GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAL DA /IRÉMONT
(Février. — Octobre 1837.)
Le comte Damrémont, nommé gouverneur général vint prendre le commandement des troupes (avril 1837).
Vers la môme époque, le général Bugeaud arrivait à Oran avec des pouvoirs assez mal définis. Après avoir adressé aux tribus de l’ouest une proclamation destinée, croyait-il, à les épouvanter, il entra en négociations avec Abd-el- Kader, puis conclut (30 mai 1837) le fameux traité de la Tafna, qui portait en substance :
<f Art. let’. L’érnir Àl)d-el-KaJer re‘:onn:\ît la souveraineté de la France en Afrique.
» Art. 2. La France se* réserve dans la province d’Oran : Mostaganeiu, Mazagran et 1 .‘urs territoires ; Oran, Arzew; }ilus un territoire délimité.
» Dans la province d’Alger : Alger, le Sahel, la plaine de la Milidja, en y comprenant Blidah et son territoire, Koléah et son territoire.
n Art. 3. l’émir administrera la province d’Oran, celle de Tittery et la partie de celle d’Alger qui n’est pas comprise; à l’ouest, dans les limites indiquè?s à l’art. 2.
» Il ne pourra pénétrer dans aucune partie de la Régence.
» Art. 4. L’émir n’aura aucune autorité sur li’s musulmans qui voudront habiter sur le Orritoire réservé à la France; mais ceux-ci resteront libres d’aller vivre sur le territoire dont l’émir a l’iidministration, comme les habitants du territoire de l’émir pourront s’établir sur le territoire français, etc., etc. »
Libre de toute inquiétude du côté de l’ouest, le général Damrémont se tourna contre Constan tine.
Le corps expéditionnaire montait à dix mille hommes, divisés en quatre brigades commandées, la première par le duc de Nemours, la seconde par le général ïrézel, la troisième par le général Rulhières, la quatrième par le colonel Combes. — L’artillerie avait à sa tête le général Vallée; le génie, le général Rohaiilt de Fleury. L’armée emportait dix-huit jours de vivres.
Elle se mit en marche le 1*’^ octobre 1837 ; cinq jours après, elle était devant Constantine.
Après avoir disposé l’attaque et formé les colonnes, le général en chef envoya faire aux assiégés les sommations d’usage. Ce fut un soldat du bataillon turc qui porta la dépêche. Il se hissa à une corde jetée du rempart, et fut introduit dans la place. Le lendemain, il revint avec cette réponse verbale :
« II y a dans Constantine beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Si les Français en manquent, nous leur en enverrons. Nous ne savons pas ce que c’est qu’une brèche ou une capitulation. Nous défendrons à outrance notre ville et nos maisons. On ne sera maître de C«nstantine qu’après avoir égorgé jusqu’au dernier de ses défenseurs. »
— «Ce sont des gens de cœur, dit M. Damrémont, Eh bienl l’affaire n’en sera que plus gk>rieuse pour nous. »
Et il se rendit avec sa suite sur le plateau de Coudiat-Aty pour examiner la brèche. Là, il mit
pied à terre, lit quelques pas en avant et s’arrêta sur un point très découvert;, le général Rulhières, craignant un malheur,, le supplia de s’éloigner un peu :
— « Laissez ! répondit Damrémont ; je.. . n
Il n’achevai pas ; un boulet parti de la place le renversa sans vie.. .
Le lieutenant général comte Vallée prit le commandement des troupes. Il fit canonner la ville et ordonna l’assaut pour le lendemain.
Les troupes furent réparties en trois colonnes : la première sous les ordres du lieutenant colonel Lamoricière, la seconde et la troisième sous ceux des colonels Combes et Gorbin.
A sept heureS' précises, par un soleil radieux, le duc de Nemours donne le signal : — la première colonne s’ébranle, gagne la brèche au pas de course, au milieu d’une ardente fusillade, et le capitaine Garderens plante sur les- remparts le drapeau tricolore. Mais à mesure que la colonne descend dans la ville, elle se heurte contre de nouveaux obstacles : chaque maison a été transformée en une place forte , il faut briser les portes; on se bat corps à corps, et les assaillants sont décimés par un feu de mousqueterie tiré de mille embrasures. — Mais nos soldats cmt juré de vaincre : ils s’excitent les uns les autres, chargent avec furie , et font un épouvantable massacre. Tout à coup une maison s’écroule, qui écrase ou étouffe sous ses débris une centaine d’hommes. A peine ce danger passé, un autre survient : un magasin à poudre prend feu , et l’explosion sème dans nos rangs le désordre et
l’elTroi. « Ce fut, dit un historien, un phénomène étrange, effroyable. Plusieurs de nos soldats sentent que tout autour d’eux l’air s’embrase ; ' ils respirent le feu ; une douleur âcre et cuisante les dévore ; leurs vêtements consumés laissent leur chair à nu ; leurs paupières sont brûlées ; d’éternelles ténèbres les environnent. Quelquesuns déliraient, défigurés à tel point que leurs amis même ne les pouvaient reconnaître, et ils allaient s’agitant semblables à des spectres. » Le colonel Lamoricière fut une des victimes, et l’on craignit à la fois pour sa vie et pour sa vue, qui toutes deux furent quelque temps en danger.
Cependant les troupes arrivaient dans la ville par détachements de d* ux compagnies, à mesure que la première colonne gagnait du terrain; on évitait ainsi le désordre et l’encombrement qui nous avaient été si funestes en 1836. Bientôt la place fut presque complètement envahie, grâce à un mouvement décisif du colonel Combes, qui fit habilement tourner une barricade. Mais le vaillant soldat paya de sa vie le succès qu’il venait d’obtenir. Atteint de deux blessures mortelles, il attendit sans faiblir que l’ennemi fût repoussé : « Alors se passa une scène digne des temps héroïques : invincible à la douleur, le colonel Combes s’avança vers le duc de Nemours pour lui rendre compte de la situation. Son pas était assuré, son visage calme; à le voir, nul ne se fût douté qu’il portait la mort dans la poitrine.
11 s’exprima noblement, avec simplicité, sans parler de lui autrement que par cette allusion mélancolique et sublime : « Ceux qui ne sont
pas blessés mortellement jouiront de ce succès. »
Pendant l’assaut, une partie des habitants tenta de fuir par un des côtés du ravin, à l’aide de cordages qui descendaient le long des rochers; mais les cordes, incessamment tendues, se brisèrent sous le poids des fugitifs : une grappe d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards roula dans l’abîme et périt dans une affreuse et lamentable agonie.
La ville était prise ; le général Rulhières en fut nommé commandant supérieur : comme il arrivait, il reçut une lettre dans laquelle les autorités et les personnages induents de Gonstantine faisaient leur soumission et imploraient la clémence des vainqueurs. — Le général fit immédiatement cesser le feu et se dirigea vers la Kasbah, dont les derniers défenseurs furent promptement expulsés. Deux heures après, le drapeau de la France flottait sur tous les édifices, et le duc de Nemours prenait possession de la maison du bey (13 octobre).
Achmet, nouveau Boabdil, assista, du haut d’une colline, à la défaite de ses troupes ; quand il vit se déployer au sommet de la Kasbah notre étendard victorieux, — ivre de colère et de désespoir, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et s’enfuit en pleurant.
Le général Vallée s’occupa tout aussitôt de régulariser les services administratifs, de manière à pourvoir aux besoins du pays. Après quoi, il donna le signal du départ et revint à Bône, où l’attendaient la dignité de maréchal et le titre de gom'erneur.