L’ A L G É R I E COIN T E M Y O RAINE
lorsqu’un de ces messieurs, prenant des mains d’une petite lille un Nouveau Testament qu’elle étudiait, dit à la supérieure : « Comment! vous osez enseigner ceci? » — - « Monsieur, » répondit la supérieure avec sang-froid, « je suis religieuse, et, tant que je serai ici, j’enseignerai la religion à ces enfants. » Il se mit alors à insulter aux images pieuses et au crucifix qui étaient dans la classe, en s’écriant : « Il faut balayer tout cela! » Mais les
La Sœur et le Conseiller municipal.
autres conseillers municipaux, honteux de sa violence et un peu tenus en respect par la douceur et la dignité de la supérieure, lui imposèrent silence et se retirèrent tranquillement, sans avoir mis leurs menaces à exécution.
Le soir nous retrouva sur la belle terrasse qui domine la vallée. Le soleil couchant éclairait de ses derniers rayons la cime et les lianes neigeux du Waransenis, montagne qui sert comme de fanal à toute cette contrée, et avec laquelle nous devions bientôt faire ample connaissance. Je regrettai beaucoup de n’avoir pas apporté mes matériaux pour esquisser: car, à Milianah, on rencontre de touscôtés des points de vue admirables. Ce doit être un séjour délicieux au printemps et au commence-
M ILÏÀNAH, TENIET-EL-HAD ET BLIDAH.
ment de l’été, avec cet avantage que la vie matérielle y est pour rien.
Notre projet était de nous rendre à Teniet-el-Had, mais ce n’était pas chose facile. Il n’y avait pour tout véhicule qu’une charrette couverte si élevée, qu’il était presque impossible d’y entrer sans avoir de très longues jambes; et, une fois dedans, il était aussi difficile d’en sortir. De plus, cette voiture primitive partait à minuit, heure très incommode pour des touristes .qui veulent voir le paysage. Enfin, comme il n’y avait pas d’autre moyen, nous nous armâmes de courage, nous nous rendîmes sur la place à tâtons, puis nous montâmes, non sans une peine inouïe, dans cette charrette, qui était censée contenir huit places, mais où quatre personnes étaient fort gênées, et dans cette prison ambulante nous passâmes quatorze mortelles heures, car nous n’arrivâmes à Teniet qu’à deux heures de l’après-midi, par la route de Milianah. Nous entrâmes bientôt à Affreville, et c’est alors que commencèrent nos tribulations.
Il nous fallut d’abord traverser le Chéliff, qui était affreusement grossi parles pluies récentes, et ce fut bien difficile. Sur l’avis du batelier, les deux messieurs de notre société prirent le bac pour alléger la voiture ; quant à nous, qui avions dû faire des tours de force pour y monter, nous ne bougeâmes pas. Le cocher mit alors ses chevaux au galop, et nous entrâmes dans le fleuve. Bien que la voiture faillit plusieurs fois être mise en pièces par les gros cailloux qu’elle rencontra, nous arrivâmes sans
accident à l’autre rive, et sans craindre de casser les ressorts de notre élégant équipage.
Il n’y a que deux relais de poste entre Milianah et Teniet, bien que ce soit une véritable ascension. Les routes sont exécrables, et par conséquent le tirage horrible pour les pauvres chevaux. Le paysage est d’un aspect sévère mais grandiose. Nous ne vîmes pendant tout le trajet que quatre maisonnettes, habitées par des cantonniers qui sont préposés à l’entretien des routes; mais j’avoue qu’on ne s’en douterait guère : car les ornières étaient si profondes, que notre voiture s’y enfonçait jusque pardessus les essieux, et je me demande encore comment nos pauvres bêtes ont pu nous retirer de ces fondrières et de cette situation presque désespérée. Sur le siège, à côté du cocher, il y avait un monsieur qui tremblait de peur; à chaque cahot, il invoquait tous les saints du paradis et promettait à la sainte Vierge d’innombrables cierges, si seulement il arrivait sain et sauf à sa destination. Nous fûmes même obligées de descendre une ou deux fois de notre cage et de patauger dans la boue, tandis que le conducteur raccommodait la machine roulante, en ne ménageant pas les malédictions à l’adresse du « génie » qui assurément n’avait pas fait preuve de génie dans la construction et l’entretien de la route.
A onze heures, nous déjeunâmes dans un petit caravansérail appelé Anseur-el-Louza, où nous nous procurâmes une omelette et des perdreaux rouges. On y jouit d’un point de vue charmant. La route était bordée de chêneslièges, de chênes verts, d’arbousiers et d’oliviers, entre-
MILIANAH, TENIET-EL-HAD ET BLîDAH
mêlés de palmiers nains, de lavande, de romarin et d’autres plantes aromatiques. Une très jolie fleur blanche, pareille à la jonquille simple, avec un centre jaune et l’odeur du narcisse, croissait en abondance dans la mousse: cette plante appartient à la flore de cette région. J’avais le plus grand désir de l’acclimater dans mon pays; mais, bien que j’en aie planté des oignons, ils n’ont pas réussi.
L’Oued-Rerga, un des affluents du Chéliff, se précipite
dans un gouffre qui côtoie le chemin, et à cet endroit on se croirait dans quelque gorge alpestre. Nous arrivâmes bientôt auprès d’un groupe de tentes occupées par des soldats, qui s’efforçaient tant bien que mal de combler les ornières et de réparer la route. Teniet nous lit l’effet d’une ville complètement modernisée : elle possède une jolie église, une école communale et un couvent de sœurs;
nous n’y vîmes rien d’oriental, sauf quelques Arabes et quelques spahis qui flânaient le long de l’unique rue, et, assises sur le seuil de leurs demeures, de belles Juives qui étalaient aux regards leurs vêtements magnifiques, leurs colliers et leurs bracelets de sequins. Quelle ne fut pas notre contrariété d’apprendre en arrivant que la seule auberge de la ville était au grand complet! Que faire? Nous ne savions où aller. L’hôtesse était désolée. La saison
Maréchal-ferrant arabe.
avait été si mauvaise à cause de la guerre, disait-elle, que personne n’était venu, et que, par conséquent, elle avait loué tons ses appartements à l’année aux officiers de la garnison. Enfin, après en avoir conféré avec sa fille, elle nous céda deux petites soupentes adossées à la maison (c'était là que couchaient ces deux femmes), qui formaient un des côtés de la basse-cour et donnaient de l’autre dans la cuisine. Telles qu’elles étaient, nous les acceptâmes avec reconnaissance, puis nous allâmes rejoindre la société de la table d’hôte : elle se composait de notre compagnon de voyage si poltron, d’un scheik arabe et des officiers de