‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 258 sur 282 · Grammont, Revue des langues romanes, juin 1910, p · texte numérisé non relu

Grammont, Revue des langues romanes, juin 1910, p

Or, M. Saran a écrit un gros livre dont le but évident est de démontrer que le rythme de notre alexandrin ondule de faible à forte avec un accent toutes les deux syllabes, depuis la première jusqu’à la dernière. Il a apporté dans son œuvre des préoccupations de philologue formé par l'étude presque exclusive du moyen Âge, ce qui paraît lui rendre invraisemblable que les coupes métriques aient pu évoluer et se modifier au cours des siècles. De même son esprit n'a pu se débarrasser des conceptions toutes faites que nous signalions plus haut et qui semblent lui procurer une absolue certitude : « Si l’on possède, écrit-il, quelque compétence en matière rythmique, si l’on étend son regard au delà du terrain de la versification romane et si l’on pousse jusqu’à la versification germanique, particulièrement jusqu’à celle du moyen âge, on reconnait aussitôt que la théorie accentuée, au moins dans la forme que lui ont donnée Quicherat, Ackermann, Lubarsch, Becq de Fouquières entre autres, est complètement inadmissible en raison des lois générales de la rythmique :. »

Théoriquement, M. Saran admet malgré tout que l'alternance n’est pas une règle mécanique imposée de l'extérieur, mais pratiquement il aboutit à cette idée, puisque, pour justifier son système, il invoque des particularités inhérentes à l’accentuation de la prose française, particularités qui décident, en dehors de la poésie, des temps forts dont celle-ci doit être affectée. Par une singulière contradiction cependant, il déclare que parfois le mouvement alternant de l’alexandrin se trouve détruit ou tout au moins altéré par l'intervention de cet accent de la prose qui à justement, selon lui, déterminé le rythme du vers2.

On peut adresser les mêmes reproches au volume que M. Fr. Wulff a consacré à la question. On y lit que les peuples romans ne connaissent que les schémas iambique ou trochaïque, aisément déterminables par la position de la césure et du temps marqué de la rime. Il se joint à cela des remarques complémentaires sur le rôle de la pause et sur les nombres qui composent le vers : « le nombre 8, non le nombre 12, fournit la période la plus rythmique que nous connaissions, soit que toutes les syllabes (ou temps, ou endroits) se trouvent remplies, soit qu’il y ait des pauses. En tout cas (deux), huit et seize, non point (trois) six et douze sont les nombres qui dominent le vrai schéma alexandrin. C’est pourquoi ne composent des alexan-

SUR EEU ES LOC Ne Are ER) Res, NE

ni les péons . ni les anapestes , ni même deux dipodies iambiques sans pauses

drins +. »

Tel est le principe, et le raisonnement y ramène les faits les plus récalcitrants. Sans doute, de l’aveu de l’auteur, il y a des cas difhciles, mais beaucoup sont réductibles par une « rythmisation » qui conserve le schéma voulu 5. Sans doute il y a des syllabes qui ne se plient pas au mouvement convenu : mais il suffit de déclarer que ce sont des fautes du poète, et que ces fautes ou « incongruences » ne détruisent pas le rythmetype tant qu'elles ne dépassent pas le nombre de deux par vers €.

Il suffit de faire observer ici que les règles posées par les théoriciens dont nous critiquons le système finissent par ne plus s'appliquer qu’à un. très petit nombre d’exemples. L'idée préconçue est tellement enracinée chez M. Wulff comme chez M. Saran, qu’elle résiste aux démentis les! plus éclatants et aux constatations les plus indubitables, même quand celles-ci sont faites par eux-mêmes. Je n’en veux comme preuve que les statistiques de M. Saran. Il en ressort, et sa propre oreille le reconnait elle-même, qu’une grande quantité de vers échappent à l'alternance.

1. Saran, Der Rhythmus des franxôsischen Verses (1904), p.208. « Wer in rhythmischen Dingen einige Erfahrung hat, wessen Blick über das Gebiet der romanischen Verslehre zur germanischen und namentlich zur antiken reicht, erkennt sofort, dass die accentuierende Theorie, wenigstens in der Form die ihr Quicherat, Ackermann, Lubarsch, Becq de Fouquières u. a. geben, aus Gründen der allgemeinen Rhythmik ganz unhaltbar ist. »

2. Saran, op. cit.,, p. 284 et 280. Ajouter aussi cette déclaration, p. 275 : « Der einzelne Alexandriner der Bühne muss demnach als ein alternierender, aber in diesem seinem Rythmus häufig gestôrter Vers bezeichnet werden. » f

3. Fr. Wulff, La rythmnicité de l’alexandrin français, Lund, 1900, p. 7 : « Les peuples romans ont préféré ne faire usage que d’un plus petit choix (de schémas rythmiques), le plus souvent à alternance iambique ou trochaïque » — p. 11 : « Puisque la dernière syllabe pleine et sonore d'un mot français, à ne pas compter un e muet final atone, est tou jours forte, il s'ensuit que, sauf cas spécial, la pénultième se trouve naturellement faible, celle qui la précède forte, ou facile à rythmiser, et ainsi de suite. »

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