L'AMÉNAGEMENT DES EAUX
La répartition irrégulière des eaux pluviales a toujours été, dans l'Afrique, le grand obstacle à la prise de possession du sol par un peuple d'agriculteurs. Les Carthaginois et les Romains n'ont établi leur domination sur cette terre que par une conquête complète de l'eau.
Les recherches archéologiques poursuivies, en Tunisie et en Algérie, par un grand nombre de notabilités scientifiques, spécialement par le D' Carton et par M. R. de la Blanchère, ont démontré que sous les civilisations anciennes, les eaux que nous voyons si sauvages aujourd'hui, étaient domptées par d'innombrables travaux hydrauliques qui se succédaient depuis les ravineaux des montagnes jusqu'aux plaines sillonnées de canaux.
Actuellement, lorsque viennent les pluies, l'eau se précipite, se hâtant de fuir à la mer en laissant son terrain de parcours sec et bouleversé.
En montagne, les ravins étaient garnis de terrasses de retenue étagées en paliers, l'eau été répartie sur de grandes surfaces qu'elle imbibait, des sources nombreuses étaient ainsi alimentées. A leur entrée en plaine les oueds trouvaient des barrages réservoirs et distributeurs qui les menaient dans les canaux d'irrigation. Ces ouvrages anciens n'ont pas été conçus sur un plan d'ensemble, ni exécutés simultanément, ils appartiennent à des âges différents et ont été pendant des siècles la manifestation d'une colonisation crois-
santé ; ils étaient dus non seulement aux efforts des colons, mais aussi et surtout aux pouvoirs collectifs ou à des associations. Aujourd'hui, conime du temps des Romains, on peut dans le territoire colonisé distinguer deux régions : Tune recevant une masse de pluie abondante ; Tautre, moins favorisée, ne recevant qu'une quantité le plus souvent insuffisante. Ces deux régions, inégalement arrosées l'hiver, sont également sèches en été et réclament à ce moment l'eau d irrigation. La prospérité de l'Afrique pendant la période romaine était le prix d'un travail opiniâtre, corrigeant la nature, et assurant l'eau aux cultures d'hiver comme aux cultures d'été.
Dans les travaux hydrauliques anciens, les (errasses de retenue, de construction rustique, barraient tous les torrents même minuscules, elles se composaient d'un mur en pierres sèches de 1°» 50 de hauteur, d'un peu plus d'un mètre d'épaisseur et d'une longueur variable souvent ne dépassant pas une dizaine de mètres dans les ravins étroits.
Vers l'amont le terrain retenu était plus ou moins horizontal. Dans chaque ravin, les pluies trouvaient une succession de ces terrasses, chacune formait un arrêt suffisant pour les terres et, comme elles restaient perméables, l'eaus'écoulait lentement par les interstices, par infiltration, l'excédent coulait clair et tombait en cascade à chaque échelon. Le liquide gagnait ainsi lentement les niveaux inférieurs sans entraîner les terres.
Ces petits travaux ne coûtaient pas très chers, ils étaient exécutés par les colons eux-mêmes, faisant ce que font de nos jours nos indigènes quand ils veulent détourner un cours d'eau pour leurs irrigations.
De tels travaux changent un torrent caillouteux en un ruisseau inoffensif préparé pour l'irrigation de la plaine.
Le régime des sources de tout le versant se ressent de ces infiltrations et les fontaines fournissent aussi une eau fertilisante pour les jardins et les prairies. Enfin, la végétation arborescente trouve dans ce sol une fraîcheur profonde qui lui est favorable.
Mais ces barrages rustiques des vallons supérieurs ont encore un rôle plus important, ils permettent rétablissement, avec quelque sécurité, des barrages réservoirs à l'entrée de Toued dans la plaine. Sans les retenues en montagne, les crues trop rapides emportent les ouvrages les mieux établis.
M. de la Blanchère a nettement établi que les grands barrages des anciens n'étaient pas des œuvres d'art, ils ne visaient point à l'effet, souvent ils étaient établis sur des bases très modestes, puis successivement allongés et élevés.
« Nulle part on ne se sent plus franchement en pré- « sence d'un ouvrage rural, fait par les gens du lieu « pour leurs propres besoins. Pas une ligne n'est droite, « pas une direction mathématique, pas une distance (( exacte; tout est fait et placé à l'œil.
(( Les massifs de maçonnerie ont les formes les plus « barroques, renforcés d'une façon quelconque là où il (( a semblé utile. Une seule chose est soignée, le mor- « tier, qui fait de ces blocages grossiers une masse « extrêmement dure. Ce caractère de rusticité, cette « préoccupation unique de faire quelque chose qui « serve et en même temps cette maladresse à faire (juel-
« que chose de beau, sont à noter; ils se retrouvent
« dans tous les travaux de ce genre, sauf de très rares
« exceptions.
« Il est visible qu'il s'agit d'autres entreprises que de
« travaux publics. Ce n'est point le gouvernement qui
« a créé ces digues, ces barrages, ces canaux et ces
« déversoirs. Il faut y voir des œuvres d'intérêt local,
« exécutées moins par des ingénieurs que par des pra-
« ticiens de campagne, des agriculteurs possédant la
« tradition et l'habitude ; une longue expérience faisait,
« chez les anciens, que ces conceptions, qui nous sem-
(( blent appeler des spécialistes et pour l'exécution
« desquelles nous entretenons des services, étaient
« dans la pratique et courante. Il est vrai qu'on ne se
« risquait à entreprendre rien d'immense ; mais c'était
« déjà un succès que d'en avoir écarté le besoin (t). »
Ces travaux hydrauliques anciens couvrent la Tunisie et la province de Constantine.
Dès 1864, le commandant Payen signalait à la Société Archéologique de Constantine les vestiges de nombreux barrages dans le Hodna. Tous les oueds y avaient leur barrage, des réservoirs, des canaux endigués y existent encore à profusion et les Indigènes s'efforcent, de nos jours, de réparer ces œuvres d'un autre âge ; mais, n'employant que la terre et les fascines, ils voient, à chaque crue un peu forte, leurs travaux emportés. A la base du massif de TAurès, à Markouna, des travaux hydrauliques importants permettaient d'inonder la plaine. Tébessa devait sa prospérité agricole à l'aménagement des eaux de TAurès. A la limite du Sahara,
(1} De la Blanchère, loc. cit.
rOued-Djeddi présente des ruines de grands barrages.
Les importants travaux hydrauliques des anciens, abandonnés puis ruinés, étaient complètement oubliés lors de notre occupation. Les Indigènes, usant de leurs faibles moyens, irriguaient cependant encore de notables surfaces au moyen des dérivations (|u1ls savent bien pratiquer et qui leur fournit soit Tirrigation d'hiver dans les régions où la pluie est rare, soit Tirri. gation d'été dans le voisinage des montagnes.
Les premiers administrateurs militaires ne tardèrent pas à entrevoir le rôle bienfaisant de Teau, et d'importants travaux furent réalisés dans le Sud et sur le littoral. Un des plus remarquables est le barrage de Marengo, sur TOued-Meurad. Ce barrage-réservoir est le premier construit en Algérie.
C'est le service du Génie qui l'a fait construire de 1852 à 1867. La digue en terre a 27 mètres de hauteur au-dessus du thalweg, elle est longue de 80 mètres ; la capacité du réservoir est de 892 000 mètres.
L'utilisation des eaux est une des questions capitales à résoudre prochainement ; elle est complexe, car elle comporte l'étude et la solution de bien des problèmes d'ordres différents.
On a beaucoup dépensé pour édifier les grands réservoirs, peut-être eût-il été plus pratique de commencer par les simples prises d'eau en rivière qui, dans la vallée du Chélif notamment, auraient déjà donné des résultats importants. Ces prises d'eau se font sans frais quand elles sont directes, ce qui peut être souvent réalisé. Souvent ces prises d'eau ne peuvent avoir un grand débit qu'en hiver, mais avec deux irrigations pendant la période des pluies on peut obtenir d'impor-
tantes récoltes dans les contrées si étendues qui ne reçoivent que des pluies irrégulières et presque toujours insuffisantes. Un hectare de céréales peut, dans la région d'Orléansville, produire 30 à 40 quintaux de blé lorsque dans une année de sécheresse, on a pu donner deux fois de l'eau.
Le barrage du Chélif est la plus importante prise d'eau en rivière de TAIgérie. Le Chélif a un débit moyen, en amont d'Orléansville, de 3 à 5 m. c. de mai à octobre, et de 15 à 60 m. c. de novembre à février. Le débit peut descendre à 1 m. c. 500 et atteindre par les grandes crues 1.200 m. c. Le barrage est établi à 25 kilomètres en amont d'Orléansville ; la totalité des eaux d'arrosage est dérivée sur la rive gauche au moyen d'un canal ouvert pour un débit de 1 m. c. 5. Au village de Pontéba, ce canal se divise en deux branches, l'une continue sur la rive gauche, l'autre franchit le Chélif au moyen d'un siphon en tôle. La surface arrosable est de 2.400 hectares sur la rive gauche et de 7.700 hectares sur la rive droite.
La dépense pour ces ouvrages d'art importants s'élève à 2.402.000 francs. Les usagers doivent construire les canaux secondaires, payer une redevance à l'Etat et entretenir les travaux exécutés. Sur 1.500 litres à la seconde, 400 seulement sont souscrits par les usagers, les 1.100 autres retournent inutilisés au Chélif. La cause de cette anomalie réside dans le tarif élevé d'une redevance p«rpétuelle.
Dans un pays où l'agriculture est encore mal assurée faute de débouchés, de moyens de communication, de sécurité, on conçoit qu'un propriétaire hésite à grever ses terres d'une redevam^e perpétuelle de 60 à 80 francs par hectare. Dans les Indes, où les irrigations sont nom-
breuses, la redevance n'est que de 15 francs par an et par hectare et elle n'est établie qu'après un essai de trois ans.
Les résultats remarquables obtenus en Espagne par les grands réservoirs ont décidé le Gouvernement de l'Algérie à entreprendre ou à favoriser ces grands travaux hydrauliques dès 1845 ; au point où le Sig sort des gorges pour entrer dans la plaine, l'Autorité militaire fit construire un harrage-réservoir. Les vestiges de maçonneries trouvés au même point ont permis de constater que les Turcs et peut-être aussi les Romains, avaient utilisé cet emplacement particulièrement favorable pour un barrage de dérivation. En 1858, ce premier barrage fut élevé et l'eau en réserve atteint 3 millions de mètres cubes. Ce barrage devint bientôt insuffisant et, en 1888, le Syndicat de Saint-Denis-du-Sig fît construire, au Cheurfa, un deuxième réservoir de 18 millions de mètres cubes.
Deux ans après son achèvement, en 1885, les eaux ouvrirent une brèche de 40 mètres de longueur. Le barrage d'aval fut rompu.
La Compagnie Franco -Algérienne achevait, en 1871, un autre barrage important sur l'Habra ; la capacité atteint 30 millions de mètres cubes. Des fissures ne tardèrent pas à se produire dans les maçonneries. Ces fissures s'agrandirent en 1878 et, dans la nuit du 14 au 15 décembre 1881, à la suite d'une pluie torrentielle, les eaux s'élevèrent à 2 m. 25 au-dessus de la crête du réservoir en emportant le barrage sur 136 mètres de longueur et 18 mètres environ de hauteur en contre-bas du couronnement.
Les réparations ont été exécutées par TEtat de 1883 à
1887. La dépense du premier établissement est évaluée à 4.000.000 francs, ia réparation a coûté 1 .367.000 francs, la surface irriguée est de 126.000 hectares.
Dans la Mitidja, le barrage du Hamiz est établi en avant du Fondouk et doit retenir 14 millions de mètres cubes ; les canaux dominent 30.000 hectares, mais la surface irriguée ne dépassera pas 10.000 hectares.
En dehors des dangers de rupture qui sont considérables, ces réservoirs sont fatalement condamnés à un envasement qui diminue, d'année en année, leur capacité et qui ne pourra être prévenu que par des travaux de retenue en amont dans le genre de ceux qu'exécutaient les Romains et que nous connaissons par les vestiges relevés en Tunisie.
En montagne, les irrigations faites par les indigènes sont le plus souvent faites par de simples dérivations de source ou de cours d'eau. On observe cependant quelques travaux permettant d'utiliser pour l'irrigation des sources de faible débit ; dans l'Aurès, des bassins en terre sont construits et retiennent assez d'eau pour irriguer un jardin ; dans les régions à pluies insuflisantes, les Indigènes dirigent les eaux pluviales dans les bas fonds qui, après avoir été saturés sont ensemencées.
En Tunisie surtout cette pratique de la dérivation est en usage. Les reliefs du- sol sont souvent recouverts d'un travertin imperméable et les eaux pluviales s'écoulent comme sur une toiture. Ces collines sont soigneusement sillonnées de canalisation qui collectent les eaux pour les conduire dans les parties planes, plantées en oliviers, recevant ainsi, de ces Mcskats ou pltivium, l'eau qui pendant une partie de la saison pluvieuse remplit leur cuvette et sature tout le cube de terre où
vivent leurs racines. Cette méthode mériterait d'être mieux connue et généralisée.
Un colon de la région de Tunis a organisé, sur une propriété de 220 hectares, des barrages avec déversoirs latéraux en assez grand nombre, pour ne laisser écouler aucune quantité des eaux pluviales, 70 hectares en montagne retiennent la totalité des pluies, soit à raison de 460 "^/™, 322.000 mètres cubes d'eau mis à la disposition de sources, du boisement et des cultures ; les 150 hectares en plaine ont aussi des barrages de retenu et reçoiventdesfaçonsculturalesajoutant 690.000 mètres cubes à la quantité précédente, ce qui portera 1.012.000 mètres cubes le volume d'eau ainsi captée. Une centaine de petits barrages, des trous, quelques sillons et fossés ont permis de retenir des eaux qui, ravinant le sol, auraient fui, en grande partie, vers la mer au lieu d'assurer de bonnes récoltes au champs qui ont pu les boire (1).
Dans le sud de là province de Constantine, les eaux artésiennes ont fait des merveilles. Les premiers sondages dus à l'initiative du général Desvoux et effectués en 1856, ont donné des eaux jaillissantes en grande abondance (4.500 litres par minute. Depuis cette époque, les sondages, sous l'habile direction de M. Jus, se sont multipliés dans l'Oued-Rhir ; 120 puits tubes et 500 puits indigènes boisés enlèvent à la nappe environ 4.000 litres à la seconde. Les premiers puits tubes n'ont pas sensiblement varié de débit depuis leur exécution. Mais il est facile de prévoir que l'on ne pourra pas indéfiniment puiser dans la même nappe et que les belles
(1) Oinestous. Barrages hYdrauMque». /ierup TanUiennc, 1906.
exploitations créées dans les Zibans, le Soiif et TOued- Rhir auront forcément une limite. Cependant, les eaux souterraines sont loin d'être toutes utilisées en Algérie et leur recherche et utilisation, dans le Tell comme dans les Hauts-Plateaux et le Sahara, constituent un des côtés du problème algérien sur lequel on ne saurait trop faire porter les efforts et les ressources des particuliers et de TEtat.
L'épandage des eaux d'irrigation sur des terres dépourvues d'un écoulement facile ou d'un drainage suflHsant, produit, parfois, un apport de sel qui ne tarde pas à stériliser le sol. L'aménagement des eaux doit toujours comporter un drainage, surtout dans les régions qui sont déjà plus ou moins saturées de sel par des apports naturels.