‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 16 sur 45 · MILIANAH, TENIET-E L-HAD ET BLIDAH · texte numérisé non relu

MILIANAH, TENIET-E L-HAD ET BLIDAH

Un soleil radieux, pénétrant dans nos chambres, nous réveilla le lendemain de bonne heure. Nous allâmes dire un dernier adieu à la belle terrasse et à son magnifique

Diligence (Je MUianah à Blidah.

point de vue avant de nous enfermer dans le coupé de la diligence qui devait nous conduire à Blidah en passant par Bou-Medfa. Ce fut avec un regret sincère que nous quittâmes ce beau pays. Bientôt la voiture nous emporta rapidement, par l’avenue de platanes, hors de l’enceinte de la ville, jusqu’en rase campagne. Le chemin sinueux montait, montait toujours, et à chaque tournant il nous laissait entrevoir des montagnes et des vallées tantôt boisées, tantôt plantées de riches vignobles. Nous regardions avec plaisir ce tableau riant de l’abondance versant ses trésors à pleines mains. Sur le devant du coupé, on avait déposé un énorme sanglier tué la veille dans les montagnes

de Milianah : c’était un cadeau destiné au gouverneur dé Blidah. Un peu avant d’arriver à Bou-Medfa, nous passâmes à côté d’une « koubbn » élevée à la mémoire d’un certain Abd-el-Kader , patron des voyageurs et peut-être aussi des mendiants, à en juger par le nombre de ces derniers, qui vous demandent l’aumône pour l’amour de ce personnage, leur saint de prédilection.

Nous prîmes à trois heures le train pour Blidah. La voie terrée traverse la vallée pittoresque de la Chiffa, puis s’élève doucement par. la grande plaine de la Mitidjah jusqu’à une délicieuse petite ville à moitié cachée dans des bois d’orangers, que les Arabes appellent la Rose de l'Algérie. Nous fûmes bientôt installées à Yhôtel d'Orient , qui donne sur une place entourée d’arcades, et je sortis à la recherche de l’église. J’eus le bonheur d’y trouver le saint Sacrement exposé et d’v recevoir la bénédiction. C’est une ancienne mosquée, d’une beauté remarquable.

Le lendemain, de grand matin, nous fîmes une excursion dans les gorges de la Chiffa, en passant par le « Bois- Sacré », qui était déjà tenu en grande vénération du temps des Romains et l’est également aujourd’hui par les Arabes. On y remarque des oliviers aussi anciens que ceux du jardin de Gethsémani. Au milieu de ce bois se trouvent

MILIANAH, TENIET-EL-HAD ET BLTDAH.

deux « koubbas », dont l’une, très célèbre, ornée de riches étoffes de soie, d’or et d’argent, était éclairée par d’innombrables cierges et toute parfumée d’encens. Un Arabe à l’air distingué amena son petit garçon au marabout, assis sur une natte à l’entrée du monument. Après

Intérieur rtc la mosquée.

avoir récité alternativement quelques prières, l’enfant présenta comme offrande un cierge et une pièce de monnaie, puis il baisa la main du marabout. Deux femmes se présentèrent ensuite, enveloppées des pieds à la tète dans de longs voiles blancs (on eût dit deux fantômes); une petite ouverture laissait entrevoir un œil seulement. Je compris que c’était une dame avec sa suivante. La première avait un collier et des bracelets de sequins d’une grande valeur; son haïk était retenu par des agrafes d’un travail admirable, reliées par une chainette. La suivante sortit une pièce de mousseline fine de dessous son burnous et la plaça sur la tombe; le marabout l’aspergea trois fois avec de l’eau bénite. Je ne pus m’empècber de trouver cet

usage très touchant, de consacrer ainsi une étoffe dont on devait faire un vêtement; et la ferveur avec laquelle je voyais prier cette dame, me fit penser que Dieu l’exaucerait, bien qu’elle fût dans l’erreur. Le jardin de la chapelle était rempli de mimosas, de magnolias et d’arbustes en fleur; les haies basses étaient formées de rosiers nains du Bengale.

Avant d’arriver à la Chiffa, nous traversâmes un pont rustique, situé auprès d’une prison militaire, dont les détenus étaient occupés dans une corderie; puis, tournant brusquement à gauche, nous nous engageâmes dans une gorge étroite, richement boisée, au fond de laquelle coulait un torrent mugissant. Ce site avait quelques traits de ressemblance avec le col du Saint-Gothard. Nous arrivâmes bientôt à une grotte remplie de stalactites et d’aloès pétrifiés, qui, chose bizarre, avaient conservé leur belle couleur verte. Des touffes de capillaires croissaient dans les fentes des rochers, rafraîchies par l’eau qui tombait goutte à goutte de toutes parts. Nous nous arrêtâmes devant une cabane pour admirer* un aigle magnifique qu’on venait de tuer: il était d’une envergure remarquable. Cette partie de la gorge se nomme « la Vallée-des- Singes ». Nous aperçûmes en effet plusieurs de ces quadrumanes sans queue grimpant sur les rochers et se suspendant joyeusement aux branches des arbres qui retombent sur la cascade. Une vieille bonne femme, qui

1. Les singes sans queue ont la l'ace aplatie; les mains, les doigts et les ongles ressemblent à ceux de l’homme, et comme lui ils se tiennent debout sur les deux pieds. — Voir Dictionnaire d'histoire naturelle.

(Note du traducteur.)

MILIANAH, TENIET-E L-II AD ET BLIDAII.

tenait un café en cet endroit, avait beaucoup à se plaindre de ces animaux malins, et nous disait en nous montrant son jardin : « Ah ! ces coquins, ils me mangent tout ! » Nous limes une halte pour laisser reposer nos chevaux, puis nous les remontâmes, et, arrivées au som-

La cascade.

met du col, nous vîmes la jonction de l’Oued-Merja et de la Chiffa. Une petite colonie de mineurs exploite en cet endroit des mines considérables de fer et de cuivre. C’est aussi là qu’on prend la route qui conduit à Médéah, station militaire que les Français ont construite sur les ruines d’une ville romaine, dont il reste encore un aqueduc

et d’autres antiquités. Médéah est la première de ces places fortes au moyen desquelles les Français se sont assuré la possession comparativement paisible de leurs provinces algériennes. La descente du col pour revenir à Blidah était encore plus belle que l’ascension : la plaine de la Mitidjah ,

La descente du col.

vue de cette gorge étroite et presque perpendiculaire, ressemblait à un tableau riant placé dans un cadre sombre et grossier. À l’horizon, la Méditerranée brillait au soleil comme une ligne argentée.

Nous n’eûmes garde de quitter Blidah sans aller visiter les célèbres bosquets d’orangers, qui sont très nombreux et d’une beauté inouïe. J’avais déjà vu ceux de l’Espagne,

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