M IL I ANAH, TEN1ET-E L-IIAD ET BLIDAII
deux lieues et demie. L’hôtesse nous servit un délicieux potage bien chaud dans le restaurant de son hôtel primitif, et nous conduisit ensuite dans deux chambres d’une propreté exquise, égayées par de bons feux de sarments qui pétillaient dans l’âtre, luxe que le froid de cette région élevée 11e rendait point inutile. Nous avons conservé un fort bon souvenir de cette Française à l’air bienveillant qui nous reçut si bien à Milianah.
Le lendemain matin, par un soleil radieux, je me rendis à l’église, qui est située à l’extrémité de la place. C’était un dimanche. O11 y célébrait une messe militaire, et, comme à l’ordinaire, j’y trouvai un régiment de sœurs et d’enfants. Le curé de l’endroit, neveu de feu Mgr Pavy, archevêque d’Alger, est non seulement un saint ecclésiastique, il est aussi très bon prédicateur.
Après le dîner, Mary et moi nous allâmes nous promener par la ville, qui est assise sur un plateau élevé au-dessus d’une plaine magnifique, bornée par de hautes montagnes, dont la plupart sont couvertes de neige. A partir des remparts, le terrain en pente douce est couvert de vignobles, d’amandiers, d’abricotiers et de cerisiers soigneusement cultivés dans de petits jardins en terrasses, arrosés par les ruisseaux qui descendent des montagnes. Nous remarquâmes sur la Petite-Place un minaret converti en tour d’horloge, d’où retombaient des plantes grimpantes en festons gracieux. Nous errâmes par les rues arabes, admirant ici des figures pittoresques, là des étoffes aux riches couleurs. Sur la place
l’algérie contemporaine. 4
du Marché, des chameaux étaient agenouillés; ils avaient l’air bien doux, ce qui ne les empêchait pas de grogner et de montrer les dents dès qu’on essayait de les charger.
Le chargement des chameaux.
Un peu plu s loin, nous aperçûmes une belle mosquée et une « koubba », dernière demeure de Sidi-Mohammedben-Yusset, saint qui vécut dans l’indigence, grand thaumaturge et remarquable surtout par ses épigrammes et ses satires en vers, qui sont passées en proverbes chez les Arabes. Il s’est montré très sévère à l’endroit des femmes de Milianah, qui, disait -il , « usurpaient la place « des hommes, et commandaient quand elles devraient « plutôt obéir. » Ainsi nous voyons que la question du droit des femmes était déjà à l’ordre du jour dans cette région lointaine, il y a plus de quatre cents ans!
La cour extérieure de cette mosquée est entourée d’une
MILIANAH, TENIET-E L-HAD ET BL1DAH.
double colonnade, dont les arcades en fer à cheval sont ornées d’ « azulejos » à jour. Un beau bassin en marbre occupe le centre, selon l’usage invariable. L’intérieur de l’édifice est revêtu de faïence émaillée aux vives couleurs. Au-dessus du tombeau flottaient des bannières de soie, entremêlées de lanternes et d’œufs d’autruche. Le plafond et la chaire sont en bois de cèdre peint; les portes extérieures sont en bronze et garnies d’énormes clous, pareils à ceux de la célèbre porte de Tolède. Dans des cabinets sombres et mystérieux, des Arabes étaient assis; ils nous firent enlever nos chaussures avant de nous laisser entrer dans le sanctuaire, mais ne se montrèrent pas autrement hostiles. J’ai toujours pensé cependant qu’ils proféraient force malédictions sur nous, et que la crainte seule les empêchait de nous couper la gorge. Nous sortîmes ensuite de la ville par une belle avenue de platanes, d’où l’on découvre le mont Zakkar, et nous entrâmes dans le jardin botanique. Toutes les variétés d’arbustes et de plantes réussissent à merveille dans ce terrain; et j’admirai la sagesse dont Mgr Lavigerie avait fait preuve en choisissant cette région si belle, si fertile et si salubre, pour y installer sa jeune colonie d’Arabes chrétiens. Mais je reviendrai plus tard sur ce sujet.
L’après-midi, après les vêpres, je voulus faire connaissance avec les sœurs de la Doctrine chrétienne, qui dirigent une école fréquentée par plus de trois cents enfants. Dans le courant de la semaine, la municipalité radicale avait fait une visite domiciliaire chez les religieuses, et s’était d’abord montrée très satisfaite des progrès des élèves.