de l’effort oratoire, comme nous l’indiquerons dans le chapitre suivant. Cependant, à la fin de la syllabe, l’audibilité de la voyelle diminue d’une façon considérable.

extrêmes (v. 2 et 23), mais aïlleurs.il n’y a que 18° (Hern., A) ou 35" (P. G., E), tandis que les hauteurs musicales, entre les notes les plus

graves, laissent apercevoir toujours des intervalles de plusieurs tons (P. G., B 240 v. s. — 140 v. s. = 4 tons !/, — R. B., J 300 v. s. — 160 v.s. — 5 tons !/,). Et puis il faut rappeler, dès qu’il s’agit des distances d’audition les plus faibles de l’alexandrin, cette persistance des portées

acoustiques semblables qui se maintiennent sur une suite de plusieurs vers. Nous Pavons signalée plus haut.

Cependant, sans qu’il soit besoin de procéder à un exposé de détail, quelques mots suffront à rendre compte des phénomènes. Sauf quelques exceptions dans lesquelles intensité la plus réduite du vers est seule déterminante (par exemple R. B., v. 23 et 24R), on peut dire que de deux alexandrins consécutifs, celui qui présente la plus grande différence d’intensité entre ses deux limites de force : est celui qui contient l’accent dont la puissance est le plus considérable. En d’autres termes, et dans la majeure partie des cas, l’audibilité maxima est l’indice de l'intervalle plus ou moins étendu dans lequel se meut l'effort de la voix. Sauf quelques vers aberrants, nous avons vu que ce criterium du temps marqué dominant est valable quand'il s’agit de classer, au point de vue mélodique, les variations constatées dans l’écart des tons. Mais nous savons selon quelles lois se règlent les progressions et les régressions des valeurs dynamiques maxima : du même coup, nous savons aussi pour quelles causes les différences entre les valeurs extrêmes s’accroissent ou diminuent. Ici encore nous pouvons donc affirmer que dans leur généralité, c’est-à-dire abstraction faite de quelques désaccords particuliers, les distributions de l’acuité et de l’intensité coïncident et se recouvrent mutuellement.

Nous clorons donc ce chapitre. « L’oreille, écrit M. Roudet ?, peut facilement reconnaître la différence d’intensité de deux sons de même timbre et de même hauteur. Elle peut encore juger de l’intensité relative de deux sons de hauteur différente, mais de même timbre. Dans un morceau de musique, joué sur un violon par exemple, on n’éprouve aucune difficulté à distinguer les nuances d'intensité que les musiciens désignent sous les noms de pianissimo, piano, mezxo-forte, forte, fortissimo, et les variations qu’ils appellent crescendo et decrescendo. L’oreille peut même juger de l’intensité relative de sons qui diffèrent par le timbre, bien que la difficulté soit déjà plus grande. On n’hésitera pas, par exemple, à dire que telle note émise par un trombone est plus intense qu’une autre note émise par une flûte. La difficulté augmente encore lorsqu'il s’agit de l'intensité des bruits, mais dans beaucoup de cas, l'oreille peut reconnaître qu’un bruit est plus intense qu’un autre, que la détonation d’une arme à feu, par exemple, est plus intense que le grincement d’une porte. Dans le langage, des sons différant en hauteur et en timbre se mêlent à des bruits. Les phénomènes présentent donc la plus grande complexité possible ; cependant, le plus souvent, l'oreille reconnaît sans difficulté l'intensité relative des sons qui forment une syllabe ou un mot. Mais il y a des cas où cette appréciation est difficile. La preuve en est dans les discussions sans nombre et les théories contradictoires auxquelles a donné lieu la position de l’accent d’intensité dans certaines langues, notamment en français. »

Ces observations sont justes, y compris la dernière sur laquelle, du réste, nous aurons l’occasion de revenir. De plus, M. Roudet, au cours des lignes que nous venons de citer, laisse entrevoir en termes excellents le rôle joué par les phénomènes dynamiques dans l'harmonie en général, dans l’harmonie du langage en particulier, quelles qualités enfin ces phénomènes confèrent à la sensation acoustique. La dépense d'énergie, nous le rappelons, sert à distinguer les membres métriques d’un même vers ; elle indique aussi les différences d’un alexandrin à l’autre. Elle oppose des périodes fortes et faibles, accroît la puissance de la voix à de certains endroits, la rend moindre à d’autres, toujours en vue de traduire un effet littéraire, ou de marquer le rapport des membres de phrase entre eux. A ce titre, elle est donc un des éléments qui confèrent à la parole sa clarté et sa beauté.

Pourtant, sans parler de la place qu’elle tient dans le rythme total, question que nous nous réservons de traiter ailleurs, l'intensité, considérée comme concourant à l'expression des sentiments ou comme l’un des moyens par lesquels s'établit la hiérarchie des propositions, manque, on nous passera le mot, de personnalité, Hors les cas peu nombreux où elle supplée à la hauteur musicale, hors ceux encore où elle opère par masse,

1. Nous entendons par ces mots la voyelle qui est entendue le plus loin et celle qui est entendue le moins loin. - . Roudet, Éléments de phonétique générale, p. 210. 3. Alors on peut s'en rendre compte par l'oreille, au moyen du phonographe par exemple. -

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