CO:VIIV AN DEMENT OU GÉNÉRAL COMTE DE EOURMONT
Celte lointaine expédition contre les Barbaresques plaisait à Charles X, parce qu’elle rappelait à son esprit religieux les croisades du moyen âge; elle souriait à M. de Polignac, qui, sous l’empire de projets bien arrêtés, voulait distraire l’opinion publique et ruser avec elle; elle flattait les instincts du peuple, qui, de tout temps, a aimé la guerre pour la guerre ellemême : mais elle rencontra, dansle parti libéral et dans la presse, une opposition systématique. Orateurs, écrivains et journalistes la jugeaient, en effet, non par son but, sa tendance et ses résultats, mais suivant les préventions et la haine qu’inspirait le premier ministre. Aux yeux de tous, la conquête d’Alger masquait un coup d’état : après la guerre extérieure , on craignait la guerre civile. — M. de Polignac dédaigna de répondre : les récriminations des libéraux l’inquiétaient peu.
Les cours d’Europe, officiellement prévenues, applaudirent à la décision du roi. L’Angleterre seule, suivant en cela sa politique égoïste, présenta des objections fondées sur les intérêts de son commerce ; mais, à vrai dire , ce qu’elle . redoutait le plus, c’était de voir la France réussir
>.,ooglc
là cù lord Exmouth avait échoué. Les négociations furent pleines d’aigreur : le chef du /’oreing-officp, craignant de voir la France augmenter son territoire » fit demander par son ambassadeur « ce que le gouvernement comptait faire d’Alger après s’en être emparé. » La question parut étrange : M. de Polignac répondit : « que la France insultée ne demandait le secours de personne pour venger son injure, et qu’elle n’aurait besoin de consulter personne pour savoir ce qu’elle aurait à faire de sa nouvelle conquête. » L’Angleterre comprit enfin que ses menaces n’effrayaient plus; elle se tut.
Le ministère, cependant, ne se dissimulait point les difficultés de l’entreprise; la défaite de Charles-0uint,celleplusrècented’O’Reilly disaient assez avec quelle circonspection chefs et soldats devaient agir. Le plan d’attaque fut, en conséquence, minutieusement élaboré , et on adopta le plan soumis à Napoléon I*‘‘ par le capitaine Boutin, lequel demandait une attaque simultanée par terre et par mer , et indiquait la presqu’île de Sidi - Ferruch comme point de débarquement."
Le vice- amiral Duperré, dont on appréciait la bravoure et l’expérience, reçut le commandement de la flotte. — Le comte de Bourmont, alors ministre de la guerre, fut nommé général en chef de l’armée.
Les préparatifs avaient été poussés avec une activité toute française : le 1®*" .mai 1830 , les troupes expéditionnaires étaient à Toulon, prêtes à s’embarquer.
L'armée se composait de trois divisions (1) ; chaque division de trois brigades ; chaque brigade de deux régiments, excepté la première brigade de la première division, qui en comptait trois, et de troupes de différentes armes. — Les trois divisions et l’élat-major donnaient un effectif de 37,877 hommes.
L’armée navale comptait 101 bâtiments de guerre, et 27,000 marins, officiers compris ; plus, 400 navires marchands de toutes classes affectés aux transports.
L’embarquement des troupes et du matériel était achevé le 19 mai ; on comptait mettre à la voile le lendemain., mais le vent changea de direction, et la flotte dut rester au mouillage ; ie 23, elle leva ses ancres et quitta la>rade>au milieu des bravos enthousiastes de la population.
Elle se trouvait, dans la matinée du 30, à une faible distance d’Alger, lorsqu’un .gros temps l’assaillit ; le convoi fut dispersé. Pour éviter un désastre, l’amiral fit virer de bord et l’escadre vint se rallier à Pal ma. Elle y resta du 2 au 9 juin : ce jour-là, tous les vaisseaux de guerre et près de cent bâtiments de transport reprirent la mer. La baie de Sidi-Ferruch étant ,peu spa- ■ ciense, on craignit les suites d’un encombrement, et le reste du convoi dut se ^maintenir au mouillage.
Le 12, on aperçut Alger; le 13, la Üotte défila devant la ville avec un ensemble admirable, et
<(1) l>’c divisdon': généial Berthezène ; 2e division : général Loverdo; 3e division : général d’Es«?ars.
— iO —
s’avança rapidement jusqu’à la j)resqii’île où les troupes devaient débarquer.
Le débarquement fut remis au lendemain : il commença le 14, au lever du soleil, les brigades se suivant par numéro d’ordre. Dès qu’elles eurent abordé la plage, les troupes d’infanterie se formèrent en colonne et se portèrent en avant, tandis que la compagnie de mineurs allait prendre possession de la tour Torre chica, abandonnée la nuit précédente par la garnison turque.
Les Algériens commencèrent le feu: et leur artillerie , que servaient d’habiles pointeurs, causa dans le principe quelque désordre. 11 fallait la réduire ; la première division se porta rapidement sur les redoutes, et les enleva avec une impétuosité sans. égale; les Turcs, culbutés sur tous les points, s’enfuirent vers le plateau de Staouëli, laissant au pouvoir des vainqueurs onze canons et deux mortiers.
Tel fut ce premier engagement, qui devait décider du sort de la Régence. A vrai dire, il coûta peu d’hommes de part et d’autre ; mais il exerça sur Tesprit des deux armées une influence morale dont Teffet se fit immédiatement sentir.
Mais le général en chef ne voulait rien livrer au hasard, et la prudence lui faisait une loi de s^établir solidement dans la presqu’île de Sidi- ' Ferruch. Les trois quarts des bâtiments de transport étaient, en effet, restés à Palma; ils avaient à bord le matériel de siège, les chevaux d’artillerie, du génie,- de Tadministration militaire, et la plus grande partie des approvisionnements
en vivres et en fourrages : force était d’attendre leur arrivée.
L’armée profila de ce retard pour fortifier sa position ; le génie traça une ligne de retranchement propre à couvrir la presqu’île du côté de la campagne, et en fit une véritable place d’armes.
Cependant les Arabes avaient repris courage ; dans la journée du (5 ils s’approchèrent des avant-postes, et engagèrent avec nos tirailleurs une fusillade meurtrière. Leur feu dura jusqu’à la nuit. Le lendemain, une tempête des plus violentes faillit compromettre l’armée navale : le vent soufflait avec furie, les vagues déferlaient sur la côte avec un fracas épouvantable; plusieurs navires chassaient sur leurs ancres, quand fout à coup le vent changea et la mer reprit son calme habituel. Le 17 et le 18, les Turcs se présentèrent en plus grand nombre ; la fusillade continua, vive et bien nourrie, comme les jours précédents : elle aguerrissait nos hommes.
De part et d’autre, cependant, on était làs de ces combats pariiels; les Arabes, concentrés sur le plateau de Staouëli, avaient reçu de nombreux renforts. Les beys d’Oran, de Gonstantine et de Tiltery venaient d’arriver, et pressaient Ibrahim-Aga, gendre d’Hussein et généralissime, d’engager l’action.
Le 19 au matin, cinquante mille Arabes s’ébranlèrent au signal donné. Les tirailleurs ouvraient la marche; derrière eux suivaient deux colonnes profondes commandées, l’une par Ibrahim, l’autre par le bey de Gonstantine. — La
première marchait contre la division Berihezène, la seconde contre la division Loverdo ; les tirailleurs devaient s’étendre à droite et à gauche et tourner l’armée française.
La bataille commença ; — Les Turcs assaillirent la première division avec une telle impétuosité, qu’ils pénétrèrent dans le redan occupé par la grand’ garde, puis se jetèrent sur une redoute que défendait un bataillon du 28 ® : pris à l’improviste, ce bataillon céda; mais, rallié presque aussitôt par le général Clouet, il chargea vigoureusement l’ennemi et reprit ses* positions. A la droite et au centre, rengagement fut vif, mais très court ; ordre avait été donné aux généraux français de ne commander le feu qu’au moment même où les Arabes seraient à portée de fu^sil; cet ordre fut ponctuellement exécuté : quai;d les troupes algériennes se présentèrent, elles furent reçues par un feu roulant de rnousqueterie qui joncha le terrain de blessés et de morts. A trois fois différentes cavaliers et fantassins se ruèrent avec furie contre les lignes françaises; chaque fois ils durent se replier en désordre. — Comme ils allaient tenter une dernière attaque, le général en chef prit ruITensive : les tambours battirent la charge ; les divisions Berthezène et Loverdo s’élancèrent en avant, tandis que deux brigades de la division d’Escars se formaient en réserve en avant de Sidi-Fcrrnch.
Dès ce moment, la bataille était gagnée : les Arabes, poursuivis à la ba’i)nnette, décimés par la mitraille, abandonnèrent successivement leurs redoutes et leurs batteries; moins d’une Ixeure
après; le carap de Staouëli était occupé par les Français. On y trouva treize pièces d’artillerie, deux mortiers à barbette, des magasins parfaitement approvisionnés, cent chameaux et près de 400 tentes toutes dressées.
Les deux premières divisions s'installèrent sur le plateau dont elles s’étaient emparées, la troisième revint à Sidi-Ferrucb , et le génie ouvrit aussitôt entre les deux camps une route carrossable, que protégeaient deux redoutes intermédiaires.
Dans le premier moment de terreur causé par leur défaite, les Turcs s’étaient retirés à Alger, demandant h grands cris le supplice du dey dont l’avarice .sordide avait provoqué la guerre. Mais Hussein ne s’effrayait pas facilement ; à la nouvelle du danger qui le menaçait, il avait fait charger les canons de la Casbah et déclaré qiFH réduirait la ville en cendres au premier mouvement de la milice; puis, après avoir reproché à Ibrahim de s’étre laissé battre par une « bande d’înfidètes » , il s’élait adressé aux chefs des janissaires et avait relevé leur courage.
Poussés par les marabouts qui , du haut des minarets prêchaient la guerre sainie, vingt mille Arabes se présentèrent aux avant-postes dans la matinée du 2^4 : comme à la journée de Staouëli, leur ligne embrassait un front très étendu et ils voulaient tourner l’armée française. — A la vue des assaillants, lesdivisionsBertbezène et Loverdo se formèrent en carrés et reçurent à la baïonnette les cavaliers arabes, qui, après plusieurs cliarges successives, faiblirent et se replièrent.
Aussitôt, M»- de Bourmont prît Toffensive : les brigades, fbrmt^es en colonnes, traversèrent rapidement la plaine, chassèrent les musulmans jusqu’au vallon de Baché-Derré , c’est-à-dire à deux lieues du point d’attaque, et s’y installèrent. — Peu après, le convoi qu'on atlendait à Palma rallia la flotte. Il apportait les vivres , les chevaux et tout le matériel de siège : rien ne s’opposait donc plus à la marche des troupes. Le général en chef résolut de débusquer les Arabes et de les refouler dans la ville.
Le 29, à l’aube du j/Hir, l’armée se mit en mouvement, à l’exception de deux brigades, dont l’une devait garder Sidi-Ferruch. et l’autre protéger les communications. L’ardeur était générale : chefs et soldats s'élancèrent et franchirent la plaine au pas de charge. A dix heures, les brigades d'attaque étaient au pied du mont Bougiaria; à midi , elles en occupaient les crêtes, chassant devant elles les Algériens, qui ne^ tinrent nulle part et abandonnèrent leur artillerie.
Pour attaquer utilement l’enceinte d’Alger, il fallait, avant tout, soumettre le fort de l’Empereur, qui dominait la ville et la protégeait du côté de. la campagne : la tranchée fut ouverte à deux cent cinquante mètres de distance, le soir même de l‘’oGcu(jation de Bougiaria. Les travaux, poussés avec vigueur, malgré les tentatives désespérées des Arabes, qiâ effectuèrent plusieurs sorties, étaient achevés dans la nuit du 3 juillet. Le A, au signal d’une fiusée volante, toutes les batteries de siège commencèrent le feu.
Le fort de l’Empereur était puissamment .armé, et la milice turque, chargée de le défendre, se montra digne, celte fois, de sa vieille réputation de bravoure ; ses canonniers surtout furent admirables. Mais sa résistance devait avoir un terme : dès neuf heures du malin, les- murailles, incessamment battues par les boulets et les obus, étaient en grande partie détruites, les canons renvers''^s, et des monceaux de cadavres couvraient les terre-pleins et les fosses du réduit. — La position n’était plus tenable : Hussein, prévenu de l’état des choses, donna l’ordre d’abandonner le fort et de mettre le feu aux poudrés. Les Arabes obéirent, et une épouvantable explosion déchira l’air. Q^and la fumée qui obscurcissait l’horizon fui dissipée, on n’aperçut plus qu’un amas de décombres.
Le bataillon commis à la garde de la tranchée s’y porta rapidement, sous la conduite du général Hurel; peu après, M. de Bourmont, profilant du désordre qui régnait dans la ville, fit attaquer le fort Babazoun et pointer ses canons sur la Casbah. — Le feu allait recommencer, quand Sidi-Moustapha, secrétaire intime du Dey, se pré.senta comme parlementaire.
Le chef de l’Odjeac, l’indomptable Hiussein, s’humiliait enfin devant la France : abandonné par les Arabes, menacé par les Turcs, il envoyait implorer la commisération des vainqueurs.
Dès qu’il fut en présence du général en chef, Sidi-Moustapha se prosterna jusqu’à terre, et implora la commisération du vainqueur.
M. de Bourmont dicta et remit au plénipolcn- ' tiaire une réponse ainsi conçue :
« Le sort de la ville d’Alger et de la Casbah est dans mes mains, car je suis maître du fort l’Kmpereur et de toutes les positions voisines. En quebiues heures, les cent pièces de canon de l’armée française et celles que j’ai enlevées aux Algériens auront fait de la Casbah et de la ville un monceau de ruines; et alors Ilussein-Pacha et les Algériens auront le sort des populations et des troupes qui se trouvent dans les villes prises d’assaut. Si Hussein veut avoir la vie sauve pour lui> les Turcs et les habitants de la ville, qu’ils se rendent tous à /nerci, et remettent sur-lechamp aux troupes françaises la Casbah, tous les forts de la ville et les forts extérieurs. »
En ce qui le concernait personnellement, le dey accepta sans murmures les termes de la capitulation. Il avait la vie sauve et conservait ses richesses : c’était plus qu’il n’osait espérer. Mais s’il pouvait disposer de sa fortune, il ne pouvait, suivant les lois constitutives de la Régence, céder tout ou partie du territoire sans le consentement exprès de la milice. Le Divan fut convoqué.
Là une discussion passionnée eut lieu entre les officiers turcs; les plus jeunes voulaient défendre la ville, mais Taga, les membres les plus influents du Divan et le dey lui-même leur persuadèrent que la résistance était impossible, et qu’elle ne pourrait amener que la destruction totale d’Alger et le massacre de la population.
Les Turcs se résignèrent, et sortirent du palais en laissant au pacha le soin de discuter les articles de la capitulation. Après de longs débats
le chef de la Régence et ses miiiislres signèrent l’acte suivant, qui consacrait leur d..chéance :
« \rt Le fort de la Casbah, tous les forts qui
dépendent d’Alger et le port de 'ris
mis aux troupes .françaises ce matin, à dix heu e
'''?Art‘Tv''’gênéral en chef de l’armée française s’engage envers S. A. le Dey d’Alger à lui laisser la ' lihrl possession de toutes ses richesses personnelles.
„ \rt. 3. Le Dey sera libre de se re irer avec sa faïuiile et ses richesses dans le heu qu d fixera, et, tant (ju’il restera à Alger, il sera, lui et mille, sous la protection du général en chef de 1 armee française. Une garde lui sera donnée pour la sûiete
de sa iiersonne et de sa famille.
» Art 4. Le général en chef assure à tous les soblats
d(^ la milice les mêmes avantages et la môme protec-
*^^ "? Art 5 L’exercice de la religion niahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte; leurs femmes seront respectées ; le général en chef en prend engagement sur l’honneur. „ f -I
^ » Art. 6. L’é/Change de cette convention sera fait ' avant dix heures, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casbah, et successivement dans ks autres forts de la ville et de la marine. »
Dans la matinée, le dey fit demander un sursis de deux heures. A midi précis, le 5 juillet 1830, les troupes françaises entrèrent dans Alger et s’installèrent aussitôt dans les différents postes qui leur étaient assignés. ,
Ainsi disparut, après trois siècles d existence, le gouvernement fondé par Barberousse.
La chute du dey entraînait, comme conséquence inévitable, celle de tous les délégués de son pouvoir et jetait la Régence dans une complète anarchie : de Bourmont s’attacha tout
d’abord à rassurer les Arabes et à faciliter, par l’emploi de sages mesures, la transition de l’ordre ancien à l’ordre nouveau. — Deux commissions furent immédiatement créées, l’ime dite de gouvernement, l’autre dite des finances
La commission des finances fut chargée d’établir l’état des recettes et des dépenses du gouvernement algérien, et de prendre possession du trésor de l’Odjeac, évalué a 33 millions