L'ACCENT ORATOIRE D'ACUITÉ : OÙ ET COMMENT IL SE MANIFESTE
Les phénomènes qui nous occupent ne sont point dus à la recherche inconsciente d’un rythme particulier. Sans doute, à voir quelques exemples, on pourrait être tenté d’admettre cette hypothèse. Citons ce vers :
Si quelque autre malheur m'avait ravi mon pére...
Si kel kô træ ma lœr ma ve ra vi môû pè rœ 320 400 400 420 400 400 400 400 440 400 400 400 400 400 400 440 360 400 400 400 420-380 380 340 O O O O (Cid, 14 G.)
On pourrait penser que le report de l’ictus musical de la dixième sur la neuvième syllabe a pour but d'amener une certaine régularité des combinaisons rythmiques en faisant tomber l'accent de trois en trois syllabes. En réalité la théorie proposée est contredite par un si grand nombre de faits qu’on est obligé d’y renoncer. L’emphase en effet détruit le rythme musical; elle ne se manifeste pas en vertu de principes préétablis pour assurer la continuité d’un mouvement ou iambique ou anapestique ou autre, ni pour rendre uniformes des mètres que le poète a voulus variés. Elle brise les trop longues progressions de syllabes graves et d’autre part elle entraîne les temps marqués vers des places illogiques. Mais supposer qu’elle agit avec une régulière précision serait méconnaître sa nature essentiellement émotive et lui accorder un caractère purement intellectuel : les modifications qu’elle fait naître sont seulement plus ou moins complètes selon qu’elle est plus ou moins forte.
L'accent oratoire s’oppose donc directement à l'accent d’acuité proprement dit, et tend à provoquer du désordre où celui-ci met de l’ordre. Tous les faits relevés par nous confirment notre présente observation. On ne voit nulle part l’emphase intervenir d’une façon systématique pour mettre par exemple dans un relief constant le second élément d’un pied de quatre syllabes, ou le troisième d’un membre de six syllabes ou tout autre que l’on voudra dans n’importe quelle mesure que ce soit. Les accidents qu’elle crée sont absolument individuels et bien souvent indéterminés quant à leur position. On rencontre en effet des alexandrins comme celui-ci :
V audémont vend Milan, Legañez perd les Flandres.
Vo de môû va Mi là Von Ga ñez per le Flà dræ G 320340 300 400 360 380 320 380 360 460 480 540-380 320 320 300 380 360 400-360 360 400460 560 560-320 300 300 300 l O O 726 (e) (e)
Le troisième groupe rythmique, prononcé par G, reste intact; il comporte, dit par E, un déplacement de la tonique normale; cette tonique est tout à fait régulière dans le tracé dû à J, mais elle s'accompagne sur l’initiale du pied d’une autre élévation de la voix, celle-ci non commandée par le sens.
Bien souvent le mouvement iambique ou anapestique sollicité par le texte se trouve corrompu. On le notera dans un vers auquel on pourrait attribuer a priori la formule 3 + 3 + 3 3, où par conséquent l’emphase n'aurait pas lieu de se manifester si elle ne devait être qu’un instrument de rythme :
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Pro di gé Da ne VE nô dæ par jür e dæ PES: VE 300 300 340 280 340-360 280 320 260 320 360 360 300 320 320 380 340 340 260 300 300 360 360 520-180 180 180 O " O O O
(Andr., 18 A.) Le troisième groupe rythmique * °O est passé à 0e. Ailleurs des anapestes deviennent dactyles, des iambes musicaux deviennent trochées :
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage… Ta parole est.un chant où rien d’humain ne reste.
Jæ sé sœ ke lo nr a pre x® tel al .tra j(@) 340 660 500 420 440 360 440 420 460 440 340 380 380 380 400 420 400 400 360 420 400 O O 723 e O (C4, 526) Ta VpE rol e 1& cû E7 ryè du mè nœ rès 2
(Hern., 16 A.)
Il serait très long d’énumérer tous les cas que nous offrent nos tableaux généraux. Les altérations du rythme sont beaucoup plus nombreuses dans l’ordre des acuités que dans celui des durées. L’emphase modifie le vers soit en y composant des groupements inconnus à une prononciation régulière, soit en échangeant entre eux les pieds déjà classés par nous, de telle sorte qu’une formation à terminaison masculine prend l'apparence d’un groupe à terminaison féminine, que /aisser (*O) devient l'équivalent de porte (0°) etc. Lorsque **°O passe à O*°* (comme * *
passe à ” *), ou bien que **°*O passe à O°*®, et ainsi de suite pour tous les membres métriques que nous connaissons, alors un rythme descendant se substitue à ce rythme ascendant qui caractérise la langue française. Les transformations opérées sont très nombreuses. Pour nous en tenir au seul pied de six syllabes, normalement * * * * *O, il pourra recevoir sous l’effort oratoire les formes suivantes : Oeseee ou °O0°°°+ ou *°O°ee ou **eO+e ou **++0+, Toutes les mesures sont aptes à subir les mêmes variations, sans parler du cas où une autre élévation de la voix, mais qui n’a point le caractère d’un accent secondaire régulier, vient doubler la tonique.
Il nous faut indiquer aussi comment se succèdent deux groupes rythmiques juxtaposés lorsqu'un déplacement du temps marqué affecte le premier de ces deux groupes. Le souvenir de ce que devait être la formation originale subsiste-t-il, ou bien ne s’en conserve-t-il absolument rien ?
Comme dans le domaine temporel, la question, musicalement, ne reçoit pas une solution unique. Soit donc ce vers :
Une armée en Piémont, quoique pays ami.
U nar mé â Pye môû kwa kœ pe 1 za mi 420 420 460 460 440 440 420 440 480 560-300 360 360 360 380 340 300 360 340 340-240 O O O O
(RP: 23 Cr)
L'ACCENT ORATOIRE D'ACUITÉ : COMMENT LA CONCLUSION SE DISTINGUE-T-ELLE DE LA SUSPENSION DE SENS ? 407
Il débute par un anapeste transformé en *O®*, mais le dernier élément du membre ainsi constitué n’est pas assez grave pour s’agréger à la mesure suivante, dont la progression rythmique commence seulement avec la quatrième syllabe. L’auditeur peut donc deviner où devait tomber l'accent, et la Coupe de sens, quoique faiblement indiquée, l’est encore suffisamment.
Müis il n’en est pas toujours ainsi et l’on comparera ce nouvel alexandrin au précédent :
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme.
Ko m(æ) si vo træ rwa ne te plu k® fa t6 mæ
280 420 460 400 460 460 480 420 380 440 460 460 460 440 480 460 480 500-460 380 360 ro O O (R. B., 20 E.)
La syllabe de l’hémistiche, au lieu d’être aiguë, rejoint si complètement la seconde mesure qu’elle en commence la progression rythmique. Il n’y a plus là, mélodiquement, que deux groupes °°°O+°°0,
Cependant, les modifications que nous avons étudiées ont pour conséquence de rendre les suspensions de sens semblables, par la disposition des brèves et des longues, à des conclusions, et inversement de donner aux conclusions l’apparence de suspensions de sens, puisque l’emphase, dans ce dernier cas, fait parfois coïncider les temps marqués temporel et musical. Faut-il donc prétendre qu’il y a fin de phrase réelle quand l'accent remonte, sous l’emphase, d’une ou de deux syllabes, et doit-on considérer comme des suspensions les finales conclusives sur lesquelles la voix se soutient au lieu de fléchir ? Nous avons déjà signalé la difhculté : elle est considérable. Il ne suffit pas, pensons-nous, que l’aiguë occupe, dans le membre métrique auquel elle appartient, telle ou telle position : il faut encore considérer à quelle hauteur moyenne de la voix elle est articulée, car le registre dans lequel on parle est pour beaucoup dans les impressions auditives.
Soient deux vers dont le second est terminé par un point :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien, Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. r) 2
Tu na Je lœ dæ vwar ke - ‘d& no m(æ) dæ bye 300 300 360 400-360 380 380 340 380 380 380 400 380 360 340 400 400 420 380 360 360 380 380 460-640 Me z0 si læ fe zà tu ma za pri lœ . myê 300 360 320 320 360 300 320 360 360 400-460 300 320 320 300 340 300 300-400 260 260 280 280 280-220 O 736 o 38 O (e (Cid, 7-8 C.)
Ils portent tous les deux un accent sur la rime, mais dans un cas la voix s'élève à 640 v. s., dans l’autre à 280 et seule cette dernière note donne à l'oreille l'impression d’une fin réelle : la chute est d’ailleurs très brusque de l’avant-dernier groupe rythmique au dernier. En d’autres termes, la seconde rime est une conclusion oratoirement transformée, mais qui reste conclusion pour l’oreille. L’auditeur en effet se base sur ies sommets et sur les dépressions extrêmes atteintes par l'organe pour savoir s'il y a coupe suspensive ou achèvement de la phrase ; il sait que le sujet parlant approche plus ou moins des notes les plus graves qu’il peut fournir et il juge à un point de vue tout relatif. Naturellement, s’il s’agit d’un ténor
ou d’une basse les limites d’acuité ou de gravité sont différentes, mais l’oreille s’adapte chaque fois aux conditions nouvelles de larticulation :. A propos des deux exemples que nous venons de citer, une observation s'impose encore et permet une juste interprétation du graphique, toujours dans le sens que nous venons d'indiquer. La terminaison du dernier vers n’est pas très éloignée d’une formation comme la suivante :
lœ myê 280 280 260 260 260-220 O
Cette dernière formation est courante dans les conclusions, tandis qu'aucune fin de sens régulière ne présente une succession comme : 8 P
dæ byë 640 640 460 380 380-360 O .
Car l'écart serait bien trop grand entre la pénultième aiguë et la finale grave. De tels intervalles, lorsque la modulation est décroissante, se rencontrent en effet seulement dans les groupes transformés par l’emphase. Inversement, prenons un autre exemple :
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami.
Ro m(œ) vu trop il f6 nœ ris kè ka de mi 300 360 340 320 400 560-340 360 360 460 320 380 340 460 440 440 360 460 440 440-420 O 740 O O O U nar mé ä Pye 1nÔ ka kœ pe i za mi 420 420 460 460 440 440 420 440 420 560-300 360 360 360 380 340 300 560 340 340-240 O O O [®)
1. On pourrait être tenté de juger de la coupe suspensive ou conclusive d’après la constitution de la syllabe qui porte l’accent, en reconnaissant à la combinaison grave-aiguë la valeur d’une suspension (cf. supra, Cid, 7-8, rime du premier vers cité) et à la combinaison aiguë-srave (cf. rime du second vers cité) la valeur d’une conclusion. Or ce critérium: serait très mal choisi. Nous soulignons dans chacun des deux alexandrins que nous allons reproduire une syllabe appartenant à un membre métrique évidemment suspendu, où cependant la succession aiguë-grave apparaît :
hate ........... Voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison | Donc, vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,...
De ser vir ser vi t@r ki pi yé la me zô 380 460 480 500 520 520-300 260 400 400 320 360 420-360 360 380 380 360 400 360 360. 360 380 320 320-200 (e] ÿ45 e (e] O O 745 D6 kœ vu na ve pa” Cor e vu €wa zi se pires r(æ)
240 520-580 420 340 380 520 520 440 520 520 540-280 360 320 380 420-440 360,400 420 430 440-380 380 O O E O (CR. B., 3-4 G.)
| Lai dd TÉL NT Tr M
L'ACCENT ORATOIRE D'ACUITÉ : COMMENT LA CONCLUSION SE DISTINGUE-T-ELLE DE LA SUSPENSION DE SENS ? 409
Ici l'interprétation est facile : nous avons affaire dans le premier alexandrin à une suspension de sens modifiée par l'accent oratoire, dans le second à une conclusion réelle. Dans l’un en effet la voix ne tombe pas complètement sur la rime, et le dernier groupe rythmique est assez peu différent d’une formation régulière comme :
7 ka dæ ni 440 360 440 440 460-420
Dans l’autre au contraire la voix décroit librement après que le sommet d’acuité a été atteint. On comparera aussi la hauteur moyenne de la voix dans ces deux vers : elle fournit une bonne indication :.
Cependant, il faut bien le dire, l’accent oratoire, quand il atteint un certain développement, ne conserve plus à la fin de phrase et à la suspension de sens leur caractère, ou, si l’on aime mieux, conclusions et suspensions s’échangent acoustiquement. Il ne s’agit pas des parenthèses, des exclamations coupant le texte, des parties d’énumérations qui peuvent être considérées comme formant un tout complet, de toutes les propositions où la voix, sans s'inquiéter des ponctuations notées par les éditions ou les auteurs, laisse tomber la mélodie ou la soutient, reculant seulement devant les contre-sens véritablement choquants. Je veux parler de faits infiniment plus curieux. Soient donc ces trois vers :
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ? Ou qu’une voix des nuits tendre et délicieuse,
Je ne crois pas que l’on puisse contester que le second, au point de vue du sens, n’exige en sa finale une élévation de la voix, à la fois parce qu’il forme une interrogation et parce que le même sens se poursuit ensuite dans un mouvement semblable. Or E déclame :
Di nœ vu dre tu pa vwar ANA ne twal 0 fo 360 500-440 400 400 400 520 480 540 500 500 480 400 440-420 400 400 380 400 400 440 500 360 280 O O O O
(Hern., 21.)
Ces quatre accents s'expliquent ainsi : le premier traduit l’exclamation, le second l’élan pathétique, le troisième l’interrogation ; de cette interrogation sé détache le quatrième membre métrique prononcé sur un ton plus grave, afin de faire sentir que wne étoile au fond ne doit pas former un seul groupe, que la construction logique serait au contraire :.ne voudrais-lu pas voir, au fond, une étoile. Dans ce quatrième membre métrique,
1. Signalons qu’en bien-des cas le tracé donne d’utiles renseignements. Dans un vers comme celui-ci :
L'homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,
Lom e ià mr De prvi la fa sœ ma t(œ@) lo