‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 95 sur 282 · LES DURÉES COMPARÉES · texte numérisé non relu

LES DURÉES COMPARÉES

Les rapports des groupes métriques les uns avec les autres, les relations de temps qui existent entre plusieurs vers consécutifs, non moins que l’accentuation des syllabes, ont préoccupé les théoriciens. Nous allons à notre tour rechercher si l’isochronie est de règle, soit entre les divers pieds, soit dans une succession d’alexandrins, en un mot, si les lois formulées pour la musique s'appliquent à la poésie. Cette question, par les débats qu’elle a suscités de nos jours, est devenue l’une des bases des doctrines rythmiques courantes, tandis qu'avant le milieu du xix° siècle elle a, semble-t-il, soulevé assez peu d’intérèt. Il faut noter, d’une façon générale, que parmi les critiques contemporains, ceux-là même n'y sont pas restés indifférents, qui n’ont reconnu au temps marqué aucune valeur temporelle : tous ont voulu apporter leur réponse.

Ils tiennent généralement que les divers membres d’un même vers sont égaux en durée, et ils suivent en cela l'opinion de Becq de Fouquières : celui-ci apparaît en effet, à lire ses successeurs, comme le fondateur authentique de la métrique française moderne. « Un vers français, écrit-il ?, doit être considéré comme une véritable phrase musicale qui se divise en un certain nombre de mesures, et qui, suivant des rapports facilement appréciables à l'oreille, répartit un nombre déterminé de syllabes dans ces fractions égales du temps total. La théorie scientifique de la versification française repose sur le rapport qui existe entre le nombre et le temps. » Sully Prudhomme * est tout aussi affirmatif. Il veut que le rythme soit régulier ét il définit ainsi cette régularité : « elle consiste en ce que la durée de la période qui commence est égale à la durée de la précédente, conservée dans le mémoire. » Il appelle période l’hémistiche (6 + 6) et il attribue aux deux moitiés de vers une valeur temporelle identique. « Toute unité de mesure rythmique (hémistiche) est faite des durées inégales de plusieurs syllabes; mais, par contre, la somme de ces diverses durées y demeure constante. » Cette idée est intimement liée, pour lui commie pour Becq de Fouquières, au numérisme du vers : elle lui permet d'attribuer des rythmes différents aux combinaisons de 12, 10, 8 ‘et 6 syllabes.

Citons enfin un critique plus récent : M. M. Grammont 5. Selon lui, l’alexandrin-type, de construction classique, comporte quatre membres terminés chacun par un accent tonique. Les temps marqués deuxième et quatrième tombent à place fixe sur la sixième et la douzième syllabe et les autres sont variables, mais chaque hémistiche vaut la moitié de l’ensemble et chaque groupe rythmique la moitié de la durée de l’hémistiche. « Quel que soit, dit-il, le nombre des syllabes d’une des quatre mesures, sa durée est égale au quart du temps total... ; si l’un des intervalles était plus court ou plus long que les autres, le rythme serait détruit. Si la durée d’une mesure reste immuable alors que le nombre de ses syllabes varie, il est évident que le débit devra varier avec le nombre des syllabes, devenant plus rapide si ce nombre est plus grand, plus lent s’il est plus

1. Becq de Fouquières, Traité général de versification, Préf., p. vi. 2. Sully Prudhomme, Réflexions sur l’art des vers, p. 52. 3. M. Grammont, Le vers français, p. 30 et Petit traité de versif. franç., p. 49.

Lore. — L'alexandrin. ; 15

petit. » Toutefois, M. Grammont admet des tempéraments et accorde que l'égalité des pieds est seulement approximative. Voyons donc ce que nous indique l'expérience.

D'abord, y a-t-1l en musique isochronie des mesures ? Pas le moins du monde. M. l’abbé Rousselot l’a constaté dans une enquête : qu'il sera permis de rappeler. Il a fait chanter par une artiste de talent la phrase suivante :

TRES RS EE Da = app. 5 ER ; es = FT = A-dieu, ma mie, A-dieu mon âme, a-dieu ma vi-e

Voici les résultats de son analyse : « Les quatre mesures du morceau sont de longueur uniformément variées : la 1°° a duré 330,7 cent. de sec. ; la 2°, 231,5, plus un silence pour la respiration de 315; la 3°, 273; la 4°, 220. Si l’on ne faisait entrer en ligne de compte que la durée des voyelles, on aurait respectivement : 278,5 — 159 — 222 — 200. La longueur de la note écrite est encore moins observée. L'unité étant la croche, nous comptons (toujours en centièmes de seconde) :

2 I I see 1/2 I FE SRSE — d i Eu — M a — M DAT nee nos Î eu —m 0 n Éléments 134,5 7 24 108 21 36 29°: 40* 31 55 DOMMEESEE2S 9238-5100 Syllabe ms 139 S7 69 53 54 Voyelle — 108 36 40 — 25,5 38,5 I 14 I L 4 me) — ad eu — mn a ve) Éléments s8 12 60 7 20 69,5 12 345 20 200 Syllabe 70 — 96,5 46,5 220 Voyelle 58 — 69,5 34,5 200

On voit par ce tableau que ni la syllabe, ni la voyelle ne fournissent une mesure fixe pour l'unité. L’addition à la syllabe de l’occlusion de la consonne suivante (que l’on peut faire aisément d’après la 1° ligne) ne donne pas un meilleur résultat. »

M. P. Verrier ?, après s’être livré à des enquêtes analogues, formule les mêmes conclusions : « Libre au lecteur de conclure tout simplement que je chante mal, dit-il. Jai pourtant pris à diverses reprises des leçons de chant, fait partie dans mon enfance d’un chœur de collégiens, répété des centaines de fois les rondes des expériences 35-45 en battant la mesure du pied, acquis par la théorie et la pratique la volonté consciente de marquer le rythme. Chez ceux qui disent les vers, il n’y a tout au ‘plus qu'une volonté inconsciente et inexercée d’aller en mesure : à quelles irrégularités ne pouvons-nous pas nous attendre ? »

M. l’abbé Rousselot 3 écrit d'autre part que des études rythmiques commencées avec la collaboration de M. Brunot lui permettent de nr muler une constatation importante : la régularité des pieds et des hémistiches est d’autant plus grande que le lecteur est moins influencé par les éléments psychologiques. Les vers qui dans mes tableaux généraux paraissent répondre le plus parfaitement à cette dernière condition sont

1. Abbé Rousselot, Principes, p. 1098; cf. aussi Landry, Le rythme du français déclamé, p. 397-417. 2. P. Verrier, Métrique anglaise,. III, p. 137. 3. Abbé Rousselot, Principes, p. 1094.

les alexandrins isolés qui portent dans la série les numéros XXII à XXV. J'avais, en eflet, prié les sujets G H K de marquér très fortement l'accent, car je voulais me rendre compte de certaines particularités propres à l’intensité. Ils firent comme je leur demandais, en donnant à la série tout entière une expression uniforme et sans nuances. Chaque vers, à mon oreille, paraissait se subdiviser en quatre mesures d'égale durée et j'ai cru, à l’instant de

Pinscription, que le vers type, conforme

aux définitions de Becq de Fouquières et de Sully Prudhomme, venait d’être réalisé.

L'analyse me détrompa. Je donne ici, pour chaque alexandrin, les valeurs des différents membres métriques, valeurs calculées selon les règles posées dans le

précédent chapitre, c’est-à-dire que la

syllabe féminine consécutive à une longue est considérée, même en dehors de toute

pause, comme faisant partie du pied

auquel appartient cette longue. On a indiqué entre parenthèses, à côté du chiffre:

réel, la durée qu’il faudrait attribuer à chaque groupe (G I, IL, HI, IV) si l’on ne tenait aucun compte de la syllabe féminine, en admettant pour un moment l'opinion des théoriciens qui n’accordent nulle valeur à la treizième syllabe d’un vers, mais en étendant ce traitement à tous les cas analogues à l’intérieur des hémistiches’. Dans une seconde colonne, on ajoute la durée du silence à celle du membre rythmique (+ S).

1. Tous les chiffres sont des centièmes de seconde. q 2. Ce dernier calcul peut sembler un peu bizarre.

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