‹ L'Algérie chrétienneChapitre 18 sur 22 · C II A FIT II K II · texte numérisé non relu

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nombre de troupes, et Becondé puissamment pai les chevaliers de Malte, il put effectuer sa descente sur le point où fût bâti le fort l'Empereur : mais sa flotte ayanl été battue par une violente tempête survenue tout à coup , ce grand prince fui forcé de se retirer avec une perte considérable d'hommes et de munitions: ayant la grandeur d'âme de ne s'embarquer qu'après avoir assuré, le salut de ceux qui raccompagnaient.

Le cardinal Ximenès, ce grand politique , ce ministre toutpuissant , affligé de la perte d'une armée espagnole, presque entièrement détruite par les Maures , du préjudice que leur établissement d'Oran , portait au commerce espagnol, et plus que tout cela , sans doute, animé par l'espoir de propager la foi chrétienne en Afrique, conçut l'idée d'une expédition qu'il offrit de solder et de diriger lui-même. L'armée se rassembla bientôt sous les ordres de ce prélat septuagénaire , médiocrement secondé par l'astucieux Pierre Navarre. Oran , surprise avant l'arrivée des secours, fut rapidement enlevée, la ville saccagée , et les habitants presque tous massacrés, au grand regret du cardinal , qui reprocha à Navarre une conduite si cruelle envers des hommes qu'il venait pour convertir. A peine Ximenès fut il en possession du château, qu'il se dirigea vers les cachots de la Casauba, dans lesquels étaient renfermés trois cents esclaves chrétiens , et lui-même voulut les mettre en liberté.

A une époque bien plus rapprochée de nous, lorsque l'Angleterre voulut châtier l'insolence des pirates algériens, et que lord Exmouth brûla leur flotte dans le port même , son premier soin fut de stipuler la délivrance des prisonniers chrétiens. Lorsque nos troupes conquérantes s'emparèrent de ce nid de pirates , les marchés d'esclaves se tenaient encore à Alger. C'était un triste spectacle , auquel le maréchal de Bourmont mit immédiatement un terme, que celui que présentait la vente des esclaves rassemblés comme des bêtes de charge dans un marché public. C'était bien là le degré d'avilissement où put être réduite l'espèce humaine '

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» Les courtiers se promenaient par le marché , l'un après l'autre, en proclamant à haute voix la qualité , la profession et le prix de chaque esclave : toutes les nations étaient admises à enchérir: quand il ne se présentait plus d'enchérisseur, un commis de la douane inscrivait sur un registre le nom du plus offrant et le prix proposé.

» Cette première vente n'était jamais poussée bien haut , parce qu'il s'en faisait une seconde dans le palais même du dey et en sa présence ' . Chaque esclave y était de nouveau mis à l'encan, et délivré au dernier enchérisseur. Ces malheureux étaient ensuite employés aux travaux les plus conformes à leurs aptitudes ou à la convenance de leurs maîtres.

» Le prix de la première enchère appartenait au propriétaire et à l'équipage du bâtiment qui en avait fait la capture , tout ce qui excédait cette somme, lors de la seconde vente, tournait au profit du gouvernement. Les acheteurs qui savaient que la livraison de l'esclavage ne s'effectuait que par la seconde enchère , s'empressaient peu de faire des offres élevées ; aussi souvent la part revenant à la douane dépassait celle attribuée aux équipages de corsaires. Ces criminels trafics se faisaient expressément au comptant.

» On prélevait encore d'autres droits pour la douane, pour le dey, peur le secrétaire d'Etat et le capitaine du port.

» Les marchands qui se livraient à ce commerce honteux cherchaient, par de belles paroles , à savoir des esclaves qu'ils avaient achetés, s'ils étaient de famille distinguée ou riche , et s'ils présumaient qu'on pourrait payer pour leur rançon , et , pour vérifier l'exactitude de leur déclaration , ils examinaient leurs dents , les paumes de leurs mains, afin déjuger, par la délicatesse ou la dureté de leur peau, s'ils étaient gens de loisir

i Quel infâme trafic pour un souverain! quels honteux trésors amassés dans le palais de ces rois pirates! Ils ne rougissent pas de dépouiller leurs propres sujets qui avaient , au péril de leur vie et de leur liberté, capturé ces pauvres esclaves.

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ou habitués à des travaux grossiers. Ils obseï vaîenl surtout ceui

'lui avaient foi oreilles percées, dfoù ils inféraieol qu'ils n'étaient pas d'un étage inférieur, puisqu'étatri enfants, ils a- aient porté «les pendants d'oreilles.

» Lorsqu'à force d'or et d'argent ' , les religieux étaient parvenus à obtenir la liberté d'un certain nombre de captifs, ils revenaient en France avec leur précieuse proie, et leur arrivée à Paris était une sorte de fête. »

Voici la description de la procession qui eut lieu en 1 63 5 . à I e sujet, telle que nous l'empruntons à un narrateur contemporain :

« On y vit figurer quatre-vingts confrères de la confrérie de Notre-Dame de la Délivrance , pieds nus , revêtus d'aubes de lin , portant couronne de laurier en tête et un grand panache blanc , les religieux , les archers de la ville. Le cortège se dirigeait vers l'église de Sainte Marie , faubourg Saint-Antoine ; il y rencontra quarante jeunes enfants bien faits , revêtus d'aubes ou de rochet de fin lin, ayant un chapeau verdoyant et aussi une branche de laurier. On rencontra aussi tout un corps de musiciens de la Sainte-Chapelle de Paris. La foule était telle que la procession pouvait à peine se frayer un passage. Cependant, elle se mit en chemin, précédée du guidon aux armes du pape Urbain VIII et du roi de France , qu'accompagnaient des trompettes, ayant des banderoles • de camelot blanc avec une grande croix rouge et bleue : ces trompettes sonnaient de temps en temps . mais principalement aux grandes avenues et carrefours. L'un des enfants dont nous avons parlé, portait un guidon de taffetas blanc , sur lequel étaient dépeints deux anges agenouillés , tenant une croix rouge et

1 II fallut, en 1533 , quarante mille écus d'or pour délivrer cinq cents captifs; à la fin du dix-huitième siècle , le rachat d'une personne de marque à Alger ne coûtait pas moins de cent mille francs ! Notre grand peintre Granet, avec son talent ordinaire , a représenté ce rachat des captifs ; on voit des Arabes assis devant un comptoir, et pesant des pièces d'or que comptent les religieux. Près de là sont des caisses, sur lesquelles on lit : Argent de France. Ce tableau fait partie de la galerie du Luxembourg.

bleue , avec cette devise au-dessus : Rédemption*: m misit Dominai populo suo. Le corps des musiciens en grand nombre faisait les résonnants les plus ravissants.

» Ayant dépassé la porte Saint-Antoine, les religieux rencontrèrent les quarante-deux captifs et les rédempteurs , qui , devancés de quatre esclaves, finissaient la procession deux à deux et en espace égal. Ces pauvres gens , hâves, brûlés par le soleil et couverts de haillons de Barbarie, portant chacun sa chaîne sur son épaule, tiraient les soupirs et les larmes du cœur par les yeux des regardants ; tous ces captifs portaient un scapulaire de drap blanc, venant jusqu'à sa ceinture, ayant une croix rouge et bleue sur l'estomac ; le premier desquels capfifs portait une bannière de damas blanc , et sur icelle était dépeint, d'un côté , un ange revêtu de l'habit de l'ordre, et ayant les bras croisés l'un sur l'autre, tenant les chaînes de deux captifs qui étaient à genoux à ses côtés; et de l'autre, la représentation comme les religieux rachetèrent les captifs d'entre les mains des Turcs. Tous les derniers, marchaient les chefs de l'ordre , portant tous en mains un bouquet de fleurs et revêtus de leurs chapes blanches.

» Après avoir traversé la rue Saint-Antoine, le pont Notre- Dame et la rue Saint-Jacques , la procession se rendit en l'église du couvent des Mathurins, dans la rue de ce nom , entre trois et quatre heures. Le chœur d'icelle église était vénérable par la présence du très-saint Sacrement patent et à découvert, et il était rempli de quantité de personnes de grande qualité : Mgr le garde-des-sceaux de France y faisait voir la pureté de son zèle et de sa dévotion ; les évoques de Nîmes et d'Auxerre donnaient un grand lustre à l'assemblée; des conseillers d'état, maîtres des requêtes et dames de grande condition y avaient place : et la nef et le cloître se trouvaient si pleins du peuple pressant et flottant, qu'il était impossible aux archers d'y donner ordre.

» Le révérendissime père Louis Petit , général et grand-ministre de tout ledit ordre , etc. , était assis dans une chaire ur

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le plus éminent degré du grand autel, et loi raptifr approehèrent. Il descendit à la dernière marche , le> reçut et les embrassa tous les uns après les autres , et ils se rangèrent à l'entour de l'autel ; et ledit père général embrassa aussi les pères rédempteurs , dit les prières accoutumées ; puis te Te Deum fut solennellement ebanté en musique.

» A l'issue d'un sermon, les chrétiens rai hetés lurent conduits dans le réfectoire pour] souper , et suivis d'une grande quantité de peuple qui assistait au repas.

» Et comme il n'y a pas de doute que lu Mère du Rédempteur n'ait contribué à la délivrance des captifs, il était juste de lui adresser des louanges et des actions de grâces. Ainsi , le lundi 2J dudit mois, la même procession en pareil ordre, sauf la musique , fut conduite à l'église métropolitaine de Notre- Dame ; et les pauvres captifs furent présentés à la sainte Vierge par un Régira cceii lœtare; puis on se rendit à l'église Saint- Nicolatrdes~Champs , dans laquelle une grand'messe fut célébrée par les religieux du couvent des Mathurins, qui conduisaient le cortège ; la messe achevée , les religieux et les captifs reprirent le chemin de la rue des Mathurins. »

En 1785 , les élèves du collège de Sainte-Barbe, renommés par leurs talents , célébrèrent dans une pièce de vers latins le rachat des captifs, La procession traversa la cour de l'archevêché sous les yeux de M. de Juigné. Dans cette pièce de cent seize vers, on remarque le passage suivant, qui peint bien l'âme aimante du jeune poète :

Jam sacros iuter cantus longo ordine turba Procedit, nec ut ante graves gerit illa catenas , Sed tenues collo vittas, sed vincula ïlorum , Qualia dileetae Lodoix dat vincula Genti '.

1 Parmi les chants saeKs, la nombreuse cohorte Marche et ne fléchit pas sous le poids de ses fers; Guirlandes, liens de Heurs , ce sont ceux qu'elle porte , Tels que Louis les donne à ses peuples si chers.

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La dernière procession eut lieu en 17i>0.

On jugera de la joie que devaient éprouver nos compatriotes en recouvrant la liberté , quand on parcourra l'histoire d'un pauvre jeune homme qui est demeuré plus de trente ans dans l'esclavage, et que l'expédition du lord Exmoth devant Alger a délivré de ses chaînes ; par ce récit, recueilli de la bouche du captif, on pourra juger du sort des autres prisonniers.

Longtemps avant que la France songeât à la conquête d'Alger et à punir les Arabes de leurs cruautés envers les Européens, un domestique, né à Paris, embarqué sur un bâtiment de la marine royale, le Lièvre, commandé par M. de Montméry, et jeté sur la côte par une tempête, était tombé entre les mains des Koubals , peuplade féroce et indomptable, aux environs d'Oran. Il se nommait Dumont. Malgré les cruels traitements qu'il a éprouvés pendant trente-quatre ans, ce généreux jeune homme n'a point été séduit par les offres de ses maîtres. Un jour qu'il était aux genoux du dey et qu'il en sollicitait une charité pour l'amour de Dieu , <? Pourquoi as-tu renié la loi, lui dit-il, croyant que c'était un arabe fait chrétien , vois-tu comme Dieu te punit? Il répondit avec assurance : Non , monseigneur, je ne suis point arabe,, je suis chrétien. — Quel est ta nation? — La France. — Ah ! tu es Français , Français sans foi , sans loi, matins et diables; écoute, si tu veux renier ta religion et embrasser celle de Mahomet, je te ferai du bien. — Non, monseigneur, je suis homme et chrétien, et je veux mourir au sein de la religion. Celui qui renie sa foi n'en connaît aucune. » Le prince se tourna vers son aide-de-camp, et dit à haute voix : « Il a raison ; » et il lui fit compter cent sequins ( mille francs ) pour lui et ses compagnons. Ce généreux chrétien fut délivré en •1816; il y avait à cette époque, deux à trois mille esclaves chrétiens sur cette terre inhospitalière.

A peine débarqué, M. de Bourmont fit signifier, par un transfuge , au dey d'Alger, que s'il arrivait le moindre mal aux

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Français de bos équipages en s'emparant d'Alger , il mettrai)

tout à fou et à sang.

Le jour même de l'entrée de nos troupes dans la ville, le s juillet, nos marins prisonniers furent remis avec quelques hommes de terre. « Les captifs ne sortaient autrefois d'Algei que sur quittance : un bulletin de victoire , voilà aujourd'hui la quittance de liberté de nos frères ! » Dans sa dépêche du s juillet, le (ointe de Bourmont s'empressa d'annoncer que tous les prisonniers français qui se trouvaient dans la ville seraient rendus avant que nos troupes prissent possession de la ville.

A une époque bien plus rapprochée de nous, alors que nous possédions Alger et quelques points du littoral africain, en 1 83fi, voyons comment , sous les yeux mêmes d'Abd-el-Kader . un officier de la marine française était martyrisé , ainsi que ses compagnons.

Dans les Prisonniers (TÂbd-elKader, ou Cinq Mois de captivité chez les Arabes , />"/■ M. A . de France, enseigne de vaisseau, ce jeune officier trace le récit des mauvais traitements qu'il eut à subir avec ses camarades : coups de bâtons et de crosse de fusil , injures , vexations , cruautés de toute espèce envers les prisonniers. En voici un exemple entre beaucoup d'autres. Comme M. de France , dans sa conversation, avait laissé soupçonner que le roi de France était plus puissant qu'Abd-el-Kader , l'un des officiers, l'appelant fils de chien et lui ordonnant de mieux garder sa langue, accompagna cette invitation d'un coup de bâton sur les jambes du pauvre Français, et d'un crachat sur sa figure.

M. de France a vu un prisonnier à qui l'on coupa les mains et les pieds et qui, ainsi mutilé, étendu sur des branches d'arbres et de broussailles, fut brûlé à petit feu.

Nous aurions voulu , après les traits de dévouement et de charité donnés par les anciens religieux , faire voir que, de nos jours , un prêtre a renouvelé l'héroïsme des Trinitaires et des pères de la Mercy; mais l'excursion de M. l'abbé Suchet au

camp d'Abd-el-Kader se trouvant dans les Annales de la Propagation de la Foi et dans plusieurs ouvrages sur l'Algérie , nous nous contenterons d'y renvoyer le lecteur.

Il est douloureux de penser que les traitements infligés aux prisonniers , et quelquefois l'espoir d'un poste lucratif et honorable , ou l'envie de se livrer sans frein à des passions honteuses, entraînent des esclaves à l'abandon de leurs croyances. Le nombre de ces renégats , peu estimés des mahométans mêmes, n'est que trop considérable; il entre pour un cinquième dans la population de la seule ville d'Alger. Voici les cérémonies qui se pratiquaient lorsqu'un esclave abjurait sa religion l.

« Quand un chrétien veut se faire turc , s'il est esclave et s'il continue à l'être, il ne s'exempte , par son infâme apostasie, que de quelques traitements rigoureux ; on ne fait à cette occasion presque aucune cérémonie. Mais un chrétien affranchi ou qui s'est racheté , et qui , dans un vil but d'intérêt , renonce à sa religion , est mené à une assemblée , devant laquelle il lève le doigt d'après le pouce vers le ciel , pour témoigner par là qu'il ne croit qu'un Dieu qui fait sa demeure dans les deux ; et en même temps faisant profession de sa nouvelle foi . il prononce des paroles exécrables qui signifient : Dieu est Dieu, et Mahomet son prophète est près de lui. Incontinent, on lui rase les cheveux à la mahométane . lui laissant seulement un petit flocon au haut de la tête ; il quitte les habits à la mode des Chrétiens et en prend d'autres , à la façon des Turcs ; on l'habille, le même jour ou le lendemain, d'une veste de parade; on lui met sur la tète un beau turban , et il monte sur un barbe ( petit cheval du pays), richement caparaçonné. En cet équipage, il fait plusieurs tours par la ville , tenant une flèche toute droite avec deux doigts , pour faire entendre qu'il veut désormais combattre pour la loi et le turban.

» Plusieurs officiers, chiaoux et gardes du hacha, l'accom-

1 Nous extrayons ces détails d'un ancien ouvrage qui renferme des documents très-intéressants sur les mœurs et les coutumes des Etats barbaresques.

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