U VU
On peut noter que lorsque la phrase s’allonge, l'accent devient intérieur, mais ne disparait pas (cf. le mot ékapabl& © dans les exemples V, VI, VID. A l'inverse en effet de ce qu’on constate dans une prononciation familière et rapide, on ne se trouve plus en présence d’une suite étendue de syllabes à peu près égales en valeur, dont les faibles variations de durée sont causées par des différences de constitution organique, et qui présentent en leur fin une longue nettement caractérisée, mais unique. Il y a au contraire une série de petits groupements dont chacun, com- posé d’une succession de brèves, se termine par un accent temporel qui le sépare du groupe suivant; chaque membre ainsi formé parait indépendant de ceux qui l'entourent. S'il est vrai que le temps marqué qui clôt la phrase l’emporte généralement sur ceux que l'on rencontre à l’intérieur, du moins ce n’est pas, comme on peut s’en rendre compte, une règle absolue (cf. exemple I), et il y a des coupes non finales qui dépassent en durée la dernière syllabe.
Ce morcellement n’est d’ailleurs ni arbitraire ni purement mécanique. Il ne procède pas, du moins pas forcément, et l’examen du vers nous montrera combien c’est là un fait rare, par un mouvement ondulatoire et binaire que certains théoriciens ont désigné comme le rythme essentiel de la langue française. Il est fondé sur les coupes naturelles du sens, de telle sorte que chaque fragment établi par la voix forme un ensemble cohérent. Mais il faut bien s'entendre, et il n’y a pas de règles absolues, ou, si l’on veut, les règles admettent des exceptions qu’il est aisé d’expliquer. L'article, le substantif et l'adjectif qualificatit composent, peut-on dire, un ensemble cohérent, et par conséquent un groupe rythmique, mais seulement à condition qu'il n’y ait pas dans le membre ainsi constitué une trop longue succession de syllabes brèves qui transformeraient
l’ordre en anarchie. Oë nom b6 forme un fragment parfait, mais & navoka ëkapable, d'une valeur grammaticalement identique, — il s’agit toujours d’une diction soutenue et. lente — en forme deux, parce qu’une série de huit syllabes est trop étendue pour ne pas se scinder naturellement quand il n’y a pas contresens. La même remarque s'applique aux fins de phrase ræmarkablma têtehija (ex. IT) et byè nämäeé (HIT); les mots composants s’y trouvent dans des rapports grammaticaux semblables, mais la première se divise, tandis que la seconde reste unie.
Les observations exposées peut-être un peu longuement au cours du présent chapitre, et dont on a pu saisir tout l'intérêt, étaient nécessaires. En partant des phénomènes les plus simples pour remonter aux plus complexes, on a pu déterminer tour à tour comment se comportent dans le temps la voyelle et la consonne, d'après quelles règles elles se combinent et comment les combinaisons mêmes se modifient selon l'expression que leur donne la voix. On a montré successivement de quelle façon s’ordonnent les différentes syllabes d’un même mot et les différents mots d’une même phrase. On a prouvé que les variations auxquelles peut être soumis le discours amènent des changements notables dans la constitution des syllabes et dans les conditions de leur succession. Il ressort des constatations faites qu’en français la durée n’est pas un élément négligeable, qu'il ÿ a au contraire dans notre langue un accent temporel reparaissant à des intervalles plus ou moins éloignés, mais sans qu’on puisse jamais reconnaître à la syllabe longue une valeur spécifique et constante. On pourra donc maintenant entreprendre l’étude du vers dont les particularités s’éclaireront à la lumière de la précédente enquête : on notera plus facilement les différences et les ressemblances qu’il présente avec le parler courant.
BECRYPÉEMEFEMPOREL
Les théoriciens du vers français peuvent se diviser en trois catégories : les uns n’accordent aucune importance à l’accent et nient qu’il soit un facteur du rythme ; les autres, à qui leur oreille ne permet qu’une analyse défectueuse des sons, attribuent exclusivement à l’intensité les phénomènes qu'ils perçoivent obscurément et se contentent ainsi d’une hypothèse dont ils sont d'autant plus satisfaits qu’ils ne peuvent s’en prouver à eux-mêmes l'exactitude. Un petit nombre enfin se rend compte qu’il y a dans tout vers français des syllabes brèves et des syllabes longues dont l'alternance régulière ou irrégulière donne à la poésie sa vie et son mouvement.
Le premier groupe, à lui tout seul, comprend les représentants des deux écoles. Certains, en effet, tiennent fermement que le rythme est constitué essentiellement, vers par vers, par le retour constant d’un même nombre de syllabes toutes semblables entre elles. C’est l'opinion d'Edelestand du Méril : « Une raison, écrit-il', rend en français la versification métrique impossible; comme le rythme repose presque exclusivement sur la numération des syllabes, l'oreille s’habitue à leur donner la même valeur à toutes et ne peut en reconnaître une double à celles que lon regarde comme longues. » L. Benlew ? se moque de labbé Olivet qui distingue bravement des brèves et des longues dans notre langue. Dans un ouvrage récent 5, M. Braunschvig parlait encore d’une succession régulière de sons, régularité qui, à son avis, trouve sa raison d’être dans ce fait qu’en français la quantité des syllabes est presque insaisissable et l’accent tonique très faible.
Mais d’autres critiques raisonnent leur attitude et rejettent l’idée d’un rythme temporel pour adopter celle d’un rythme numérique, tout simplement parce qu’ils ne peuvent se figurer les rapports de durée que sous les formes que leur reconnaissait la poésie latine : longues équivalentes à deux brèves, très exactement, et pouvant être telles soit par nature, soit par position. C'était d’après ces principes que plusieurs poètes du xvIe siècle, Turgot encore au xvin‘, et bien d’autres grammairiens avec eux, avaient voulu fonder une nouvelle versification française. On sait à quel misérable échec ils aboutirent, et, pour ne prendre qu’un seul exemple, voici des scansions ridicules de Marmontel, dont la critique, en d’autres jours, fut singulièrement plus pénétrante :
Hd ces PEL CHE LE er CEA TE SAT
Il part. Dans ce moment d’Estrée évanouie…
LV MTL ET 7 ide Sr bass LV LV
L'amour est nu; mais il n’est pas crotté.…
1. Edelestand du Méril, Essai philosophique sur la versification, 1841, p. 220, n. 2. 2. Benlew, Précis d’une théorie des rythmes, p. 14. 3. Braunschvig, Le sentiment du beau et le sentiment poétique (1904), p. 33-34.
LorE. — L'alexandrin. D
Il est assez naturel que ces tentatives aient découragé un grand nombre de métriciens. Sans avoir la prétention d’être complet, on peut citer quelques déclarations qui révèlent assez bien, pour quelques-uns d’entre eux, la cause des conclusions qu'ils présentent. C’est d'abord Banville * qui, obsédé par le souvenir des langues antiques, fonde notre versification sur une égalité numérique : « Le vers français ne se rythme pas, comme celui de foules les autres langues, par un certain entrelacement de syllabes brèves et longues. Il est seulement l’assemblage d’un nombre régulier de syllabes, coupé, dans certaines pièces de vers, par un repos qui se nomme césure, et toujours terminé par un son qui ne peut exister à la fin d’un vers sans se trouver reproduit à la fin d’un autre ou de plusieurs autres vers, et dont le retour se nomme la rime. » Le point de vue de M. A. Dorchain ? est analogue : « Mais dans notre langue, écrit-il, les syllabes ont-elles une quantité ? Les unes se prononcentelles toujours deux fois plus rapidement ou deux fois plus lentement que les autres ? Non certes ; rien de plus incertain, de plus variable, chez nous, que la quantité des syllabes, ce n’est point de là que naît le rythme, même dans notre prose; et, à plus forte raison, ne pourrait-on pas appuyer, là-dessus, un système de versification. » Sans doute les deux poètes auraient jugé de façon différente s'ils avaient lu la juste remarque de Pierson 3 sur la versification antique : « Les anciens, dans leur classification des syllabes en longues et brèves, ont été influencés non par la durée réelle des syllabes, mais par le timbre de leurs voyelles. Ils ont fait une classification de voyelles, croyant faire une classification de quantités syllabiques. » On ne saurait mieux dire.
La même confusion du timbre et de la quantité paraît avoir déterminé la grande majorité des critiques à rechercher dans l’intensité le principe exclusif du rythme. A. Tobler + le laisse voir clairement : « Il faut maintenir, dit-il, que pour le vers français le nombre seul et l’accentuation des syllabes est à considérer, par contre jamais la quantité : entasse avec à et entasse avec à, chasse (à) et chasse (à) ont absolument la même valeur pour la mesure du vers. » Tobler s’est donc laissé guider dans son jugement par les définitions inexactes qui, du timbre, font dépendre la valeur temporelle; dès lors, on ne peut s'étonner que l'accent de force ait été dans sa pensée le seul générateur du rythme et qu’il nait accordé à la durée telle qu'il l'entendait, c’est-à-dire au timbre, qu’une certaine couleur expressive. « La longueur de la voyelle et tout comme elle la longueur du temps nécessaire à la prononciation de la syllabe entière, sont totalement indifférentes, au moins pour la mesure du vers, quoiqu'il ne soit pas à méconnaitre que pour l'effet produit par le mouvement de l’ensemble, il n’y ait une différence considérable selon que les syllabes lourdes, riches en consonnes et fermées, ou les syllabes légères, ouvertes et riches en e sourds, sont en majorité. »
Mèêmes déclarations d’ailleurs, sauf une légère variante, sous la plume de M. Guilliaume 5. « Dans les langues classiques de Pantiquité, la mesure résultait de la division des syllabes en longues ou en brèves, marquées respectivement par les signes — et . La quantité ayant disparu des langues modernes, la même division s’opère entre syllabes fortes et syllabes faibles. L'accent rythmique, simple renforcement du son, n’affecte pas plus l’intonation que la durée, il n’a rien de commun avec le diapason ni avec le métronome, il est purement dynamique. » L'opinion que nous venons d'exposer par les citations qui précèdent n’est d’ailleurs point une exception chez les critiques ; elle a été partagée par Clair Tisseur $ et par bien d’autres avec lui : elle a été assez clairement formulée ‘par MM. Tobler et Guilliaume pour qu'il ne soit pas nécessaire d’insister plus longuement.
Mais d’autres théoriciens reconnaissent par contre que la durée est liée à l’accent rythmique.
Au début du xix° siècle, abbé Scoppa et avant lui le P. Sacchi admettaient la coexistence des accents d’intensité et de durée, l’un entraînant l’autre, et l’abbé Scoppa y adjoignait même l'accent de hauteur musicale, surtout perceptible dans la prononciation des peuples qui chantent en
1. Banville, Petit traité de versificalion française (introduction, p. 10) (1872). 2. Dorchain, L’art des vers, p. 35 (1904).