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CHAPITRE III Les grands royaumes indigènes

Formation de rjrands royaumes indigènes. — L'Algérie n'a pas de vrais fleuves qui ouvrent de grandes voies de pénétration. Dans sa partie occidentale, deux longues rangées de montagnes la partagent en des bandes de végétation et d'aspect divers. Le Tell est une suite incohérente de plaines, de vallées et de massifs, formant autant de compartiments distincts. Cette contrée semble donc avoir été destinée par la nature au morcellement politique.

Cependant, de nombreux passages s'ouvrent à travers ses montagnes et facilitent les communications. Tous les ans, les nomades des steppes et du Sahara amènent leurs troupeaux dans les

pâturages du Tell ; ils viennent y échanger des laines et des dattes contre des céréales.

Des rapports suivis s'établirent de bonne heure entre les indigènes des diverses régions du Maghreb. De vastes royaumes s'y fondèrent. Syphax put lever une armée de soixante mille hommes pour combattre Scipion l'Africain ; Juba P^ rassembla contre César trente mille fantassins et vingt mille cavaliers. Au second siècle avant Jésus-Christ, Masinissa, Micipsa et Jugurlha régnèrent depuis le Maroc jusqu'à la Tripolitaine.

Ces princes exerçaient, ou du moins prétendaient exercer une autorité absolue; après leur mort, peut-être aussi de leur vivant, on leur rendait les honneurs divins. Ils gouvernaient les tribus par des vassaux héréditaires, qui prenaient, eux aussi, le titre de roi ; ils envoyaient des préfets dans les cités.

Progrès de la civilisation dam ces royaumes. — Tous leurs sujets n'étaient pas des barbares. Lors de la destruction de Carthage, et probablement

même auparavant, les colonies phéniciennes du littoral avaient dû se soumettre à la domination des souverains maures et numides. A l'intérieur du pays, beaucoup d'anciens refuges avaient été remplacés par des villes. Dans plusieurs d'entre elles, s'élevaient des édifices puniques ou gréco^ puniques, palais, temples, mausolées ; des marchands, des artisans grecs et italiens vivaient à Cirta. Ces villes étaient nombreuses surtout dans le nord de la province de Constantine, mais on en rencontrait aussi quelques-unes loin des côtes : vers l'année 250, Theveste (Tébessa) avait déjà dans ses murs et sur son territoire une population assez forte pour pouvoir livrer trois mille otages à un général carthaginois.

Dans le Tell, l'agriculture se développa sous la tyrannie bienfaisante de Masinissa ; plus d'une fois, les rois de Numidie envoyèrent des quantités considérables de blé et d'orge aux armées romaines qui faisaient la guerre en Orient, en Sardaigne et n Espagne. L'Afrique était, dès cette époque, la terre fertile en céréales et propre à l'élevage

dont parle Sallusle. Cette prospérité agricole s'étendait jusqu'à la frontière occidentale de notre Algérie. Le pays des Masœsyles, qui comprenait le Tell des provinces d'Oran et d'Alger, les plaines de Bordj-bou-Aréridj et de Sétif, était même plus riche en hommes et en produits du sol que celui des Massyles, qui répondait au reste de la province de Constantine. On vantait la fécondité des femmes indigènes et on prétendait que l'Afrique était la contrée où il naissait le plus de jumeaux.

Rome et les rois indigènes. — Quand Scipion Émilien eut brûlé Garthage, en 146, la République romaine s'annexa le territoire que cette ville possédait avant Ja dernière guerre punique : ce n'était que la partie nord-est de la Tunisie. Elle se soucia d'ailleurs assez peu de sa nouvelle province et ne chercha pas à la transformer en un pays latin. Elle confia la surveillance de ses frontières aux souverains indigènes, auxquels elle laissa le reste de l'Afrique du iNord. Ces princes devinrent

ses vassaux. Masinissa disait humblement qu'il regardait les Romains comme les véritables propriétaires de son royaume et qu'il n'en avait que r usufruit. Il envoyait au delà des mers des éléphants et des cavaliers pour combattre leurs ennemis ; en récompense, il recevait du Sénat quelques hochets : couronne d'or, bâton d'ivoire, chaise curule, toges et tuniques richement brodées. Quand il apprit la conquête de la Macédoine, il demanda la permission de venir à Rome pour offrir au Capitole un sacrifice d'actions de grâces à Jupiter très bon et très grand : on lui répondit assez sèchement qu'il pouvait remercier les dieux chez lui.

Jugurtha. — Tous ses successeurs ne se montrèrent pas aussi obséquieux. Jugurtha prétendit agir à sa guise en Numidie. Il fit tuer ses deux cousins, Hiempsal et Adherbal, et s'empara de leur territoire ; il mit même à mort des marchands italiens qui avaient soutenu Adherbal. Il acheta les commissaires qui vinrent de la part du Sénat

pour lui demander raison de ses crimes. Appelé à Rome, il corrompit les magistrats et il osa faire assassiner, dans les murs mêmes de cette ville, un prince indigène dont il craignait la rivalité. On envoya enfin une armée contre lui : il la vainquit et la fit passer sous le joug.

Il fallut quatre années de campagnes pénibles pour venger cet affront : encore Jugurtha ne tomba-t-il entre les mains de Sylla que par une trahison. Rome ne tira pas profit de sa victoire. Elle se contenta de partager le royaume de Jugurtha entre d'autres souverains. Elle redoutait les embarras et les charges que pouvaient lui causer de nouvelles conquêtes.

Juba P'\ — Durant la longue agonie de la République, les rois indigènes prirent part aux guerres civiles et se mirent du côté de Marius ou de Sylla, de César ou de Pompée, d'Octave ou d'Antoine. Juba V^, le plus puissant d'entre eux, accorda aux généraux du parti pompéien son appui, ou plutôt son orgueilleuse protection ; mais

il se fit promettre que la province romaine lui serait abandonnée après la défaite de César. Le dictateur débarqua en Afrique, et la victoire qu'il remporta à Thapsus mit fin à ce rêve et à la domi^ nation de Juba.

En même temps, un chef d'aventuriers, l'Italien Sittius et un roi des Maures, Bocchus, s'étaient jetés sur la Xumidie. César récompensa leur utile diversion en donnant la région de Sétif à Bocchus, et Cirta, avec un territoire assez vaste, aux bandes de Sittius. Le pays compris entre Cirta et Tancienne province devint une province nouvelle, dont firent partie Hippo Begius (près de Bône) et Calama (Guelma).

Quelques années après, Bocchus mourut sans héritier. Son royaume, qui s'étendait depuis l'Atlantique jusqu'au delà de Djidjelli, fut annexé par Octave. Des colonies de vétérans furent établies sur plusieurspoints du littoral et dans les vallées de l'oued Sahel et du Chélif. Rome semblait en avoir fini avec ces princes vassaux, qui, quand l'occasion était favorable, essayaient de parler en maîtres.

Juba II et IHolémée. — Il n'en fut rien cependant. Octave rendit d'abord à Juba II, fils de Juba P^', une partie des possessions de son père ; puis, en l'an 25 avant Jésus-Christ, il lui confia l'ancien royaume de Bocchus.

Juba, du moins, ne donna prise à aucun reproche pendant le demi-siècle que dura son règne. Emmené en Italie à l'âge de cinq ans, après la bataille de Thapsus, il avait figuré au triomphe de César ; son enfance et sa jeunesse s'étaient écoulées auprès d'Octave, qui l'avait fait élever dans le respect de Rome. Il prit le nom de son protecteur, C. Julius. En l'honneur/ de l'empereur, il appela sa capitale Cœsarea. Il y dédia un temple à la divinité d'Auguste.

Les lettres le consolèrent de sa dépendance étroite et de la turbulence d'une partie de ses sujets. Plutarque disait de lui, peut-être avec une pointe d'ironie, que, parmi les rois, nul ne l'avait surpassé comme historien. Il fut aussi géographe, naturaliste, grammairien, critique d'art et môme poète. Il fit des livres sur l'iiistoire de Rome,

depuis sa fondation jusqu'à la mort d'Auguste, sur les institutions romaines, sur TArabie, sur les Assyriens, sur la Libye, sur la peinture, sur le théâtre, sur les plantes médicinales ; cet Africain s'avisa même de composer un traité sur les causes de la corruption du langage grec.

La civilisation hellénique, qui, depuis longtemps déjà, s'était emparée de Home, régna avec Juba à Ca?sarea. Ce fut en grec qu'il écrivit ses doctes compilations, ce furent des traditions et des coutumes grecques qu'avec assez peu de critique, il prétendit retrouver dans l'histoire primitive de Rome et de l'Afrique septentrionale. Athènes l'en récompensa en lui élevant une statue. Il fit venir des pays grecs des savants, des artistes et même des acteurs. Il construisit dans Geesarea de somptueux édifices, qu'il orna de statues copiées sur les chefs-d'œuvre de l'art hellénique.

Son fils Ptolémée n'hérita pas de ses goûts studieux ; il abandonna le gouvernement à des favoris et mena une vie de débauches. L'empereur Caligula l'ayant invité à venir le voir à Rome,

Plolémée s'y rendit avec empressement, mais, par son faste, il s'attira la jalousie de l'empereur. Un jour qu'il parut avec lui au théâtre, son superbe manteau de pourpre excita les murmures d'admiration du peuple. Caligula, furieux, le fît jeter en prison, l'affama, ne lui laissa à boire que l'eau des gouttières et finit par le mettre à mort.

Il y eut peut-être dans ce crime autre chose que l'acte d'un fou. La Maurétanie semblait mûre pour une annexion définitive, que les lieutenances de Juba et de Ptolémée avaient préparée. Elle fut partagée en deux provinces, dont l'une, la Tingitane, répondait à la partie septentrionale du Maroc actuel et dont l'autre, la Césarienne, embrassait le nord des départements d'Alger et d'Oran et le nord-ouest du département de Gonstantine.

Désormais, Rome put, avec une entière vérité, appeler la Méditerranée sa mer : elle en possédait toutes les côtes.

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