CE TRE
Les déplacements du temps marqué dont nous avons jusqu'ici signalé l'existence sont-ils dus, comme certains l’ont prétendu, à la recherche inconsciente du rythme ? On pourrait l’admettre si l’on se bornaït à considérer les cas où l’accident oratoire double ou remplace l'allongement accessoire, si l’on s’en tenait aussi à des cas comme le précédent où l’eflort de la voix établit en somme l'identité des deux groupes qui composent le dernier hémistiche. Mais en réalité l'accent emphatique est essentiellement destructeur du rythme et ne se soucie nullement d'établir la régula-
a rité d’un mouvement iambique, anapestique ou péonique, ni de corriger selon un système cohérent les mètres choisis par les poètes. Il n’y a en ‘+ effet pour la voix, dans les phénomènes étudiés par nous, que deux seules nécessités : celle de trouver des points d’appui commodes, et celle
1. Voici quelques cas : Cin., IL, 9 R; À. B., 18 G. 2. Onse reportera aux vers précédemment transcrits et à nos tableaux généraux. 3. L'accent oratoire, mieux que l’accent secondaire, conserve au membre rythmique où il apparaît la valeur auditive d’un groupement unique.
de briser, dans une prononciation un peu solennelle, les trop longues successions de brèves en s’aidant de consonnes propices et parfois de voyelles nasales. La formule dont nous nous sommes servi est donc juste, et il nous semble opportun de la répéter : l’accent oratoire place des temps forts sur des sons, et non sur des sens; comme tel il est le principe qui s'oppose directement à l’accent proprement dit.
Pour que les déplacements du temps marqué pussent être légitimement attribués à la recherche inconsciente du rythme, il faudrait qu’ils se mauifestassent dans un ordre constant, que le pied de quatre syllabes par exemple, en cas de prononciation emphatique, vit s’allonger, par le moyen de la consonne, toujours son deuxième élément et celui-là seulement, que de même le pied de six syllabes supportât toujours, en son troisième élément, une insistance particulière de la voix : alors on pourrait dire que les particularités linguistiques dont il s’agit apparaissent dans un but rythmique, pour assurer la continuité de mesures semblables.
Or nous ne voyons rien de tel. Tandis que l’accent de durée normal, quand les sujets sont d’accord sur l'étendue du membre métrique, ne peut tomber que sur une seule syllabe, tandis qu'il est identique dans toutes les déclamations et obligatoire pour toutes s’il n’est pas détruit par l’emphase, au contraire l’accident oratoire est tout personnel et bien souvent indéterminé quant à sa place. On rencontre en effet des vers comme celui-ci :
Ma pensée entrainée erre en tes rêveries.
Ma pà se à tré né êr à te re væ ri. (æ)
— A 17 41 38 19 31 54 104 152 20 21 19 92 8] = VU Ÿ ŸJ Ÿ 69 = VU VU VV VU 2 G IS 39 32 I4 41 50 49 15 19 29 10 34 VU = ®] UV V ee = (7 VU U U = J 19 39 32 16 36 74 59 14 27 23 23 so UV 2 LV Y 7 17 VU 2 VV VV =
(Hern., 20.) Le dernier groupe rythmique, prononcé par À, reste intact ; il comporte, dit par G, un accent oratoire sur la troisième syllabe, mais cet accent
est sur la seconde syllabe dans le tracé dû à J. Au contraire, en bien des circonstances, le mouvement iambique ou anapestique établi par le texte se trouve corrompu. Voici par exemple un alexandrin auquel on pourrait attribuer a priori la formule 3 + 3 Æ 3 Æ 3. C’est celui-ci :
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
F est seul à l'avoir maintenu tel; G remplace lanapeste par un crétique au début du premier hémistiche, par un pied Ÿ Ÿ
au début du second ; ] transforme entièrement les deux premières mesures : l'identité des groupes disparaît. Je transcris les chiffres :
Pro di gé le du nû dæ par jür e dœæ trè træ F 28 29 43 20 30 64 16 50 72 12 16 SI 19 Ÿ 102 — V V — | VU VU #2 (97 #1 = 19] G 29 16 28 12 24 30 14 34 23 6 12 os 21 VŸ = V * 4 = VU Æ VU VU VU = ] 21 11 13 12 15 23 12 18 A7 6 LT 33 18 ee. Ce ® Ê V VU = ŸU VU =: VU VU = 7]
(Andr., 18.)
L'ACCENT ORATOIRE TEMPOREL : SON INFLUENCE SUR LE RYTHME 393 Ailleurs des anapestes sont transformés en dactyles, des iambes en trochées :
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie. J'ai voulu préparer la triste Bérénice.
Gr m6 kœ Pra dô krwa de tèr me dæ ei mi (æ) 33 27 ‘14 26 26 32 20 30 16 15 18 48 2 U (81 VU [9] es 9] = VU w UV = (IX, Oz.) Je vu lu pre pa ré la bris 102 Be re ni sx) 23 18 20 23 19 23 14 33 12 17 12 te un VU w] YU VU — VU — VU YU UV — (Bér., 27 R.)
L’emphase modifie donc le rythme normal soit en y introduisant des membres métriques inconnus à une prononciation régulière, soit en échangeant entre eux les pieds déjà classés par nous, de telle sorte qu’un groupe à terminaison masculine prend l’apparence d’un groupe à terminaison féminine, ou, si l’on aime mieux, qu’une mesure comme laisser ( * ) devient l'équivalent d’une mesure comme porte (7 ©) :.
On sait aussi que la force du rythme est d’autant plus parfaite qu’est grande la différence entre les brèves et les longues. Or cette différence tend à être réduite par l’emphase. On peut le noter dans l’avant-dernier vers cité. Mais, comme nous l’avons dit, le déplacement d’accent, au lieu d’être complet, peut être seulement indiqué : dans ce dernier cas, lorsque la pénultième du membre métrique accroît sa durée, il y a tendance
vers légalisation temporelle de cette syllabe et de la tonique. On comparera deux déclamations d’un même alexandrin ?, la première avec effort oratoire, la seconde tout à fait régulière :
Livrait à l’univers le reste de mes jours.
Li vré ta lu ni vêr læ rés . tæ dæ me jur e 33 38 14 18 18 56 13 so 14 14 18 so VV — 2 VU LV T4 LV — 2 1° VU =— J 19 62 16 17 18 47 27 52 14 II 15 SI (Bér., 21.)
Enfin nous signalerons un fait beaucoup plus délicat pour lequel nous citons cet exemple :
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie…
Jæ nœ lœ prior bla mé da vwar fui le Ja mi (æ) 16 41 14 23 25 26 12 22 36 17 27 27 (Cid, 2 C.)
EPL VAN
1. De même Ÿ — pourra passerà Ÿ ©. Lorsque © © 7 devient , il y a rythme descendant. 2. Cf. encore Cin., I, 1 J et I, 7e syllabe, etc...
Lore. — L'alexandrin. 50
Le premier hémistiche doit nous retenir. On y constate la valeur sensiblement égale de la cinquième et de la sixième syllabe. Ce groupe rythmique, s’il avait été normalement prononcé, avait présenté un temps marqué secondaire sur la quatrième syllabe, dont on remarque Passez importante durée : cette durée est l'indice des intentions du sujet. Mais le tracé révèle ensuite un développement considérable des consonnes D} par rapport à l'a consécutif. La tonique a donc perdu un certain nombre de centièmes de seconde qui ont accru la longueur de la pénultième de telle
façon que l’accent secondaire n’émerge plus. Ici encore : il y a eu modification du rythme.
Cependant, quand il y a déplacement total du temps-marqué, quel est le sort de l’ictus dépossédé : y a-t-il quelque chose qui fasse constater par l'oreille la rupture de l'équilibre rythmique, qui permette de sentir ce que l’on pourrait appeler, en reprenant les expressions de Guyau, la syncope ou le contre-temps ? Il en est quelquefois ainsi *. Soit donc ce vers :
Ma pensée entraînée erre en tes réveries.
Ma pa sé à trè né èr à te re vœ rt. (æœ) 17 44 38 19 31 54 104 15 20 21 19 92 VU — [01 VU Ÿ = s; 64 — VU Ÿ VV VU ae,
(Hern., 20 À.)
Il débute par un anapeste transformé en à Ù e £ LAS » » : VU » :
mesure suivante, dont la progression rythmique commence seulement avec la quatrième syllabe. Nous l'avons donc noté du signe +. L’auditeur
, mais le dernier élément du groupe ainsi constitué n’est pas assez bref pour qu’il s’agrège à la
peut donc deviner où devait tomber l’accent, et la coupe dé sens, quoique faiblement indiquée, l’est encore suffisamment. Il n’en est point toujours ainsi, et nous opposerons ce nouvel alexandrin au précédent :
Fossoyeurs — qui venez — le voler — dans sa tombe.
Fo swa yr ki v@ né lœæ VO lee dà sa 1 bKœ) 33 22 42 17 16 23 12 24 18 19 20 50 CR.°B.,,9 25
Au début du second hémistiche se trouve un anapeste transformé dans les mêmes conditions que celui que nous venons de commenter. Mais ici la tonique originaire est réduite à une si faible durée qu’elle rejoint complètement la dernière mesure et qu’elle en commence la progression rythmique. Nous l’avons notée *, et en effet, au lieu des deux anapestes qui devraient terminer le vers 5, nous avons désormais un iambe et
NF RTE
un péon selon la succession ’
Toutefois une autre question se pose. Dans quelle relation se trouvent les accents oratoires avec la signification littéraire du texte ? Nous avons tiché de nous en rendre compte en faisant le total, par morceau inscrit et par sujet, de tous les accidents intérieurs des groupes rythmiques dont le caractère emphatique est manifeste, ainsi que des déplacements du temps marqué lorsque ces déplacements sont de ceux que nous avons appelés
1. Cf. d’une façon analogue Bér., 36 J. La 4e syllabe, accentuée, l'emporte seulement de 3ss sur la 3e, de 46s sur la se. Les exemples sont innombrables. 2. Nous ne parlons pour le moment que de la valeur globale de la syllabe. Pour le reste nous renvoyons au chapitre suivant. 3. On trouvera dans nos tableaux généraux un grand nombre de cas semblables.