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CHAPITRE IV Le gouvernement romain en Algérie

Le^ frontirres romaines en Algérie. — On voit après combien d'hésitations les Romains s'établirent dans la contrée que nous nommons aujourd'hui l'Algérie. Quand ils franchirent la dernière étape de cette longue conquête, en Tan 40 après Jésus-Christ, il y avait déjà près de deux siècles que Scipion Émilien était descendu sur le littoral africain pour détruire Carthage.

L'occupation fut d'abord assez restreinte. Sous Auguste, le principal camp de l'armée permanente avait été placé à Tébessa, de manière à couvrir à la fois le territoire de Girta et la province dite proconsulaire, c'est-à-dire la Tunisie. Une légion, la /// Augusta, y séjournait. A l'ouest

de ce point, la frontière militaire ne dépassa pas, pendant tout le premier siècle, la lisière septentrionale de l'Aiirès. Puis elle se dirigeait vers le nord-ouest, par les plaines de Sétif et de la Medjana, pour atteindre peut-être Aumale.. De là, elle courait vers l'occident, par Berrouaghia et la vallée du Chélif ; elle coupait la Mina vers Relizane, l'Habra à Perrégaux, le Sig à Saint-Denis ; à l'extrémité du département d'Oran, elle se rapprochait encore plus de la Méditerranée, dans laquelle elle tombait vers l'embouchure de la Moulouïa. Le Rif marocain restait en effet à peu près indépendant, et c'était par mer que l'on se rendait à Tanger. Cette ligne de défense n'enfermait même pas tout le Tell.

Plus tard, les Romains l'avancèrent, mais par nécessité et comme à regret.

En dehors des provinces, vivaient, dans les massifs montagneux et dans les steppes, des indigènes encore barbares, qui épiaient les occasions de se jeter sur les cultures et sur les villes pour les piller. Il fallut les combattre, venger leurs

razzias par d'autres razzias, soumettre une partie de leurs tribus, fermer les passages qui ouvraient l'accès du Tell. Peu après Tannée 100, les postes militaires furent portés au sud de TAurès, que Ton entoura d'un cercle de forts et qui ne fut cependant complètement pacifié qu'au bout de cinquante ans environ. La légion vint s'établir à Lambèse, au nord-ouest de ce massif et à l'extrémité du long défilé qui mène du Sahara à la région de Batna.

Au début du troisième siècle, la frontière de l'Empire en Algérie paraît avoir été ainsi constituée : elle longeait la lisière méridionale de TAurès, puis la rive droite de l'oued Djedi (au sud et au sud-ouest de Biskra) ; elle se repliait ensuite vers le nord-ouest, traversait les monts du Zab, coupait l'oued Ghaïr à El Gara, passait sans doute vers Bou-Saada, protégeait le Hodna du côté de l'occident, atteignait quelque point situé à peu de distance au sud d'Aumale, et, dès lors, couvrait le Tell algérois et oranais, en passant par Boghar, Tiaret, Frenda, Tagremaret,

Timzioiiine, Ghanzy, Lamoricière, Tlemcen et Lalla-Marnia.

Un fossé marquait la limite, au moins dans certaines régions ; par derrière, il y avait un remblai de terre, obstacle aux bandes de malfaiteurs et aux contrebandiers. Une voie reliait les postes, les forts, les camps permanents échelonnés sur cette ligne.

Au delà, les Romains occupèrent quelques points stratégiques. Ainsi, ils établirent une série de postes au sud de Hodna, dans la vallée de l'oued Chaïr et dans le couloir formé par le djebel Bou- Kaïl et les montagnes qui bordent la rive gauche de l'oued Djedi; ils s'avancèrent de ce côté jusqu'à une trentaine de kilomètres de Laghouat. Ils élevèrent peut-être un fort à Djelfa et un fortin près de Sfissifa, au sud du chott Chergui, sur une piste qui reliait le Tell au djebel Amour. Mais les territoires qui faisaient véritablement partie de l'Empire n'empiétèrent sur le Sahara qu'au sud et au sud-ouest de l'Aurès ; les steppes des départements d'Alger et d'Oran restèrent en dehors de la province de Maurétanie Césarienne.

Vannée d'occupation. — Les troupes qui eurent à défendre l'Algérie, et aussi la Tunisie, ne furent pas très nombreuses. Elles comprenaient une légion, de 5,500 soldats, et des corps auxiliaires d'infanterie et de cavalerie, formant un total d'environ 13,000 hommes. En cas de besoin, on ordonnait aux chefs des tribus de fournir des contingents, nous dirions aujourd'hui des goums. Ce n'était que par exception qu'on demandait des détachements aux armées d'Europe ou d'Asie.

La plupart des soldats qui servirent d'abord dans la légion et dans les autres troupes régulières étaient nés au delà de la Méditerranée : ainsi, il y avait, sous les premiers empereurs, beaucoup de Gaulois dans la lll Augusta. Mais, dès cette époque, on commença à lever des légionnaires en Afrique et, à partir du second tiers du deuxième siècle, ce fut exclusivement dans ce pays qu'on les recruta. Les uns venaient des territoires des cités romaines, les autres, dont le nombre augmenta d'année en année, étaient des fils de soldats de la légion. Les corps auxiliaires

paraissent avoir été recrutés pendant plus longtemps à l'étranger; il n'est pas impossible cependant qu'au troisième siècle ils aient été formés, en partie du moins, d'éléments indigènes. Ainsi, la défense de l'Afrique fut confiée surtout à des Africains.

Ces soldats, qui étaient pour la plupart des volontaires, restaient vingt-cinq ans sous les drapeaux : le service militaire était donc pour eux un véritable métier. Leur existence n'était pas trop dure. On toléra qu'ils eussent des compagnes, et, vers l'an 200, l'empereur Septime Sévère les autorisa à vivre d'une manière permanente avec elles, en dehors des camps, qui ne furent plus guère que des places d'exercice, des arsenaux et des magasins. Ils touchaient une solde assez élevée. A leur retraite, ils recevaient les sommes qu'ils avaient versées dans les caisses d'épargne militaires et une pension qui leur assurait une condition honorable.

Beaucoup de vétérans s'établissaient dans le voisinage des lieux où ils avaient tenu garnison.

Les empereurs leur donnaient des terres et même du bétail; ils les exemptaient des impôts, mais à condition que leurs fils s'enrôleraient à leur tour. Ceux-ci furent d'abord envoyés dans les corps de troupes, puis ils obtinrent de rester sur le champ paternel. Il se forma ainsi aux confins des provinces une classe de soldats-colons, qui eurent pour mission de barrer le passage aux envahisseurs. La zone frontière fut partagée en un certain nombre de districts, à la tête desquels on plaça des commandants, appelés prœpositi limitum.

Par delà cette zone, l'empereur étendait sa suzeraineté sur les tribus indigènes; il donnait à leurs chefs le manteau d'investiture et quelquefois des subsides, et leur imposait l'obligation de couvrir les limites dont ils étaient voisins.

Ce système de défense n'était sans doute pas mauvais, puisque la frontière constituée au commencement du troisième siècle put être maintenue jusqu'à la chute de la domination romaine, et même pendant une partie de la période vandale.

Petit nombre des immigrants romains. — Il ne semble pas qu'un grand nombre d'étrangers se soient fixés en Algérie, au temps où cette contrée était au pouvoir des Romains. L'Italie se dépeuplait de plus en plus : elle ne pouvait pas fournir un fort contingent d'émigrants.

Les soldats de 'Sittius, qui reçurent de César le territoire de Girta, étaient, il est vrai, des Italiens et des Espagnols. Un peu plus tard, Auguste établit six colonies sur la côte de la Maurétanie, à Gartennœ (Ténès), à Gunugu (Gouraya), à Rusguniae (Matifou), à Rusazu (Azeffoun), à Saldee (Bougie), à Igilgili (Djidjelli), et deux autres dans l'intérieur du pays, à Zucchabar (Miliana) et à Tubusuctu (Tiklat, au sud-ouest de Bougie) : il y envoya des vétérans qui, pour la plupart, devaient être originaires de la péninsule italique. Sous Glaude, sous Vespasien ou un de ses fils, enfin sous Nerva, d'autres colonies d'anciens soldats furent fondées à Oppidum Novum (Duperré, sur le Ghélif), à Madauros (au sud de Souk-Ahras), à Sitifis (Sétif).

Mais ce fut tout, ou à peu près tout, pour le nord de l'Algérie. Sauf Oppidum Xovum, « la ville neuve », ces colonies portaient des noms phéniciens ou berbères, et nous savons d'une manière certaine, pour plusieurs d'entre elles, que ce ne furent pas des villes nouvelles : on se contenta d'envoyer des citoyens romains dans des centres puniques et indigènes. L'Etat ne créa pas de véritables villages de colonisation : d'ailleurs, au point de vue politique, les villages n'existaient pas pour Rome ; elle ne connaissait officiellement que des cités, avec un territoire et un chef-lieu.

Nous avons dit que, dès le second siècle, la légion se recruta en Afrique même. Les étrangers qui vinrent spontanément dans cette contrée, pour y chercher fortune, furent-ils très nombreux? Rien ne le prouve. Il est impossible de retrouver dans les noms des hommes et des lieux, dans les mœurs, dans les cultes, les traces profondes qu'aurait dû laisser une population considérable, émigrée des autres provinces de l'Empire.

Autonomie des communes. — Il y avait fort peu de fonctionnaires. Jamais, en efïet, les Romains n'eurent la manie d'administrer ceux qu'ils jugeaient capables de s'administrer eux-mêmes.

Les communes de citoyens élisaient annuellement leurs magistrats, qui géraient la fortune publique, veillaient à l'entretien des voies, des aqueducs et des édifices, recueillaient les impôts et les taxes, maintenaient l'ordre, rendaient la justice; un conseil municipal, ou conseil des décurions, les assistait et les contrôlait. Pour devenir décurion, il fallait posséder un minimum de fortune, fixé par la loi. Les dignités étaient onéreuses : les élus avaient à verser dans la caisse publique une somme honoraire, sorte de don de bienvenue; ils exerçaient gratuitement leurs fonctions et étaient responsables de leur gestion financière. Aussi le gouvernement des cités appartenait-il à une aristocratie assez peu nombreuse.

Les territoires de ces communes étaient souvent très vastes. Celui d'Iïippone s'étendait jusqu'à

trente-deux kilomètres de la ville à l'ouest et à plus de cinquante kilomètres à Test. Le pays donné à Sittius comprenait, sous le Haut-Empire, les quatre colonies de Cirta, de Rusicade (Philippeville), de Chullu (Gollo), de Mileum (Mila), et un grand nombre de districts, avec des villes : c'était presque un Etat.

Les anciennes cités berbères ou phéniciennes avaient aussi des magistrats et des corps de notables.

Administration des tribus indigènes et des grands domaines. — Les tribus indigènes étaient commandées et administrées par des chefs nommés par le gouvernement impérial, mais héréditaires en fait, qui consultaient des assemblées d'anciens; on appelait d'ordinaire ces chefs préfets ou princes, et ils se donnaient parfois le titre de roi.

Des personnages de l'aristocratie sénatoriale, et surtout l'empereur, possédaient d'immenses propriétés, indépendantes des communes : véritables domaines seigneuriaux qui avaient leur vie pro-

pre. Un intendant y représentait le maître. Il faisait la police ; il présidait aux travaux d'aménagement, d'embellissement ou de défense ; il servait d'arbitre entre les fermiers, qui payaient un loyer au propriétaire, et les cultivateurs libres, sous-locataires, qui versaient une part déterminée de leurs récoltes aux fermiers. Ces cultivateurs se choisissaient des chefs, chargés de la défense de leurs intérêts.

Intervention du pouvoir central. — Le gouverneur n'intervenait régulièrement dans les afïaires des cités romaines que pour juger les procès civils les plus importants et les causes criminelles et pour vérifier la comptabilité. Ses droits de contrôle sur les autres communes étaient sans doute plus étendus. Des préfets militaires surveillaient les tribus et leur transmettaient les ordres supérieurs. Des agents de l'empereur réglaient les questions de délimitation et revisaient le cadastre, avec le concours des autorités locales. Les impôts étaient pour la plupart afîermés ou levés par les

soins des communes : quelques fonctionnaires s'occupaient d'assurer leur rentrée, et ordonnançaient les dépenses d'empire. D'autres recrutaient des soldats, mais cette charge des provinciaux était beaucoup allégée par les engagements volontaires.

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