‹ L'Algerie ancienne et nouvelleChapitre 15 sur 19 · XV · texte numérisé non relu

XV

châtiant avec la plus grande rigueur les tribus insoumises ou qui avaient fait défection , et l'émir fut poursuivi d’étape en étape , sans trêve ni repos.

Mais un événement d’une importance plus décisive allait réduire aux abois notre infatigable ennemi.

Après la ruine de ses forteresses^ Abd el-Kader avait réuni dans un seul groupe sa famille, ses principaux lieutenants, les marabouts attachés à sa cause et une partie de ses réguliers. C’est ce qui constituait sa smala. — Depuis la prise de Teked^empt et de Bogar, cette troupe errait à raventure, évitant avec soin l’approche de nos colonnes. Le 9 mai 1843, le géiréral Bugeaud apprit, par des éclaireurs, que l’émir était rentré dans rOuenseris, laissant sa smala aux environs de Boghar ; on ne précisait pas l’endroit. Aussitôt il donna l’ordre à Lamoricière et au duc d’Aumale de se mettre à la poursuite du sultan de le rejeter sur une des tribus qui nous étaient soumises.

Le duc d’Aumale partit de Boghar avec 1 ,300 fantassins et 600 chevaux : trois jours après, il était prévenu que la smala se trouvait à quinze lieues sud-ouest de Goudjala ; il poursuivit sa route, et après 23 heures d’une marche accablante, dans un pays inculte, il se trouva tout à coup, et sans le savoir, en face du campement : près de trois cents douars couvraient un espace de deux kilomètres. «Nous en étions tout au plus h mille mètres : c’est à peine si les Arabes

'aient aperçus de notre approche. Il n’y avait

pas à hésiter : les zouaves que le lieutenant colonel Ghasseloup amenait rapidement avec l’ambulance et l’artillerie, ne pouvaient pas, malgré toute leur énergie, arriver avant deux heures, et, une demi-heure de plus, les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée ; les nombreux coiubattants de cette ville de tentes auraient eu le temps de se rallier et de s’entendre ; le succès devenait improbable, et notre situation très critique. » — Les Arabes auxiliaires, effrayés du graiid nombre d’ennemis, que nous allions avoir à combattre, supplièrent le général d’attendre l’infanterie :

— Jamais nul de ma race n’a reculé, répondit le prince.

Et il donna l’ordre à Youssouf de commencer l’attaque avec ses spahis.

Youssouf charge avec sa bravoure accoutumée et culbute les- réguliers ; d’Aumale s’élance avec les chasseurs d’Afrique : les femmes, les enfants, les vieillards s’enfuient en poussant des cris affreux, et les cavaliers d’Abd-el-Kader , qui veulent protéger leur fuite, sont poursuivis et sabrés ; — une heure après, quatre mille prisonniers, le trésor de l’émir, ses tentes et ses drapeaux étaient au pouvoir de nos troupes. La mère et la femme de l’émir, qui avaient été un instant prisonnières, mais que l’on n’avait pu reconnaître dans le premier tumulte, furent sauvées par un esclave fidèle, et s’échappèrent sur un mulet, que nos chevaux épuisés ne purent joindre.

Cette lutte de cinq cents hommes contre cinq

^iiille nous coûta !« neuf hoinmes tués et doiiae blessés^ » L’insigjiiûance des .pertes fit conte&* tei' le mérite de l’action :iqu’on nous permette de citer ici l’opinion deux hommes de guerre, dont on ne saurait suspecter la bonne foi ,ni la valeur.

« — Pour entrer, disait Charras, — et en cette matière il est bon juge, — pour entrtir, comme l’a fait le duc d’Aumale, avec cinq cents hohmies au milieu d’une pareille population, il fallait avoir vingt-deux ans, ne pas savoir ce que c’est que de danger, ou bien avoir le diable dans le t'enirc'^ les femmes seules n’avaient qu’à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les culbuter, et qu’à jeter leurs pantoutles à la tête des soldats pour les exterminer tous, depuis le premier jusqu’au dernier.»

Youssouf disait, de son côté : — u Lorsque nous nous sommes trouvés avec nos deux cent cinquante làommes en face de vingt mille âmes dont se composait la smala', que j’ai demandé au prince : Monseigneur, que faut-il faire? «Entrer là-dedans, pardieu ! » loi^qu’il m’a répondu cela, j’ai cru avoir mal entendu, je l’ai fait répéter et lorsqu’il eût répété : «entrer la -dedans, vous dis-je 1 » le fi isson m’a pris ; j’ai mis le sabre à da main parce que je suis un soldat, mais Je me suis dit à moi-même : c’est fini, nous sommes tons flambés. »

- Cependant, quelques fuyards âvment appris au général Lamoricière la victoire du duc d’Aumale. Le général se porta dans la direction qui lui était indiquée comme étant celle que devaient suivre les débris de la smala, et il rejoignit les

fugitifs. Abd-el-Kader était au milieu^ d’eux, voulait combattre, mais ses troupes, dominées par la terreur, refusèrent d’obéir, et il dut fuir en toute hâte. Une population de 2,500 àmes% dénuée de tout et mourant de faim, implora lai générosité du vainqueur. Lamoricière eut pitié de ces pauvres gens : il les ût reconduire dans la plaine d’Egris et pourvut à tous leurs besoins.

Des khalifots de l’émir, Ben-Salem était incontestablement le plus dévoué à la cause de l’islamisme : suspect aux Kabyles, qui le trouvaient compromettant, détesté des principaux, cheiks qui le jalousaient; traité, parfois, avec une incroyable dureté par Abd-el-Kader luimême, il avait supporté avec une admirable résignation les épreuves les plus douloureuses, et, du fond de sa retraite, il envoyait des émissaires réchauffer'le zèle des montagnards et rappeler aux marabouts les prescriptions du Prophète. — Le maréchal Bugeaud, instruit de ces manœuvres, en profita pour mettre à exécution un projet qu’il caressait depuis longtemps.

Les tribus kabyles campées à l’est d'Alger avaient, jusqu’alors, refusé de faire leur soumission ; elles pouvaient', d’un jour à l’autre, s’armer contre nous et fournir h l’émir de nombreux contingents : le maréchal résolut de les réduire.

L’annonce de cette expédition souleva en France une réprobation d’autant plus vive-qu’on n’en comprenait ni l’urgence, ni la portée : orateurs et journalistes ne cessaient de répéter que cette guerre inique allait tout compromettre. Bugeaud n’en montra que plus d’insistance, et

il fit si bien que le ministère lui donna pleins pouvoirs.

Libre d’agir, le maréchal voulut prouver à ses adversaires qu’il avait pour lui le bon droit et Péquité; avant de commencer la guerre, il adressa aux chefs kabyles (14 avril 1844) une proclamation qui se terminait ainsi :

« Chassez Bon-Salem de votre pays, soumettezvous à la France et il ne vous sera fait aucun mal. — Dans le cas contraire; f entrerai dans vos moniaynes, je brillerai vos villages el vos moissom, je couperai vos arbres fruitiers ; et alors, ne vous en prenez qu’à vous seuls. Je serai, devant Dieu, parfaitement innocent de ces désastres, car j’aurai fait assez pour vous les épargner. »

Les marabouts convoquèrent aussitôt toutes leurs tribus. Les grands propriétaires et les gens aisés penchèrent pour la soumission : ils savaient que Bugeaud était implacable, et ils craignaient que tout le fardeau de la guerre portât sur eux. Les artisans, au contraire, demandèrent la guerre à grands cris. On prit un moyen terme, et il fut décidé qu’avant de recourir aux armes on en appellerait à la justice du gouverneur.

Bugeaud répondit par un nouveau manifeste (21 avril) ; il exposa compendieusement ses griefs, les déclara fondés, et somma les Kabyles de faire immédiatement leur soumission, sous peine d’être traités en ennemis.

Au reçu de ce message, les tribus voisines furent convoquées chez lesFlissas : le sentiment national domina toutes considérations d’intérêt particulier, et les Kabyles s’apprêtèrent à combattre.

Le maréchal entra immédiatement en campagne. Après s’être emparé de Dellys, où il installa l’autorité française, il se porta rapidement à l’ouest, et, dans une première rencontre, battit les montagnards ; mais le foyer de la résistance était plus loin.

L’armée, que la colonne du général Gentil venait de rejoindre, se trouvait, le 16, au lieu dit Ouarez-el-Din. Les crêtes des montagnes étaient couvertes de Kabyles appartenant à toutes les les tribus voisines ; on estimait leur nombre à 20,000 environ.

Le maréchal eut vite arrêté son plan d’attaque, qu’il résumait ainsi : « S’emparer de la ligne dominante, couper l’ennemi en deux et le balayer à droite et à gauche en le rejetant sur des corps postés pour le recevoir. » Ainsi dit; ainsi fait. Nos troupes gravirent les mamelons avec leur courage habituel. La lutte fut longue, sanglante, de part et d’autre acharnée, et se prolongea jusqu’au soir; mais quand le soleil disparut, nous étions maîtres du champ de bataille, qui s’étendait sur un espace de plus de huit kilomètres.

Ce brillant fait d’armes eut une immense portée : il renfermait en germe la conquête de la Kabylie, et eut-pour résultat immédiat de rompre la ligne formée par les tribus : le chef des Flissas, Ben-Zamoun, vint trouver le maréchal :

— Tu es le plus fort, lui dit-il ; Dieu l’a voulu : accepte notre soumission !

Et la paix fut conclue.

Poursuivi sans relâche par nos colonnes mo-

biles, abandonné des siens, Abd-el-Kader avait quitté la Régence -et s’était réfugié dans les montagnes du Riff, au delà de nos frontières. *€’était là qu’il comptait recruter de nouveaux soldats pour la guerre sainte. En face des montagnards, il se posa non point en prétendant que lator-^ tune avait trahi, mais en serviteur d’Allah, c’està-dire en ennemi des chrétiens. Mis en contact avec les maraboots, il leur raconta toutes le&; ' phases de la guerre, montra l’armée français détruisant sur son passage les champs, les moissons, les troupeaux, prête à envahir leur territoire, — et il demandait quel crime avaient commis les descendants, du Prophète pour que Dieu les laissât ainsi sans courage et sans forces.

Ces'disconrs, pieusement écoutés et prompte^ ment répandus, excitèrent dans le Rilf une violente agitation. Abd-el-Kader fut considéré' comme un martyr : de tous les points on accourut pour le voir et l’entendre, et, si grande devint sa popularité, que l’empereur du Maroc le créa khalifat de la province.

Le gouvernement français ne voulait point la guerre : il s’adressa à la cour de Fez et demanda l’exécution pure et simple des traités antérieurs. Abd-Er-Rhamann, qui croyait pouvoir- compter sur l’appui de l’Angleterre, répondit d’une manière évasive on 'convint toutefois, que pour éviter tout sujet de querelle, on fixerait la délimitation des frontières : El-Gennanouï, kaïd d’Oucbda, fut chargé par l’empereur dérégler le dilTérend avec l'autorité française. — Mais on ne soulève point impunément les passions reli-

gienses : les Marocains avaient, fait cause commune avec Abd-el-Kader et il leur lardait deconamencer la- lutte. Sur ces entrefaites, le ülsaîné d’Abd-Er-Rhamann vint à Ouelida : sa présence enflamma le courage des musulmans qui, sans provocation aucune, et sans déclaration de guerre, se ruèrent conU'e LaÜa-Maghrania. Heureusement Lamoricière était là ; aux premiers coups de feu, il marcha contre l’ennemi : bientôt après, les Marocains fuyaient en désordre.

Rugeaud était alors en Kabylie : à la nouvelle du combat d’Ouchda, il partit en toute hâte pour la province d’Ûran avec les bataiRons disponi— blesv et prit le commandement des troupes (12 juin 1844) . Son premier soin fut de demander à Gennanouï une conférence, afin de régler les points en litige. Celui-ci accepta, et la con- ’ férence fut fixée au 1 5 juin sur les bords de la Mouïla. Le général Bedeau fut chargé d’y représenter la France : il s’y rendit avec la cavalerie française et quatre bataillons d’infanterie. De son côté, Gennanouï s’était fait accompagner par six cents fantassins et trois mille cavaliers.

Les deux troupes étaient à peine en présence que les Marocains entourèrent nos bataillons et, s’excitant les uns les autres, commencèrent le feu. Ge'inanouï suspendit un instant les pourparlers, afin de rétablir l’ordre, puis déclara qu’il ne pouvait contenir l’enthousiasme de ses soldats et qu’il fallait terminer au plus vite. Abd- Er-Rhamann, ajoutait-il, désirait la paix, mais il voulait que les Français se retirassent derrière la Tafna, qui serait désormais notre limite.

— Je ne suis pas autorisé, dit le général Bedeau, à faire une pareille concession.

— Si vous ne le faites pas^, répliqua Gennanouï, c’est la guerre.

— Soit ! répondit Bedeau.

Là-dessus on se sépara; mais au moment où la troupe française commençait sa retraite, elle fut attaquée.

Le général Bedeau avait reçu l’ordre formel de ne point accepter la bataille; il méprisa l’insulte et se retira. Le maréchal, prévenu de ce qui se passait, prit avec lui quatre bataillons et se porta rapidement au secours de la colonne, qui fit aussitôt volte-face, chargea les Marocains et ne s’arrêta qu’après les avoir dispersés.

Pendant le cours des négociations, le duc de Joinville s’était présenté devant Tanger à la tête d’une escadre. Le 6 août, il bombarda la ville, d’où les consuls et les nationaux étaient sortis la veille. — Les canonniers marocains ripostèrent avec beaucoup d’adresse et de vivacité ; mais, sous l’action puissante de notre artillerie , les forts furent promptement démantelés ; les assiégés durent ralentir leur feu , et , moins d’une heure après, les batteries de l’enceinte et de la côte étaient réduites au silence : il ne restait plus que des décombres. — Le prince se dirigea sur Mogador.

La guerre une fois commencée, le maréchal Bugeaud agit avec sa vigueur habituelle.

Depuis plusieurs jours il préparait moralement et matériellement sa petite armée; il réunit plusieurs fois les officiers pour les bien pénétrer de

quelques principes dont il allait faire l’application, et il fit répéter la manœuvre qu’il avait adoptée pour combattre la cavalerie marocaine.

Le 13 août, au soir, l’armée simulant un grand fourrage, se porta à quatre lieues en avant, puis s’arrêta. A minuit, elle se remit en marche : au petit jour elle arrivait à la rivière d’Isly, qu’elle devait traverser deux fois pour joindre l’ennemi.

Le passage du premier gué s’effectua sans trop de didicullés; peu d’heures après, les troupes gagnaient un massif qui forme le coude très peu prononcé de la rivière, et voyaient devant elles tous les camps marocains, rangés sur la rive droite, au milieu de plusieurs milliers de combattants. Sur une butte dominant les alentours, on distinguait les tentes du fils de l’empereur, ses drapeaux et son parasol, signe du. commandement.

Le maréchal réunit autour de lui les chefs de corps pour leur donner ses dernières instructions et leur désigne, pour point de direction, la tente même du fils de l’empereur ; aussitôt après , l’armée descend vers le second gué.

Les Marocains essayent d’en défendre le passage, qui est résolûment franchi, et la colonne atteint, sans grandes pertes, un plateau immédiatement inférieur à la butte occupée par le fils du sultan. Les pièces dé campagne sont pointées sur cette butte : à l’instant même, des masses de cavaliers arabes débouchent à droite et à gauche de!» collines et enveloppent notre armée. Nos tirailleurs, placés en avant, se cou-

cbent à plat- ventre; les carrés ouvrent leur feu» elles canons tirent à mitraille. Aloi’s, toute cette cavalerie s’arrête, inquiète, et - commence àtourbillonner. La colonne continue sa marche, et, après une assez faible résistance, elle enlève la butte où quelques minutes auparavant brillait le parasol de Mohammed !

Cette butte prise, le maréchal ordonne une conversion à droite et charge la cavalerie, qui n’avait point encore donné, de porter le coup décisif.

Le colonel Tarlas divise sa troupe en quatre échelons, formés chacun de quatre à cinq cents cavaliers : le premier de ces échelons se compose en grande partie de spahis indigènes :

Youssouf est à leur tête ; il se précipite, tête baissée, vers le camp marocain, traverse, comme une trombe, les masses compactes qui s’efforcent de l’arrêter et arrive aux lentes marocaines remplies de fantassins et des cavaliers qui lui disputent le terrain pied à pied. A peu de distance des spahis accourent trois escadrons de chasseurs, qui d nnent à l’attaque une nouvelle impulsion : les canonniers marocains sont sabrés sur leurs pièces ; leur artillerie est prise, et le camp de Mohammed reste au pouvoir des Français. — Il était encombré de cadavres, de pièces d’artillerie et de drapeaux; on y retrouva le parasol du fils de l’empereur, et la tente toute dressée reçut les glorieux trophées que nous venions do conquérir.

Ainsi finit cette bataille mémorable qui devait consacrer la conquête de l’Algérie.

- Le lendeiTiain même de la victoire d’Isly , l’escadre du prince de ioinville s’embossait sons les canoas de Mogador. Après quelques heures d’un feu bien nourri, les batteries arabes furent démontées : cinq cents des nôtres débarquèrent aussitôt daiw l’île qui pix)tége la place et s’en rendirent maîtres.

Ces victoires si rapprochées devaient, il sein* ble, nous rapporter de grands avantages. Il n’en fut rien : Louis-Philippe avait pris envers l’Angleterre r^igagemenl formel de ne pas entamer l’empire du Maroc; il tint sa parole. Abd-Er- JRhainan ne supporta pas même les frais de la guerre, n la France, disait M. Guizot, étant assez riche ptjur payer sa gloire. »

MM. de Glucksberget de Nyons furent chargés de négocier la paix : ils adoptèrent la convention connue sous le nom de Cowoentian de Temyer, cwivention qui fut ratifiée le 7 octobre 1844. — Aux termes de ce traité, Abd-el-Kader était mis hors la loi dans toute i’éteïKlue de l’empire de Maroc. Quant à la délimitation des frontières, il était statué qu’elle resterait hxée conformément à l’état reconnu par le gouvernement marocain à l’époque de la domination des Turcs en Algérie.

L’Afrique est la terre des prophètes ; pour «lo qui tombe, dix se lèvenU Après Afed-el-Kader, voici venir Bou-Maza :

« ........ SHMohaummed-ben-Abd-Allah vivait

depuis quelque temps aa milieu des Cheiirfa,

chez une vieille femme veuve, bonne musulmane, qui l’avait accueilli chez elle pour faire une bonne œuvre et attirer la bénédiction divine sur ses vieux jours ; il menait une. vie aussi édifiante que possible, ne parlait à personne, priait du matin au soir, se nourrissait des offrandes qu’on lui apportait, et enrichissait la pauvre femme qui lui avait donné asile. Sa manière de vivre, ses extases, ses prières continuelles, et même jusqu’à la saleté de ses vêtements, finirent par lui acquérir une certaine réputation de sainteté, qui grandit de jour en jour et s’étendit dans le Dhara. Une chèvre qui partageait sa solitude et ses repas d’ermite, et qui exécutait à ses ordres quelques tours d’adresse miraculeux pour les Kabyles qui en étaient témoins, complétait le mystérieux et l’originalité de son existence, et lui valut le surnom de Bou-Maza, mot à mot, «le père de la chèvre, » c’est-à-dire, dans notre langue, « l’homme à la chèvre. » Quand il eut bien compris le caractère de la populalion qui l’entourait, le jeune dérouïche se décida à agir : il convoqua les guerriers de la tribu, leur annonça qu’il était le sultan choisi par Dieu pour exterminer les Français, et les invita tous à se joindre à lui pour combattre les infidèles; il promettait l’invulnérabilité aux croyants irréprochables, les* joies de l’autre monde à ceux qui, moins purs, ne jouiraient pas de cette précieuse qualité et mourraient dans les combats; enfin, les richesses terrestres à tous ceux qui survivraient. — Eu d’autres termes, il promettait à ses compagnons le pillage d’Orléansville et de Ténès.

Ces promesses, et surtout la dernière, produisirent une grande sensation sur les esprits des auditeurs. « La nouvelle de révéneineiit vola de montagne en montagne, et bientôt, sous tous les gourbis du Dhara et les tentes de la plaine, il ne fut plus question que de l’envoyé du Prophète.

Bou-M iza eut bientôt sous ses ordres une bande d’aventuriers; quand il se sentit assez fort, il se mit en campagne et ce fut à nos alliés qu’il s’attaqua d’abord. 11 envahit le territoire de Sidi-Kadok, kaïd de Médiouna ; pilla la tribu, après en avoir a*ssassiné le chef, puis se jeta sur le douar de Bel-Kassem, un de nos serviteurs. La tribu fut livrée au pillage. Quant à Bel-Kassem, une mort terrible l’attendait : Le chérif lui fit couj-er successivement tous les membres, après quoi il lui brûla la cervelle et lit égorger sa famille. Ainsi procédait le nouveau sultan.

A la nouvelle de ces événements, le colonel Saint-Arnaud, qui commandait Orléansville, partit avec les troupes disponibles, joignit les bandes insurgées, et Jes poursuivit à outrance, après les avoir battues (avril 1845). — On pensa que les Arabes comprendraient enfin qu’ils étaient dupes d’un imposteur. C’était méconnaître leur esprit. A ceux qui commençaient à se plaindre, Bou-Maza répondit «que leur malheur était chose toute naturelle; que Dieu avait voulu les éprouver, et que s’ils avaient eu des intentions plus pures, la victoire eût été certaine ; qu’il leur conseillait, en conséquence, de se purifier par la prière et par une confiance aveugle dans l’exécution de ses ordres, qui étaient ceux de Dieu. »

sEn même temps, il écrivit clans toutes les tribus qu’après avoir exterminé Bel-Kassem et les siens, il nous avait complètement battus. Or, les Arabes ajoutent imperturbablement foi à toute nouvelle qui nous est funeste ; ils restèrent convaincus que nous venions de subir un échec ; leur fanatisme s’en accrut, et nos kaïds, épouvantés de la fin tragique de Bel-Kassem, firent presque tous défection.

L’insurrection s’étendit avec une effrayante rapidité. Pour la contenir, il fallut mettre en mouvement plusieurs colonnes. Bou-Maza, se voyant pressé de tous côtés, se jeta dans le Dhara, un des plus riches pays de la province d’Alger, et alors habité par dîes populations belliqueuses, au nombre desquelte figurait la tribu des Ouled-Biah.

Trois colonnes, commandées par les colonels . Saint-Arnaud, Lamirault et Pélissier, envahirent à la fois le territoire et se mirent à la poursuite de Bou-Maza. Chacune d’elles agit séparément •: les deux premières obtinrent sans trop de peine la soumission des tribus révoltées ; mais celle du colonel Pélissier dut faire une épouvantable exécution. La tribu des Ouled-Riah fut enfumée dans les grottes du Eréchich, et périt tout entière 1..,

Abd-el-Kader, qui depuis la bataille d’isly se tenait de l’autre côté de la frontière, accourut aussitôt dans la province'd’Oran et souleva quelques tribus du cercle de Tleracen. Cavaignac marcha contre les insurgés et défit ; mais ce succès devait avoir un abominable lendemain.

Cédant aux suggestions de l’émir , les Souhalias écrivirent au commarodant de I>jemma-Ga-

zaouat qu’ils étaient menacés par les réguliers, et lui demandèrent un secours immédiat. Le colonel Montagnac partit avec 420 hommes, établit son camp sur les bords du ruisseau de Sidy-Brahim; puis, avec trois compagnies du 8® chasseurs d’Orléans et soixante hussards, se porta à trois kilomètres plus loin, où il joignit un gros de cavaliers. — Il croyait rencontrer des auxiliaires ; il ne trouva que des ennemis.

Abd-el-Kader, en effet , était là, guettant ses adversaires comme la panthère guette sa proie. Au signal qu’il donne, les Arabes enveloppent la colonne française et l’assaillent avec furie. Montagnac, prisa l’improviste, forme sa troupe en carré et l’exhoi'te à se défendre. Une balle l’atteint, il meurt. Les chasseurs se groupent autour de son cadavre et luttent avec l’énergie du désespoir. Mais on les enferme dans un cercle de feu, et^eurs rangs s’éclaircissent.

A la fin de la journée (25 septembre), il ne restait de la colonne que quatre-vingt-trois hommes. La troupe se replie sur le marabout de Sidy-Brahim. Abd-el-Kader ordonne à l’un de ses prisonniers, le capitaine Du tertre, de se rendre auprès des assiégés et de leur conseiller de mettre bas les armes. Dutertre s’avance jusqu’aux murailles, exhorte les chasseurs à combattre jusqu’à leur dernier souffle, puis revient auprès de l’émir, qui le fait décapiter et ordonne l’assaut.

Après trois attaques infructueuses, les Arabes changent le siège en blocus et se retirent, laissant 450 des leurs autour du marabout. — Deux

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