CHAPITRE TROISIÈME
ALGER
MEZAI)
d’Alger, on n’ignore pas que cette ville se divise en deux parties bien distinctes : la ville française, avec ses boulevards, ses grandes rues, dont les maisons ressemblent à celles de la rue de Rivoli, et la ville arabe, avec ses ruelles escarpées qui font l’effet d’une suite d’escaliers sombres et malpropres, ses magnifiques portes d’où l’on plonge dans de ravissantes cours mauresques, ses fontaines el ses mosquées pittoresques, ses bazars toujours remplis de
l’algêrie contemporaine. 6
monde, enfin tous les divers aspects de la vie orientale. Mais, il faut le reconnaître, à mesure que la ville française empiète sur la ville arabe, la beauté et l’intérêt d’Alger vont en diminuant; et ceci s’applique également à Constantine, qui bien plus qu'Algera conservé le cachet oriental. Nous allons donc décrire fidèlement nos impressions, laissant nos lecteurs libres de conclure comme il leur plaira.
Je dois dire en commençant que nous arrivâmes dans
un moment de transition et de quasi révolution. Dans l’espace de six semaines, Alger avait vu passer une demidouzaine de gouvernements différents, qui n’étaient d’accord que sur ces deux points : 1° la destruction de la religion catholique, et 2° la nomination d’Israélites à tous les postes d’honneur civils et militaires. Je fus moi-même témoin des effets funestes de ces innovations pendant mon séjour prolongé dans la capitale de l’Algérie. L’archevêque
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était absent : il était resté en France par mesure de prudence, et pour éviter ainsi des conflits directs et inévitables avec le nouveau régime.
Notre première visite fut à la cathédrale, ancienne mosquée, dont la façade est fort belle : trois portes cintrées surmontées de deux tours et un magnifique perron de vingt marches conduisent à l’entrée principale.
L’intérieur se compose d’une série d’arcades mauresques sculptées, qui reposent sur des colonnes de marbre. D’anciennes sentences du Coran en lettres d’or sur un fond rouge et noir se lisent encore sur ta coupole du maîtreautel. Adroite, en entrant, on remarque le monument en marbre élevé à la mémoire du martyr Geronimo, qui fut mis à mort au quinzième siècle, en haine de la religion chrétienne. Le fort appelé « fort des Vingt-Quatre-Heures » était alors en voie de construction. Le saint fut enterré vif dans un tas de mortier; plus tard on découvrit son corps, et la translation solennelle de ses reliques dans la cathédrale eut lieu le 27 décembre 1855. Les deux anges sculptés dans le marbre de chaque côté du tombeau ont l’air d’attendre le moment de la résurrection glorieuse de ce martyr, en grande vénération parmi les catholiques du pays : aussi sa chapelle est-elle rarement déserte.
Le palais de l’archevêché fait face à la cathédrale: c’est un beau spécimen d’architecture mauresque, avec sa cour couverte, ses gracieuses arcades, ses colonnes de marbre, etc., etc. Les portes en bois de cèdre sont enrichies d’arabesques capricieuses ; les soubassements des chambres et des couloirs sont incrustés de faïences peintes
à l’encaustique, dont les dessins et les couleurs sont d'une rare beauté. La distribution des habitations arabes est partout la même ; elle ne diffère que par le plus ou moins d’ornementation, de sorte que cette description s’applique également à l’hôtel du gouverneur général, dont les salons de réception sont cependant plus vastes et la cour intérieure remplie de palmiers et de plantes exotiques.
C’est sur une colline appelée « Mustapha-Supérieur » que se rencontrent les plus belles maisons de campagne des habitants d’Alger. Lorsque nous allâmes rendre visite au consul d’Angleterre (le colonel Lyons Playfair), qui nous fit, l’accueil le plus aimable, il nous proposa de nous conduire à une magnifique villa appelée « l’Hydre », qui venait d’être achetée par M. de Saint-Arnaud, le célèbre joueur d’échecs. La distribution en est excellente : une cour extérieure sert de vestibule ou d’antichambre; la cour intérieure ou quadrangle est entourée d’arcades en fer à cheval, que soutiennent des colonnes torses (trois dans les angles et deux sur les côtés) ; les mêmes détails d'architecture sont répétés au premier étage ; les chambres donnent sur des galeries, et, du haut du toit en terrasse, on jouit d’un point de vue magnifique. Les meubles de chaque pièce sont en bois peint et sculpté dans le goût mauresque; les armoires et les buffets sont garnis de poteries et de lampes d’origine arabe ou kabyle ; le parquet et les murs sont revêtus de ces superbes « azulejos » espagnols que l’on ne sait plus fabriquer de nos jours. Nous remarquâmes aussi partout des arcades surbaissées très originales, et qu’on ne voit guère qu’à Alger.
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La maîtresse de cette villa était une dame Agée, qui fut on ne peut plus aimable et nous donna un énorme bouquet de roses. Elle était à bon droit fière de sa belle habitation. Elle avait aussi une basse-cour, qu’elle élevait avec un soin tout particulier.
Nous revînmes par la Kasbah, ancienne forteresse arabe, dont il 11e reste aujourd’hui que les murs et les tourelles. Nous rencontrions à chaque pas des « koubbas » ombragées de palmiers, des groupes de Maures auxquels se mêlaient des négresses enveloppées de burnous à raies bleues, des Juives avec leurs coiffures noires: en un mot, une variété de costumes qui auraient réjoui la vue d’un peintre.
On arrive au musée et à la bibliothèque par une rue étroite et par une série de ces escaliers à marches peu élevées que les Italiens appellent « gradini ». Un très beau portail s’ouvre sur un vestibule qui précède une cour quadrangulaire, où l’on retrouve les mêmes détails d’architecture qu’au palais de l’archevêché, sauf qu’ici les boiseries et les peintures sont plus fines; quant aux sculptures eu pierre, elles ressemblent à une belle guipure d’art.
Le bibliothécaire, M. Mac-Hardy, est un homme agréable, très capable, et qui nous fit parfaitement les honneurs de la bibliothèque, ouverte depuis 1858. La première chose qui me frappa, fut un moule du martyr Geronimo, de grandeur naturelle, tel qu’il fut trouvé dans le fort « des Vingt-Quatre-Heures ». Son corps resté intact avait laissé son empreinte, dans laquelle on avait coulé du plâtre
et obtenu ainsi une image saisissante du héros chrétien. Il a les mains liées derrière le dos, la face est tournée contre terre. Les traits du visage (qui appartient au type kabyle) n’offrent aucune expression de souffrance; seuls les poings crispés laissent deviner sa lente agonie.
Le musée renferme beaucoup de statues antiques, de pavés en mosaïque, de sarcophages et d’inscriptions qui datent des premiers chrétiens, ainsi que de belles colonnes d’albâtre oriental rapportées de Cherchell, de Tlemcen et d’autres points de l’Algérie. Tout en admirant cette collection, qui est parfaitement classée, je ne pou vais m’empêcher de regretter qu’on ait enlevé ces trésors artistiques des lieux mêmes où l’intérêt local serait venu s’ajouter à l’intérêt historique pour rendre ces antiquités encore plus précieuses. La bibliothèque possède des éditions enluminées du Coran, d’une valeur inestimable, qui datent du quatorzième et du seizième siècle. Les enluminures sont d’un travail exquis, et surpassent nos plus beaux missels par la finesse du dessin et la richesse du coloris; bien entendu qu’il ne s’y trouve aucune figure humaine, ce qui serait contraire à la loi de Mahomet. Les Corans espagnols sont en caractères coufiques, les autres sont en caractères arabes proprement dits. La reliure de l’un d’eux me parut un véritable chef-d’œuvre du genre. Le papier sur lequel ces beaux dessins sont faits, estd’une espèce particulière, qu’on ne fabrique qu’à Constantinople : car on ne se sert jamais de vélin pour transcrire le Coran. M. Mac-LIardy nous mena sur la terrasse et dans son appartement mauresque, rempli d’alcôves, d’arcades et
pavé « d’azulejos ». 11 nous montra aussi une machine très compliquée, qui sert à faire des observations astronomiques, et qui passe pour être du treizième siècle. On n’en connaît que trois autres semblables dans le monde entier : Tune se trouve au Musée britannique de Londres, une seconde à Vienne en Autriche, et la troisième à Paris. La bibliothèque d’Alger, qui est digne des
trésors qu’elle renferme, est un édifice de la fin du quatorzième siècle; il est vrai que dans cette ville toutes les maisons anciennes sont belles et intéressantes.
Le jardin d’essai ou jardin botanique est rempli d’arbustes et de plantes rares. On s’y promène dans une magnifique avenue de dattiers et de palmiers-éventails, qui s’étend jusqu’à la mer; il y a aussi une avenue de bambous, dont les branches se réunissent par le haut, de façon à former une voûte de verdure presque comme ceux de Trinidad. On a planté dans ce beau jardin l’arbre à pain et le bananier, ainsi que l’oranger et le citronnier. Sur une terrasse, des paons étalaient au soleil leur brillant plumage. En face de la grille principale, s’élève le dôme du tombeau d’un saint qui est censé jouir de la faculté d’habiter deux endroits en même temps, d’où lui est venu son nom de Bou-Kobrin. Cette « koubba », placée dans un site très pittoresque, est entourée d’oliviers, de lentisques, d’aloès et de cactus superbes. On y vient en pèlerinage le vendredi, jour où les femmes mahométanes vont prier sur les tombeaux de leurs parents.
Un peu plus loin, auprès d’une belle fontaine arabe, on arrive au fameux café des Platanes, rendez-vous favori des Algériens les jours de fête ; et ce n’est point étonnant, car tout conspire à rendre cet endroit délicieux : l’ombre des platanes, le murmure des eaux, le spectacle amusant que présentent les groupes variés de conducteurs de chevaux, d’ânes ou de chameaux, qui ne manquent jamais de s’arrêter au café pour se rafraîchir. J’avoue que je subissais
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moi-même le charme de ce lieu paisible, qui contraste si agréablement avec la route poudreuse qui y conduit, où l’on esta moitié rôti parle soleil et aveuglé par la réverbération.
Je subissais le charme de ce lieu paisible.
Au sommet d’une colline escarpée qui domine le golfe d’Alger jusqu’au cap Matifou, auprès du village de Koubba, s’élève le grand séminaire, ainsi qu’un collège pour ceux des enfants arabes, recueillis pendant la famine, qui montrent des dispositions pour les lettres. Un vieillard vénérable nous fit visiter tous les bâtiments. L’église n’est pas encore achevée, mais son immense dôme blanc s’aperçoit de tous les points de l’horizon. Nous n’eûmes pas le temps de nous rendre à un orphelinat
dirigé par les sœurs de la Sainte-Enfance pour les li lies. Nous revînmes par la gorge de la Femme-Sauvage, en passant par le joli village du Ruisseau. Les environs d’Alger sont riches en excursions charmantes, qu’on peut faire à pied ou à cheval.
Le lendemain, nous fîmes trêve à nos promenades, afin d’assister à un mariage juif, en compagnie de Mme de C. et de sa ravissante fille. Cette dame avait eu la complaisance de nous procurer une invitation pour cette intéressante cérémonie. On nous introduisit dans une pièce à alcôves, où un déjeuner de sucreries, de gâteaux et de vins doux était servi. La fiancée était assise sur un divan entre son père et sa mère; tous les trois portaient le riche costume israélite. Au bout de quelques instants donnés à la conversation, on nous avertit de précéder la jeune fille aux « bains mauresques » : ainsi le voulait l’étiquette. Mais je désespère de pouvoir rendre la scène extraordinaire qui s’offrit à nos yeux.
Au milieu de la salle de bains, une cinquantaine déjeunes I i lies juives se tenaient debout dans l’eau, enveloppées d’un nuage de vapeur et d’encens, ayant pour tout vêtement une écharpe de gaze d’orou d’argent autour des reins. Leurs beaux cheveux noirs flottaient sur leurs épaules; leurs cous et leurs bras blancs étaient couverts de colliers et de bracelets. Elles attendaient la fiancée. Dès qu’elle parut, elles la saluèrent par des cris aigus : « Li ! li ! li! » dans une gamme toujours ascendante. Parmi ces charmantes jeunes filles se trouvaient des négresses hideuses, également peu vêtues. Une ou deux de ces dernières avaient
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leur chevelure noire crépue teinte d’un jaune orange vif: c’étaient les baigneuses. Elles nous saisirent par les bras et voulaient à toute force nous déshabiller; ce à quoi nous nous refusâmes énergiquement, et nous allâmes nous réfugier sur une banquette de marbre placée autour de la salle, et où la jolie petite fiancée attendait son tour. Sa mère et ses tantes étaient auprès d’elle. On lui enleva d’abord son lourd costume de velours; on ne lui laissa qu’une chemise de gaz lamée d’or et des caleçons rouges brodés d’or, et on la conduisit ainsi dans une salle intérieure, où la chaleur et la vapeur étaient suffocantes. Là cette pauvre enfant de treize ans dut passer trois longues heures entre les mains des baigneuses, qui tantôt lui versaient des cruches d’eau sur la tête, tantôt lui frictionnaient le corps avec toutes sortes d’essences et de cosmétiques. Quant à nous, nous étions à moitié asphyxiées par la chaleur et les odeurs fortes : ne pouvant plus y tenir, nous allâmes respirer avec délices l’air pur du dehors.
Lorsque nous rentrâmes au bout d’une heure, ce fut pour voir une autre fiancée qui allait subir le même traitement. Quelques-unes des jeunes filles d’honneur étaient d’une beauté remarquable: l’une d’elles, bien que juive, avait les yeux bleus et les cheveux blond doré. On eût dit un ballet à l’Opéra, ou un tableau représentant des naïades. C’était vraiment une scène fantastique : ces chevelures bottantes, ces beaux bras arrondis en courbes gracieuses, ces ravissantes créatures qui se jouaient dans l’eau autour de la fiancée, cet ensemble eût certainement ravi un peintre ou un sculpteur. Quant à moi, je fus terriblement choquée de l’indécence de cette cérémonie, et je reconnais
L’ A LG É IME COIN TEMPORA I N E.
qu’en fait de nudités il était impossible d’aller plus loin. L’entrée principale des bains était fermée par une lourde portière, auprès de laquelle étaient groupés des Arabes. Mme de G. m’expliqua que c’était l’unique chance que les hommes eussent d’entrevoir leurs futures épouses, et que celles-ci, en passant sous l’épais rideau, ne manquaient jamais de laisser tomber un coin de leur voile, tout en ayant l’air de le faire par mégarde.
Le lendemain matin, à trois heures et demie, nous retournâmes chez la fiancée, car tout n’était pas fini. La cour intérieure était remplie d’hommes et de musiciens. Dans un salon mauresque, au fond d’une alcôve, se trouvait la jeune fille en grande toilette, complètement enveloppée d’un voile de gaze blanche ; une écharpe rouge brodée d’or était disposée gracieusement sur sa tête et retombait par derrière. A ses côtés étaient assis deux vieillards à longue barbe blanche; un troisième, debout devant elle, tenait un candélabre à trois branches : c’étaient des rabbins, qui chantèrent des psaumes et des cantiques où il était question d une colombe aux beaux yeux. Pendant ce temps, les musiciens faisaient un vacarme infernal dans la cour. Du haut d’un balcon sculpté, des Juives assistaient à la cérémonie. Elles portaient de riches vêtements de velours et de satin marron, des ceintures en brocart d’or et des coiffures en soie noire, dont les barbes étaient brodées d’or : c’est le costume invariable de leur race.
La fête durait depuis plusieurs heures, et la pauvre petite mariée avait l’air de n’en pouvoir plus. De temps à autre, afin de la réconforter, on la forçait d’avaler bon
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gré, mal gré, quelques cuillerées de potage. Puis on la cou-
Le cortège se mit en inarche.
duisit dans la cour, où les chants reprirent de plus belle à son approche. Pour varier le spectacle, un bouffon
vint danser devant elle. On lui donna pour récompense une pièce de dix francs, qu’il garda dans sa bouche tandis qu’il chantait d’une voix traînante une chanson burlesque, qui devait être du plus haut comique, car tout l’auditoire se tordait de rire. On essaya de tous les moyens pour dérider la jeune épousée ; on allait même jusqu’à la tapoter et lui pincer le menton: peine inutile! elle restait impassible, car il était dans son rôle de garder un maintien grave et sérieux, pour démontrer qu’elle était d’âge à se marier.
Tout à coup le même cri perçant et étrange de « Li! liîli! » se lit entendre dans la cour extérieure, et fut immédiatement répété par tous ceux qui étaient dans la maison et au dehors. Je pensais involontairement aux paroles de l’Evangile : « Voici l’époux qui vient! » tant les anciennes traditions sont encore fidèlement observées aujourd’hui chez les Israélites. J’avoue que grande fut ma déception lorsque je vis paraître un jeune homme à l’air très ordinaire, vêtu de notre affreux habit noir et coiffé d’nn fez rouge : c’était le mari! Aussitôt toutes les femmes présentes de se couvrir la figure de leurs mouchoirs de gaze, tandis que les hommes, qui avaient bu et mangé à plusieurs reprises pendant la nuit, s’apprêtaient à former le cortège nuptial. Le père de l’épouse, Juif à longue barbe blanche, qui avait un turban blanc et une ceinture rouge, conduisit sa fille à la voiture qui devait l’amener chez son époux. Nous la suivîmes à pied, et le cri des femmes : « Li! li ! li ! » recommença de plus belle à résonner dans les rues étroites et silencieuses; puis, remontant dans notre voiture, nous accompagnâmes la nouvelle épouse jusqu’au faubourg Saint-Eugène (à en-
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viron un kilomètre de la ville), et nous la quittâmes comme le jour commençait à poindre, en lui souhaitant, après tant de fatigues, de goûter enfin un peu de repos dans sa nouvelle demeure.
Le lendemain fut consacré à visiter les mosquées principales d’Alger, en compagnie de Mahmoud, interprète de Y hôtel d'Orient, car nous n’osions pas nous aventurer toutes seules dans les sanctuaires musulmans. La plus ancienne mosquée, celle de Djama-Kébir, fut terminée l’an 400 de l’hégire (au dixième siècle de l’ère chrétienne). On y arrive par de belles arcades et une grande cour ombragée d’orangers, au milieu de laquelle on remarqueune fontaine pittoresque. La mosquée elle-même est vaste et fort sombre : on dirait une véritable forêt de piliers de marbre et d’arceaux dentelés, qui forment une série de bas côtés. En nous faisant admirer la chaire, Mahmoud nous apprit qu’un célèbre marabout, l’archevêque desMabeki (la secte la plus populaire parmi les Maures et les Arabes d’Alger), devait prêcher ce jour-là ; mais, comme nous n’avions pas la moindre envie d’entendre cet orateur, attendu que nous n’aurions pas compris un seul mot de son sermon, nous préférâmes aller visiter l’Exposition nationale des manufactures et des produits de l’Algérie, ouverte près de l’amirauté, presque à l’ombre de Djama-Kébir. Cette exposition était parfaitement organisée et faisait le plus grand honneur aux autorités : on y voyait, disposés avec goût, tous les marbres et les métaux que l’on trouve en Algérie ; tous les bois différents, sans omettre le thuya, qui est si beau avec ses nuances rougeâtres; tous les produits industriels, de-
puisles haïcks transparentsjusqu’aux tapis de Llarouat; des articles de sellerie, des objets en cuir, des armes, des bijoux, des animaux et des oiseaux, des fleurs et des fruits, des fossiles et des métaux, des coquillages et du corail, des papillons et de insectes : en un mot, toutes les richesses animales, végétales et minérales qui feraient de l’Algérie la colonie la plus productive du monde entier, si seulement elles étaient habilement exploitées.
Nous allâmes ensuite nous promener au joli jardin de Marengo, en passant par le fort des Vingt-Quatre-Heures, où le martyr Geronimo fut enterré tout vif dans un tas de mortier. A l’extrémité d’une belle avenue se trouvent le cimetière arabe et la mosquée d’Abd-er-Rhaman-el-Tcalbi, resté en si grande odeur de sainteté, que tous les pachas et hauts fonctionnaires mahométans ambitionnent l’honneur d’être ensevelis près de son tombeau, magnifiquement décoré. Le minaret de cette mosquée est bien le plus gracieux de tous ceux d’Alger; le portique sculpté est ombragé de beaux palmiers; les portails et le « mihrabe » ont des sculptures d’une finesse extraordinaire, et le pavé émaillé est couvert de dessins variés des plus vives couleurs. Un certain bey de Constantine, nommé Ahmed, est enterré ici ; il était aussi cruel que perfide, et, bien qu’on montre aux étrangers une chaîne du poids de plusieurs quintaux qu’il fît enlever, dit-on, de la jambe d’un malheureux captif, on nous fit voir aussi sa « bâtonnade», grosse corde avec quatre ou cinq coups de laquelle on tuerait facilement un homme, et qui est terminée par un énorme bourrelet teint de sang.