‹ L'AlgérieChapitre 8 sur 11 · CHAPITRE Tt · texte numérisé non relu

CHAPITRE Tt

Gbasse au sanglier. — La vendetta en Afrique. — Les cime, tières à Alger.

Pour varier un peu nos amusements dans l'Algérie , nous primes part à une ehasse au sanglier. Avant de la décrire, je dois rappeler qu'avril et mai *ont les plus beaux mois de l'Algérie, surtout pou r riudigène de la région nord de'fatFrauee, d'où le printemps a depuis* longtemps disparu, &t où l'influence de la hine rousse f prolongeant l'hiver

outre mesure , fait de la saison des primevères la saison la plus meurtrière de Tannée.

Déjà tous les oiseaux frileux qui accompagnent le soleil dans sa fuite vers l'hémisphère austral , sont revenus avec lui. L'hirondelle , amie du pauvre travailleur, s'est installée au plafond de sa cabane et sous les auvents de son toit , pour être plus à portée de lui prêter secours contre les insectes ailés qui troublent son sommeil; la petite mésange Annonciade , l'échenilleuse des vergers, bâtit sous le cintre de la tuile son lit de plume , berceau d'une couvée plantureuse. La grive d'Afrique , charme des solitudes , module ses douces chansons sous les hautes branches des frênes. Le rossignol fait écumer ses cascades d'accords, sous les voûtes ombreuses des saules et des platanes. Le chardonneret babillard se balance au sommet de la tige du mûrier comme une fleur épanouie. De nombreuses tribus de rolliers bleus , de guêpiers verts au long bec recourbé en forme d'arc, comme celui du colibri , animent les champs de l'air de leur vol tournoyant; le héron garde-bœuf, oiseau blanc , gracieux , qui manque à nos contrées de Prance , vient chercher le bœuf à Tétable pour le

conduire au pâturage. La cigogne plane dans la hauteur de l'espace où l'œil se fatigue à la suivre et cherche vainement la place ou la barbarie d'Afrique , plus humaine que la civilisation d'Europe, lui préparait autrefois un asile.

Au champ , tous les arbres revêtent leur parure de printemps. La feuille sombre de l'olivier disparaît sous la neige des pétales ; les calices des fleurs de l'oranger et de l'azédarac ouvrent aux brises de la plaine leurs cassolettes embaumées ; les couleurs les plus éclatantes et les plus variées du prisme , le rouge sanglant des sauges , le jaune d'or des synanthérées , le pourpre des légumineuses, miroitent aux regards dans le vert encadrement des prairies.

C'est aussi le temps où la caille paresseuse arrive à tire-d'aile du centre du continent d'Afrique, pour venir élever une ou deux générations nouvelles aux climats inhospitaliers d'Europe; où la tourterelle qui émigré en même temps que la caille et vit aux mêmes lieux qu'elle , couvre les nouvelles routes de l'Algérie de ses bataillons serrés pour butiner le grain que les voitures des

convois et des bêtes de somme y sèment en passant.

C'est le moment enfin où les laies allaitent leurs portées , où le marcassin porte encore la livrée, où la destruction du sanglier, trop commun encore en certaines contrées de F Algérie , peut s'accomplir facilement.

L'espèce du sanglier peut être consid érée comme la plus féconde de toutes les espèces mammifères qui vivent à la surface du globe ; car si les races inférieures du lièvre , du lapin et du rat engendrent un plus grand nombre de rejetons dans la même période de temps , la destruction qui pèse sur ces races vouées en pâture à tous les carnivores de Pair et de la terre , atténue largement cette supériorité de fécondité relative , et rétablit au bout de Tannée la balance en faveur de la race du sanglier , qui n'a que deux ennemis à craindre dans la région algérienne, le lion et la panthère*' Aussi le sanglier a-t-H été longtemps, et de 1830 jusqu'à ces dernières années , le gibier le plus, commun de la Mitidja.

Au centre de la plaine, à l'ouest de Bouffa rick,

de la tribu de.Boucandoura aux rives du Ifouh» Cran, et jusqu'au piedduSabel , s'étend une pwin rie magnifique que l'incurie des possesseurs du sol alaissé se transformer eu un marais fétide, foyer de brouillards méphitiques et de fièvres mortelles.

Le sanglier affectionne pour son compte ces savanes noyées des deux mondes > où le limon fermente , où l'influence combinée de la chaleur et de l'humidité permet aux végétations, parasites de se déployer dan* tout leur luxe. La terre ne se repose pas > parce que l'homme, son maitse, nér gUge de tirer parti de sa puissance créatrice et de sa fécondité. La. savane dont il. est. ici question s'est couverte avec le temps de forêts de roseaux aussi hautes,. plus fourrées qu'aucun de nos taillis d'Europe > et parsemées de distance en distance d'épais bouquets de frênes, souches de futaies superbes jqiii ne demanderaient qu'un peu d'assainissement et d'air pour se développer. Le pta&srar vent les tigas caduques de ces roseaux,, arrêtées dans leur chnte vers le sol par une végétation eu«r combraade^forwftit au seia des: fourrés, et a»u^ Y^it, à hauteur d/homtnd, des espèces d'Atypenti*

naturels sous lesquels les sangliers , les hyènes et les chacals trouvent un refuge des plus commodes.

Les laies y descendent , au mois de mars , de toutes les hautes terres de la plaine et des gorges voisines du Sahel pour y mettre bas , et y élever leur famille en pleine sécurité. La bauge qu'elles façonnent à cette intention , n'est plus , comme en France , une espèce de cabane tapissée d'herbes sèches et couverte de branchages : cet établissement ressemble beaucoup plutôt à un nid de mouette ou de cygne. C'est un lit de roseaux d'une épaisseur confortable , assis sur la vase et installé de manière à pouvoir surnager en cas d'inondation. Les sangliers, qui ne sont pas des ingénieurs et des maçons de la force des castors, n'ont pas poussé plus loin l'art de bâtir sur pilotis.

Les marais de Koumilis confinent au bois des Kurésas, l'ancien repaire des Hadjoutes, une tribu d'assassins non moins redoutée autrefois de l'Arabeque du colon français. C'est la dernière partie de la Mitidja que l'ennemi ait vidée. Les combats meurtriers de Coléah et d'Oued-LalIeg, glorieux pour les armes d 'Abd-el-Kader, et où Con a vu

pour la première fois les Barbares essayer une contrefaçon de tactique européenne , ont consacré l'illustration de ce lieu dans les fastes militaires du pays.

Bien que la population d'Alger se répandant sur la plaine eût fait main-basse sur tout le gibier, nous partîmes une douzaine de chasseurs, escorté» de six chiens d'arrêt, un barbet de plus; nous étions munis d'allumettes chimiques, qui remplacent avantageusement les traqueurs pour la battue des enceintes inabordables de roseaux et de ronces dont cette terre est encore ornée.

Le sanglier de laMitidja, habitant des fourrés inextricables de ronces et de vignes , est obligé d'y tailler lui-même ses corridors et ses appartements, de sorte qu'il suffit d'examiner si le buisson est percé et frayé pour juger s'il est habité. Cette certitude est-elle acquise , il ne s'agit plus que de poster un tireur à chacune des issues, comme on fait pour les gueules d'un terrier de renard ; puisde mettre le feu au fourré , pour forcer la bête à déguerpir. On conçoit que , dans ces données , l'auxiliaire d'un barbet soit plus que suffisant. Que le chien ait assez de nez et de courage pour suivre,

jusqu'à ce qu'elle tombe, ta bête Messie' à mort; c'est tout ce qu'on loi demande.

La première enceinte est formée : noMwnNi postés à dix pas les uns des autres, autour d?ua espace de terrain d'une superficie de vingt ares tout au.plus. Les chiens se sont' glissés à traversa les conduits souterrains jusqu'an cœur de la place. Leur* aboiements acharnés nous annonceotqu'il* soute» vue de l'ennemi; la flamme brille, le bris*son s'allume;;!» feuilles atteintes par l'incendie, crépitent et ^élancent dans l'air pour retomber en pluie de feu, mais rien ne bouge. Voici que ta brise fraîchit, la fournaise gagne le fort. Garde à vous! le fourré s'ébranle, les marcassins débouchent; il nous en passe de tons côtés à travers les jambes , mais des ennemis de cette taille ne sont pas dignes de notre colère, et nous réservons notre poudre pour meilleure occasion. De formidables grogne-*ments accentués par la fureur se font entendre ; une énorme laie parait au même instant. Dix coups de fusil partent à la fois sur la béte , qui tombe inanimée. Mais nous n'en sommes encore qu'aux* premières scènes du drame. Un sanglier de la plus forte taillea été aperçu dans-l'enceinte, d'où il n'est

pas sorti; accolé dans: un. épais boulet de jffics qae 1 'interposition d'une rigple de vase gf réservé delà contagion de l'incendie, UdemeureinsenaMa à toutes nos clameurs et aux provocation* des chiens, « Apporte à moi , Mouton 1 » Le terrible appel .n'a pas retenti deux fois ani oreilles du baiv bet. courageux, qu'il a franchi la rigole et s'est rué, tète baissée , contre le nouvel ennemi. On n'aboie plus, on mord». on se cramponne des dente au oreilles , à la queue, n'importe où. La bête furieuse fait claquer ses mâchoires, et bondit enfin au milieu de l'assistance , traînant Mouton à la remorque, Mouton qui ne démord jamais, non»

affirme son maître, quand il est bien accroché. Elle est saluée à sa sortie d 'une décharge de mousqueterie générale. Le sanglier chancelle , mais avant de tomber , il a rassemblé ce. qui lui reste dévie dans un suprême effort, et désarçonnant le barbet par une adroite saccade , il se retourne sur lui et lui fait dans les flancs une large blessure.

Nous revînmes à Alger aveo nos glorieux trophées; on nous félicita comme s'il se lût agi d'une razzia chez les Garabas ou les Béni- Amers.

Je crois devoir placer ici une Vendetta a/Wcaine , histoire qui a beaucoup d'analogie avec les vengeances de la Corse , île soumise de nom seulement au gouvernement français : la contribution foncière est à peu près nulle dans la patrie de Napoléon , et les choses y vont leur train absolument comme au bon temps de la guerre avec les Génois.

Les deux tribus kabyles desOuled-abd-el-Djebbar et des Beni-Idjer , qui campent l'une et l'autre aux environs de Bougie, étaient en brouille depuis des siècles. Il y avait surtout une vive hostilité entre les familles de leurs chefs , Kaïd- Ahmed- Ben-Mohammed et Kaïd-Halled-Boursali.

Or , cinq années avant l'époque où commence notre récit, la chamelle de Boursali , le kaïd des Beni-Idjer , avait mis bas un jeune mâle que sou maître avait pris plaisir à dresser de ses propres mains. Maintenant, l'animal étant d'âge etde taille à supporter un cavalier , reconnaissait parfaitement celui qui l'avait élevé ; il s'accroupissait de lui-même devant son maître , quand ce dernier se disposait à le monter , et Boursali n'eût pas donné son jeune chameau pour tout le reste des troupeaux qui paissaient l'herbe de son haouch.

Raid-Ahmed , iostrait de cette circonstance , résolut de tout faire pour enlever le jeune chameau. 11 réunit donc quelques-uns de ses parents , leur confia son projet , et leur demanda s'ils étaient résolus à raccompagner. Sur leur réponse affirmative , ils partirent tous bien armés Ils arrivèrent dans la nuit sur le territoire des Beni-Idjer, se placèrent en embuscade près de l'habitation derKaïd- Boursali, et quand parut le jour, observèrent avec beaucoup d'attention led allées et venues des bergers et autres serviteurs du chef. Ils reconnurent sans peinel'étableoùl'on remisait le chameau. Leurs yeux suivirent les pasteurs conduisant les troupeaux aux champs , aussi furent-ils bientôt convaincus que le jour même ils pourraient accomplir leur perfide et dangereux dessein.

Les bestiaux une fois dans la campagne , un pAtre resta à la garde. Les autres retournèrent vaquer aux soins plus importants de la maison du maître , ou à des travaux agricoles ; et quant à l'unique berger, croyant n'avoir aucun danger à redouter, puisque sa tribu était en paix, il se laissa gagner par la chaleur du jour et engourdir par le sommeil. Ses chiens haletants , vinrent alors se

co«eb^pfè»'de ll»«4 s , «àsfair€«li è sea. pieds. Ceci se passait A en»ironirae heure d* marcte, de» \m maison de Boursali .

Leailenœ le plus profond régnait daea ce liw* déarié v < fréquenté seulement la uuitpff tes lion* et les ehakab. Raid-Ahmed et sea parent* s'ap~ piochèrent dbaeemeat du troupeau, tantètien.sft gâchant derrière les broussailles, tantôt en.ra&oh» pant sur le sel, et ils voulurent prendre lécha» meau ; mais le bruit de leur approche , si léger qu'il fût , n'échappa point à l'oreille exercée des chiens, qui se mirent à gronder, et par leurs aboiements réyeUlèren* le 1 pâtre négligent. — Kaïd-Àhmed dit alors à ses parents. : « Arrêtonsnous : êtes-vous hommes à aller en avant tout seuls? car si j'ai l'imprudence de rue montrer, ce pâtre me reconnaîtra assurément ;<Kaïd~BeursaIi saura à qui il doit imputer la perte de son chameau et portera infailliblement la guerre dans nos dacherahs. »

En parlant ainsi, Kaïd-Ahmed raisonnait tout à fait à la façon des Kabyles qui, bien que courareux et capables d'affronter au besoin l'ennemi à visage découvert, se hasardent témoins possible,

— 3WX — <* estiment la rose pour le moins à l'égal de la bravoure. Ses parents lot répondirent : « Ne cratn* rien, nous «riions eutower le pâtre et le tuer;. la* tombe est muette. »

Le malheureux» berger n'avait pas prononcé trots fois : Allah f que plusieurs coups de yatagan Je réduisirent pour jamais au silence.

Cependant les chiens continuant d'aboyer, s'opposaient à l'enlèvement du troupeau.

« Ces animaux nous feront découvrir, dit Kaïd-Àhraed ; il faut nous en débarrasser à tout prix. »

Aussitôt deux hommes de la bande armèrent leurs pistolets, et s'approchant du jeune chameau, firent mine de s'en saisir. Les chiens qui avaient su jusqu'alors éviter les yatagans, leur ayant couru 3us comme ils s'y attendaient, reçurent deqx coups de feu en même temps, et furent couchés par terre. « Eh ! vite en route! s'écria Kaïd-Ahmed , tout ce vacarme peut attirer ici quelqu'un ; chassons devant nous tout ce que nous pourrons réunir du bétail de Kaïd-Boarsali, et sauvons-nous. Je me chargerai , pour ma part, du jeune chameau.

Les Kabyles applaudirent et poussèrent en avant

les bœufs et les chameaux de Kaïd-Boursali , en ayant soin de marcher sur les traces que les pieds de ces animaux imprimaient sur la terre fraîchement détrempée par la pluie. Arrivés le soir dans la tribu de Ghellatah , ils s'y reposèrent quelques heures, puis en repartirent avant le jour, suivant, de peur d'être vus, les chemins les plus détournés , car ils étaient sur le territoire de gens alliés aux Beni-Idjer. La pluie continuait de tomber. Ils virent que malgré la prudence de leur marche, la route qu'ils suivaient pourrait bien être décelée par les vestiges de leurs pas. Pour obvier à cet inconvénient , ils prirent les chameaux et les bœufs par la queue , et les firent marcher à reculons. Leur course s'en trouva ralentie de beaucoup ; mais, en revanche , cet expédient compliquait singulièrement pour leurs ennemis les difficultés de la poursuite.

Ils traversèrent heureusement le pays des Tagabath et ne tardèrent point à arriver aux bords de l'Oued-el-Kebir.Là, ils firent entrer leur prise dans l'eau, afin de dépister complètement Kaïd-Boursali , si , par impossible , celui-ci réussissait à les poursuivre jusque-là. Puis ils côtoyèrent les bords

de la rivière , marchant alternativement dans son lit et sur les rochers qui la tiennent comme encaissée. C'est ainsi qu'ils franchirent les territoires neutres des Tghamin , des Beni-Immel et des Se-

Et enfin, après une longue absence, ils revirent leurs dacherahs où Ton chanta victoire, et où toute leur famille les accueillit avec des transports de joie. Le troupeau fut partagé entre tous les Kabyles qui avaient pris part au coup de main ; Kaïd-Àhmed ne retint pour lui que le jeune chameau qu'il avait enlevé à son ennemi mortel.

Cependant les gens de Boursali avaient entendu les deux coups de feu tirés par la bande d'Ahmed ; ils étaient accourus au bruit et avaient vu le berger mort , les deux chiens étendus sans vie , et le ' troupeau , réduit de moitié , épars le long de la eolline. Ils se hâtèrent de prévenir leur maître qui , s'étant assuré par ses yeux de la vérité de leur fécit , resta muet et tout tremblant de colère et de désespoir. Il jura sur sa propre tète qu'il tirerait une vengeance de ce méfait , et s'engagea à ne point prendre de repos qu'il n'eût envoyé les

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