‹ L'Algerie ancienne et nouvelleChapitre 10 sur 19 · COMMANDEMENT DU MARÉCHAL CLAUZEL · texte numérisé non relu

COMMANDEMENT DU MARÉCHAL CLAUZEL

(Août 1835. —‘Février 1837.)

Le maréchal Glauzel avait laissé dans la colonie d’excellents souvenirs : son retour fut un triomphe. 11 s’était , d’ailleurs , si nettement prononcé à la tribune et dans ses écrits contre toute idée d’abandon, que sa présence calma des inquiétudes maladroitement provoquées par les débats parlementaires. Mais, pour que le maréchal pût agir avec quelque vigueur et reprendre sur les Arabes l’ascendant que nous avions perdu, il lui fallait des hommes : or, l’effectif de l’armée d’Afrique venait d’être sensiblement diminué par l’envoi en Espagne de la légion étrangère, cédée par le cabinet dès Tuileries au gouvernement de Marie-Christine. A ce premier contre- temps vint se joindre un obstacle d’un autre genre : le choléra, qui depuis plusieurs mois sévissait à Oran, envahit tout à coup la province d’Alger et y fit d’épouvantables ravages. Dans de pareilles circonstances, envoyer une troupe nouvelle en Algérie, c’était la donner en pâture au fléau. On le comprit à Paris, et les embarquements furent suspendus.

Cependant, l’état sanitaire de lar colonie s’était amélioré : le choléra avait presque entièrement disparu, et l’armée, lasse de son inaction, demandait à marcher. Le ministère céda aux sollicitations du gouverneur, et l’expédition de Masccira fut décidée.

On pensait généralement que la campagne

serait longue et périlleuse ; aussi^ plusieurs officiers généraux avaient-ils sollicité l’honneur d'accompagner le maréchal; le duc d’Orléans avait obtenu le commandement d’une division.

11 arriva dans les premiers jours de novembre : aussitôt, le gouverneur se rendit à Oran, où lœ troupes étaient réunies.

On était au Tl novembre ; l’armée se mit en marche, bien persuadée qu’elle allait rencontrer l’ennemi aux portes mêmes de la ville. Mais Abd-el-Kader avait trop de bon sens pour se faire illusion et méconnaître son infériorité. 11 évita sagement d’engager la bataille et se borna, les premiers jours, à tirailler contre notre arrière-garde et à observer nos mouvements. Le seul combat sérieux fut celui du 3 décembre, alors que la colonne, ayant traversé le Sig, s’acheminait versl’Habra. — L’émir, rompu à la guerre d’embuscade , avait massé son infanterie sur un point que masquaient les broussailles et disposé son artillerie en avant du déûlé : •

quand l’avant-garde se présenta, elle fut assaillie par un feu des plus vifs, et les cavaliers arabes, survenant à l’improviste , se ruèrent sur les flancs de la colonne.

La moindre hésitation pouvait tout compromettre ; officiers et soldats rivalisèrent d’audace :

— la première brigade aborde l’ennemi à la baïonnette, le culbute et force le passage vaillamment disputé. Le généra-î Perrégaux se jette, avec le 17® léger, dans les bois de l’Habra, et en débusque l’ennemi ; l’artillerie, dont le maréchal dirige lui-même le feu, tire à toule volée.

et les Arabes se voient contraints d’abandonner le champ de bataille, où ils laissent leurs blessés^ et leurs morts.

La position ainsi balayée, la colonne poursui‘vit sa route, de temps à autre assaillie par les cavaliers d’Abd-el-Kader. Mais le maréchal paralysa par d’habiles manœuvres ces retours offensifs, et trois jours après il entrait à Mascara (6 décembre 1835).

Le lendemain, les soldats se répandirent dans la ville, qui était abondamment approvisionnée, et butinèrent à qui mieux mieux. Trois jours après, et sans motif apparent, le maréchal ordonna la retraite et revint à Oran.

Abd-el-Kader, qu’on croyait abattu , reprit bientôt la campagne : après le départ de nos troupes, il était rentré dans Mascara , avait levé de nouvelles recrues et opéré de fructueuses razzias dans les tribus qui lui étaient hostiles; puis, ayant appris que le maréchal projetait de se rendre à Tlemcen pour secourir les Turcs du Méchouar, il partit en toute hâte, s’approcha de la ville, attaqua et défit complètement les gens d’Angad, nouvellement soumis à la France, et tenta, mais sans' succès, de pénétrer dans la forteresse.

Dès que le gouverneur eut connaissance du mouvement offensif de l’émir, il se mit à la tête de 7,500 hommes formant trois brigades. La colonne partit d’Oraft le 8 janvier : le 13, elle entrait paisiblement à Tlemcen ; Abd-el-Kader, suivi des Hadars, avait évacué la place et porté son camp sur une montagne voisine.

Bientôt après, le maréchal fut mandé à Paris.

Son départ et la rentrée en France de plusieurs régiments laissèrent pleine carrière aux Arabes: Abd-d-Kader reparut, et l’on s’aperçut bien vite qu’il n’avait rien perdu de son audace. Le général Perrégaux parcourut tranquillement, il est vrai, la vallée du Ghélif; mais lorsque, pour obéir aux injonctions du gouverneur, le général d’Arlanges voulut établir un camp retranché à l’embouchure de la Tafna, il fut assailli par dix mille cavaliers. Les tribus qui campaient aux environs de Tlemcem se soulevèrent en masse, et l’insurrection s’étendit jusqu’à Oran. — Le ministre, (pie cet état de choses irritait, mit aux ordres du général Bugeaud trois régiments d’infanterie (23'’, 24® et 62® de ligne), et lui enjoignit de débloquer le camp de la Tafna.

Bugeaud promit de vaincre, et il tint parole.

L’armée descendait la vallée du Selsif ; — Abd-el-Kader, qui, depuis deux jours, surveillait ses mouvements, lance ses cavaliers sur l’arrièregarde, attaque avec son infanterie nos têtes de colonne, et cherche à nous envelopper. Le général voit le péril, et prend aussitôt ses dispositions. Le 62® et le bataillon d’Afrique sont placés en arrière, le reste des troupes fait face à l’émir; les deux lignes se joignent par une de leurs ailes, en présentant la forme d’un V trèsouvert. Au signal donné, les chasseurs d’Afrique chargent l’infanterie arabe, la culbutent après une résistance assez vive, et la précipitent (ians une espèce d’entonnoir formé par les sinuosités de la rivière; à l’arrière-garde, le 62® soutient

bravement le choc ; l’artillerie tire à mitraille, et, après une lutte acharnée, les Arabes se dispersent en laissant entre nos mains six cent 5 fusils et six drapeaux.

Après cette brillante journée, le général re gagna Tlemcem, ravitailla la place, puis ramena sa troupe à Oran ; de là, il revint à Alger, d’où peu de jours après il partit pour la France.

Ce n’élait point sans motifs sérieux que le ministère avait mandé près de lui le maréchal Clauzel. Les Chambres étaient convoquées , et on s’attendait à voir les adversaires de la colonie demander de nouveau l’abandon de la Régence, ou tout au moins attaquer vivement l’administration : or, c’était au gouverneur à défendre ses actes. D'autre part, la question relative au mode d’occupation était encore à résoudre, et c’était précisément le mode d’occupation employé jusqu’alors que l’opposition voulait combattre. C’était donc encore au comte Clauzel h justifier les mesures qu’il avait prises, sous l’approbation du ministère.

En fin de compte, l’assemblée approuva à une imposante majorité la conduite du gouverneur. — On ne lui demanda pas davantage.

Mais ce bill d’amnistie ne suffisait point au comte Clauzel. Le maréchal caressait depuis longtemps l’idée de s’emparer de Constantine : c’était son rêve de chaque jour, et il mit tout en œuvre pour décider le ministère à ordonner l’expédition. Econduit d’abord, il revint plusieurs fois à la charge, et réussit — mieux eût valu pour lui qu’on rejetât sa demande!...

Partie de Bône le 13 novembre, l’armée arriva le 21 sous les murs de Constantine, sans avoir presque tiré un coup de fusil, mais déjà à moitié vaincue par les privations et la fatigue.

Les hommes avaient souffert du froid et de la faim : « La maladie et le découragement surtout appauvrissaient déjà les esprits, s’ils n’éclaircissaient pas encore les rangs. » La nuit du 20 fut terrible entre toutes : «On n’avait pas trouvé un fétu de bois pour préparer les aliments ou pour réchauffer les membres mouillés et engourdis. Pas un feu, pas une lueur ne brilla pendant ce sinistre bivouac. Le terrain n’était que fange ou aspérités de rocher^ -, la bise soufflait avec colère ; une pluie glacée ne cessa de tomber à torrents, mêlée de nuages épais de neige tombant à gros flocons, ou d’ouragans de grêle... Le lendemain, plusieurs cadavres marquaient la place où les troupes avaient couché... »

Le maréchal n’en fut point troublé : Yousouf • lui avait affirmé que les habitants se rendraient sans combat, et il attendait patiemment la députation qui devait lui apporter les clefs de la ville, lorsque le feu d’une batterie, soudainement démasquée, vint détruire ses illusions.

Constantine est assise sur un plateau entouré de trois côtés par un ravin profond, creusé entre deux murailles de roc vif qui forment une escarpe et une contrescarpe entièrement à pic. Le Rummel s’engouffre dans ce ravin et le parcourt ; sur les côtes nord-est et sud-est, cette table de rochers calcaires s’incline diagonalement par une pente très prononcée vers l’est et communique.

par un pont en pierre, avec le plateau de Mansourah, qui domine la ville; au sud-ouest, elle joint le plateau de Coudiat-Ati.

Telle apparaissait Gonstantine, dont la garde avait été confiée à Ben-Aïssa. — Achmet tenait la plaine avec ses cavaliers.

La 1*’® et la 2® brigades, sous le commandement du général de Rigny, reçurent l’ordrede se porter sur Coudiat-Ati, d’occuper les enclos et de s’emparer des approches ; inquiétée dans sa marche par les tirailleurs arabes, la tête de colonne fut un instant repoussée; mais bientôt, soutenue par le 17® léger, elle culbuta l’ennemi, qui s’enfuit en désordre. Le reste de l’armée s’établit à Mansourah. Le convoi, escorté par le 62® de ligne, fut forcé de s’arrêter en deçà, dans un site tellement fangeux, que les soldats l’appelèrent dans leur style imagé, « le Camp de la 'boue. » Le lendemain, 22, on fit de nombreux efforts pour ' dégager les prolonges, on ne put y parvenir, et, chose douloureuse à raconter, les soldats abandonnèrent les voitures après les avoir pillées I En face de ce désastre qui atteignait l’armée entière, il ne restait que deux partis à prendre : ordonner immédiatement la retraite, ou attaquer la place et retremper dans un succès éclatant le moral affaibli des troupes. Clauzel fit avancer son artillerie et battit en brèche la porte d’El- Kantara. Le feu dura jusqu’au soir, mais sans produire beaucoup d’effet.

Le 23, aux approches de la nuit, les troupes furent massées en silence, prêtes à donner l’assaut. Malheureusement, la lune brillait d’un vif éclat.

et l’ennemi, mis en défiance par la tentative de la veille, faisait bonne garde. Les sapeurs du génie se coulèrent sur le pont à travers une grêle de balles. Beaucoup furent atteints, et les attirails qu’ils portaient roulèrent avec eux dans le Rummel ; le peu qui s’échappa parvint à se loger et se mit au travail. Le général Trézel, croyant la porte enfoncée, accourut aussitôt à la tête du 59® et du 63® de ligne ; mais la porte résistait toujours, et la colonne, entassée sur le pont, fut littéralement hachée par la mitraille. — La position n’était pas tenable, et c’eût été fo'ie de s’engager plus avant. Le maréchal fit sonner la retraite. Au même moment, la colonne Duvivier partait de Coudiat-Ati et cherchait à pénétrer dans la place par la porte d’El-Djabia ; mais, faute de moyens mécaniques indispensables pour briser les portes, l’attaque échoua complètement. Clauzel s’avoua vaincu !...

Les soldats étaient démoralisés : la peur s’empara du plus grand nombre, et ceux là mêmes qui se croyaient les plus solidement trempés se sentirent faiblir.

Par une heureuse exception, le général en chef conserva toute sa mâle énergie. Sa troupe était exténuée de faiblesse; il avait de nombreux blessés, peu de munitions, point de vivres ; derrière lui, quarante lieues de retraite; autour de lui, un pays nu et les cavaliers d’Achmet. 11 mesura froidement la situation, et se grandit à sa hauteur.

L’ordre se rétablit, et farmée put se mettre en marche.

Les assiégés sortirent en foule en poussant des cris sauvages et se jetèrent sur les flancs de la colonne. Nos tirailleurs les tinrent en respect ; mais la défense était molle, et d’une minute à l’autre nous pouvions être enveloppés.

C’est alors que le commandant Changarnier, ne prenant conseil que de lui-même, exécuta ce mouvement audacieux qui a fait sa fortune militaire. Son bataillon (2*^ léger), ainsi que nous l’avons dit, formait l’arrière-garde : Changarnier ralentit sa marche et laisse augmenter la distance qui le séparait du convoi. Bientôt il s’arrête, forme sa troupe en carré, l’enlève au cri de Vive le roi! puis commande le feu: — les Arabes étaient à vingt pas : h la première décharge, les trois faces du carré furent couvertes d’hommes et de chevaux ; ce qui ne tomba pas s’enfuit à toute bride, et le bataillon rejoignit la colonne.

Le commandant Changarnier sut se ménager ainsi une brillante occasion. Que serait-il advenu, cependant, si les Arabes, habilement conduits, s’étaient rués sur le convoi par l’issue qui leur était ouverte ? Comme à la Macta, de funeste mémoire, le convoi tout entier eût été pillé, l’armée entière compromise, sinon perdue, — et le commandant Changarnier avait à répondre de sa conduite devant un conseil de guerre!...

L’armée poursuivit sa marche , réglant son allure sur le pas des plus faibles ; ce qu’elle eut à souffrir, un témoin l’a raconté ; «Du monument de Constantin commença (24 novembre) le triste spectacle que nous eûmes constamment sous les yeux ; des soldats fatigués déjà, avaient de la

peine à se traîner, quoique le temps fût beau ; aussi, derrière nous s’offrit le spectacle le plus horrible ; des malheureux, tombant pour ne plus se relever , étaient égorgés devant nous ; les chasseurs d’Afrique n’étaient plus qu’un régiment d’infantqrie ; officiers et soldats donnaient leurs chevaux pour les blessés et les malades ; souvent même ils chargeaient pour enlever à nos féroces ennemis des victimes qui, laissées sur la route, allaient devenir leurs martyrs. » Enfin, les troupes arrivèrent à Bône décembre 1836). — Il était temps ; la souffrance avait brisé les plus forts courages; officiers et soldats étaient à bout dé forces!...

Le maréchal avait l’âme trop haute pour rejeter sur autrui les fautes qui lui étaient propres. Sous l’impression de sa défaite, il confessa franchement ses torts, je veux dire son imprévoyance, et s’accusa d’avoir cru trop aux promesses dont on l’avait bercé. Mais s’il se montra sévère pour lui-même, il fut juste pour ses compagnons d’armes. Au moment de partir pour Alger, il se fit un devoir de complimenter les troupes du courage et de la résignation qu’elles avaient montrés, et se plut à constater que Lousavaient supporté avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre : et c’était vrai.

Peu de jours après, le corps expéditionnaire fut dissous et le comte Glauzel se rendit à Paris. On le destitua.

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