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L'EFFORT ORATOIRE ET LA DURÉE SYLLABIQUE

Dans les cinq mots enregistrés, l'accroissement est. à peu près du triple pour les groupes de consonnes, tandis qu'il est du double environ pour les voyelles. En outre, pour les mots qui débutent par deux consonnes, ce n’est jamais la première, comme on s’en rend compte par l'examen du tracé,/ qui profite le plus de l'augmentation subie ; s’il y en a plus de deux, c’est toujours la dernière et quelquefois en outre la première qui s’al- . longent plus que les autres. Enfin, dans un mot polysyllabique, c’est généralement la syllabe initiale qui est frappée par le déplacement de l'accent temporel ; il y a toutefois exception si ce mot commence par une voyelle autre qu’une nasale : en ce cas, l'allongement oratoire peut atteindre les consonnes initiales de la seconde syllabe (fig. 22). Toutes ces particularités seront exposées avec plus de détails dans les chapitres où

mi a l æ r &

F1G. 22. — Les mots #mbécile (I et III) et malheureux (II et IV)inscrits selon deux prononciations différentes. Les tracés [et II représentent une articulation normale, les tracés III et IV une articulation emphatique. Sous l'effort oratoire les consonnes soulignées d'une ligne horizontale pointillée prennent une ampleur considérable et l’emportent de beaucoup en durée sur la voyelle avec laquelle elles forment syllabe. Au contraie, en l'absence de toute emphase, la consonne et la voyelle possèdent une valeur temporelle sensiblement

égale, ou bien c’est la voyelle qui domine.

l’on s'occupe spécialement du vers. Il suffit pour le moment de retenir que l’emphase peut faire remonter l'accent temporel de plusieurs syllabes, sous soit forme d’accent accessoire, soit en dépouillant totalement de sa durée normale la dernière syllabe.

Du même coup, nous pouvons expliquer l’exception que nous avons relevée quelques pages plus haut dans les groupes artificiels commençant par une consonne et dans les mots batayô et someyé pour lesquels nous avons trouvé ces temps moyens :

Lot, — L'alexandrin.

ba ta JÔ 21 15 28 Y VU ae so me yé 19 13559 28,5 L®24 LV —

L'absence de progression de la première à la seconde syllabe, la prédominance, dans la première, de la consonne sur la voyelle, étaient dues tout simplement à un effort déclamatoire dont le sujet ne s’était pas rendu compte : les consonnes initiales suivent en effet les règles que nous venons d'exposer pour les groupements complexes, elles s’allongent seulement quand on articule avec une certaine solennité. L’explication du phénomène n’est donc pas douteuse. Ce n’est pas une nécessité de leur propre nature qui force les consonnes par lesquelles commence un mot à augmenter leur valeur temporelle, puisque, dans les inscriptions prises, toutes ne l’ont pas fait, et puisque tout effort emphatique amène nécessairement les mêmes résultats, de telle sorte qu’on peut sûrement conclure de la cause à l'effet.

Faut-il dire de plus que nous ne partageons point l'avis de M. l'abbé Rousselot ? « De ce que tous les éléments du langage ont une certaine durée, écrit-il *, il ne s'ensuit pas que l’on attribue à tous une quantité, c’est-à-dire que l’on fasse attention au temps. En français, nous ne tenons pas compte des consonnes, et c’est seulement d’après les voyelles que nous jugeons les syllabes longues en brèves. Ainsi stra-ti-fié commence par deux brèves, tout comme g-#i-fé, str ne comptant pas pour nous ; la première syllabe d’As-clé-pia-de n’est pas allongée par l’s qui suit l’a ; et, si nous voulions une syllabe longue, c’est l’a que nous allongerions, äs. »

Or, nous avons vu et nous verrons encore que dans la prononciation française normale, une voyelle initiale ne peut être allongée autrement que par un eflort quasi inconnu à la langue courante (cf. eksplwalé), sauf quand il s’agit d’une nasale. Enfin, pour un mot comme stratifié, sil est prononcé sans emphase, j’ai le sentiment très net du travail articulatoire que les consonnes réclament; si au contraire la voix exagère l’expression, je me rends très bien compte, — les travaux de M. Grammont * sur le vers français prouvent qu’il en est de même pour lui —, qu'il y a quelque chose de changé dans la constitution de la syllabe. Dans les deux cas, il ne semble pas qu’on puisse faire abstraction des consonnes dans le calcul de la durée. :

Nous appellerons donc accent oratoire le déplacement temporel qui se produit toutes les fois que la prononciation sort du ton familier et qui peut aller jusqu’à modifier complètement le rapport ordinaire des syllabes.

Nous avons établi jusqu'ici qu’en règle générale, et sauf les cas qu’on vient de définir, la finale d’un mot est toujours longue. Il reste à savoir comment se comportent des mots groupés, si l’accent demeure pour chacun d'eux à sa place ordinaire, enfin s'ils subsistent tels qu’ils sont quand on les articule isolément. D’où la nécessité d’une dernière enquête qui portera d’abord sur des agglomérations réduites pour s’étendre ensuite à des phrases entières.

1. Abbé Rousselot, Principes, II, p, 993. Ce n'était là, me fait observer M. l'abbé Rousselot, qu’une impression purement subjective et non le résultat d’une enquête expérimentale. D'ailleurs, l'opinion de M. l'abbé Rousselot se justifie sous un certain point de vue. Cf. ch. XII. 2. M. Grammont, Le vers français, cf. en particulier le chapitre sur l’allitération.

L’ACCENT TEMPOREL DANS LA PHRASE s9

. Nousavons d’abord comparé les mots avä (avant), me76 (maison), lesé (laissez), kafé (café), aba (abat), avec des locutions où ils entrent en composition : avä gard (avant-garde), avä-kurær (avant-coureur), mezô noëv (maison neuve), mezô superb (maison superbe), dus mexô (douce maison), lese pasé (laissez passer), kafe kôsèr (café concert), aba jr (abat-jour), et nous y avons ajouté d’autres groupements où nous avons varié la place des divers éléments : & bra vom (un brave homme), & nom brav (un homme brave), & kr marté (un lourd marteau), & marté lir (un marteau lourd), lœæ mûjé (le manger), mâje l& (mangez-le), læ bueé (le boucher), buee læ (bouchez-le). Il y a eu plusieurs inscriptions dont on a pris les moyennes, syllabe par syllabe, et l’on en a dressé le tableau ci-après; on indique en même temps, pour chaque mot ou groupe de mots, le type rythmique (TR) qui ressort des durées.

S.I SATA bOU TN TSS MU GER SR ne A SV TR:

se. RE 34 DRE kafe kôsèr Eee De Érers Me: Re mezô ee Pas FER TRES aba jür Ne 116 44,5 Li lesé Trees 35 ne & bra vom ns. a Fat Ta NE kafé re 31,5 Ce & nom brav RUES TR Nr RS aba FE 36,5 EL PETIMAREE S & lur martô dise |

avä gardoe Pan Fr PNA re @& martô lur| 6,5 Fos 16 Pr nee ou urèr as as Org as | | eme | 75 Lans | 35 ue mexô nœv ro ins Cr HN. NAN mêje le ee LEE TUIE Le REA

mexô superb dis DER on vu læ bieé Fe ous 385. es dus mezô 16 16 #35 eue buce le 10 15 LE Se lese pasé ET NU Sr |

Dans toutes ces agglomérations, dont la plus étendue, il est vrai, ne dépasse pas quatre syllabes, c’est la dernière syllabe qui porte l’accent temporel, quel que soit le mot qui termine la locution enregistrée, et il n’y aurait d’exception que si cette syllabe était constituée par une consonne accompagnée d’un e muet. Av4, quand on l’isole dans la prononciation, a sa dernière syllabe longue ; mais elle ne l’est plus dans ava huroër, groupe nouveau où la progression s'établit de l’initiale à la finale, celle-ci étant seule affectée par l'accent de durée; il en est de même si Pon compare les mots "30, kafé, aba, lesé avec les composés 1630 noèv, mexô superb, lese pâsé, kafé kôsèr, aba jir.

C’est en effet la place du terme qui importe plus que le terme lui-même, comme on peut s’en rendre compte par les groupements dont les éléments sont identiques, mais sont situés différemment selon les cas. Que la finale soit en position seconde (#20) ou troisième (dus mez0), elle est toujours longue; /ur porte l’accent temporel dans & marté kr, mais non plus dans & Jur marté, tout simplement parce qu'il termine la première locution, tandis qu'il ne termine pas la seconde. En d’autres termes, plusieurs mots étroitement rapprochés par le sens s’unissent dans la pronon-

ciation pour former un organisme complet ; ils s’ordonnent de telle façon qu’il n’y a plus qu’un mot unique dont la dernière syllabe seule est longue, ou l’avant-dernière quand il y a un e muet à la finale.

Enfin, il faut noter que l’accent de durée est indépendant des formes grammaticales. La phonétique historique montre parfaitement que /e, ce, je sont des formes atones ; cependant la prononciation peut les rendre toniques : tout dépend des habitudes du langage moderne et des conditions de l’expression courante. Je ne vois pas d'exemple de je tonique à la fin d’un groupe polsyllabique ; mais æ, atone dans est-ce, ne l’est pas dans sur ce et les exemples contenus dans le tableau précédent (mäjé læ, bucé læ) nous présentent une syllabe terminale sur laquelle insiste fortement la voix : la forme étymologiquement atone a été," par le développement de la langue, introduite dans des formations où la ss la rend nécessairement tonique.

Mais toutes les observations que nous venons de He s’appliquent-elles à des faits d’une régularité absolue ? Dans les tracés que nous avons obtenus, il y en a un petit nombre que nous n'avons pas utilisés dans le calculs de nos moyennes. Les voici :

ne xû su perb 14 ONE 39 ®] VU [w] = le se pa se 13 9 18 AI Y VU & le se pa sé jo) 16 II 29 VU e (W] Es ® mar to lir 5 18 I4 33 V C4 LV — & lir mar tÔ 8 21 07 37 1°2 L°24 VU —

Les difficultés s'expliquent aisément par ce que nous savons déjà. Étant donné en effet que dans les deux premiers tracés la consonne initiale dépasse légèrement en valeur temporelle la voyelle qui lui est jointe, il faut reconnaître dans le faible allongement noté par le signe + un déplacement oratoire de tout point semblable à ceux déjà déterminés et qui se manifeste dans le mot métrique de la même façon que dans le mot grammatical. Les trois derniers exemples peuvent être rapprochés des groupements artificiels apapapa, atatata, etc. où nous avons constaté sporadiquement la présence d’un accent accessoire antépénultième, accent subordonné à celui qui termine le groupe.

D’autres explications cependant sont également possibles et beaucoup plus vraisemblables. Les lectures étendues faites pour le vers prouvent que la voix a besoin de prendre des points d'appui assez fréquents; dans une prononciation non soutenue ils peuvent être d'importance assez minime et la dernière syllabe du membre rythmique demeure la plus longue : il n’est toutefois pas étonnant que le temps marqué secondaire tombe de préférence sur les fins de mot intérieures du groupe et laisse subsister comme le souvenir de ce qu’aurait été l'accentuation normale dans le mot isolé. C’est l'interprétation qui nous semble la plus convenable pour les exemples troisième et cinquième. Pour le quatrième, le tracé, qui indique une égalité de durée de l’#, de la et de l’r, exclut l’hypothèse d’un déplacement oratoire : il s’agit d’un allongement semblable à celui que nous!

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