CHAPITRE IL
Andrinople. — Philippopoli. — Sopbia. — Ragnse. — Tripoli. — Tunis.
De Constantinople nous nous rendîmes directement à Andrinople , après avoir passé des nuits bien tristes , dans les lieux où nous fûmes forcés de nous arrêter.
Les monuments les plus remarquables de cette Ville sont la mosquée de Sélim et le bazar d 'Ali- Pacha.
La mosquée est sans contredit ce qu'on peut voir
de plus beau en ce genre. De la première galerie d'un minaret, on jouit d'un coup-d'œil admirable, La ville est environnée d'une campagne magnifique, dont rien ne vous dérobe les surprenantes beautés.
Le bazar d'Ali-Pacha est un édifice construit en briques blanches et rouges. La longueur est d'environ trois cents pas. C'est là où se vendent les châles, les mousselines, la joaillerie , etc.
Andrinople, dépeuplée par la peste en 1812 et 1813 , exposée aux rapines des brigands qui infestent ses environs, n'a plus le mouvement qu'on admirait autrefois , et souffre dans son commerce.
Nous restâmes deux jours seulement à Andrinople, d'où nous nous orientâmes vers le village de Mustapha-Pacha-Kenpri, trouvant un gîte, tantôt à Sibitché, tantôt à Duzoundgiora , Crarçly, Papasty, bourgades fort insignifiantes.
Enfin , nous atteignîmes Philippopoli , ville agréablement située, et bâtie sur trois petites collines , au milieu d'une belle et vaste plaine. Ceux qui s'y dirigent du côté du nord , la découvrent à une distance de trois lieues. Et c'est sans doute à cause de sa situation ; qu'on la nommait
TYimontinfn. Le pont jeté sur la Maritza, l'ancien Hèbre , qui la traverse est fort long , et Ton y jouit d'un superbe point de vue.
Nous restâmes trois jours dans cette ville, pour nous remettre de nos fatigues et nous préparer à de nouvelles.
Je ne parlerai pas de tous les lieux que nous avons parcourus, le détail en serait fastidieux . Noua étions pressés d'arriver à Sophia , ville boueuse et petite, où Von ne peut marcher qu'en bottes. Elle est située dans une plaine fertile et très^agréable. On croit communément que Sophia est l'ancienne Sardique, capitale de la Mésie : elle lut rebâtie par l'empereur Justinien. Selon les historiens orientaux, les Bulgares habitaient un grand pays à l'orient du Volga. Bulgar était petit-fils de Japhet, et la ville qui portait son nom , était à vingt journées de Saraï, capitale de la Crimée. Vers Tan 500 de Jésus-Christ, les peuples de ce pays-là passèrent dans la Dacie et dans la Mésie. Ils se firent connaître sous le nom de Bulgares du temps d\Anastase et de ses successeurs. Après plusieurs guerres meurtrières, ils furent enfin subjugués par l'empereur Basile, Tan 408 de l'hégire qui est Tan
— 40 ~< 1017 de Jésus-Christ. Après leur défaite, ils se firent chrétiens.
Sophia possède des eaux minérales et des bains délicieux, situés à deux lieues de ses murs. Si cette Tille était pavée et mieux entretenue , le séjour en serait fort agréable.
De Sophia à Raguse, rien ne m'ayant paru digne d'être signalé, je passe outre , ou plutôt je quitte le golfe de Venise pour cingler vers Tripoli.
De Raguse à Tripoli nous essuyâmes quelques coups de vent qui retardèrent notre traversée . Enfin la vigie, à cheval sur le beaupré, s'écria par une matinée assez sombre : « Terre ! » Et nous entrâmes dans le port de Tripoli.
Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, nous rendîmes visite au consul de France qui nous força d'accepter un logement chez lui.
Tripoli était connue des Romains sous le nom à'OEa ; c'était alors une ville assez importante. Plus tard elle eut un évèché qui dépendait de Carthage.
Aujourd'hui elle est peuplée de Turcs, de Maures et de Juifs. 11 y a aussi quelques chrétiens qui y
font le commerce sous la protection des consuls d'Angleterre et de France.
Nous visitâmes une église fort belle et un hôpital qui contient plus de deux cents lits réservés, aux chrétiens. Ces deux monuments appartiennent aux Franciscains.
Nous vîmes encore avec plaisir les bains, les mosquées, et un arc de triomphe placé non loin de la porte marine.
Les rues de Tripoli sont étroites et sales ; mai» son port d'où s'exportent du blé, des dattes, de l'huite, des étoffes de laine, du séné, des plumes d'autruche, de la poudre d'or, est très-bon. Elle est la capitale d'une république dont les villes principales sont Derne , grande ville située sur la Mé*diterranée , et Lebida , autrefois Leptis , patrie de l'empereur Sévère , prince courageux et spirituel qui favorisa les lettres.
Les environs de Lebida sopt comme le reste du royaume de Tripoli, stériles et sablonneux. Cependant on recueille le long de la côte des citrons , des limons , des oranges , du safran qui passe pour excellent, et une plante nommée Lotus, dont les habitants font une délicieuse liqueur. Le fruit de
cette plante est noirâtre ; iL a la foiuae d'une figue et la couleur d'une cerise» Les anciens. eu faisaient grand cas : les poètes prétendent qu'il a la propriété de foire oublier tout la plaisir qu'où peu* trouver aiHeura, même dans sa patrie.
Enfin nous primes congé du consul de France ,, dont les bontés pom; nous avaient été aussi nombreuses que délicates.
Brûlant de yoir les ruines dç Cartfaage nous fîmes voile pour Tuai*. U& orage qui survint , lorsque non» tûmes, à la hautes* de la petite lie de Lampedousa y aous força d'aborder la ville fe plus voisine* et uous» eûmes le boubou* de prendre terre à Sousa , wm avoir éprouvé le moindre accident» C'est une petite ville a*se& commerçante, défe»* due par une forteresse et dont le port est excellent.
Nous y demeurâmes deux jours, en attendant que les vents nous permissent de continuer notre toute c Au troisième, noua nous embarquâmes , et lorsque nous eûmes doublé le cap Bon , nous arrivâmes enfin à Tunis.
Cette ville est grande, riche, très-bien fortifiée, à dôme miHe des ruines de Carthage, et presque «* bord d'un lac dont Feau est salée, car ce lac
-4& — communique avec la met, au moyen d'uni canal appelé la G (miette. Les maisons en sont basses, les mes assez larges, mais très~sales ; le* mosquées» ehétiveS; le peuple qui se montre peu. au-dehora a quelque chose de hagard et de sauvage.
Dans les rues qui sont le moins fréquentée» o*t hisse même pourrir les bétes mortes; négligence fui , seule ayec la chaleur du climat, suffirait pour y causer les maladies contagieuses qui y régnent une partie de Vannée. Les deux cètés de chaque rue étant relevés pour la circulation des gens de pied , laissent un milieu enfoncé et très-étroit pat où passent les chevaux , ce qui cause de nondwenx enduiras et produit un égo&t pestilentiel. Gomme en ne voit point de fenêtres sot les rues, et que les maisons sont à toits plats , il en résulte que les étrangers s'imaginent marcher entre de«x mars de clôture prolongés et non entre deux rangs de maisons solitaires. Il n'y a de beau que le bazar , ou marché , qui consiste en deux rues qui se croisent presque à angle droit, plus larges et plus longues que les autres : elles sont couvertes et pleine» de boutiques assez bien garnies. Quand on est placé au milieu du carrefour , on voit ces rues, dont le
second étage , qui avance de cinq ou six pieds , est soutenu par plusieurs piliers imitant le marbre : cette disposition produit une curieuse perspective, dont l'enfoncement d'un côté est terminé par la maison de la Monnaie qui se trouve en face avec sa double rangée de colonnes.
Le commerce de Tunis est considérable et se fait en partie avec les Marseillais et les Génois. La population est d'environ cinquante mille habitants.
En 1270 , saint Louis mourut de la peste , en l'assiégeant. Charles-Quint , plus heureux , s'en rendit maître en 1 535 ; mais les Turcs la reprirent quarante ans après.
Avec quel religieux respect nous pénétrâmes dans la chapelle élevée à la mémoire du pieux monarque dont s'honore la France ! Que notre recueillement fut profond , et que l'encens de notre prière dut monter lentement vers les cieux !
Tunis manque d'eau douce. Ses habitants sont obligés de boire celle que l'on puise dans des citernes et dans quelques puits des environs.
A trois lieues de Tunis sont les ruines de Car' thage qui rappellent Didon , Annibal , Scipion , Marius, saint Augustin, docteur de l'Eglise,
Cette ville célèbre détruite cent quarante-trois ans avant l'ère chrétienne, fut rétablie par Jules- César ; mais les Sarrasins s'en étant emparés en .698 , la réduisirent en cendres.
Il serait difficile de décrire mon émotion à la vue des ruines de la cité qui balança longtemps la puissance romaine , qui plus tard fut le foyer des lumières et retentit de la voix victorieuse de saint Augustin, alors qu'il confondait les Ariens, les Priscillianistes , les Origénistes , les Manichéens , les Donatistes , les Pélagiens, les sémi-Pélagiens. Bans chaque débris mon imagination cherchait un souvenir de gloire ; je revoyais la citadelle Byrsa f le port Cothon, une foule palpitante, ces sacrifices sanglants, cette lutte d'une grande cité à l'agonie, cet incendie excité par la fureur romaine , cette nouvelle Carthage assiégée, ravagée par le cruel Genséric, roi des Vandales; enfin ce dernier triomphe de la barbarie qui a fait disparaître jusqu'aux décombres mêmes de l'ancienne capitale de l'Afrique, fondée par les Phéniciens, 883 ans avant Jésus-Christ.
Je ne pus visiter Porto-Farina, qui est l'ancienne Utique, célèbre par la mort de Caton-le-Jeuue. On
y Toit encore , dit-on , la maison où ce citoyen Tortueux mais égaré, se plongea son épée danfc le cœur», après la bataille de Pharsale. Il eût été plus glorieux de vivre pour sa patrie ; mais les anciens , privés des lumières du christianisme , rapportant tout au destin , courbaientle front sous les coups de la fortune : en un mot, ils ne savaient pas souffrir. J'aurais encore pris un vif plaisir à visiter lemagnifique amphithéâtre deEl-Jem quis'est conservé presque intact au milieu des ruines de l'ancienne Tysdrus. C'est un des beaux spécimen de l'art antique. Mais le temps manquait pour que je pusse satisfaire ma curiosité d'artiste.
Au dix-neuvième siècle, les beys de Tunis tiraient un immense profit de la vente des esclaves chrétiens qui s'y trouvaient en grand nombre. Quelques-uns de ces infortunés reniaient leur foi , pour échapper aux souffrances qui les attendaient ; mais on les vit aussi pour la plupart préférer les tourments de l'esclavage à la honte de devenir apostats. Je me contenterai de rapporter l'exemple d'un jeune esclave sicilien , nommé François Martin , âgé de douze ans. Le bey Morat auquel il appartenait l'avait mis dans sa maison de plaisance >
*- VI — éloignée chine demi-heure de Tunis. Ce maître cruel, voulant le forcer à renoncer au christia*îiisme, avait usé de tous les moyens doux ou violents. Comme l'enfant résistait aux caresses, aux menaces , et même à la bastonnade , le bey furieux demanda un jour des flambeaux ardents , et les fit appliquer sur les mains du jeune sicilien , dont ce supplice raffiné n'ébranla point la constance héroïque. Cet exemple de courage dans un enfant étonna lès barbares et pénétra les chrétiens d'admiration. Le consul de France en fut si touché qu'il racheta le jeune esclave : le bey confus d'avoir été vaincu par un faible erifartt, le céda volontiers. Le jeune martyr fut donc rendu à sa patrie, douce récompense de son pieux courage., qui fut encore couronné par un autre triomphe t un de ses oncles , un cousin germain qui gémissaient aussi dans l'esclavage, durent leur liberté au consul de France, qui voulut, en cette circonstance , s'associer complètement à la gloire du petit François Martin. Je ne puis m'empêcher de ra<conter une aventure assez plaisante.
Mon excellent père, dans l'une de nos excursions aux environs dé Tunis, ayant fait une chute et s'é~
tant blessé légèrement à la main droite , fat forcé d'avoir recours à un barbier musulman. Celui-ci, après un grand nombre de difficultés , consentit à rendre ce service à un chrétien. Le bourreau eût mieux fait de persister dans son stupide refus. Sa main lourde, au lieu de savonner mon père, lui maltraita le nez , les oreilles de la manière la plus impitoyable ; la mousse blanchâtre lui pénétra jusque dans les yeux ; l'infortuné, craignant de suffoquer, n'osait respirer. Sa position était des plus critiques; jamais martyre ne fut plus cruellement raffiné : enfin l'arme fatale fut promenée sur la figure du patient... Ce dernier poussa un cri aigu; non-seulement le barbier lui arrachait réellement la barbe, mais il lui avait de prime-abord balafré la joue droite. Vaincu par la douleur, mon père prit la fuite et rentra chez le consul. Que faire? Touché de sa triste position , je lui offris d'être son barbier. Il fut, malgré ses justes appréhensions, forcé de se résigner. Armé de mon rasoir , je fis l'essai de mon talent sur le pauvre écorché. Tout alla , quoique lentement, le mieux du monde, et dans la suite je pus rendre pareil service au plus tendre, au plus dévoué des pères.
A cette occasion , je rapporterai un trait non moins burlesque d'un voyageur. C'est lui qui parle :
« Un jour, j'eus la fantaisie d'entrer dans la boutique d'un barbier turc. Après m'avoir bien regardé de la tète aux pieds, le maître me fit asseoir sur une pierre. Quand on m'eut lavé, frotté pendant un quart d'heure, je sentis non un rasoir, mais un eustache qui m'écorchait tout vif : ce maudit Turc me tordait le cou , me posait la tête sur son genou et m'étreignait à m 'étouffer. Prenant mon mal en patience , je le priai de me raser la moustache; par scrupule, il ne voulut jamais y consentir. Pour comble de guignon , en me secouant la tête, il fit tomber ma perruque dans la boue qui remplissait sa boutique. Jamais étonnement ne fut pareil à celui de ce vrai musulman, à l'aspect de ma fausse chevelure. Il restait immobile, le rasoir à la main : tous les assistants rirent aux éclats de ma disgrâce. Je ramassai tristement ma fausse chevelure , et je sortis aussi confus que le renard de la fable , après avoir perdu la plus grande partie de sa queue. Pourtant j'ai fini par rire moi-même de cette plaisante aventure.