CHAPITRE II
soins, où huit lits, scellés dans la muraille, recevaient les pauvres malades. Son industrieuse charité suffisait à tout. Chaque
matin , au lever du soleil , on «lisait la messe de la sainte Vierge ; un religieux exhortait les chrétiens, dont les uns mettaient leurs chaînes par terre . tandis que les autres, enferrés pieds et mains, avaient bien de la peine à fléchir les genoux. Ces bons prêtres encourageaient de leur mieux les captifs à garder les commandements de Dieu , et faisaient en sorte que tous , hommes et femmes, eussent recours aux sacrements de l'Eglise. Il y avait alors quatre chapelles à Alger. Il s'en trouvait encore d'autres dans les villes du littoral africain ; celle de Saint-Antoine surtout , hors la ville de Tunis, était fort grande et fort belle ; tous les esclaves chrétiens pouvaient s'y rendre sans empêchement; les prêtres et les religieux sont plus libres dans cette résidence que partout ailleurs en Afrique.
A Tripoli , se voyait également une petite chapelle dans le bagne, où l'on disait la messe quand un prêtre faisait partie des esclaves.
On ne voit aucun oratoire dans la ville de Salé; seulement dans les caves, appelées matamores, où sont enfermés les esclaves , se trouvaient deux tables en forme d'autels, ornées de quelques images de papier, où soir et matin les captifs faisaient leurs dévotions publiques et récitaient les litanies de la sainte Vierge.
Pendant que les mahométans traitaient leurs captifs et les ministres de la religion avec tant d'inhumanité , ceux-ci ne cessaient d'adresser à Dieu des prières ferventes. Ainsi, en 1612 , quand une longue sécheresse régnait dans la plaine d'Alger et détruisait toute espèce de récolte , le frère Bernard de Mouroy demandait la permission de sortir processionnellement avec les captifs et les chrétiens libres ; et cette permission lui ayant été accordé, le samedi, à cinq heures du matin, il fut célébré une messe de la Vierge, à qui l'on voua neuf messes hautes pour obtenir la fin de la calamité qui désolait le pays. Le len-
demain , la procession commençait; et l'on adressa 4e ferventes prières à Dieu, afin qu'il daignât exaucer les vœux de ses serviteurs. Le père Jean de l'Aigle dit la première messe de la trèspure Conception de la Vierge , où assistaient plusieurs esclaves ; la procession eut lieu ensuite ; on y chanta les litanies. Le père Pierre du Palais célébra la seconde pendant la procession. Le troisième jour des prières, mardi 8 juin, sur les huit heures du matin , Notre-Seignenr commença à montrer les effets de son infinie miséricorde , envoya de la pluie en abondance , et la terre se trouva si abreuvée d'eau , que les infidèles croyaient qu'ils en auraient de reste. On ne laissa pas cependant que d'achever la ueuvaine, si bien que le quatorzième jour du mois, et le dernier jour du vœu , la messe dite et la procession faite , Dieu , par le mérite et l'intercession de sa très-sainte Mère, fit tomber encore du ciel uue si abondante quantité d'eau, durant tout le jour tt toute la nuit, que les barbares commençaient déjà à se plaindre de l'excès '.
Ecoutons comment un de ces pieux religieux raconte la pompe avec laquelle il put célébrer les offices de la semaine sainte et de la solennité de Pâques sur cette terre barbare :
» Le jour des Rameaux , nous assistâmes tous les captifs , fîmes la procession et l'office entier avec toute la solennité qui nous fut possible.
» Le mercredi saint , nous chantâmes ténèbres , où se trouvèrent plusieurs chrétiens, les uns marchands, les autres esclaves, dont les plus dévots demeurèrent à notre discipline2, et couchèrent chez nous , parce que le bagne , qui est le lieu de notre retraite, se ferme ordinairement au soleil couchant.
» Le jeudi nous fîmes l'office; je prêchai; les chrétiens communièrent; et nous portâmes le saint Sacrement dans un
1 Le P. Dan , Histoire de la Barbarie , etc.
i Les religieux, par humilité et pour compatir aux souffrances de Jésus- Christ , s'inlligent plusieurs coups de lanières ou de cordelettes en cuir terminées quelquefois par des morceaux de plomb.
CAAPITRK IX J 39
oratoire curieusement embelli : quelques Turcs el renégats nous ayant prêté des tapisseries et d'autres ornements , nous le gardâmes avec toutes sortes de révérences , y ayant tout à l'eu tour et sur les marches plus de cent cinquante lampes et flambeaux de < ire , disposés de telle sorte que , leur clarté ayant je ne sais quoi qui donnait de l'admiration, ils attiraient là quantité de Turcs de Juifs et de Maures. Qnelques-UDS même y demeurèrent au sermon, sans rien dire, ni troubler le service divin : ce qui devait suffire pour les faire sortir de leur aveuglement , si leur malice n'eût déjà pris de trop profondes racines.
» La nuit, nous dîmes ténèbres, et il n'y eut point d'autre discipline que celle qui s'était faite à la procession du matin , avec effusion de beaucoup de sang, par le même moyen. Il fut mis ordre que , pendant la nuit, quelqu'un des chrétiens eût à lire tout haut la passion de Notre-Seigneur , assisté à diverses heures de l'un de nous , pour maintenir la dévotion,
» Le vendredi nous dîmes l'office , et sur le soir nous chantâmes ténèbres , à la fin desquelles commença la dicipline des dévots de la solitude, et de plusieurs autres qui, le soir précédent, n'en avaient pas eu le loisir.
» Le samedi fut faite la bénédiction du cierge pascal, et l'on dit tout l'office comme les autres jours.
» Le dimanche , jour de Pâques , nous dîmes matines <de grand matin, comme aussi la messe et le sermon fondé sur les joies de la très- sainte Vierge. Là je rendis grâces aux chrétiens de leur assistance et de la grande dévotion qu'ils témoignaient à ces bonnes Pâques ; puis nous portâmes en procession le saint Sacrement , qui fut découvert et en évidence , selon la coutume de notre pays.
» Tous les esclaves chrétiens qui étaient auxehamps pour Y travailler à l'ordinaire y sont venus en foule. Aussi avons-nous tâché de les consoler de tout notre possible , les entendant en confession et donnant la communion à ceux qui étaient bien
\ iO l'Algérie chrétienne
disposés. — Voilà comme nous avons célébré lu Pâque en celle horrible prison d'Alger, dans laquelle, favorisés de l'assistance divine, nous prendrons en patience toute sorte de travaux et de maux , jusqu'à perdre la vie pour la gloire de notre Dieu, tachant au reste de conserver en autrui et d'augmenter en nous la sainte foi, comme fils et très-humbles et très-fidèles de Marie et de la sainte Trinité ' . t>
A présent, il est curieux d*1 suivre d'époque en époque les encouragements donnés par nos rois aux pères de la Mercy. Nous avons déjà vu quelle affection , quel respect leur portait saint Louis. Philippe-Auguste se fil un devoir d'accueillir en France l'établissement fondé par Jean de Matha et Philippe de Valois : il le favorisa par de grandes libéralités. Ses successeurs ne les oublièrent pas non plus. Louis XIII, touché de compassion au récit des misères éprouvées par ses sujets esclaves à Salé, dans le Maroc, etc. , envoya une escadre de ses vaisseaux pour contraindre les infidèles à les lui rendre ; ce qu'ils firent. Par un traité de paix; ils lui en délivrèrent cinq cents. A cette époque et toujours, les religieux étaient les négociateurs choisis pour opérer cette rédemption. En 1681 , son fils, le grand Louis XIV, contraignit encore par ses armes victorieuses les puissances infidèles d'Afrique à rendre la liberté aux esclaves chrétiens , et à cette occasion, un ambassadeur d'Alger fut envoyé à la cour de Versailles.
Depuis, les rois très-chrétiens ne négligèrent aucun moyen d'être utile aux pauvres esclaves par les consuls qu'ils entretenaient dans les diverses résidences, par la protection et les secours pécuniaires accordés aux religieux rédempteurs.
On sait quels louables efforts tenta Charles Y, roi des Espagnes et empereur d'Allemagne, en faveur des esclaves chrétiens d'abord à Tunis, où il parvint à opérer la délivrance des captifs, puis, quelques années après , devant Alger. Monté sur le vaisseau royal , où le crucifix était arboré , accompagné d'un grand Le P. Dan, Histoire de la Barbarie . etc.