CHAPITRE ?II
IfletfÀWMfclaier.
La famille d'Àbd-eUtader est très-ancienne eu pays des Hakero-Chéréga ; sa généalogie , diton , temonfie S plusieurs siècles et comprend des efaefe llustres , des guerriers et des marabouts. Le père d'Àbd-el*Kader est mort en 1833. 11 se maunfiît Sidî-Matii-Eddin . l\ reçut le surnom de Hadji (pèlerin) après son premier voyage à fat
Mecque. Il eut quatre femmes , cinq fils et une fille. Zora , sa troisième épouse , la seule femme lettrée peut-être de toute l'Arabie, est mère du fameux Abd-eHtader et de Kadidja sa sœur.
Mahi-Eddin et Mustapha-ben-Moktar passent pour les deux plus grands marabouts (saints) des temps modernes.
Abd-el-Kader a hérité des titres de son père et de son aïeul ; il a pris , en outre , le titre d'Émirel-Moumenin (prince des croyants) , et plus tard les chefs des tribus de l'ouest , réunis en conseil , lui ont conféré la dignité de sultan des Arabes.
Abd-el-Kader est né au douar de son père, non loin de la ville de Mascara. Selon les bruits vulgaires, sa naissance fut marquée par de nombreux prodiges. Les fleurs revêtirent de plus riches couleurs , répandirent de plus suaves parfums ; les abeilles composèrent un plus doux miel ; le soleil se montra moins ardent aux jours caniculaires, et le vent du désert se tut comme enchaîné par la main du Tout-Puissant. Une auréole de flamme azurée entoura sa tête pendant plusieurs minutes» et, semblable à une prophétesse des temps passés, sa mère s'écria :
— « C'est l'enfant que les devins ont annoncé ; Hakem-Chéréga , voilà celui que vous attendiez. »
Depuis ce jour, il est de croyance générale que le fils de Zora est envoyé par le prophète pour soustraire les Arabes à une domination étrangère, pour réunir les tribus dispersées sur le sol de l'Algérie ou égarées dans le désert , et en faire plus tard une grande nation. C'est par les provinces de la tribu d'Oran que cette grande œuvre .doit commencer.
Mahi-Eddin , homme ambitieux , accrédita , autant que possible , cette croyance parmi les tribus bédouines ; il donnait de l'argent et des indulgences à ceux qui couraient le pays pour la propager. Décidé à secouer le joug des Turcs et cherchant à se faire déclarer chef kebir (grand) de toutes les tribus de l'ancienne Régence , il instruisit Abd-el-Kader de manière à ce que cette œuvre d'ambition pût être continuée , dans le cas où la mort viendrait à surprendre l'auteur de ce projet qui ne s'est que trop réalisé.
Dès son bas- Age , Abd-el-Kader montra une intelligence très-ouverte, et d'heureuses dispositions
pour rétnde. Son père, et surtout son oncle Achmet-BHhar, homme versée autant que peut l'être un Bédouin , dans les sciences physiques et morales, faûe«getgfia ta religion, les lettres, le calcul , un peu de géographie et d'astronomie. À ces études, on joignit la gymnastique, l'exercice en cheval et des aimes.
A l'Age de dôme ans, Abd-eHUder savait déjà le eoran par cœur, et las commentaires qu'il eu donnait paraissaient si profonds , que les marabouts venaient de loin pour l'écouler, et s'iacHooient devant lui. Vers la fin de sa douzième année , il fut envoyé à Oran, chez Sidi-Achmet-ben- Kodja , Maure fin et rusé , qui se chargea de son éducation politique. Le jeune homme passa dixhuit mois dans cette ville , fréquentent la société la pl*6 distinguée parmi les Turcs et tes Maures : son esprit posé et enclin à la méditation le portait à rechercher les femmes mûrs phitftt que les jeunes gens. H revint chez son père, riche de ee que lui avait appris Achniet-ben-Xodj* , et 4e ses propres observations.
Cependant les projets ambitieux de Mehi-Eddin avaient transpiré ; il devint suspect aux autorités
tènpiea , qui redoutaient arec raison son influence et ta considération dont «a faraiHe jouissait dans ta eoatrée. Ses aurîf f avertirent de 9e tenir sur ms gantas ; quelques paroles significatives échappées au bey Hassan, commandant lie fa vHte <fOran, firent juger que Forage qui planait sur sa tête était sur le point d'éclater, et qu'il n'avait point d'autre moyen peur l'éviter qw <te quitter le pays. Alors Mahi-Eddin annonça publiquement qu'un vœu prononcé pendant une grande calamité l'obligeait à faire un pèlerinage à la Mecque. Aussitôt que te jour de son départ fat connu » une foule de cavaliers de différentes tribus accoururent près de lui, et se firent honneur d 'accompagner le vieui marabout jusqu'au port oà il devait «'embarquer. Cette nombreuse escorte de cavaliers dévoués et armés jusqu'aux dents , effraya ta bey Hassan , qui dépêcha sur-le-champ au dey d'Alger un exprès pour loi en donner avis. L'exprès fut bientôt de retour avec un ordre qui enjoignit à Mahi-Eddin de renvoyer dans leurs tribus les cavaliers venus pour l'escorter, et d'aHer en personne devant le bey d'Oran, pour se disculper des griefs accumulés centrelui. Le marabout
obéit sans murmurer aux ordres du dey, et malgré les supplications de ses parents, de ses amis , il se rendit à Oran, accompagné de son fils seulement. Cet acte de courage faillit lui coûter h tête ; car flassan-Bey, homme soupçonneux, cherchait depuis longtemps l'occasion de se défaire de lui , et il ne dut la vie qu'à l'éloquence énergique de son fils qui , après avoir établi devant le tribunal du bey, l'innocence , la pureté des intentions de l'inculpé, adjura le bey par Allah et Mahomet de lui rendre son père , et le somma, au nom des quatre plus puissantes tribus de la province, de remettre en liberté le marabout Mahi-Eddin , chef des Hakem-Chéréga. Ce plaidoyer intimida Hassan , dont la puissance commençait à pâlir; il les renvoya libres , à condition qu'ils évacueraient immédiatement le pays. Mahi-Eddin partit donc avec son fils, son neveu et plusieurs chefs de tribus qui brûlaient du désir de faire le saint pèlerinage de la Mecque. Arrivés à Tunis , le bey de cette ville les reçut avec honneur, et mit à leur disposition un brick pour les conduire à Alexandrie.
Le séjour que fit Abd-el-Kader dans cette capi-
taie , développa encore les idées qui germaient dans son esprit. En étudiant les divers changements opérés par Méhémet-Ali dans son armée et son administration , le jeune homme se sentit un immense désir de le prendre pour modèle et de devenir, à son tour, le grand organisateur des populations arabes. Mahi-Eddin écoutait avec joie les brillants projets que déroulait son fils, et l'exhortait à marcher ferme dans cette voie où Dieu l'avait appelé.
— « S'il faut éblouir le peuple, lui disait-il, s'il faut exalter son enthousiasme pour le faire tomber à nos pieds , il ne sera pas difficile à nos marabouts et pèlerins, de nous entourer de prodiges. Déjà le pays de Mascara et du Chétif te regarde comme le favori du prophète , bientôt il te non*» mera son sauveur et son roi. »
Ces ardentes paroles embrasaient la tête do jeune Bédouin, qui se sentait assez d'énergie pour accomplir cette mission périlleuse. Son imagination enfantait les plus beaux rêves , et sa pensée caressait ce que l'orgueil et l'ambition ont de plus doux : être vénéré comme saint et commander en roi absolu, quel magnifique avenir! Les pèlerins
quittèrent JAnandriepeur se tondre kU Mécène, ville sainte 4*à tetttfcoii«M»iitaaao 4#tt venir, au moine me fondai* sa vie , s'ageaoàiUer devant le tombeau du prophète ; ite y paaaèy a* t <mi moi» à faire fcnw «Nfoottene , et édifièrent par la ferveur lie Jeu** priève», m bien que par l'austérité de leur ccrnéri!*, ta» een qti 'tes avaient seim. * Le pèfori*age4eraMiié , tes eoopogiions-àe Ma* h*-Eckfa se&poeèrent à traverser le désert pour revenir à Mascara , et le vieux marabout , accompagné & «on file et et son neveu Ben-Tamy , se dirigée sur Bagdad , afin d'y visiter le tombeau d'un de ses aïeux , connu dans cette contrée sot» le nom de Muflet-Àbd-el-Kader. Ce personnage, dont les chroniques arabes rapportent diversement l'histoire, est regardé Gomme le marabout le plus célèbre des temps ancien» et modernes ; on feit remonter son origine jusqu'aux premiers siècles de l'hégire , et Peu croit que des liens de parenté Punissaient à la famifle du prophète.
Mahi-Eddioet Àfed-el-Kader recueillirent avec soin toutes tes fables débitées sur le célèbre Mulet, et surent , après deux ans d'absence , les exploiter parmi le» tribus qui entourent le douar des
Kader, le plus saint de wktiimi, hâ àka*t*fparaL jufted à&h JBaatagne <de Bagdad, un j*ur jqu'il m âwmmmkasffmmiUè dao* rwacb* fuite» chafritop ékmteià m aaémaire. « L'aube du matin naissait à peiii^^'aMi^xACîQetftiUl, pas&éla naît m gâtons* banque M.uteù-Ah&~éc-K&der t rayonnant de bmâfoy, se présenta teut-à-^oup à m* jô*x éhkrâ» «tma*dit d'une jkkx pin* douce <pp otite «des anges ;
—a Mon Jila» û^4ûe£a«*Ue ,est sainte et tâ»- *6t elle gceaipiu&pttiaftaûtegiQe oelie des roiâd'O- «ent. fiwuk c&tte pomme cueillie dans le» jardins d'Allah , ta la donneras au sulteu du fihai) (ouest)*.
— « Bîenbearenxraimilu prophète, Inirépondisje en «rejetant la <feecôii&te terre, le Gharfe ne leannaft de odtan que celui qui ottmm&nde à SUmfcoul , *rt omis marne* se» eaebvga.
» Maleï continua :
— »Le temp» n'est pas éloigné oèton fils £4- Hadji-ÀW-el-Kader sera nommé sultan par les peuples arabes ; «alors le «règne des tyrans finira w
-2»ie Gharb, et ton pays deviendra grand par sa force, sa gloire et ses richesses. .
— » Seigneur et saint, je m'incline devant te divine parole ; mais si les autorités torques apprennent un jour ce que tu viens de me prédire , c'en est fait de moi et de ma famille...
— » Mahi-Eddin , que cette nouvelle parole n'abatte point ton courage : tu mourras, toi !.,. Mais Abd-el-Kader, après avoir mangé la pomme, sera désormais invulnérable ; car les hommes ne peuvent rien contre ceux qui exécutent les volontés du Dieu puissant. Retourne dans ton pays, et va
r porter les paroles que tu viens d'entendre; je serai toujours avec toi.
» Muleï disparut à ces mots , me laissant la pomme entre les mains. Lorsque mon fils revint de la plaine où il était allé faire pattre nos chameaux, je lui donnai la pomme , qu'il mangea. À peine le fruit divin avait-il touché ses lèvres , que ses traits s'illuminèrent d'un saint enthousiasme ; une aigrette de feu surmonta sa tête, et le son de sa voir me parut semblable à celui de Muleï. Alors, moi, le père, comprenant que c'était la volonté du
Très-Haut, je m'inclinai devant mon fils Abdel -Kader , lui demandant à être son serviteur, »
Les Arabes de l'Algérie , superstitieux et cré- , dules, acceptèrent comme vérité la fable grossière que leur débitait le rusé Mahi-Eddin , et virent dans son fils l'homme qui devait les soustraire à la domination turque. Un chef influent, Sidi-el-Arracb , également marabout , contribua par sou adhésion , ainsi que je le dirai plus bas , à élever le jeune pèlerin de la Mecque h la dignité d'émir et à consolider sa puissance. On nesaitpassiEl-Àrrach fut gagné par la famille d'Abd-el-Kader , ou s'il agissait dans un intérêt général.
Pendant que les tribus s'entretenaient de l'apparition miraculeuse de Muleï-Âbd-el-Kader, et que le nom du sultan futur de. l'ouest était sur toutes les lèvres , Mahi-Eddin et son fils , retirés sous leurs tentes aux environs de Mascara, passaient leurs journées en prières et à méditer sur le livre saint (le coran). Mais les Arabes, impatiente de connaître celui que leur envoyait le prophète, arrivèrent en foule au douar de Mahi-Eddin, apportant comme offrandes des armes, de
f argent , des ehevasnx , du bétail , des ^kflfes , àm grains , etc. , chacun selon sa fortune et sa foi. Tous voulaient voir l'homme privilégié, tons e'm- «£naient devant fêta et demandaient à toucher le pan de «on traînons. Ces visites devinrent , pendent déni ans , une espèce de pèlerinage que ton! Bédonin se croyait obligé de feire. De ce moment dertent tes richesses qu'Afed-eMEader accumula dans son douar, ainsi queson'infuenceqn'il étendit sur toute la contrée.
Le bey d'Oran , effrayé plus que jamais de la tournure menaçante que prenaient les choses , se disposait à conjurer Forage , mais il était trop tard ; la prise d'Alger par les Français venait de porter un coup mortel à l'empire des deys* Le vieux marabout se mit à prêcher la guêtre sainte ; des nuées de Bédouins accoururent à sa voix , et Abd-el-Kader se mit à leur tête. Sur ces entrefaites, les Turcs d'Oran se révoltèrent contre Hassan , leur bey , et celui-ci , menacé dans sa vie et dans ses richesses, fut réduit à demander asile aux Arabes ; il s'adressa de préférence à Mahi-Eddin , en lui promettant une partie de ses trésors. Le marabout était sur le point de le lui accorder , lorsque
^2B3 — Abd*el4&adtor s'y opposa d'une manière éneirgique^ pleine de dignité :
— « Mon père , dit-il an milieu du conseil qaî «'était réuni à ce sujet , vous ne pouvez reeevoir au douar des Hakem le bey Hassan. Jusqu'ici , l'asile que nous avons famé aux prescrit* a été jrespecté. Il n'en aérait pas deaaême pour In pe*aonne du bey Hassan cpii s'est rend* adieux aax Arabes par sm exactions et par le mal qu'y, lenr a lait- Le désir de 1a reageaaee attraperait autour 4e an» tantes, .se* jHMnhiBflx ennan a a ; des mflr fiersde vnôi sans demanderaient sa tète, et ai y#us m&Jeséeontietpôiût , l'asile serait mi& 9 m* tre autorité méconnue et le^angeonleraitl Père, m ia wtaine mena «en* fut violent an asile , 4'approbre a'attaehe à ceux qoi se mat point «arts pou* ,s'«pposef 4 €«tte violation, et la tante lea pawsnîtxQS^nndans leur postérité. »
tasparo les produisirent une profonde sensation 4ans L'assemblée,, et laws d'Abd-^Hvader pré**- Int. Quelques jows après, le bey Hassan se rendit «n Brangais» Une forte garnison occupa tous les l^teswlitatirade la wlled'Qranetde son littoral; «ne attiUniâe laissante tint an respect les aaîieas
Tévoltées, et le drapeau tricolore planté £ur les tours du fort Santa-Crux annonça que le règne des Turcs avait fini pour jamais sur cette ville. La puissance de Hassan venait à peine d'être renversée, que la division se mit parmi tes Arabes de la province d'Oran. Les tribus guerrières et insoumises voulurent se ruer sur les tribus qui avaient subi le joug du pouvoir déchu ; plusieurs milliers de Bédouins féroces parcoururent la plaine, incendiant et saccageant tout ce qui avait appartenu aux Turcs et à leurs alliés ; quelques tribus pacifiques demandèrent protection aux Français et se réfugièrent sous les canons des forts d'Oran. et de Mers-el- Kébir.
Pendant ce temps Mahi-Eddin et Abd-el-Kader ne cessaient de prêcher la guerre sainte contre les infidèles. La plupart des Arabes du territoire de Mascara et des bords du Chélif, se rangèrent sous la bannière d ' Abd-el-Kader , et marchèrent avec lui sur Oran. Toutes les tribus qu'ils rencontrèrent sur leur passage se joignirent à eux , et dans les premiers jours de mai 1832 , la ville d'Oran se vit cernée par des hordes innombrables de Bédouins. Du 5 au 9 du même mois, la place
fut attaquée avec une vigueur peu commune. Malgré le feu de notre artillerie , les cavaliers arabes arrivaient au galop jusqu'au pied des murailles ; leurs fantassins s'accrochaient aux créneaux, saisissaient, avec une audace inouïe, le bout des fusils de nos soldats , et lorsque la mitraille les avait balayés , d'autres leur succédaient, poussés par cette aveugle témérité qu'inspire le fana-» tisme , et retombaient massacrés sur les cadavres de leurs frères. Il fallut tout le courage et le sangfroid de nos braves soldats , pour repousser ces attaques incessantes , ces efforts désespérés , et empêcher les hordes bédouines de pénétrer dans la ville. Abd-el-Kader eut deux chevaux tués sous lui , sans être blessé ; son burnous , rouge du sang des siens et tout criblé , a été depuis conservé comme une relique ; il profita de cette circonstance pour accréditer la croyance qu'il est invulnérabe.
Le 9 mai , les chefs arabes effrayés de leurs pertes , et voyant l'inutilité de leurs attaques , abandonnèrent le siège et se retirèrent en désordre.
Dans la suite, les Arabes revinrent plusieurs fois à la charge : leurs masses aussi considérables
qu'à la première attaque , couvrirent la plaine d'Oran , mais les assauts furent moins fougueux , et les attaques plus rares : ces élans fanatiques, cette intrépidité sauvage qui les animait naguère, s'éteignaient peu à peu : ils commençaient à reconnaître la supériorité de nos armes. Dans tous les combats qu'ils livrèrent , ils eurent le dessous : bientôt des dissensions surgirent au milieu de leurs troupes ; les chefs s'imputaient la cause du désastre ; l'anarchie souffla sur ces hordes indisciplinées, et plusieurs tribus se firent une guerre acharnée.
À cette même époque , Ibrahim , bey de Bios»
taganem , prévoyant qu'il deviendrait tôt mt tard la proie du vainqueur , demanda l'alliance française, et ouvrit les portes de son beyWk à nos troupes qm s'y installèrent ; il mit en outre, à ta disposition du commandant français, sa milice composée de sept à huit cents Turcs ou Kouteugtis , tous hommes éprouvés , et qui haïssaient cordialement les Bédouins. Ibrahim conserva son titre de bey; le gouverneur le traita avec liontieur , et la France lui donna le grade et la solde ée raaréfhal-de-camp.
Abd-el4Lader voyait avec une rive inquiétude la conquête française s'étendre sur le littoral delà province d'Oran. Défà plusieurs colonnes expédia tionaaires, lancées à propos dans la plaine avaient surpris et biélé quelques tribus. D'autres colonnes , allant à la découverte, s'étaient montrées sur le territoire de Mascara ; le découragement com* mençait à pénétrer dans les douars et la crainte à se glisser dans les cœurs. Alors les principales tribus de la province reconnurent la nécessité de s'unir entre elles, afin de pouvoir résister aux armes françaises* En conséquence , les chefs des Hakera , des Garabas, des fieni-Amers, des Bot* giah, etc., se donnèrent rendez-vous dans la plaine d'Egbri»; nn grand conseil fut tenu au lien nommé Ersebta. Presque tau» furent d'accord pour proclamer chef suprême Mahi-Eddib on son fils Abde!»Kader; mais l'un et l'autre s'y refusèrent, disant que Sidi-ekArrach était beaucoup plus digne qu'eux , et par sa noblesse et par sa sainteté , d'un si grand honneur. Ce jour-là , rien ne fut décidé; l'assemblée se retira pour se réunir de nouveau le lendemain , après que la nuit aurait donné ans «os et aux autres le temps de réfléchir.
En effet, le lendemain, le conseil s'était à peine réuni, qu'on vit arriver Sidi-el-Arrach suivi de plusieurs chefs et marabouts; il paraissait ému et ses traits portaient l'empreinte d'une résolution profonde. Toute l'assemblée le salua avec respect et garda le silence pour le laisser parler. Le vieux chef leva les deux mains vers le ciel , en s 'écriant :
— « Frèreset amis, dans un moment aussi critique pour nos biens et le sort de nos familles , je dois laisser de côté l'orgueil d'obtenir le commandement suprême et dire la vérité : cette nuit , comme je m'étais endormi , en cherchant quel était parmi nous l'homme le plus digne de fixer votre choix, Muleï- Abd-el-K a der m'est apparu au milieu de sa gloire , et ces mots ont frappé mes oreilles: <c Sidi-Hadji-el-Arrach, retiens bien ces paroles , car de leur accomplissement dépend le bonheur des Arabes. Je ne connais qu'un seul homme qui , par son intelligence , sa sainteté et ses vertus guerrières, soit digne de commander à tous ; cet homme , c'est Abd-el-Kader, troisième fils deMahi-Eddin. Je t'ordonne de répéterdemain en plein eonseil , ce que tu viens d'entendre ; le
prophète s'intéresse à la cause de ses enfants et désire qu'elle triomphe. »
Le vieux marabout d'Eghris avait à peine achevé de parler , que Mahi-Eddin s'avança au milieu de rassemblée , leva comme son collègue les mains vers le ciel , et d'une voix pleine de conviction , s'exprima ainsi :
— « Frères , si une fausse honte avait dû repousser de mon sein la vision miraculeuse que j'ai eue cette nuit , l'exemple que vient de me donner Sidi-el-Arrach , le plus saint des marabouts vivants , aurait fait taire mes scrupules; je dois dire dans rintérét commun toute la vérité : écoutez! À la troisième veille de la- nuit, lorsque j'étais en prière, j'ai entendu les mêmes paroles que le vénérable Sidi-el-Àrrach et j'ai reçu les mêmes ordres, mais je dois mourir dans l'année qui suivra l'élection de mon fils ; telle est la prophétie de Muleï- Abd-el-Kader, mon aïeul. Que la volonté de Dieu soit faite , car je suis son très-humble serviteur! ».
Devant cette double vision de deux vieillards vénérés de tout le pays , les chefs des tribus déférèrent , d 'un commun accord , le titre de sultan au troisième fils de Mahi-Eddin. Le même jour un
humons violet fat porté à Sidi-fladji-Abd-el-gader ; tous les chefs s'incKnèrent à ses pied», et aux acclamations d'une foule immense, il fetprodamé prince des Trais croyants, sontten de la religion et chef suprême des Arabes. Ainsi, selon la chronique , s'accomplit la prophétie de Muleï-Abd-el- Kader.
Quetcpietempsapitel'électiond'Abd^^ader,.
l'affaire de la Maeta (28 juin 1335), oè le général Tréze! éprouva un échec, Tint relever l'audace et l'influence du nouveau sultan. Sûr désormais de la fidélité et du dévouement des populations arabes de l'ouest de l'Algérie, l'émir commença te système d'organisation <Ju'il mûrissait depuis s» longtemps. Il créa ses batnftom réguliers et ses; cavaliers ronges , qai , plus d'une fois , prouvèrent à nos soldats que s'ils leur étaient inférieurs dafflf Fart de la guerre , ils les égalaient en courage.
Alors Abd-el-Kader frappa des taies sur le»
marchandises , leva des impôts sur les villes et to# villages , étafcïrt pour les troupes un tarifée solde mensuelle et de récompense pour les actions d'éclat. Dans plusieurs villes , il fit bâtir des magasin» de vivres, d'armes* et de munitions de guerre •
— ait —
Loin d'être barbare et d'exterminer les;prisonniers français , ainsi qu'on a pu l'en accuser, il donna constamment les ordres les plus sévères* pour les préserver de tout mauvais traitement. « Allah , dit-il , ne permet de verser le sang des ennemis que sur le champ de bataille .,, et jamais celui des vaincus faibles et désarmés. »
On raconte ua fait qui témoigne à la fois de la présence d'esprit, du sang-froid et delà grandeur d'âme du chef bédouin. Un nègre envoyé par de puissants ennemis pour assassiner l'émir , put , malgré l'active surveillance qui règne autour de la smala (demeure royate) , parvenir jusqu'à la tente où Abd-el-Kader tenait conseil. Arrivé devant lui, l'assassin est tout à coup saisi d'un violent remords ; il brise le poignard sous ses pieds , et se jetant la face contre ter«re :
« l'étais venu pour te poignarder , s'écria-t-iJ, mais j'ai aperçu l'auréole du prophète autour de ton noble front I mon eceur a défailli , et ma main s'est refusée au crime. Je ne suis qu'un vil esclave : frappe ! car j'ai mérité la mort.
Ab-el-Kader cacha la vi*e émotion que lai causait un tel aveu- ; il se tara gravement du tapis
— 24â — sur lequel il était assis , et s'avançant vers le nègre prosterné , lai porta la main au front :
« Relève-toi , malheureux , prononça-t-il avec douceur. Allah pardonne au repentir, et moi, son serviteur , je ne saurais te condamner. Nègre , rends grâce au prophète d'avoir pu pénétrer jusqu'à moi; car il m'a suffi de te toucher du doigt pour opérer ta conversion : d'assassin que tu étais en entrant ici , tu sortiras honnête homme. Va ! et que le reste de ta vie soit consacré à reconnaître ce bienfait. »
Dans le but de hâter l'organisation de ses troupes, l'émirdonnales ordres à ses kalifas de lui amener les prisonniers de guerre intelligents. Il accueillit fort bien ceux qui furent conduits à son quartier-général , et s'en servit pour enseigner la manœuvre à ses nouveaux bataillons. Le besoin -d'instructeurslui fit souvent envoyer des émissaires dans le camp français pour embaucher les mécontents, les attirer à lui , et se les attacher par de magnifiques promesses. Les ouvriers en tous genres , surtout les forgerons , les fondeurs , les poudriers, etc. , étaient l'objet de sa prédilection, L'émir avait visité les arsenaux et les manu-
factures d'Alexandrie ; il pensait que les Bédouins n'étaient pas tellement inférieurs aux Égyptiens , qu'ils ne pussent apprendre les arts et les métiers de première nécessité.
A la prise de Miliana, en juillet 1840, les Français furent témoins de la rapide impulsion qu'Abd-el-Kader avait donnée à différentes branches de l'industrie. On, trouva des ateliers d'armuriers , une fonderie de canons, une poudrière, de hauts fourneaux, etc. Ces établissements que devaient diriger des Européens , commençaient à peine à s'organiser; le premier canon était encore à fondre , lorsque la France chassa l'émir de sa ville manufacturière , et planta son drapeau sur la grande mosquée.
Vaincu , mais non découragé , traqué de tous côtés , mais sachant toujours échapper à ses en* semis , le redoutable chef des Arabes, dans l'impossibilité de vaincre nos troupes en rase campagne , avait, depuis quelque temps , borné sa tactique à les harceler , à les fatiguer. Chassé successivement de Médéah , de Miliana , de Hamsa , deTekedempt, il laissa dans toutes ces villes des traces nombreuses de ses constants efforts pour
244 — amener les Arabes à se fabriquer eux-mêmes leurs armes , leurs munitions de guerre , afin de n'en peint manquer lorsque le Maroc et les marchands anglais lui feraient défaut.
Mais le système stratégique suivi par le maréchal Vallée , qui consistait à envahir , par zones , le territoire , et à refouler les populations arabes hors de ces zones gardées par une série de postes militaires ; ce système marchant avec les razzias nombreuses, avec la dévastation et l'incendie des gourbis, des silos et des moissons , ne laissa plus de relâche aux tribus de l'Algérie ; la famine devait bientôt les mettre sur les dents et amener leur soumission.
Débusqué de tous les points qu'il occupait, poursuivi l'épée dans les reins, l'émir sévit obligé d'abandonner le théâtre de la guerre, laissant au chef Ben-Salem le soin deguerriller dans le Sahel et la plaine. Il se retira dans les tribus qui lui étaient restées fidèles. Gomme les moyens pécu» imfre» commençaient à lui manquer, il leva, soutenu;parIes bataillons réguliers, des contributions foncées sur les tribus pacifiques , et souvent les força de marcher avec lui. De ce moment ,
Abd-el-Kader ne s'engagea plus dans aucune affaire sérieuse ; mais , de temps à autre, il attaquait les convois, interceptait les communications, et lorsqu'on le croyait bien loin , ses cavaliers arrivaient towt^à-coup , tombaient sur nos faible» détachements, les dispersaient, les massacraient. Vendant une année que dura cette guerre d'escarmouches , si fatale à notre colonie par le peu de sécurité qu'offraient les communications , l'émir organisait ses forces, recrutait au loin des troupes, réparait ses pertes et rétablissait ses moyens épuisés, pourreparattre de nouveau sur le terrain qu'il a^ait un instant abandonné.
On doit mettre au nombre des plus grands et des plus sensible» échecs essuyés par Àbd-el- Kader, la prise de sa smala, le 16 mai 1843.
Vers onste'heures du matin , six cents chasseurs , gendawnes et spahis , sous tes ordres dû duc d'Àumale, arrivaient à ftas-el-Àin-Ma-Ta* guin , dans le petit désert , à quatre-vingts Jieues d'Alger.
Depuis six jours , cette cavalerie marchait près* que constamment. Depuis vingt heures elle avait fait vingfM>inq lieues, sans trouver une goutte
d'eau, au milieu de tourbillons de sable, sous l'action dévorante du simoun. Hommes et chevaux mouraient de soif et de fatigue.
Tout- à-coup, Ahmar-Ben-Ferrath , aga des Ouled-Aïad, qui marchait en avant avec quelques éclaireurs, revint au galop vers le prince ; il avait aperçu la smala d'Abd-el-Kader , dont la colonne suivait les traces. Elle était campée toute entière sur la source même du Taguin qui ne devait pas être le moindre prix de la victoire.
Ahmar et ses cavaliers , effrayés de notre petit nombre et de la grande masse de nos ennemis , se jettent alors aux genoux du duc d'Aumale et le supplient d'attendre son infanterie, lui représentant que malgré leur énergie les zouaves ne pourraient pas arriver avant deux heures. « Jamais 9 s'écria le prince, jamais personne de ma race n'a reculé. « Et immédiatement il prit des dispositions pour l'attaque. Une demi-heure de retard aurait suffi pour que les troupeaux et les femmes fussent hors de portée , et pour que les nombreux combattants de cette ville de tentes eussent le temps de se railler et de s'entendre.
La smala d'Abd-el-Kader n'était pas seule-
ment la réunion de quelques serviteurs fidèles autour de la famille et des trésors d'un chef. C'était une capitale ambulante, un centre d'où partaient tous les ordres , où se traitaient toutes les affaires importantes , où toutes les grandes familles trouvaient un refuge , sans pouvoir échapper ensuite à l'inquiète surveillance qui les y retenait. Et autour de ces grandes familles se groupaient des populations immenses qui les entouraient comme d'un rempart vivant, des tribus du désert qui les guidaient et les protégeaient au milieu de ces Yastes plaines. Incapables d'agir seuls , ces éléments hétérogènes obéissant à une seule impulsion f présentaient, dans leur eqsemble, une masse compacte et imposante à tous les yeux. JJne fois incorporées à cette immense émigration , les tribus ne pouvaient guère la quitter , et continuaient ellesmêmes, pouF aiesi dire, la force qui les maintenait dans l'obéissance. La solution de ce problème n'était pas une des moindres œuvres du génie de notre infatigable ennemi.
La smala renfermait :
Trois cent soixante-huit douars de quinze à vingt tentes chacun ;
Une population d'environ vingt mille Ames ;
Et cinq mille combattants armés de fusils, dont cinq cents fantassins réguliers et deux mille cavaliers.
Abd-el-Kader n'y était pas : avec sa cavalerie régulière, il observait la division de Mascara, qui, sous les ordres du général de Lamoricière, opérait dans le petit désert. Ses principaux lieutenants organisaient la résistance que les Kabyles de I'Ouïh ransenis et du Dahara opposaient à nos colonnes ; mais leursfamilles étaient restées près de celle de l'émir ; les richesses*, les affections de tous les grands ennemis de notre domination étaient dans la smala. Celle-ci était arrivée, le 15 au soir, à Taguin ; ses chefs la croyaient en sûreté et ne se doutaient pas de la marche secrète et rapide de la colonne de Médéah. Le 16 , au matin , la tente d'Abd-el-Kader s'était dressée , et cdt exemple avait été» suivi par toutes les autres. C'est au moment où cette opération s'achevait, au moment où les hommes menaient les troupeaux pâturer dans le marais , où les femmes préparaient leurs aliments , qu'un cri terrible retentit dans tout le
camp : « Et Roumi ! er Roumi ! » (Le chrêtimt lechxétim!)
La cavalerie, commandée parle duc d' Au ma le, venait d'apparaître et se déployait «er un petit mamelon pierreux qui domine la source du Taguin.
Trois petits escadrons de spahis , aux ordres du colonel Ju su f, s'élancent les premiers et atteignent bientôt le douar d'Abd-el-Rader. En Vain les soldats réguliers s'élancent hors de leurs tentes., et par leur feu nourri essaient de repousser nos spahis. Ceux-ci entraînés par leurs chefs les-chargent, les dispersent. Le combat a bientôt cessé sur ce point. Un canon , deux affûts , quatre drapeaux , la khasna (trésor) d'Abd-eHîader, ses parents , ses effets , ses serviteurs intimes sont en notre pouvoir. Mais les officiers et sous-officiers français , continuant au loin la poursuite , donnent à leurs soldats indigènes un nouvel et brillant exemple de notre valeur nationale.
Le duc d'Aumale était resté avec les chasseurs dont il avait d'abord voulu composer la réserve. Mais lorsque, descendant au grand trot le rideau qui masquait l'ennemi, il découvrit l'immensitéde cette ville de (entes , lorsqu'il vit cette fourmilière
lt.
d'hommes qui couraient aux armes , alors il comprit qu'il fallait engager tout le monde , et que l'audace seule pouvait décider du succès.
Les chasseurs obliquent à droite, dépassent les spahis et pénètrent dans le camp sous une vive fusillade. Avec le sang-froid du vrai courage , ils conservent, dans l'émotion du combat, cet ordre, cet ensemble qui double la force. Leurs rangs , qui s'ouvrent pour laisser passer des vieillards craintifs et des femmes éplorées , se resserrent pour renverser tout ce qui essaie de combattre* Mais la résistance s'organise. La brillante cavalerie des Hakem , tous parents de l'émir , veut arracher aux chrétiens les familles et les richesses des plus fermes défenseurs de l'islam (la foi).
Tandis que de rapides dromadaires entraînent les femmes, que Ton enlève des tentes tout ce qu'elles contiennent de plus précieux, les hommes de guerre saisissent leurs fusils, se jettent sur leurs chevaux, se rallient , s'élancent au combat.
Le prince détache sur la gauche le sous-lieutenant Delage dont le peloton se déploie en tirailleurs et attaque franchement l'ennemi. Mais le -cheval de ce brave officier est tué ; plusieurs de
ses chasseurs tombent frappés de mort : ils vont être entourés, lorsque le sous-lieutenant de Canclaux , envoyé à leur aide , les dégage par une charge brillante.
A droite, le capitaine d'Espinay culbute , avec son escadron , tout ce qu'il a devant lui , et va arrêter au loin la tête des fuyards.
Enfin , au centre , le lieutenant-colonel Morrik se jette avec trois pelotons sur le gros de l'ennemi, communique à ceux qui le suivent son irrésistible élan , et , par son intelligente audace , assure le succès de la journée.
♦Une heure et demie après le commencement de l'affaire, le prince ralliait nos escadrons victorieux. Déjà autour de lui se groupaient des populations considérables qui, pendant l'action même, avaient imploré la clémence française. On épargnait ceux qui demandaient grâce ou ne combattaient pas.
Le soir, l'infanterie commandée parles lieutenants-colonels Chasseloup et Chadeysson , arriva après une marche admirable (trente lieues eu trente-six heures) , fatiguée , mais en bon ordre r et n'ayant d'autre regret que cçlui de n'avoir pu prendre part à l'action.
La coIoddc rentra à Médéah , le 25 mai, sans avoir-brùlé une saule amorce depuis le combat de Taguin , ramenant un butin immense, vingt mille têtes de bétail et quatre à cinq mille prisonniers des deux sexes , parmi lesquels on remarquait plusieurs parente d'Abd-el-Kader , la famille entière de son premier kalifat, Ben-Aallal , celle de son premier secrétaire Kharoubi, Sid-el-Aradj , marabout très-vénéré des Hakem et des tribus environnantes.
La prise de la smala fat 'fatale à la puissance <TAbd-el-Kader , et nous consola du désastreux traité de la Tafna qui grandit Abd-el-Kader, après uneentrevueoù le général Bugeaud ne joua pas un rôle dont pût se glorifierla France (1 er juin 1837).
Tous ceux qui ont vu ou connu Abd-el-Kader, s'accordent à dire qu'il est par son intelligence bien au-dessus des autres chefs de tribus. C'est un homme extraordinaire qui a su rallier à la cause nationale les Bédouins pillards et indisciplinés. C'est une de ces âmes fortement trempées, dont la mission est de faire triompher une idée , ou de mourir en protestant. Habile à trouver des ressources lorsqu'on le croit perdu , il l'est égale-
ment àétôttfFer les revotes, et à maintenir les tribus dans l'obéissance. Sursa physionomie sont empreints la méditation et le sentiment religieux. Son front élevé, ses yecrx qu'il tient ordinairement baissés, *ont 'doux, tranquilles; mais ils se meurent avec rapidité et lancent des éclairs , lorsqu'uneémotion subite Vestglisséedans son cœur. Son sourire a quelque-chose de mélancolique , de triste. Sa barbe est noire , épaisse , et descend jusqu'à mi^poitrine. Le timbre de sa voix est grave, il a rélocution facile, la parole brève, éloquente. Il tient toujours un chapelet dans sa main, comme tous les pieux musulmans. Sa taille est petite, mais bien prise, son dos un peu voûté , sa démarche lente , mais assurée. Son costume est le même que celui des chefs arabes, à l'exception de la couleur du burnous qui est violet. On lui voit une petite marque de tatouage à la racine du nez , -signe annonçant qu'il tire son origine des Hakem , tribu riche et puissante, chez laquelle il est d'usage de marquer ainsi les enfants.
Abd-el-Kader est aujourd'hui âgé de trente-neuf ans environ. Marié très-jeune à Lella-Eeïra , fille de son oncle paternel, Sidi-Ali-Ben-Thalib,ileut
d'abord deux filles, ensuite deux garçons. L'aiué de ses fils entre dans sa dixième année , le cadet dans sa neuvième.
Lella-Keïra se fait remarquer par la régularité de ses traits et par la bonté de son âme. De même que son époux domine les Arabes , elle est également au-dessus des personnes de son sexe. La douceur de son regard , l'aménité de son sourire , sa coiffure et son ample vêtement lui donnent quelque ressemblance avec ces femmes de patriarches, dont Vernet nous a rappelé le costume et le maintien. On la dit très-affable et d un cœur toujours ouvert à la pitié. Contrairement aux femmes bédouines qui n'obtiennent presque jamais lçs égards dus à leur sexe , la sœur et la femme d'Abd-el-Kaderjouissentd'unegrandevénération. On dit que les captifs et même les condamnés qui ont le bonheur de toucher leurs vêtements deviennent aussitôt inviolables : personne n'ose plus porter la main sur eux. L'immense prérogative accordée à ces deux femmes seulement aurait été utile à beaucoup d'infortunés. Bien des prisonniers français ont dû à Keïra et à Radidja , sa bellesœur, un soulagement à leur captivité; plu-
sieurs mêmes leur sont redevables de la vie.
L'aîné des fils d'Abd-el-Kader est destiné à la carrière des armes et à lui succéder. Le jeune reçoit une instruction tout à fait religieuse, et perpétuera dans la famille le titre de marabout.
Abd-el-Kader a encore aujourd'hui quatre frères et une sœur. Son cinquième frère , Sidi-Ali , reçut la mort à ses côtés en combattant devant les remparts d'Oran. Mohatnet-Saïd , l'aîné de la famille , est âgé de quarante-quatre ans ; il porte le titre de marabout et remplace son père Mahi- Eddin au douar ; étranger aux affaires politiques, ses occupations se bornent à compléter l'éducation religieuse de ses deux plus jeunes frères , Sidi-el-Moktard , Sidi-el-Hassin. II passe chez les Arabes pour un marabout très-instruit. Le second frère de l'émir, Sidi-Mustapha, également son aîné, est Âgé de quarante-un ans; plus entreprenant que les autres , il a suivi la carrière des armes. En 1836 , il essaya vainement de se faire proclamer cheik de la tribu du désert ; sa tentative échoua , et l'émir irrité le frappa de disgrâce. Cependant , à ses sollicitations pressantes , au vif repentir qu'il manifesta de sa faute, Abd-el-Kader
— 86B — le nomma bey de Médéah , flace qu'il ne ^rot conserver longtemps à cause de «on peu de capacité. Au commencement de 1 840, Sitfr-Mustapha commanda en chef les hordes que son frère envoya dan» la province de Gonstantine pour inquiéter les 'troupes françaises disséminées sur une grande étendue de terrain ; il ne s'acquitta que très-mééiocrement de cette mission, etfutcoatinuéllement battu. Le quatrième frère , Sidi-Mérad , fils de la négresse Nella-Embaf ka , quatrième femme de Mahi-Eddin, commanda la garde de l'émir, composée en partie de nègres fanatiques et dévoués. Lella-Kadidja, sœur d'Abd-el-Kader, plus âgée que lui d'un an , fut mariéepar son père à Sidi- Mustapha-Ben-Tamy , homme riche et influent , autrefois considéré du bey Hassan. Quelques mois après le traité de la Tafna , l'émir le nomma son kalifat. Ben-Taroy est resté fidèle et s'est entièrement attaché à la fortune de son beau-frère.
On croyait Abd-el-Kader réduit aux abois; mais le drame lugubre de Djemmâ-Ghazaouat est venu répandre un nouveau deuil en Algérie et dans toute la France. Le sultan du déserta reparu sur le théâtre qu'il a ensanglanté tant de fois. La ven-
geance cette fois sera aussi prompte que terrible. C'est avec un douloureux intérêt qu'où lira ces détails dans le chapitre suivant.