‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 252 sur 282 · S 120 40 5 5 À À EN A · texte numérisé non relu

S 120 40 5 5 À À EN A

(Bér., 16 J.)

S'il est admis que le dynamisme et la hauteur musicale créent le rythme, toutes les interprétations sont possibles; l’on peut découvrir ici toutes les combinaisons métriques que l’on voudra, en allant de faible-grave à forte-aiguë ou inversement, et l’on trouvera toujours des groupes différents, les uns ascendants, les autres descendants, dont l'opposition même risquera de ne trouver aucune explication satisfaisante. Le vers tout entier paraîtra soumis à une cadence arbitraire dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle sera un défi à la raison, sans compter que d’autres déclamations pourront complètement renverser les rapports établis par celle que nous venons de transcrire.

Par contre, si l’on considère les diverses syllabes en prenant la durée pour point de départ, on reconnaîtra que les accents coïncident avec les grandes divisions de sens : du même coup le rythme devient une chose d’ordre et de bon sens, en général identique dans un même alexandrin pour tous les sujets, du moment qu'ils se sont mis d’accord sur l'étendue des différentes mesures. Sans doute il reste que l’accent de la neuvième syllabe n’est point déterminé par le sens : mais l’oreille ne s’y trompe pas ; elle sait que l'articulation possède ici des caractères exceptionnels, que l'allongement constaté résulte d’une plus grande extension accordée à la consonne, que par conséquent il n’est pas sur le même plan que les temps marqués quatrième, sixième et douzième. Le vers répondra donc acoustiquement à une formule 4 + 2 + 6, avec, à d’autres places, des ornements de nature diverse, mais qui laissent subsister les grandes lignes d’un rythme total marqué par trois durées dominantes.

L'accent temporel possède sur les accents d’acuité et d'intensité le privilège immense qu’il n’est point soumis aux mêmes variations ni aux mêmes déplacements. Il est essentiellement stable. Dans le chapitre que nous avons consacré aux phénomènes emphatiques, nous avons montré combien il est rare que l’effort oratoire dépouille complètement la tonique normale de sa valeur régulière, comment le temps marqué, s’il remonte, se fixe tout au plus sur la syllabe qui précède immédiatement la longue originaire, rarement deux syllabes avant celle-ci. Certains accidents, il est vrai,

1. Un faible accident secondaire à un seul endroit (P.G., 8 R), cas tout à fait exceptionnel et vraisemblablement dû à une distraction ou à une hésitation du sujet.

peuvent se produire soit au début, soit au milieu des groupes rythmiques étendus, mais alors ils n’empêchent pas l'accent ordinaire de se manifester. D'ailleurs, en bien des cas, lemphase ne réussit pas à faire une longue de l'élément sur lequel elle se porte, et l’on rencontre le plus souvent des combinaisons comme celle que je souligne dans l’alexandrin suivant :

Le peuple misérable et qu'on pressure encor...

Le p& plæ mi ze ra ble kô pre sur à kô Tœ 12 44 25 25 20 44 14 17 26 28 14 54 17 2 — V LV V = V V V — V — LV (R.B., 38 J.)

La neuvième syllabe a été touchée par lemphase, mais cependant elle ne l'emporte pas sur la dixième, et la mesure reste intacte.

Le régime des durées a donc une double supériorité sur celui des acuités et des intensités. D'abord l'effort oratoire transforme assez peu souvent la structure temporelle des membres métriques; en second lieu, cet effort affecte seulement des consonnes — sauf l’exception des nasales —, tandis que l'élévation de la voix, comme le dynamisme, met en relief toujours des voyelles, qu’il y ait ou non déplacement de la tonique normale. Il en résulte que l’allongement syllabique est d’une constitution différente, selon qu’il est régulier ou emphatique, tandis que les temps marqués de hauteur ou d’intensité sont identiques quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils se présentent et la signification qu'il faut leur attribuer. D’où cette conséquence que le facteur principal du rythme est la durée.

Jai fait entendre à diverses personnes plusieurs textes que je déclamais avec une grandiloquence exagérée. J'ai soumis à des oreilles exercées des inscriptions phonographiques où les inflexions oratoires abondaient. Je reprenais alors les groupes articulatoires intéressants ; je les reproduisais d’abord sans emphase, puis avec emphase, j'expliquais ensuite le mécanisme du phénomène et je sollicitais un avis motivé. Les sujets percevaient la syllabe originairement accentuée, mais dont je déplaçais l'accent, comme plus haute, comme plus forte, quelquefois même, affirmaient-ils, comme plus longue (dans jamais, gredin, cheveu, rapide, etc...), et cependant ils conservaient le sentiment que la tonique était immuable, qu’elle occupait toujours la position que lui ont reconnue les grammairiens. Au cours d’une de ces expériences, l’un me dit : « Évidemment. je n’entends plus la même chose dans les deux cas, et cependant j'entends encore la même chose. »

Avant de rendre compte de ce fait, il convient de répéter avec insistance que les déplacements complets du temps marqué de durée sont assez |

rares et qu'ils se montent à une centaine d'exemples, peut-être à deux cents tout au plus, dans les alexandrins que nous avons enregistrés. C’est à ces exemples que s'applique limportante remarque que nous allons présenter : il s’agit des groupes rythmiques que l’accent temporel, en remontant, réussit à transformer. Subsidiairement, notre observation fera ressortir que les accidents emphatiques qui laissent subsister la longue régulière ont une valeur.rythmique assez mince, en quelque lieu qu’ils se produisent.

Dans les pages consacrées par nous à l’accent oratoire, nous avons dit qu’il s'oppose directement à l’accent proprement dit, qu’il provoque du désordre où celui-ci met de l’ordre. Mais c'est là seulement une vérité partielle. Nous pouvons maintenant réduire l’antinomie qui existe entre le rythme temporel fondé sur le sens et celui que semble créer l’effort articulatoire. En le faisant, nous montrerons également que la tendance à l'égalisation des durées de la tonique d’une part, de la syllabe touchée par l’emphase de l’autre, n’est point un phénomène auquel il faut attribuer une trop grande signification. 4

Il résulte de notre longue enquête que l'élément principal de la syllabe est la voyelle. Par elle, en effet, s’opère la progression musicale ou dynamique à l'intérieur du membre métrique; elle seule peut supporter le temps marqué d’acuité (sauf exception) et le temps marqué dynamique; dans une prononciation régulière, elle reste sensiblement égale, elle est même quelquefois supérieure en durée à la consonne si la

syllabe est brève, elle l’emporte de beaucoup sur elle si la syllabe est longue. Elle joue donc un rôle considérable. L’inflexion oratoire, lorsqu'elle se

L'ACCENT TEMPOREL, ÉLÉMENT SUFFISANT, ENGENDRE. LE RYTHME DU VERS FRANÇAIS 463

manifeste, n’exerce qu'une action minime sur la voyelle, tandis que la valeur de la consonne s’accroît dans des proportions énormes. Il s’ensuit que si l’on envisage la voyelle indépendamment de la consonne, le rythme fondé sur le sens subsiste, malgré les modifications apportées par l’emphase. Nous transcrivons donc toute une série de vers, en donnant pour chacun d’abord la durée globale de la syllabe, puis, au-dessous, celle de la voyelle seule :

Des combats dont mon cœur saignera plus d’un jour. Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l'heure... Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant...

Et comme un voyageur, sur un fleuve emporté... Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice...

Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête.

Comme il faut combiner sûrement les manœuvres !

De kÔ ba dô 1Ô kr se ue ra plu d& jür 17 47 39 10 28 49 33 13 42 19 32 62 VU Su Y VU VU = °2 VU Ez VU VU — II 21 32 6 21 33 10 8 35 6 28 44 U VU = (2 VU = U U == VU VU ==

D6 kœ vu na ve pa ôt e vu ewa a se l& r(æœ) 53 17 15 15 18 21 58 10 20 25 19 26 79 38 7 7 9 10 12 47 10 10 10 12 13 59 E Es 18 VU VU V V SOU 61 VU VU [9] VU — (R. B.,4E.) Pur râ kÔ tré sœ puvè sur lœ de zèr. OI) vâ 26 19 23 29 16 45 12 10 27 24 25 63 U U y VU — (2 VU + VU V = 12 13 K7 19 5 30 5 15 45 12 $4 #1 192 VU LV VU RE VU VV V = VU —— (P. G.,,35 J) 2 ko ma vwa ya jàr Su MISE flv à por té 12 23 20 20 1 49 16 26 45 16 32 37 VU e7 Ÿ LV V — VU VU Lee UV E 12 12 14 : 9 II 31 7 19 DT 16 3 25 V VU LV VU LV FT V VU = VU VU

CHern;u17 E.) 1. Sur cette coupe, cf. chap. IL, p. 103.

Re xo lu da ko plir sœ kru el sa kri RE se) IS 17 26 14 24 48 14 42 30 18 19 LCR 12 — VU VU sé V Ze 2 V LV — 8 8 18 9 15 30 6 14 23 8 9 20 V Fr VU VU —— V V — V 2 — (Bér., 26 C.) Tu se te tè flà b6 xe mu xt kœ dæ ê tæ 61 28 21 65 59 63 20 25 35 1 v7 92 18 er ŸY VU =, vi 80 VU = VU VU et VU VU =: U A4 10 12 49 30 54 10 15 22 5 II 73 10 — U 2 50 80 VU 22 UV Le] — VU Le] Æ VU (Hern., 3 À.) Ko mil f6 kô bi né su 1(œ) mû le ma n& vræ 16 20 23 19 21 22 30 21 13 16 36 19 UV 0] CE VU Le VU 2 Ÿ (97 VU — UV 8 7 14 10 10 18 8 14 8 8 30 6 CPAGESTAES)

On remarque que, lorsque l'accident oratoire ne détruit pas la longue normale (en considérant les syllabes intégralement), la voyelle de l’élément touché par l’emphase rentre dans la progression régulière (v. 1, s. 7 —v. 2, s. 9 — v. 3,s. 1 — v. 4, s. 2 et 4 — v. 6, s. 2). D'autre part, quand la durée syllabique accuse un déplacement total de l'accent, la voyelle de l'élément le plus long est néanmoins brève et s'efface devant celle de la tonique primitive, tonique en apparence dépouillée de son importance (v. 1, s. 2— v. 3, s. 9 — v. 5, s. 8 — v. 7, s. 7). Enfin, chaque fois que les valeurs temporelles de deux syllabes consécutives semblent manifester une tendance à l’égalisation, les voyelles demeurent dans la relation ordinaire, la seconde l’emportant de beaucoup sur la première (v. 4, s. 11 — v. 6, s. 5).

Ce n’est cependant point tout : le quatrième et le septième des alexandrins transcrits nous présentent deux cas intéressants. Au quatrième vers, les voyelles séparées de la consonne font apparaître à la troisième syllabe une légère insistance de la voix, un temps marqué secondaire que les accidents oratoires ne laissent point constater. Au septième vers, l’emphase portant sur la septième syllabe ne permet plus d’apercevoir, d’après la durée totale, l'accent qui doit normalement tomber sur la césure. Toutefois les voyelles longues se présentent logiquement : il y en a une à la fin du premier hémistiche, une autre à la huitième place.

Ajoutons qu'ailleurs une voyelle privilégiée continue à indiquer la place du teps marqué secondaire (v. 3, s. 4). Dans une seule circonstance il y a rupture des rapports réguliers : c'est lorsque l’emphase affecte une nasale : c’est à cette raison qu'il faut attribuer l'allongement négligeable que l’on observe au début du dernier membre métrique dans le quatrième vers. Voici un autre exemple, celui-ci plus caractéristique :

Bérénice a longtemps balancé la victoire.

Be re nis a 16 tà ba là sé la vik twa r(œ) 26 17 45 22 37 47 16 25 16 16 21 FR YU VU — VU U = VU = UV VU ŸU —

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