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CHAPITRE V

Prospérité de l'Algérie sous la domination

romaine

Fondation de villes romaines. — Nous croyons avoir assez montré que TAlgérie n'attendit pas la conquête romaine pour s'ouvrir à la civilisation. Mais il est certain que cette conquête eut pour elle des effets bienfaisants.

La population sédentaire s'accrut beaucoup dans la zone militaire située au sud du territoire de Girta. Auprès des camps permanents, les commerçants et les familles des soldats se fixèrent d'abord dans des baraquements, que remplacèrent ensuite des habitations plus durables. Aux alentours, des vétérans achetèrent ou reçurent des terres qu'ils cultivèrent. Leur exemple attacha au

sol les indigènes du pays, qui, jusqu'alors, avaient été pour la plupart nomades.

Des villes s'élevèrent dans des lieux auparavant déserts, ou occupés seulement par des marchés ou des hameaux : Mascula, Bagai, Thamugadi, Verecunda, Lambœsis, Diana Veteranorum, Lamasba, etc,, au nord et au nord-ouest de TAurès; Gemellœ, Badiœ, Majores, sur la lisière septentrionale du Sahara. Les soldats furent même employés à les construire : ce fut la troisième légion qui fonda Thamugadi. On pensa que le voisinage des troupes impériales était suffisant pour garantir leur sécurité : Thamugadi, Diana Veteranorum, Bagai s'étendaient dans des plaines largement ouvertes. Parmi ces villes, quelques-unes reçurent de suite une constitution municipale romaine, d'autres l'attendirent plus ou moins longtemps, presque toutes l'obtinrent. Plusieurs d'entre elles devinrent très prospères : Lambèse et Diana ont laissé de belles ruines ; Timgad , en partie déblayée, est un témoignage éloquent de l'œuvre civilisatrice de Rome dans le sud de l'Algérie.

Des centres romains, moins nombreux, il est vrai, et moins brillants, se formèrent aussi le long des deux frontières qui furent établies successivement dans la Maurétanie Césarienne.

La paix romaine. — En arrière de ces zones militaires qui les protégeaient, les provinciaux purent travailler en paix.

Jusqu'au milieu du troisième siècle, la sécurité des habitants de la Xumidie septentrionale semble n'avoir jamais été sérieusement troublée. Il n'en fut pas tout à fait de même en Maurétanie, où les villes durent élever des remparts pour se défendre contre les descentes des pirates du Maroc ou les razzias des brigands de l'intérieur. Mais de longues années de calme suivaient les crises.

Prospérité agricole de l'Algérie som l'Empire romain. — Grâce à la tranquillité dont elle jouit sous la domination de Rome, l'Afrique du Nord devint la plus riche contrée agricole de l'Occident.

On s'est souvent demandé si la principale cause de cette prospérité ne fut pas un climat plus favorable à la culture que le climat d'aujourd'hui . Nous devons avouer que nous manquons des informations nécessaires pour répondre avec certitude à cette question. Néanmoins, il ne semble pas que les pluies aient été plus fréquentes en Algérie dans l'antiquité, que la saison sèche y ait été plus courte. Les lacs du centre de la province de Constantine n'étaient pas plus étendus : les ruines qui bordent leurs rives actuelles le prouvent. Les ponts romains qui subsistent çà et là sur les rivières ne furent pas construits pour traverser des lits plus larges, ni pour résister à des courants plus forts.

Depuis l'invasion arabe, les incendies allumés par les hommes et les ravages faits par la dent des bestiaux ont beaucoup déboisé le pays. Les vastes vergers ont disparu ; il n'est plus resté que quelques débris des immenses plantations d'oliviers. Cette diminution de forêts, naturelles ou artificielles, a eu pour conséquence un ruisselle-

ment plus rapide des pluies et une plus grande irrégularité dans le débit des sources.

Cependant, dès les temps anciens, le régime des eaux laissait fort à désirer. Il est probable que, comme aujourd'hui, les pluies tombaient abondamment sur le littoral, mais seulement pendant six ou sept mois de l'année, et que, plus au sud, elles étaient rares. Les textes grecs et latins parlent fréquemment de la sécheresse de l'Afrique ; ils mentionnent quelques disettes causées par l'absence de pluies.

Travaux hydrauliques. — Partout, nous retrouvons des vestiges de travaux hydrauliques. Beaucoup ont dû être faits avant la conquête romaine, mais on les entretint avec soin et on les multiplia sous l'Empire..

Les sources furent aménagées, et des aqueducs, dont le parcours était quelquefois de plusieurs lieues, amenèrent l'eau potable aux centres habités. Chaque maison, chaque ferme eut sa citerne, plus ou moins spacieuse, d'une construction si

solide qu'elle s'est souvent maintenue intacte jusqu'à nos jours. Des puits furent creusés ; il en existe encore des centaines au sud de Sétif et au nord de l'Aurès. On perça des puits artésiens dans les oasis.

On établit de petits barrages dans les ravins des montagnes et d'autres, plus importants, dans les vallons et à l'entrée des plaines : la course du liquide était ainsi ralentie et les eaux des pluies torrentielles, au lieu de se perdre en quelques heures après avoir ravagé les champs, s'emmagasinaient dans ces bassins de retenue, échelonnés habilement de manière à empêcher de trop fortes poussées. Des canaux, des rigoles, que pouvaient fermer des vannes, conduisaient l'eau dans les réservoirs à ciel ouvert, où les troupeaux venaient boire, et sur les terrains à humecter. « L'Abigas, » dit l'historien Procope, sort du mont Aurès ; )) parvenu dans la plaine, il arrose la terre )) comme le veulent les habitants, car ils dérivent )) ce cours d'eau de la manière qu'ils croient leur » être la plus avantageuse : ils ont creusé un grand

)) nombre de canaux clans lesquels TAbigas est )) réparti : il coule sous le sol, puis reparaît, réu- )) nissant ses eaux. Ainsi, dans la plus grande )) partie de la plaine, cette rivière se trouve être » à la disposition des habitants, qui ferment les » canaux par des digues ou les ouvrent ensuite, » de manière à se servir des eaux comme il leur )) plaît )).

Des règlements minutieux fixaient l'usage de l'eau. On en a retrouvé un à Lamasba, au nordouest de Batna ; il indique le nombre des oliviers et des arbres fruitiers que possédait chaque cultivateur, ainsi que le chiffre des heures d'arrosage auxquelles il avait droit. C'était donc avec raison que l'auteur d'un petit traité de législation agraire faisait cette remarque : a En Italie et dans quel- » ques provinces, vous causez un dommage sé- » rieux à votre voisin, si vous introduisez l'eau » dans son champ, en Afrique, au contraire, si » vous l'empêchez de passer )).

- Ces travaux furent faits par des communes, des associations, des particuliers, et non point par

rÉtat. Dans beaucoup d'endroits, Texistence de grandes propriétés en rendit l'exécution plus facile.

Le plus souvent, l'aménagement des eaux courantes eut pour objet la consommation des hommes et des bestiaux, l'entretien des potagers et des vergers que l'on créait auprès des liabitations, l'arrosage des jeunes plants d'oliviers. On ne chercha pas à forcer la nature, à faire de vastes cultures irriguées là où Teau était insuffisante.

Variété des cultures. — On disait bien en Afrique que la terre ne devait pas être plus forte que le cultivateur, mais on savait varier les modes d'exploitation selon les diverses qualités des sols.

Les plaines dénudées de la Numidie septentrionale, de Sétif, de la Medjana, la lisière de l'Aurès, vaste massif qui attire et arrête les pluies, portèrent de riches moissons de blé et d'orge. Le sol, saturé de phosphates de chaux, était d'une fertilité merveilleuse ; ces réserves d'acide phosphorique ont été peu à peu absorbées : aussi le poids

des grains a-t-il diminué en Afrique depuis l'époque romaine. La terre, en général 1res friable, se laissait facilement sillonner par des charrues fort simples, semblables à celles dont les indigènes se servent aujourd'hui. Les récoltes étaient conservées dans des silos, dans des greniers, ou apportées à la cote et embarquées pour l'Italie.

Au nord de l'Aurès, entre Sétif et Batna, dans le Hodna, dans les vallées de l'oued Sahel, de l'oued Sebaou et du Chélif, les oliviers et les autres arbres fruitiers plongeaient leurs racines dans la couche humide que recouvre la croûte desséchée du sol ; ils formaient de véritables forets ; partout, des restes de pressoirs à huile attestent l'antique fécondité de ces régions. Dans les pays montagneux, des murs de soutènement bordaient des terrasses, sur lesquelles on plantait aussi des oliviers, des figuiers, des amandiers, des vignes.

Ces cultures arbustives s'étendirent beaucoup sous la domination romaine. Les empereurs et les grands propriétaires les favorisèrent en accordant

des exemptions de redevances, pendant un certain nombre d'années, à ceux qui créaient sur leurs terres des vignobles, des vergers, des olivettes et qui greffaient des oliviers sauvages. Un droit de possession héréditaire était reconnu aux colons qui défrichaient des terres incultes ; un prince de la fin du second siècle les dispensa de tout impôt pour une période de dix ans.

On faisait à Rome grand usage d'huile africaine. Le témoignage des textes anciens a été à cet égard confirmé par une découverte archéologique : des débris de jarres, retrouvés sur les bords du Tibre, portaient la marque de Tubusuctu, ville de la vallée de l'oued Sahel. Il faut dire que cette huile n'était pas très estimée ; les Africains la fabriquaient avec peu de soin ; ils visaient plus à l'abondance de la production qu'à la qualité.

Les vignes numides, qu'on évitait d'exposer au midi, à cause de l'ardeur du soleil, donnaient des rendements considérables. Les raisins secs, les figues, les noix, les amandes d'Afrique figuraient sur les tables des gourmets.

Élevage. — Depuis longtemps^ celle conlrée élait célèbre comme pays d'élevage. On y rencontrait déjà les montons à grosse queue et à queue fine et la petite race bovine, dite de Guelma, qui y vivent encore de nos jours. On appréciait les ânes de Maurétanie, de petite taille et d'allure rapide.

On vantait surtout les chevaux africains : o Choi- )) sissez, dit un poète de Garlhage, Xémésien, un » cheval venant de la terre de Maurétanie ; que )) ce soit un pur -sang élevé dans les plaines )) désertes et habitué à supporter la fatigue. Sa )) tête est laide, son ventre est difforme ; il ne )) connaît pas le frein ; de sa crinière il fouette )) ses épaules. Que cela ne vous inquiète pas ; car )) il se laisse facilement conduire : dès que la )) verge flexible touche son cou nerveux, il obéit. )) Un coup le met au galop, un autre coup l'arrête. )) Il se précipite à travers la vaste étendue de la )) plaine qui s'ouvre devant lui ; dans son élan » rapide, ses forces s'accroissent et son sang » bouillonne. Bientôt, il laisse en arrière ses

)) rivaux jaloux... C'est seulement avec les années » qu'il prend pleine confiance en lui-même pour » accomplir de longues courses, mais jusqu'à un » âge avancé, il garde sa vigueur juvénile. Son )) ardeur ne l'abandonne que quand son corps )) usé refuse de le servir. ))

De riches propriétaires possédaient des haras où ils élevaient des chevaux de course. Ils les faisaient représenter sur les mosaïques de leurs villas ; ils accompagnaient même ces images de flatteries adressées à leurs animaux favoris : a Tu » sautes haut comme une montagne ! — Que » tu sois vainqueur ou non, nous t'aimons, )) Polydoxe ! » Les chevaux numides et maurétaniens remportèrent de nombreuses victoires sur les hippodromes de Rome. L'épitaphe d'un jockey maure nous apprend qu'il courut G8G fois en dix ans, qu'il obtint 4G fois le premier prix, 130 fois le second, 111 fois le troisième et qu'il gagna plus d'un million et demi de sesterces (400.000 francs).

Réseau rouUer. — De grandes voies sillonnaient '

le pays et servaient aussi bien aux transactions commerciales qu'aux mouvements des troupes. L'une d'elles longeait tout le littoral, une autre toute la frontière, Une troisième, venant de Cartilage, passait par Gonstantine, Sétif, Aumale et la vallée du Ghélif; plusieurs tronçons, qui lui étaient presque parallèles, la doublaient en Xumidie et dans l'est de la Maurétanie. Ces artères, dirigées de Torient à l'occident, étaient reliées par de nombreuses voies transversales.

Un tel réseau de routes donnait, dans une certaine mesure, aux diverses régions de l'Algérie la cohésion que la nature leur a refusée.

Les' liabildttt^i et les mœurs. — L'Afrique du Nord était alors très peuplée. Autour de Tébessa, de Khenchela, d'Aïn-Beïda, de Sétif, de Tiaret, il y avait autant de fermes et de villages que la Bourgogne ou rile-de-France en comptent aujourd'hui.

On y vivait vieux. Dans les premiers temps de notre occupation, l'Algérie fut souvent accusée d'insalubrité : des archéologues ont répondu à ce

reproche en dressant, à l'aide des épitaphes latines, de longues listes de centenaires. Il faut dire pourtant qu'une inscription d'Aumale félicite une femme d'avoir pu vivre quarante ans sans avoir pris les fièvres, et qu'au temps de saint Augustin, l'air d'Hippone, sa ville épiscopale, était assez malsain en été. Cependant, les Africains passaient, d'une manière générale, pour des gens bien portants et vigoureux.

Leur moralité ne paraît pas avoir été inférieure à celle des autres sujets de l'Empire. Si des auteurs, italiens ou gaulois, leur reprochent leur cruauté, leur perfidie, leur sensualité, leur ivrognerie, leur passion pour le jeu et pour les spectacles, des centaines d'inscriptions funéraires célèbrent la fidélité conjugale, l'affection paternelle, la piété filiale. (( J'ai observé, faisait-on dire h une morte, » la chasteté et la soumission que la femme doit à )) son mari ; je n'ai aimé que lui ; de pauvre qu'il » était, je l'ai fait riche, en gardant ses épargnes, )) en travaillant, en obéissant. » Sur une urne cinéraire de Gherchel, des parents ont fait gra-

ver ces mots, d'une simplicité touchante : a Ici » est enfermé tout ce qui fut notre douceur et )) et notre afïection. » Ailleurs, nous lisons cette courte épitaphe, qui a presque une saveur chrétienne: « Birzil, douce âme ! ))

Les cultes païens même n'étaient pas tout à fait étrangers aux sentiments moraux. Le seuil d'un sanctuaire de Lambèse était orné de ce précepte : (( Entre bon, sors meilleur ! ))

Apogée de l' ifrique romaine sous la dfjnastic des Sévères. — L'époque la plus heureuse pour la Xumidie et la Maurétanie fut la Un du second siècle et la première moitié du troisième. Septime Sévère, né en Afrique, et son fils Garacalla comblèrent de faveurs leurs compatriotes : d'innombrables dédicaces attestent la reconnaissance que ceux-ci leur vouèrent.

Tertullien de Carthage faisait alors de l'Empire romain cette description, qui doit être appliquée surtout à l'Afrique : « Jetons les yeux sur l'uni- » vers. De jour en jour, il devient mieux cultivé

)) et plus riche. Tous les pays sont accessibles, y> tous sont connus, tous s'ouvrent au commerce. » De riants domaines ont remplacé les déserts )) lugubres, les champs ont dompté les forêts, les )) bestiaux ont mis en fuite les bêtes fauves, les )) sables sont ensemencés, les arbres croissent sur )) les rochers, les marais sont mis à sec; il y a » aujourd'hui autant de villes qu'il y avait autre- )) fois de cabanes... Partout des maisons, partout )) des populations, partout des communes, par- )) tout la vie. Ce qui prouve le mieux l'accroisse- )) ment du genre humain, c'est que nous sommes » à charge au monde, les éléments nous suffisent )) à peine, les nécessités deviennent plus pres- )) santés. De toutes les bouches sort cette plainte : » la nature va nous manquer ! ))

Il y a sans doute bien dos exagérations dans cette tirade d'un rhéteur ; elle n'en est pas moins un témoignage certain de la prospérité du pays oii il naquit et vécut.

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