TOTAUX
Il est facile de lire dans ces tableaux les progrès réels de i'agricultute Algérienne.
L'abondance, la beauté des céréales du Nord de l'Afrique, sous les Romains, est un fait historique trop connu pour que nous devions y insister. Cette production si réduite depuis lors, n'en était pas moins restée, comme nous l'avons vu, l'article le plus important d'exportation dans le commerce de la Régence d'Alger, jusqu'à notre conquête.
A partir de celte époque nous voyons la culture des céréales arrêtée comme toutes les autres par l'état permanent d'hostilités jUvSqu'au jour de la pacification. Mais dès que celle-ci est un fait accompli et (|ue les Indigènes peuvent reprendre leurs labours, les ensemencements se développent rapidement, et dès 1852, l'Algérie exporte déjà des quantités de blé plus considérables que celles exportées sous les Turcs.
Nous avons vu que les Européens ont introduit le blé tendre en Algérie, ce produit resta plusieurs annés exclusivement dans leurs mains. Les Indigènes n'en récoltent encore que de faibles quantités, mais ils étendent constamment leurs labours de blé dur. On aperçoit néanmoins dans leurs récoltes, en dehors des causes extraordinaires intercurrentes (révoltes, famine, etc.,) une irrégularité de rendement qui contraste d'une manière remarquable avec la régularité et ]a progression soutenue des rendements européens.
Voici dans quel rapport les Européens participent à la récoite totale :
En 1855, pour 7 46 0/0 En 1867, pour 15 » 0/0 En 1876, pour 24 » 0/0 En 1886, pour 25 » 0/0 En 1893, pour 27 » 0/0 En I90;», pour 31 » 0/0
Ces indications statistiques permettent de prévoir que dans un nombre restreint d'annés les Européens commenceront à régir le marché des céréales d^exportation et lui imprimeront alors une régularité croissante que nous devons tous désirer.
Les tabacs ont progressé depuis 1867.
La culture et le commerce de ce produit important sont complètement libres en Algérie; le (iouvernement en fait des achats considérables tous les ans et la sûreté de ces paiements pousse tous les producteurs à lui apporter leurs manoques.
La culture du coton a commencé sérieusement en 1852 ; malgré les primes données par le Gouvernement, la production n'est jamais arrivée qu'à des chiffres relativement insignifiants pour un grand pays agricole ; en 1863, l'Algérie ne produisait que 141.257 kilos. Vers cette époque, sous l'influence des perturbations commerciales produites par la guerre contre l'esclavage aux Etats-Unis, la production s'élève tout à coup, en 1864, à 493.309 kil. ; en 1865, à 615.183 kil. ; en 1866, à 744.158 kil. pour retomber brusquement en 1867, à 381.603 kil. et décliner peu à peu à 36.000 kil. en 1874. Enfin, en 1876, les documents officiels annoncent que cette cul-
ture est complètement abandonnée dans les provinces d'Alger et de Constantine. A Oran, on en compte plus que 204 hectares.
La vigne a toujours progressé, mais dans les premières années les mises de fonds qu'exigent les grandes plantations, les difficultés qu'éprouvaient les premiers viticulteurs à faire un vin potable et se conservant ; la nécessité de construire des celliers, avaient empêché l'essor général de cette production si rémunératrice.
En mai 1858, la Société Centrale d'horticulture de France admit à son exposition des produits de l'Algérie ; la Commission constata que la plupart des vins algériens étaient de qualité médiocre et qu'ils manquaient de soins suffisants dans leur fabrication.
A l'Exposition universelle de 1867, on remarqua un sensible progrès ; les procédés de fabrication étaient meilleurs, le matériel bien plus complet et les bons cépages mieux connus. Cet aménagement supérieur, cette expérience de la vinification, permit de marcher de mieux en mieux. Voici comment se termine la notice du catalogue spécial de l'Algérie à l'Exposition universelle de Vienne de 1873, publiée par le Ministère de l'Intérieur : « En résumé, l'industrie vinicole a fait de « grands progrès en Algérie dans ces dernières années. « La production des vins rouges qui était arriérée « comme qualité sur celles des vins blancs s'est aussi « beaucoup améliorée, et à l'Exposition de Lyon, en « 1872, on a pu constater dans les échantillons envoyés, « une différence sensible par rapport à ceux de l'Exposi- « tion de 1867 ».
Enfin, en 1876, à l'Exposition agricole d'Alger, un grand nombre de propriétaires ont apporté, en dehors
des vins blancs et de liqueur, de nombreux vins rouges de table, bien faits, bien conservés et parmi lesquels certains se distinguaient par des qualités véritables de corps et de bouquet. Leur solidité a paru assez établie pour que l'Administration en fit une demande de 1.286 hectolitres aux propriétaires.
La culture des espèces propres à fournir des essences pour la parfumerie, prit, dès le début, une extension importante ; commencée à Chéragas par des colons originaires du Var, elle s'est étendue sur divers points.
Les plantations de Citronniers, d'Orangers, de Mandariniers, commencèrent dès 1850 pour augmenter tous les ans.
Tous ces renseignements, ces chiffres officiels établissent assez exactement l'ensemble des progrès de l'agriculture en Algérie sous l'influence de notre civilisation.
La première Exposition annuelle des produits de Tagricullure eut lieu à Alger du 20 au 25 septembre 1848, en vertu d'un arrêté du Gouverneur général, sanctionné par une décision ministérielle du 21 août de la même année. Un jury composé de colons et de fonctionnaires distribua 27 médailles d'argent et 32 de bronze à différents produits : céréales, tabac, soie, olives, bêtes à cornes, moutons et brebis, on distribua en outre une somme de 6.000 francs en primes d'encouragement.
En 1849, Constantine, Bône et Philippeville eurent leur exposition comme Alger ; une série de prix fut affectée aux types de la race chevaline, aux cultures fourragères, à la garance, au coton, aux graines oléagineuses, aux plantes textiles, à l'entretien du bétail, aux défrichements, aux dessèchements, aux irrigations, aux
instruments aratoires perfectionnés, à Hnlroduction des plantes nouvelles, etc. Des médailles d'or, d'argent et de bronze étaient en même temps réservées à l'inlelligence agricole, c'est-à-dire aux exploitations les mieux entendues, aux travaux de colonisation les plus importants.
En 1850 on perfectionna le programme ; il fut rendu analogue pour les trois provinces ; sur tous les points les jurys chargés de distribuer les primes furent unanimes à signaler d'énormes progrès accomplis par l'agriculture algérienne.
En 1851 les résultats sont encore plus satisfaisants; la nouvelle législation douanière, qui admet en franchise en France les produits du sol algérien, est venue imprimer à la production un élan nouveau très appréciable.
Dans la province d'Alger, le rapport du jury constate
qu'une amélioration prononcée s'est réalisée dans les différentes branches de la production du pays depuis 1850 ; dans diverses fermes, l'assolement commence à Svî dessiner.
Dans la province de Constantine, les soins au bétail sont en progrès manifestes, la soie offre de magnifiques échantillons, les tabacs, fruits secs, figues, raisins, des animaux de toute beauté constituent les caractères distinctifs de l'Exppsition de Bône. . . Dans l'Ouest, à Oran, l'essor est considérable malgré les plus dures épreuves subies au début par cette province; c'est à elle qu'appartiennent les plus belles fermes de l'Algérie, celle de l'Union du Sig, de 3.000 hectares, et celle de M. Dupré de Saint-Maur. de 1.300 hectares, à Arbal.
On voit à cette exposition de beaux types de l'espèce bovine de race espagnole, des moutons mérinos, de riches
céréales, de la soie, du coton, de la cochenille, des arachides, de la garance, etc. Cent cinquante norias établies dans la banlieue d'Oran témoignent des efforts faits pour l'extension et le perfectionnement de cette branche de Tart agricole.
En 1852, le Jury qui visitait, dans la province d'Alger, les fermes, les exploitations des concurrents, signale les progrès remarquables de la colonisation et des défrichements : au pied de TAtlas et sur les pentes du Sahel, on aperçoit de nombreuses habitations qui n'existaient pas il y a quelques années : « C'est dans le voisinage de la M grande artère qui relie Blida à Alger que les travaux a agricoles ont le plus occupé l'espace ; puis ils s'éclair- « cissent insensiblement sur le sol, au fur et à mesure « que l'on s'éloigne de ce centre vers l'Est et vers « l'Ouest ». Des groupes de population s'établissent aussi autour des principales villes, Médéa, Miliana, Orléansville, Ténès, etc. Une grande médaille d'or et une de bronze sont accordées à deux fermes dont les bâtiments, la bonne exploitation, les instruments perfectionnés et le bétail bien entretenus, ont mérité ces récompenses. Le rapport signale aussi « à l'extrémité du territoire livré à la colonisation » la ferme du Corso, où s'établit une superbe exploitation. Aujourd'hui, ce point fait presque partie de la banlieue d'Alger et les terres y ont une grande valeur.
A l'Exposition de 1854, un grand nombre de petits colons apportèrent leurs produits. Voici comment s'exprime le rapport : « Le Jury a le bonheur de signaler (( des améliorations remarquables. L'Exposition actuelle M semble moins brillante que jadis, on n'y voit plus, « comme aux premières années, toutes les richesses
« exotiques qu'y étalait la Pépinière cenlrale du Gouver- « nemenl, qui faisait les frais de TExposition ; aujour- « d'hui elle s'est effacée pour faire place aux produits « des cultivateurs qui sont la richesse réelle du pays et « qui, à leur tour, envahissent Tenceinte. D'autres proie duits,ceux de la culture maraîchère, se sont également (( éloignés en partie ; c'est qu'ils n'ont plus besoin d'en- (( couragements ; c'est que leur production suffit large- (( ment à la consommation locale et même à l'expor- (c tation, etc. ». Plus loin, ce rapport instructif ajoute : « Au fond de la plaine de ces Hadjoutes si farouches et (( si redoutés, à l'Haouch Haïd-el-Sebt,-sur le Bou-Roumi, « le Jury s'est trouvé en présence d'une ferme tout à fait « française. Belle maison d'habitation et dépendances de « 60 m. de façade, avec cour intérieure, noria, bassin, « briqueterie. MM. Magné et Fabre, propriétaires de « cette belle ferme, possèdent 180 têtes de gros bétail (( dont 46 de trait, chevaux, juments et pouliches ; 100 « moutons et 280 porcs ; 30 hectares ont été défrichés et (( sont en tabac ; 50 ares en coton ; 2.500 arbres ont été (( planté.s, etc. . . ». Aujourd'hui, le Bou-Roumi est à la troisième station, après Blida, du chemin de fer d'Alger à Oran ; de nombreux centres de population et des fermes bien défrichées et cultivées s'élendent au loin de ce village comme nous le verrons daris le rapport du Jury de l'Exposition de 1876.
A l'Exposition universelle de 1855, l'Algérie affirma ses progrès d'une manière très satisfaisanle, elle eut environ 550 exposants ; en 1849, à l'Exposition de Paris, elle n'en av«iit eu que 116, et 61 à Londres en 1851. Notre jeune colonie mérita 49 médailles de l'« classe, 120 de 2® classe et 81 mentions honorables.
Le 15 septembre 1856, un arrêté ministériel substitua aux Expositions annuelles, simultanées dans les trois provinces, une Exposition générale ouverte alternativement dans chacune d'elles.
L'Exposition d'Alger, en septembre 1857, et celle d'Oran, en 1858, continuent à enregistrer l'augmentation des produits agricoles et la création de nouvelles propriétés.
En 1861 fut promulgué un décret organique qui n'était que la répétition de l'arrêté ministériel de 1856 ; par suite, une Exposition générale des produits de l'Algérie eut lieu du 5 au 12 octobre 1862, et fut ouverte avec une solennité particulière.
Le Directeur général des Services civils, président d'honneur du Jury, disait dans son discours d'ouverture : « Si, avant notre occupation, la somme totale des « importations et des exportations ne dépassait pas 9 (( millions, elle a atteint, en 1861, le chifïre de 166 mil- (( lions. Cette année, bien que la récolte n'ait pas été (( bonne, les produits des céréales ont été de près de « 8 millions d'hectolitres représentant une valeur d'en- « viron 180 millions et ainsi du reste ».
Le vice-président du Jury gourmandait les colons : « Je vois bien. Messieurs, que le cultivateur algérien (( sème beaucoup, il sème énormément, mais il ne fume (( guère, le plus souvent même, et cela est surtout vrai (( pour les Indigènes, il ne funie pas du tout ».
La Commission de la prime d'honneur fut aussi très sévère, elle constata : « Que l'on cultivait trop de céréales « relativement à l'étendue des fermes et pas assez de (( plantes fourragères ; que le nombre des bestiaux est (( insuflisant pour maintenir le sol en bon état de ferti-
(( lité, que les rotations généralement suivies sont beau- « coup trop épuisantes et enfin, à peu d'exception près, (( il n'y a pas de comptabilité régulière. »
Il serait facile de montrer combien les conditions dans lesquelles se trouvaient encore les colons à cette époque, les rendaient excusables ; souvenons - nous, en effet, qu'ils n'occupaient encore que 414.000 hectares environ, la population européenne n'était que de 204.817 habitants et la population agricole de 109.808 ; que les travaux d'assainissement et de viabilité n'étaient pas terminés ; qu'il fallait encore lutter contre tous les travaux de premier établissement ; que beaucoup, que la plupart des colons n'avaient ni le nécessaire ni même l'indispensable ; que les maladies sévissaient cruellement encore sur bien des points et que, dans ces circonstances, les recommandations ci-dessus et surtout la tenue d'une comptabilité régulière ne sont pas choses commodes à observer.
Mais nous devons nous contenter en ce moment d'indiquer les faits relatés par un rapport impartial qui constatait simplement l'état des choses. Du reste, le rapporteur terminait ainsi : « Messieurs, de ce que la (( prime d'honneur n'a pu être décernée, il ne s'en suit « pas que le Jury ait méconnu les efforts accomplis et « les résultats acquis pendant une période de temps « relativement très courte. Certes, telle n'est pas ma « pensée, car si nous jetons un regard en arrière, si « nous comparons l'étendue des terres actuellement (( cultivées à ce qu'elle était il y a dix ans à pejne, nous « pouvons constater des progrès immenses réalisés, etc. »
Ce Jury, qui ne crût pas devoir accorder la prime d'honneur à l'un des 9 concurrents, décerna, cependant.
t médailles d or et 2 médailles d'argent ; il constata en outre que Tabstention de cultivateurs bien connus avait enlevé au concours plusieurs candidats que la voix publique avait désignés d'avance comme pouvant prétendre à juste titre à la plus haute récompense.
Le rapport du Jury de TExposition de 1S62 fait connaître que plusieurs locomobiles à vapeur sont déjà employées dans les fermes ainsi que de nombreuses machines à battre de divers modèles. Les systèmes Pinet et Lotz, le dernier surtout, sont préférés. Les bons tarares sont aussi très recherchés. Le rapport fait encore mention d'un grand nombre d'autres instruments exposés, mais venant d'Europe, tels que hàche-paille, broyeurs, concasseurs, râteau à cheval, faucheuses, moissonneuses ; mais, à cette époque, leur usage n'était pas encore entré dans les habitudes des colons.
(( La Commission a constaté avec une réelle satis- « faction que la construction des machines agricoles (( tend à devenir plus importante en Algérie ; parmi les « constructeurs algériens, M. Joufïrain, d'El-Achour, a (( obtenu une médaille d'argent pour un pressoir portatif « et un éqrappoir à raisins. Des médailles furent aussi (( accordées à plusieurs constructeurs Algériens pour « des instruments aratoires. »
En 1867, à l'Exposition universelle de Paris et en 1873, à celte de Vienne, on peut constater de nouveau les progrès de l'agriculture de notre colonie ; mais il faut arriver en 1876, pour trouver une nouvelle Exposition algérienne, les seules qui donnent la physionomie bien réelle du pays.
De 1862 à 1876, quatorze ans nous séparent ; il est
regrettable qu'une lacune aussi considérable existe entre ces deux fêtes essentiellement Algériennes. Mais ce long espace de temps ne servira qu'à nous faire mieux apprécier les changements remarquables qui se se sont produits depuis lors.
Cette dernière Exposition, due à Tiniative Algérienne, fut généreusement encouragée et patronnée par la haute administration et les conseils généraux. La Société d'agriculture fut chargée d'organiser cette fête agricole. Le nombre des exposants et l'abondance des produits, rendit la tâche plus facile qu'on ne le pensait d'abord, et donna à cette Exposition une importance plus considédérable qu'il n'était permis de l'espérer.
De nouvelles divisions durent être faites pour classer tous les produits et une Commission dut être instituée pour examiner les aménagements forestiers et les plantations de divers propriétaires. Le Jury visita successivement les plantations d'essences australiennes de MM. Trottier, Cordier et Arlès-Dufour, de châtaigniers de M. Laval, dans les hautes parties de l'Atlas qui dominent Blida.
M. Trottier, après la visite d'une partie de ses vastes et intéressantes plantations, montra à la Commission un hangar construit en Eucalyptus globulus, de huit ans, plantés par lui-même à Hussein-Dey ; ils avaient été abattus le 14 août 1875 et employés le 20 novembre de la même année. En avril 1876, la charpente n'avait subi aucun mouvement de flexion. « Des rayons de roues « faits en eucalyptus il y a 6 ans, et adaptés à une voi- « ture qui sert journellement, sont en parfait état ».
M. Cordier, près la Maison-Carrée, put montrer outre ses belles plantations d'essences australiennes les plus
diverses, une collection unique de 120 espèces différentes d'Eucalyptus, offrant les types les plus curieux et les plus tranchés représentés chacun par plusieurs beaux et vigoureux échantillons. L'introduction de VEucalyplus globulm en Algérie, ne date que de 1863 ; le Jury fut unanime à voter une grande médaille d'or à M. Ramel. l'introducteur et le propagateur de cette admirable essence Australienne.
La visite des propriétés offrit encore un vif intérêt ; le Jury eut à examiner sept propriétés et l'importance des travaux accomplis permit cette fois d'accorder la prime d'honneur. Laissons parler le rapport :
L'intérêt que nous a inspiré l'étude de tant de difficultés
vaincues nous a fait vivement regretter que d'autres colons méritants ne se soient pas présentés aussi, car on ne saurait trop mettre en lumière l'activité et le courage déployés dans ce pays, qui date d'hier, et qui nous présente déjà des spécimen des meilleures cultures.
Est-ce à dire que nous n'avons que des éloges à donner et pas de défauts à signaler ?
Non certes, il ne pourrait en être ainsi : dans un pays qui se crée au milieu des difficultés de tous genres de l'installatien première, on doit s'attendre à trouver de nombreuses imperfections. Nous les signalerons au cours de ce rapport.
Comme au grand concours de 1862 et au Comice de Blida en 1865, on peut dire que sur bien des points, il y a trop de céréales relativement à l'étendue des terres, et pas assez de plantes fourragères ; que le nombre des bestiaux est insuffisant pour maintenir le sol en bon état de fertilité, que les rotations suivies sont trop épuisantes, toutefois, l'ensemble s'est bien amélioré et quand à la comptabilité, nous lavons constatée bien tenue dans les grandes fermes que nous avons examinées.
La Commission en se rendant aux propriétés
qu'elle doit visiter, passe en revue les progrès accomplis sur son parcours :
Après avoir dépassé les abords si verdoyants de Blida et franchi le beau pont de la Chifîa, nous avons été frappés de la vie et de l'activité qui se développent au-delà sur toute la ligne des villages fondés au pied de l'Atlas et longés aujourd'hui par le chemin de fer d'Alger à Oran.
La Chifîa, Mouzaïa, Bou-Roumi, El-Afïroun, tous ces villages si cruellement éprouvés par le tremblement de terre de 1867, ne portent plus trace de cette catastrophe.
Les maisons sont reconstruites dans de meilleures conditions et présentent un aspect de bien-être qui contraste heureusement avec ce qu'elles étaient il y a 9 ans.
La campagne est bien cultivée, quelques parties encore incultes disparaissent rapidement et sur certains points, de belles plantations de vignes, de grandes constructions, qui accompagnent nécessairement l'industrie vinicole, nous montrent que de puissants capitaux ne craignent plus de se fixer sur un sol dont l'admirable fertilité est protégée aujourd'hui par une entière sécurité.
A El-Afïroun, la voie ferrée tourne vers la montagne, abandonnant brusquement la plaine où l'absence de cette puissante artère se fait sentir. A mesure que nous avançons versBourkika et Marengo, se déploie devant nous cette immense étendue de champs et de prairies qui terminent la Mitidja vers l'Ouest.
Les Romains en avaient fait un lieu de prédilection : partout le soc heurte d'antiques débris qui rappellent cette grande civilisation passée. Mais, depuis, ces riches terres ont été livrées à la plus complète barbarie et les palmiers-nains ont entièrement couvert tout ce que n'avaient pas envahi de nouveau les eaux du lac Haloula.
Nous avons repris les travaux des Romains : comme eux, nous avons aussi desséché le lac Haloula, et depuis 16 ans cette grande superficie, livrée de nouveau à l'Agriculture, produit les plus riches récoltes.
Aujourd'hui, des fermes dont le nombre augmente de jour en jour, s'élèvent de tous côtés ; les noms de leurs propriétaires
indiquent un double courant favorable à notre avenir : d'un côté ce sont des personnes étrangères à l'Algérie, qui apportent l'argent et le peuplement du dehors ; d'un autre côté, ce sont des noms qui nous sont familiers, appartenant à des Européens connus depuis longtemps dans le pays et qui viennent fixer définitivement sur le sol Algérien des capitaux gagnés icimôme, etc.
Le Jury put voir sur la propriété de Sainte-Marguerite, à Rhilen, des cultures de plantes aromatiques, géranium, verveine, violettes de Parme, etc.. couvrant 140 hectares et protégées des vents de la plaine par des lignes d'arbres formées de 20.000 cyprès ou eucalyptus ; les appareils distillatoires, au nombre de 22, peuvent contenir à la fois plus de 2.000 kil. déplantes fraîches; ils sont entretenus de vapeur par 4 générateurs dont la surface de chaufïe peut développer une force de 60 chevaux. Il y a deux ans, 630 hectares ont été ajoutés à rétablissement industriel ; en 18 mois, 300 hectares ont été défrichés ; 45 plantés en vignes, trois défoncés et semés de luzerne ; deux grandes fermes ont été construites, ayant chacune leur maison d'habitation et leurs hangars surmontés de greniers.
Il y a dix ans, Tensemble de cette exploitation, qui couvre actuellement 900 hectares, appartenait aux Arabes, qui en cultivaient quelques lambeaux mal défrichés et laissaient le reste en parcours à leurs animaux.
Une autre grande propriété, Baba-Ali, près de Chebli, couvre l.oOO hectares, dont une grande partie était couverte, il y a vingt ans encore, de marais infects et pestilentiels ; aujourd'hui 1.280 hectares sont défrichés et assainis : un village y est en voie de formation ; 5 belles fermes Européennes avec bâtiments d'exploitation, trois
fermes Arabes, 25 hectares de vignes couvrent aujourd'hui cette belle propriété où vivent 30 familles Européennes et des Arabes... . Ces citations laissent loin derrière elles celles que nous avions pu faire pour les expositions précédentes ; aussi, nous dit le rapport : Le Jury constate que : « nos progrès ont été si rapides » depuis 14 ans que les plus anciens, les plus expéri- » mentes parmi nous, ceux qui ont suivi le concours » de 1862 et fait partie du Jury de cette époque, ont » été les plus ardents à réclamer que la prime d'honneur » fut décernée ». Cette haute récompense, gracieusesement ofïerte par M. le Gouverneur général fut donnée à M. (îros, pour la propriété de Sainte-Marguerite de Rhilen, et la prime de la Société d'agriculture à M. le comte de Richemond, pour la propriété de Baba-Ali.
En 1876, nous voyons les machines agricoles les plus perfectionnées complètement entrées dans l'usage journalier des agriculteurs Algériens et l'industrie locale commence à s'en ressentir.
« On a remarque avec intérêt les machines, et les » outils sortis des ateliers algériens ; ils ne le cèdent en » rien à ceux qui viennent des bonnes fabriques de » France, si même ils ne leur sont pas souvent supé- » rieurs. Est-il besoin d'ajouter qu'ils sont d'un prix » inférieur, puisqu'ils sont dégrevés de tous les frais » de transport que supportent les autres. Enfin (c'est » une considération d'économie générale qui a une )) grande valeur), le prix payé pour leur acquisition » reste dans le pays où il se reprend en main-d'œuvre, » etc. » (Exposition d'Alger, 1876).
I/examen des diverses sections fait connaître de nombreux et bons ateliers algériens à Boufarik, à l'Agha et
Alger, pour la fabrication des machines à élever et distribuer les eaux. Nous trouvons aussi sur ces mêmes points, el à Beni-Méred, près de Blida, des fabricants de charrues de divers modèles et d'autres petits instruments agricoles. Les progrès de la viticulture ont amené aussi la fabrication, sur place, de la vaisselle vinaire. Alger, Saint-Eugène et Mustapha exposent des foudres et des futailles, des pressoirs, des alambics et une foule d'autres petits ustensiles, dont Torigine algérienne témoigne des progrès multiples de notre population ouvrière.
Les grains des céréales cultivées en Algérie ont toujours fixé Tattention : nous croyons devoir rappeler qu'à TExposilion universelle de 1855 « les grains de « provenance algérienne ont été classés au 3® rang rela- « tivement à ceux de l'univers entier et que la préémi- « nence n'a été donnée à ceux des deux autres origines « que pour des nuances fort peu tranchées : Il résulte « de là que le jury de cette Exposition leur reconnaissait (( un rgérite assez élevé pour approcher de la perfection (( absolue. »
(Ra/tpnrt fie la Société Centrale d'Horticultnrr). Paris, mai 1858.
L'Exposition de I87fi a confirmé la réputation des blés durs et tendres de notre colonie : nos semoules, en particulier, réalisent avec les plus beaux produits de la fabrication européenne. « Les l)lés durs d'Afrique sont « aussi riches en gluten que les blés d'Odessa et ils a donnent un rendement supérieur de 2 kilogrammes « par 100 kilogrammes.
« Des expériences faites au laboratoire de la Sorbonne « ont étabh de la manière suivante la composition chi-
« mique de la semoule préparée avec les blés durs (( d'Afrique. »
Eau 10.30
Matière azotée 13.91
Dextrine et matières sucrées 3.45
Matières grasses 0. 35
Amidon 70.97
Matières minérales, silice, phosphore,
sels alcalins ., 1 .02
(Exposition d'Ahjer, loc, cH.)
L'orge est aussi d'une qualité supérieure, la brasserie en fait un usage de plus en plus considérable et les nombreuses demandes de l'Angleterre paraissent devoir fournir à ce genre de céréale des débouchés nombreux et certains.
La fabrication de l'huile d'olive par les Européens a fait aussi de grands progrès ; les olives envoyées de Guelma, d'El-Kantour, de Tizi-Ouzou, de Cherchell, d'Alger, etc., ne le cèdent à présent en rien aux meilleurs huiles de Provence.
En donnant, les tableaux de la richesse animale de l'Algérie, nous avons fait quelques remarques sur leurs répartitions ; l'étude des bestiaux présentés aux diverses expositions en inspire d'autres fort importantes au point de vue du développement de l'agriculture et des progrès de la colonisation. Nous avons vu chez les Européens une forte et régulière progression malgré le peu de terres dont le plus grand nombre dispose ; chez les Arabes, au contraire, si largement nantis et surtout possesseurs des grands pays d'élevage, nous voyons se produire constamment d'énormes fluctuations
dans le nombre de leurs bestiaux ; fluctuations qui limitent de la manière la plus regrettable Taccroissement continu de cette richesse, dont le développement graduel est indispensable aux progrès d'un pays agricole.
Les documents les plus sérieux, les plus recommandables, contiennent de nombreux et précieux renseignements à ce sujet.
Dans renquêle faite en 1868 sur la situation et les besoins de Tagriculture, par le (iouvernement, la Chambre consultative d'agriculture d'Alger s'exprime en ces termes :
L'Indigène élève mal, il perd beaucoup d'animaux dans le jeune âge, faute de soins ; ses procédés, aussi primitifs que ceux de la nature, s'opposent à ce que les animaux s'amélio reni entre ses mains ; cette circonstance s'aggrave encore de l'habitude funeste qu'il a de soustraire aux veaux la meilleure partie du lait des mères.
L'élevage de l'espèce ovine est entièrement entre les mains des Indigènes ; le climat et le pâturage font plus que les soins donnés par les hommes ; la monte n'est nullement surveillée dans les troupeaux arabes, elle est abandonnée au hasard : la naissance des agneaux a lieu dans les circonstances les plus diverses, et ceux qui naissent pendant l'hiver succombent, le plus souvent, sous les rigueurs des intempéries. Les troupeaux de bétes à laine paraissent cependant avoir reçu un commencement d'amélioration sur certains points. Ces améliorations doivent être attribuées, avant tout, à l'autorité militaire, qui envoie des vétérinaires dans les tribus pour faire le choix des reproducteurs et mettre hors d'état de procréation les animaux défectueux.
Les Kabyles qui ne jouissent que de très petites étendues de terres, mais où la propriété, quoique minime, est individuelle, délimitée, assise, ne font pas beaucoup d'élèves de bestiaux, mais ils trouvent cependant le moyen de les améliorer et d'envoyer sur les marchés des animaux gras, chose que ne font pas les Arabes qui disposent d'immenses étendues.
La Société d'Agriculture d'Alger n'est pas moins expicite: en 1870, dans un rapport sur le renchérissement de la viande de boucherie, nous trouvons les lignes suivantes à propos des mortalités subies par les troupeaux indigènes en 1867-68.
Pour peu que l'on veuille remonter à la source première des calamités de ce genre qui sévissent, en quelque sorte périodiquement, non seulement en Algérie, mais dans tout le Nord de l'Afrique, on rencontre, au dessus de ces causes exceptionnelles dont nous venons de parler, une cause plus immédiate ; celle-ci est tout humaine et par conséquent susceptible d'être modifiée par l'œuvre de l'homme : c'est l'imprévoyance, c'est l'ignorance, des conditions élémentaires de l'élevage du bétail, c'est la paresse des Indigènes, c'est, enfin, ce fanatisme stupide qui pèse si malheureusement sur les populations musulmanes.
Cette cause primordiale de l'appauvrissement de l'élevage indigène, il y a longtemps qu'elle a été signalée et que les conséquences fatales en ont été prévues, par tous les bons observateurs. Voici ce que disait en 1845 M. le professeur Moll : (Loc, cit,).
Si la production du bétail était autrefois bien suffisante pour la consommation, il ne paraît cependant pas y avoir jamais eu exubérance, car la quantité des bestiaux qu'on exportait de l'Algérie était peu considérable, et je ne sache pas que les Indigènes aient laissé mourir des bestiaux de vieillesse.
On peut admettre qu'aujourd'hui la production n'est plus en
rapport avec la consommation Le rapport continue plus
loin : A une époque plus rapprochée du moment actuel, un de nos anciens collègues, M. le D' Sainte-Hose Suquet, dans un rapport imprimé en 1862 dans notre bulletin, prédisait huit ans à l'avance la situation actuelle :
Si l'on s'attardait, dit-il, dans la voie suivie jusqu'à ce jour, c'est-à-dire si les Arabes restent en possession de l'élevage des bestiaux, l'Algérie éprouvera le môme sort que l'Espagne qui, il y a un siècle à peine, comptait 25 millions de moutons mérinos, tandis qu'en 1845 elle en possédait à peine un million, et
cependant l'Espagne a toujours été par excellence le pays des prohibitions douanières.
Dans le rapport officiel publié par les soins de l'Administration, sur l'Exposition de Londres de 1862, M. de Ces Caupenne, après avoir mis en parallèle la splendide production lainière de l'Australie avec celle des provinces algériennes, ajoute ces paroles significatives :
Deux maladies qui sévissent chaque année avec violence ont empêché jusqu'à ce jour les troupeaux sahariens de s'acxiroître dans de notables proportions.
Ces deux maladies sont connues sous le nom de Bedrouna (disette) et Meurara (indigestion) ; si la bedrouna est le résultat de la misère de l'hiver, la meurara le résultat de l'abondance du printemps, elles ont une source commune : l'imprévoyance.
Voici les conclusions de ce rapport dont nous regrettons de ne pouvoir donner que quelques extraits :
1° La liberté commerciale est le plus sûr moyen à employer, non seulement pour équilibrer le déficit de la production actuelle du bétail, mais encore pour l'augmenter dans l'avenir ;
2' Le renchérissement de la viande de boucherie, conséquence de l'appauvrissement des races ovine et bovine en Algérie, est le résultat de l'incurie, de l'imprévoyance et de l'incapacité des éleveurs arabes, plutôt que celui de l'exportation ou des désastres accidentels de l'année 1867-1868 ;
3" Enfin, en élevage, de même qu'en toute autre branche de l'agriculture, il n'y a que l'enseignement de l'exemple, que le contact avec l'Européen, que la colonisation, en un mot, qui puisse réveiller l'intelligence et l'activité endormie de la population indigène.
Les conclusions qui ressortent naturellement de ces considérations sont les mômes que celles contenues dans le rapport de notre Commission de 1869.
Nous pensons comme elle, qu'il n'est plus permis désormais de confier à l'Arabe, seul, l'élevage du bétail dont la production ne répond plus aux besoins croissant de la consommation.
Tout commande donc, pour rétablir l'équilibre, d'appeler le
concours des Européens, en mettant à leur disposition des étendues de terres nécessitées par cette industrie et que l'on réclame en vain depuis si longtemps.
Tout ce que nous venons de citer prouve combien il serait désirable, pour le bien de la colonisation agricole, que les Européens disposassent de plus vastes terrains et combien, en attendant, ils ont Intérêt à se procurer des quantités de nourriture aussi considérables que possible, faciles à récolter, sur des espaces restreints Nous ne voulons donc pas abandonner ce sujet important sans indiquer les heureux résultats obtenus pour l'ensilage dans la propriété des sources à TOued-el- Alleug. Les premiers essais, dont les produits furent apportés à l'Exposition de 1876, ont eu un succès complet et, en 1867, le magnifique troupeau de bœufs de celle remarquable exploitation a pu être nourri, en partie, pendant la mauvaise saison, avec le contenu parfaitement conservé de deux grands silos.
L'excellente réussite de cet ensilage, en Algérie, est un progrès du plus haut intérêt pour nos colons. Les prairies naturelles ne donnent guère, en moyenue, que 25 ou 30 quintaux métriques de fourrage sec à Thectare. On récolle le double environ par les semis de vesces et avoines, mais cette culture, qui est entrée depuis quelques années dans les habitudes de nos agriculteurs, est souvent contrariée par les pluies du printemps. On ne peut donc trop apprécier une méthode qui permet d'obtenir par hectare, dans la belle saison, 600 qnintaux métriques d'une nourriture excellente et toujours Jisponible.
Si l'Algérie est généralement peu connue dans son ensemble, on peut dire que la population agricole l'est
moins encore. Comment le serait-elle ? Qui peut la connaître à fond, en apprécier la valeur réelle par l'observation constante de ces mille faits journaliers dont la réunion flnit par constituer Tensemble de la vie?.... Il n'y a que le colon lui-même, qui pourrait bien raconter son existence, mais toujours à court de temps, continuellement aux prises avec dos difticultés incessantes, il linit par se faire à celte lutte et la trouver une chose siîiiple et toute naturelle.
L'analyse des documents, que nous avons dû consulter, nous a porté à citer particulièrement les grandes fermes, pour la plupart acquises à prix d'argent, et dans lesquelles une intelligente direction, bien secondée par des capitaux abondants, ont amené de rapides progrès et l'emploi des moyens les plus perfectionnés. Mais la grande masse de la population agricole est formée de concessionnaires arrivés la plupart sans ressources premières et qui n'ont reçu dans le principe que quatre à dix hectares par famille. On comprend ce qu'il leur a fallu déployer d'intelligence, de travail et de ténacité dans cette lutte pour l'existence. Les colons, pris dans leur ensemble, ont eu d'autant plus de diflicullés à vaincre pour s'implanter solidement sur la terre algérienne, que la plupart, on pourrait dire presque touS; n'étaient rien moins qu'agriculteurs ; on voyait parmi eux des artisans de tous métiers ou des hommes sans état défini, d'autres, enfin, appartenant aux professions libérales ; beaucoup d'anciens militaires. Tous généralement doués d'intelligence et d'esprit d'aventure ; mais une infinie minorité d'agriculteurs.
On ignorera probablement toujours l'histoire réelle de cette population bigarrée, mais si énergique, si
insouciante des dangers et des maladies. C'est de cette souche que sont sortis les propriétaires, les fermiers, les ouvriers agricoles qui ont ancré la colonisation européenne en Algérie, et lui donnent aujourd'hui sa force et sa stabilité, toujours croissantes.
Le plus grand nombre de ces hommes, dont la vie a été si difficile, se sont éteints peu à peu, mais leurs enfants en se mariant constituent une population nouvelle, acclimatée et profondément attachée à ce pays, où sont désormais tous ses souvenirs et ses intérêts.
Tandis que les Européens, n'ayant que leur intelligence, leur esprit d'observation et l'aiguillon du besoin, sont rapidement parvenus à connaître les ressources du sol, à en profiter, à accumuler sous des formes diverses et productives toutes les richesses qu'ils savaient en retirer, nous voyons les Indigènes rester dans leur apathie et leur ignorance ; ceux qui se trouvent en contact immédiat de notre civilisation ont légèrement progressé ; ils ont appris à nous aider dans la plupart de nos travaux ; un certain nombre a adopté nos charrues, ils essaient de nous imiter, mais, à peu d'exceptions près, ils n'ont ni l'activité, ni cette prévoyance qui annonce la conipréhension intelligente du travail. Ceux qui sont éloignés n*ont profité que matériellement de l'augmentation énorme que notre présence en Algérie a donné à toutes choses ; ils peuvent s'enrichir aujourd'hui sans crainte d'être dépouillés ; leurs besoins n'ont pas changé, leurs produits ont triplé, décuplé. L'élève des moutons permet aux tribus nomades du Sud de prélever tous les ans sur les marchés du Tell d'énormes sommes qui, réalisées en numéraire, vont s'enfuir dans des cachettes souterraines, au lieu de servira préparer des abris et
des provisions d'hiver qui feraient progresser et régulariseraient la production de la race ovine. Chez les Européens, une boiine récolte fait iniinédiaternent augmenter le nombre des constructions de tous les travaux utiles ; au pauvre gourbi provisoire succède une maison; on creuse dos pmis, on construit des hangars ; non seulement tout l'argent gagné es! immédiatement appliqué aux améliorations indispensables, mais encore on y ajoute souvent celui dont le crédit acquis par cette augmentation de richesses permet de disposer.
Pendant 20 ans. fious avons assisté à ce développement progressif ; devant nous s'étendaient la Mitidja, plus loin s'élevaient les pentes abruptes de T.Atlas. Sur cette innnense étendue, dont tous les points nous étaient devenus familiers, nous avons vu se défricher, se construire peu à peu tout le sol possédé par les Européens ; des fossés, des plantations ont assaini les localités encore insalubre. Houfarik a doublé. Les colons ont acquis de l'aisance ; beaucoup se sont enrichis dans celte période de (|uel(|ues années. De bofines récoltes, en leur procurani quelques économies, leur ont permis d'acheler à c(Mé d'eux des parcelles de terres incultes aux Indigènes propriétaires. Ils ont défriché les broussailles et les palmiers-nains (|ui encombraient depuis des siècles leur nouvelle a(!(|uisition ; l'agrandissefuent de leur concession primitive, en leur permettant d'avoir quelques bestiaux, leur a donné une aisafice plus rapide, plus facile ; avec l'aisance, les constructions se développent, la vigne se plante, le cellier se construit, car les colons savent aujourd'hui (ju'ils ne peuvent faire de bons vins dans les hangards ouverts à tous les vents, et le conserver dans de mauvaises futailles. Le soin que
chaque propriétaire met à sa plantation prouve bien qu'il travaille pour lui et qu'il compte bientôt sur les produits de sa propre récolte.
En 1866, l'important marché hebdomadaire de Boufarik était encore, pour bien des gens, non-seulement un rendez-vous d'affaires, mais aussi une occasion de boire. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui, une grande amélioration s'est faite ; la production plus abondante du vin tend aussi à amener les habitudes de tempérance que l'on remarque dans les pays vinicoles, mais c'est surtout le bien être qui a le plus contribué à moraliser la population.
Depuis 1872, la création de villages nouveaux dans lesquels une large participation a été sagement réservée aux colons algériens, a déversé de ce côté un grand nombre de jeunes gens trop à l'étroit sur les minimes concessions de leurs parents. Presque tous ont réussi sur leur nouvelle propriété, et grâce à leur expérience du pays ils ont pu indiquer aux immigrants fraîchement débarqués comment il faut combattre les difïicultés que leur présentaient un sol et un climat nouveaux.
Cet immense progrès, qui s'applique également à la population essentiellement agricole des trois provinces est une des parties les plus intéressantes du développement de l'agriculture dans notre jeune Algérie.
Depuis plusieurs années de profondes modifications économiques se sont produites en Algérie. L'augmentation constante des voies de communication et des lignes ferrées ; l'énorme extension donnée au territoire civil ; l'établissement de villages européens encadrant
peu à peu et méthodiquement cet immense territoire ; la création de grandes institutions de crédit ; la constitution de la propriété des Arabes : l'établissement de Tétat-civil des Indigènes qui en est le corollaire indispensable et auxquels on travaille sans relâche, sont autant de mesures importantes dont l'accomplissement a donné une vie nouvelle à notre colonie. Elles ont permis de faire passer peu k peu, par des ventes libres et régulières, une grande partie des terres dans les mains des Européens et de commencer à peupler de nos compatriotes des espaces jus(|u'â présent trop délaissés : la propriété a acquis une plus-value considérable et Télan imi)rimé à la colonisation a donné une impulsion nouvelle à toutes les transactions.
Sous rinlluence de ce progrès général nous avons vu se produire d'autres modifications importantes pour notre agriculture. 11 y a trente ans à peine les Arabes ne se mêlaient guère aux Européens dans les travaux (les chanips, mais depuis une douzaine d'années il n'en est plus ainsi : nous no voulons pas parler de ces bandes de Kabyles qui, au moment des fourrages, des moissons, des vendanges, etc.. descendent de leurs montagnes pour y retourner ensuite, mais des Arabes qui vivefit parmi nous, qui travailleni sur nos fermes, y demeurent avec leur famille ou retournent chaque soir dafis leur tribu.
L'Arabe, si peu travailleur autrefois, quand ses besoins étaient moindres, s'esl vu forcé à une plus grande activité quand le voisinage de la civilisation a fait augmenter le i>rix de toutes choses. Inhabile à accroître le rendement de ses lerres par une culture intensive, il s'est vu déposséder peu à peu par les
emprunts, l'usurp ou la vente volontaire (1). Il a été forcé de travailler: moins capable que le Français de diriger et d'organiser, TArabe peut devenir un excellent ouvrier, docile et bien acclimaté : le classement naturel se fait peu à peu, sans secousses.
La culture de la vigne a amené aussi des résultats d'une extrême importance, par les travaux considérables (|u'elle a déterminés et qui ont forcé les colons à user de toutes les ressources ouvrières de la colonie.
Quelques années après les désastres de 1870, des propriétaires du midi de la France, découragés ou ruinés par les progrès incessants du phylloxéra, vinrent s'établir en Algérie pour essayer de relever leur fortune dans ce pays encore indemne et si favorable à la vigne. Il nous apportaient leur expérience, leurs boimes méthodes vinicoles et favorisaient par leur exemple rimmigration d'ouvriers vignerons de leurs pays : à l'Exposition qui eut lieu en 1870, à Alger, pour préparer notre colonie au grand concours de l'Kxposition universelle, l'attention des colons fut vivement éveillée par le succès des vins exposés dont un grand nombre présentèrent des qualités (ju'avaient rarement montrées jusque là les produits similaires de l'Algérie, et en 1878 le jury de dégustation, à Paris, déclara (|ue les vins algériens pouvaient désormais entrer en ligne avec
(1) La superficie du Tell est de 14 millions d'hectares.
Les forêts en occupent • 2.785.000
Les Européens en possèdent actuellement 1.212.219
Terres rocheuses ou d'un abord difficile, impropres
à la culture 2 à 3.000.000
Il reste donc, entre les mains des Indigènes, 7 à 8 millions de
bonnes terres en grande partie peu utilisées.
ceux de l'Europe. C'est là un fait de la plus haule importance car il indiquait la possibilité de relever le revenu de nos terres dont Taugmentation n'avait pas suivi celle du capital.
L'élan était donné, l'Algérie s'y laissa aller avec une extrême ardeur, trop peut-être, car cette culture impose d'énormes sacrifices ; mais en admettant même que cet enthousiasme ait dépassé les limites d'une extrême prudence, dans un pays qui ne pouvait avoir encore aucune réserve de fonds, il n'en a pas moins été établi les bases d'une prospérité et d'un progrès inappréciables pour toutes les branches de l'agronomie algérienne : il a donné au défrichement du sol une activité qu'il n'avait jamais eue, mis en valeur des terrains qui n'en avaient aucune : fait édifier de nombreuses constructions, donné une forte impulsion au commerce et déterminé l'émigration temporaire d'une quantité d'ouvriers de nos départements méridionaux qui se décident aujourd'hui à passer la mer tous les ans pour la taille, la plantation, etc., et souvent se fixent dans ce pays dont le sol et le climat leur rappelle celui qui les a vu naître : beaucoup d'entre eux sont engagés par des propriétaires comme vignerons et répandent les bonnes traditions vinicoles du midi de la France.
Mais la valeur des terres, en augmentant, a fait naître aussi le désir de l'instruction agricole : la culture de la vigne, qui demande tant de connaissances, est venue accroître cette préoccupation ; aujourd'hui, l'agriculture ne repose plus seulement sur l'expérience mais aussi sur le savoir ; ces deux facteurs nous mancfuent en Algérie ; les Arabes n'ont presque rien su conserver des pré-
cieuses observations que leur avaient transmises les Romains. Les Européens n'ont pas eu le temps encore de se faire une Iradition ou d'y suppléer en parti^ par des recherches scienti(i(|ues.
Si les agriculteurs de la l'rovence, du Var, etc., sont moins dépaysés ici (|ue ceux du Nord, ils sont néanmoins, les uns comme les autres, en face de diflicultés nombreuses qu'ils ne savent comment résoudre : la douceur de rhiver, Faction plus accentuée des vents du Sud, la nature différente des vents du Nord humides en Algérie et secs dans une grande partie de la France, sont entr'autres des nuances encore peu étudiées. Les Algériens sentent tous les jours davantage la nécessité d'institutions agronomiques dans les(|uelles les études scientifiques unies à des essais pratiques mettent sons les yeux de nos cultivateurs des exemples faciles à suivre et propres à former par leur ensemble une bonne méthode de culture algérienne.
Ce grand labeur de la Colonisation algérienne n'est pas à son terme : 7 à H millions de bonnes terrjf^s mal cultivées ou improductives restent encore dans le Tell : elles attendent des bras plus nombreux et des intelligences-; elles les auront, car les derniers recensements nous montrent un accroissement de plus en plus rapide de toute la population ; mais si l'avenir nous appartient n'oublions pas que c^est à l'agriculture que nous le devons ; que cette noble industrie est la source la plus pure, la plus intarissable de nos richesses, que nous ne devons cesser de nous en préoccuper et d'en protéger le développement.
AGROLOGIE