GOUVERNEMENT DU COMTE DROUET D'ERLON
(27 juillet 1834. — 8 avril 1835.)
Les discussions passionnées qui avaient eu lieu dans la presse et dans les Chambres prouvèrent au gouvernement que l’heure était venue d’inaugurer une ère nouvelle. L’idée seule que l’on pouvait abandonner la colonie ayant soulevé d’ardentes colères, il était nécessaire de confier à des hommes nouveaux l’application d’un système qui fût en harmonie avec les besoins et les vœux des populations algériennes, et une ordonnance royale, en date du 22 juillet 1834, réorganisa complètement l’administration.
. Aux termes de cette ordonnance, « le commandement général et la haute administration des possessions françaises dans le nord de l’Afrique » étaient confiés à un gouverneur général, exerçant ses pouvoirs sous les ordres et la direction du ministre de la guerre.
M. le comte Drouet d’Erlon, lieutenant général et pair de France, fut nommé gouverneur.
Le général eut près de lui un conseil composé des principaux fonctionnaires. C’était au sein de ce conseil que devaient être discutées toutes les mesures propres à consolider notre domination.
Les premiers actes du gouverneur donnèrent
à penser que nous allions tenir à l’égard des Arabes une conduite exempte de faiblesses et d'hésitations ; mais les espérances qu’avait fait naître un langage tout militaire furent promptement déçues.
Le comte d’Erlon s’était, dans le principe, nettement prononcé contre la politique suivie par ses prédécesseurs et par le général Desmichels ; le système adopté par le gouverneur d’Oran lui paraissait impropre à faire respecter l’autorité de la Erance ; et, devant les hauts fonctionnaires de la colonie, il s’était exprimé de façon à laisser comprendre qu’il était peu favorable à ce qu’on nommait alors « la cause d’Abdel-Kader. » Le général Desmichels, sentant sa position compromise, vint à Alger pour prendre, disait-il, les ordres du gouverneur général. Milou-ben-Arach, secrétaire particulier de l’émir, l’accompagnait. — Le comle d’Erlon se montra, les premiers jours, froid et réservé ; il se tenait en garde contre le promoteur d’un système dont on lui avait indiqué les conséquences. Mais, peu à peu, il se laissa séduire par les raisonnements du général ; et, n’ayant sur les nlTaires du pays que des notions confuses, il s’abandonna à son naturel- indécis. Ses premières impressions s’effacèrent; l’envoyé arabe fut traité avec une grande distinction, et le général, obligé de retourner dans sa province où le choléra venait d’éclater, partit avec la conviction que son système allait prévaloir. Cette fois, M. Desmichels .se faisait illusion : il n’était point encore à Oran que le gouverneur obéissait à une influence contraire.
et exprimait de nouveau ses préventions contre l’émir.
Parmi les généraux qui servaient en Afrique, beaucoup répudiaient le système de concessions si imprudemment continué ; mais nul plus que le général Trézel ne maudissait la faiblesse du gouverneur. Une occasion lui fut offerte de manifester sa pensée : il n’eut garde de la laisser échapper.
Bien avant l’époque dont nous parlons, les Douars et les Zmèlas, tribus guerrières qui campaient auprès d Oran, avaient séparé la cause de l’islamisme de celle d’Abd-el-Kader, et refusé toute obéissance au fils de Mahy-ed-Din. Le général Trézel pensa qu’il pourrait tirer profit de celte mésintelligence , et il décida plusieurs groupes des deux tribus à reconnaître l’autorité française, sous promesse qu’ils trouveraient au besoin une efficace protection. L’émir, aussitôt prévenu, se plaignit avec vivacité de ce qu’il appelait « un manque de foi, » et enjoignit aux deux tribus de s’éloigner d’Oran. Les Arabes refusèrent d’obéir, et, se voyant menacés, invoquèrent la protection du général. Fidèle à sa parole, Trézel accourut au secours de ses nouveaux alliés : mais les réguliers ne l’attendirent point ; à l’approche des troupes françaises, ils s’enfuirent sans brûler une amorce.
La retraite des réguliers simplifiait la question, mais ne la résolvait point : Abd-el-Kader persistait à se dire chef et souverain des Zmélas ; le commandant français refusait, lui, de reconnaître cette souveraineté, et il était évident pour tous
que le conflit entre deux autorités rivales, également chatouilleuses sur leurs droits, devait prochainement amener une rupture. A vrai dire, 'Chaque parti la demandait : néanmoins, si désireux qu’il fût d’engager la bataille, le général Trézel redoutait d’encourir un reproche et de jouer le rôle de provocateur. 11 prit donc position sur les bords du Tlélat, à douze kilomètres de Misserghin, et, de là, écrivit à l’émir, l’engageant à renoncer à des prétentions mal fondées ; en même temps, il adressa au gouverneur un rapport circonstancié, déclarant que dans le cas où sa conduite serait désapprouvée, il demanderait un successeur. — Le comte d’Erlon garda un silence prudent. Quanta l’émir, il répondit «que sa religion lui défendait de laisser des musulmans sous la domination des chrétiens, et qu’il irait chercher les rebelles jusque dans les murs d’Oran. »
Cette réponse équivalait à une déclaration de guerre. Le général Trézel résolut aussitôt de pousser en avant, et de menacer Mascara. Sa troupe se mit en marche; elle était à peine entrée dans la- forêt de Muley-lsmaël, qu'elle rencontra l’ennemi (26 juin) occupant un défilé très étroit ,* et merveilleusement posté pour la défense. — Le combat s’engage : l’infanterie arabe, cachée par d’épaisses broussailles, ouvre un feu terrible contre notre avant-garde , qui plie presque aussitôt et entraîne dans son mouvement le 66”. L’exemple va devenir contagieux : le colonel Oudinot s’adresse aux chasseurs d’Afrique, et du doigt leur montrant l’ennemi : « En
avant! s’écrie-t-il, l’honneur du régiment vous en fait un devoir ! » Les chasseurs s’ébranlent ; Oudinot charge à leur tête, force le défilé, puis tombe, le crâne brisé par une balle. De nouveau ses cavaliers reculent : mais l’arrière-garde se précipite au pas de course et prend l’offensive; le combat recommence avec acharnement, et, après deux heures d’une lutte opiniâtre, les Arabes , débusqués de leurs positions , se dispersent dans la plaine. Trézel arrive ainsi sur les bords du Sig, s’y établit, et, pour la seconde fois, fait sommer l’émir de reconnaître l’autorité de la France. — Mais Abd-el-Kader connaissait la faiblesse numérique de ses adversaires et ce que leur coûtait la victoire. Il rallia promptement ses troupes et vint se poster en face du camp français.
En présence de ces masses compactes dont le nombre grossissait incessamment, le général Trézel craignit de s’être trop engagé : gêné dans sa marche par un convoi nombreux, il ne pouvait avancer qu’avec une extrême circonspection, au milieu d’un pays presque inconnu, et redoutait une surprise : il résolut,- en conséquence, de se retirer sur Arzew. — Deux chemins y conduisaient: l’un, par les collines, l’autre, par les gorges de l’Habra. La crainte d’avoir à surmonter des difficultés de terrain, et de retarder ainsi la marche du convoi, décida le général à suivre cette dernière route.
Lorsqu’il vit l’armée française effectuer son mouvement, l’émir ne douta plus de la victoire : il savait où nous attendre. Prompt à concevoir
une manœuvre, plus prompt encore à l’exécuter, il part avec une nuée de cavaliers portant des fantassins en croupe, et occupe les hauteurs qui avoisinent la Macta. — Trézel était brave ; en face d’un ennemi cinq ou six fois supérieur en nombre, il n’hésita point une minute : à sa voix, deux compagnies s’élancent vers les collines qu’elles tentent de gravir ; mais les Arabes tiennent ferme et forcent nos tirailleurs à rester dans la vallée. La colonne, poursuivant sa route, s’engage dans les gorges; bientôt elle est attaquée sur tous les points. Les chasseurs, qui marchent derrière le convoi, fléchissent vers les marais de droite et laissent un espace découvert entre les dernières voitures et le 66'’ : les Arabes se précipitent dans cette trouée, se ruent sur les blessés, les arrachent des prolonges, puis les mutilent ou les égorgent. L’arrière-garde, se voyant coupée, faiblit à son tour ; l’épouvante la gagne; ejle se débande aussitôt, c’est un sauve-qui-peut général. Quelques hommes, cependant, reprennent courage ; ils se rallient sur un mamelon et continuent la lutte en chantant la Marseillaise... Mais peu à peu la fusillade s’éteint, la voix des chefs domine le bruit; l’ordre succède au désordre: des tirailleurs se forment en arrière-garde, l’artillerie soutient la retraite, et quelques charges vigoureuses de cavalerie éloignent l’ennemi, qui, surchargé de butin, ralentit ses attaques. — Le soir même, la colonne gagnait Arzew (28 juin 1835) ; peu de jours après, on l’embarqua pour Oran.
Telle fut cette désastreuse affaire de la Macta ;
l’opinion publique se montra sévère à l’égard du général, qui avait eu le seul tort de trop compter sur. le courage de ses troupes.
Trézel s’accusa lui-même avec une franchise pleine de noblesse et de résignation : « Dans ce fatal combat, écrivit-il au ministre, j’ai vu perdre des espérances qui me paraissaient raisonnables ; je suis oppressé par le poids de la responsabilité que j’ai prise, et me soumettrai sans murmure au blcàme et à toute la sévérité que le gouvernement du roi jugera nécessaire à mon égard, espérant qu’il ne refusera pas de récompenser les braves qui se sont distingués dans ces deux combats. »
Tandis que le général Trézel confessait ainsi sa défaite, l’émir se montrait embarrassé de son succès : il sentait, en effet, que la France voudrait venger sa défaite, et il se souciait peu de . recommencer la guerre. Il chercha donc à prouver que les exigences de son adversaire avaient seules amené la rupture de la paix, et il écrivit dans ce sens au gouverneur général.
L’émir comptait à bon droit sur le comte d’Erlon : il connaissait l’homme. Trézel fut destitué et dut remettre son commandement au général d’Arlanges; le gouverneur eût même volontiers abandonné les Douars et les Zmélas, sans l’opposition qu’il rencontra dans le conseil de régence.
Mais le gouvernement avait hâte d’effacer la tache qui souillait nos drapeaux : il rappela le comle d’Erlon, et !e remplaça par le maréchal Glauzel, que l’opinion publique désignait à son choix.