CHAPITRE VIT Décadence de la puissance romaine en Algérie
Indifférence cVune partie des indigènes pour Ja cirilisaiion romaine. — Quand saint Augustin mourut, en 430, les Vandales faisaient le siège de sa ville épiscopale. Vingt-cinq ans plus tard, la domination romaine avait entièrement disparu de l'Afrique du Nord. Comment cette contrée s'était-elle affaiblie au point de devenir aussi facilement la proie des barbares?
Il faut d'abord observer que la Xumidie et surtout la Maurétanie se romanisèrent moins complètement que d'autres provinces, les Gaules par exemple, et, en Afrique même, la Proconsulaire. La civilisation latine fut adoptée sans peine par les habitants du littoral et du pays plat ; elle
pénétra beaucoup moins dans les massifs montagneux, d'un accès plus difficile. Parmi les indigènes de ces régions, les uns apprirent à tailler régulièrement la pierre pour construire leurs demeures; ils se livrèrent avec succès à l'agriculture, que, du reste, les Carthaginois avaient enseignée à leurs ancêtres, mais ils gardèrent leur langue, leur costume, leur vaisselle en bois, leurs poteries d'une fabrication primitive. Ils conservèrent l'usage d'enterrer leurs morts sous des amas de pierres brutes ou dans des caisses faites avec de grandes dalles à peine équarries. D'autres continuèrent à bâtir leurs masures en moellons grossiers; d'autres, enfin, à s'abriter sous des cabanes. Insouciants et misérables, ils se contentaient de faire paître leurs troupeaux et de semer la quantité de céréales qui leur était nécessaire pour vivre. Ils étaient des barbares, et ce nom de barbari que leur donnaient les Romains est resté à leurs descendants, les Berbères.
Au sixième siècle, Procope décrivait ainsi l'existence des Maures de la petite Kabylie : « Ils
)) habitent hiver comme été dans des huttes où )) l'on étouffe. Xi la neige, ni les chaleurs torrides » de l'été ne leur font abandonner ces pauvres )) retraites. Ils couchent sur le sol ; les plus )) fortunés s'étendent sur une toison, quand ils » l'ont sous la main. Ils ne changent pas de vête- )) ments suivant les saisons ; en tout temps, ils » ne sont vêtus que d'une tunique grossière et )) d'un vieux manteau d'une étoffe aussi rude. )) Ils n'ont ni pain, ni vin, ni quoi que ce soit de )) bon. Le blé, l'épeautre, l'orge leur servent de )) nourriture, mais ils n'en font ni bouillie, ni » farine; ils mangent le grain tout cru, à la façon )) des bêtes. )) La dernière phrase contient une exagération, et Procope nous apprend lui-même que ces Maures faisaient des galettes de froment ; pour le reste, il est difficile de douter de l'exactitude d'un tableau dont tous les traits sont encore vrais aujourd'hui.
Les inscriptions latines sont fort rares, ou manquent même tout à fait dans l'Edough, dans les montagnes d'El Milia, dans l'Aurès, dans les Biban
et les Babor, dans la grande Kabylie, dans l'Atlas, le Dahra et TOuarsenis. Il n'y a dans le iJjurjura aucune ruine qui présente un aspect romain.
(( Les Gaulois, dit Fustel de Goulanges, eurent )) assez d'intelligence pour comprendre que la )) civilisation valait mieux que la barbarie. » Beaucoup d'Africains ne le comprirent point. Ils préférèrent l'oisiveté et la misère au travail et à l'aisance.
Le désir, il est vrai, ne leur manquait pas de descendre dans les plaines, pour piller les villes et les fermes prospères qu'ils voyaient de loin. Pendant plus de deux cents ans, ils ne l'osèrent que très rarement; ils se résignèrent à payer les taxes et à fournir les contingents qu'on exigeait d'eux. Mais ils n'attendaient que des occasions favorables.
Elles se présentèrent fréquemment depuis le milieu du troisième siècle.
Affaiblissement de iautorité impériale. — Occupds à combattre les prétendants qui s'élevaient par-
tout, à repousser les barbares sur le Rhin, sur le Danube, sur l'Euphrate, k persécuter les chrétiens et plus tard les hérétiques, les empereurs laissèrent leur autorité s'affaiblir dans les provinces. Ils eurent beau fixer avec minutie la hiérarchie et les attributions des fonctionnaires, ceuxci furent moins dociles que par le passé et, à leur tour, eurent plus de peine à se faire obéir. Il y eut plus de règlements administratifs, mais moins de régularité dans l'administration.
Les indigènes des tribus furent peut-être pressurés par des agents mal surveillés. Ils connurent sans doute les invasions des Goths, des Germains, des Perses et les luttes qui se livraient autour du pouvoir suprême; ils virent, vers 26G, des pirates francs ravager les cotes de la Maurétanie ; au début du quatrième siècle, ils assistèrent à la révolte du plus haut fonctionnaire de l'Afrique, Domitius Alexander, qui se fit proclamer^,je«tpB-* reur et resta pendant trois ans Tunisie et de l'est de l'Algérie.
Ils profitèrent de cette anarchie et de ces troubles.
JlévoUes des indigènes. — De graves insurrections éclatèrent chez les Maures, de 253 à 260 : Auzia fut bloquée, la ville de Rapidum détruite, le territoire de Mileum dévasté. On dut se hâter de reconstituer la troisième légion, que Gordien le Jeune avait supprimée pour la punir d'avoir renversé son aïeul et son père. Une trentaine d'années plus tard, les barbares se révoltèrent en Kabylie et probablement en d'autres lieux; les troubles durèrent au moins sept ans ; un empereur, Maximien, passa alors en Afrique et pénétra jusqu'au cœur du Djurjura. En 371, le prince maure Firmus brûla Cîesarea, pilla Icosium (Alger), ainsi que d'autres villes voisines : il assiégea Tipasa. On envoya contre lui le général le plus renommé de l'Empire, le comte Théodose. La paix ne fut rétablie qu'après plusieurs dures campagnes, en Kabylie, dans la vallée du Ghélif et dans les montagnes voisines, dans la région
d'Aumale. En 4:^7, à la veille de la conquête vandale, saint Augustin se plaignait des ravages des indigènes.
Ces soulèvements ne nous sont connus que par quelques textes d'auteurs et des inscriptions retrouvées fortuitement. 11 est probable qu'il y en eut bien d'autres. Mais on doit remarquer que les rebelles voulaient seulement s'affranchir de l'impôt et faire un riche butin ; ils n'étaient point poussés par des haines de race, ni même par le désir de changer la forme du gouvernement. Ceux qu'ils pillaient étaient plus souvent des Africains romanisés que des Romains. Le prestige de l'autorité impériale était si grand sur leurs esprits que, le jour où Firmus se révolta, il prit le titre d'empereur.
Ce ne furent pas seulement ces crises plus ou moins longues qui troublèrent les provinciaux. L'insécurité était devenue presque permanente. Des bandits parcouraient les campagnes et coupaient les routes. 11 fallut fortifier les fermes et les châteaux, entretenir et renforcer les remparts
des villes, élever partout des tours, d'où des veilleurs annonçaient, par des signaux, l'approche du danger.
Vices de V organisation militaire. — La population civile n'était bonne qu'à se cacher derrière des murailles. Elle avait perdu tout esprit militaire. Elle ne fournissait aux troupes impériales qu'un petit nombre de recrues. Le gouvernement préférait remplacer les levées d'hommes par des taxes : cet impôt s'appelait l'or de conscription. On avait alors peu de goût et d'estime pour le métier des armes, et les progrès du christianisme contribuaient à fortifier ce sentiment. L'armée se recrutait surtout dans les familles militaires et chez les barbares, indigènes ou étrangers; ceux qui devaient le plus souhaiter la conservation de l'Empire dédaignaient ou étaient incapables de le défendre.
Par défiance, les princes avaient séparé les fonctions civiles des fonctions militaires ; au quatrième siècle, de tous les gouverneurs des
provinces africaines, un seul, celui de Maurétanie Césarienne, était en même temps général. Les officiers étaient choisis d'ordinaire en dehors de l'aristocratie romaine, et souvent parmi les barbares. Deux frères de Firmus, Gildon et Maszezel, reçurent successivement le commandement de toutes les troupes d'Afrique.
On ne pouvait pas faire grand fond sur la fidélité de ces soldats et de ces chefs, ni sur leur zèle à protéger une population avec laquelle ils n'avaient presque aucune attache. Lors de l'insurrection de Firmus, deux corps de troupes passèrent à l'ennemi. Gildon profita de sa haute situation pour se révolter comme son frère ; il terrifia l'Afrique par ses cruautés et affama Rome en empêchant le départ des convois de blé. Les Vandales furent appelés par un de ses successeurs, le comte Boniface.
Au delà des frontières, des tribus vassales étaient chargées de s'opposer à la poussée des peuples sahariens, mais il est certain qu'elles eussent mieux aimé piller le territoire romain que de le
défendre. Elles en furent empêchées par les soldatscolons qui résidaient sur les confins des provinces et qui, par conséquent, avaient intérêt à les con^ tenir.
Mais ce ne fut pas du Sahara que vinrent les envahisseurs. Quand les Vandales passèrent d'Espagne en Maurétanie, ils trouvèrent les routes ouvertes devant eux. L'armée sédentaire des limites ne servit à rien contre ces ennemis inattendus ; quant aux troupes mobiles, elles ne leur résistèrent point tout d'abord, car leur général était complice des Germains ; plus tard, elles se firent battre .
Décadence du régime municipal. — Depuis la seconde moitié du troisième siècle, la décadence des communes accompagna l'affaiblissement de l'autorité impériale. Fustel de Coulanges a montré, avec une clarté admirable, les causes de ce fait historique en Gaule : elles furent à peu près les mômes en Afrique.
Nous avons dit que les princes favorisèrent
l'ascension des familles municipales à Tordre équestre, puis à la classe sénatoriale. Or, les nouveaux sénateurs cessaient d'appartenir à leur cité natale pour devenir citoyens de la ville de Rome. Leurs terres étaient exemptées des taxes levées par les communes. Comme cette noblesse était héréditaire, les cités provinciales perdaient pour toujours la fleur de leur aristocratie et aussi leurs meilleurs contribuables.
Les vides auraient dii être comblés par la classe moyenne, s'élevant à son tour. Mais, par malheur, elle diminua à cette époque, au lieu de s'accroître. Les révoltes des barbares, l'insécurité, l'épuisement des terres auxquelles on avait peutêtre trop demandé, des calamités qui survinrent presque coup sur coup, sécheresses, épidémies, tremblements de terre, réduisirent les petits propriétaires à la g-êne ou à la misère. Comme il n'existait alors aucune institution de crédit, ils ne purent pas surmonter ces crises. Ils durent vendre aux riches, qui avaient mieux résisté. Ils devinrent simples cultivateurs sur les terres
d'autrui, le plus souvent sur celles dont ils avaient été les maîtres auparavant. Pour vivre, ils se firent colons, petits fermiers et même ouvriers agricoles. (( Les pauvres, dit saint Augustin, se mettent )) sous la dépendance des riches, afin d'avoir de » quoi manger. )) Beaucoup de petites propriétés disparurent, les grandes s'étendirent. Dès l'année 250, saint Cyprien parle (( de ces riches qui ajou- » tent des domaines à des domaines et qui excluent )) les pauvres de leur voisinage. » Or, la plupart de ces vastes possessions appartenaient à des sénateurs, étrangers aux communes.
L'Afrique du Nord ne fut guère dans l'antiquité qu'un pays agricole ; l'industrie, si prospère en Gaule, s'y développa fort peu, les corporations y furent rares. Il n'y avait donc pas dans les villes une bourgeoisie aisée qui, à défaut de propriétaires fonciers, aurait pu être appelée à la gestion des affaires municipales.
Pendant longtemps, la vanité des hommes avait recherché des magistratures coûteuses, mais honorées, qui étaient du reste des degrés vers une
condition supérieure. Désormais, on n'en vit plus que les obligations très lourdes. La plus odieuse fut la répartition et la perception des impôts, dont les décurions étaient pécuniairement responsables devant le fisc impérial. Les cités se dépeuplèrent, les assemblées populaires ne furent plus convoquées, les conseils de décurions commencèrent à se vider. Les sommes honoraires, les libéralités furent supprimées. Les anciennes charges, édilité, duumvirat, subsistèrent, mais il n'y eut plus dans la commune qu'un seul magistrat véritable, sur -lequel toute l'administration reposa, le curateur. Le pouvoir impérial fit cependant tous ses efïorts pour maintenir l'organisation municipale, qui lui garantissait la rentrée de l'impôt. Les décurions cessèrent d'être une assemblée, pour devenir une classe : les propriétaires de plus de vingt-cinq arpents (six hectares et un quart) y furent inscrits d'office et leurs enfants héritèrent de cette obligation. Les princes n'osèrent pas interdire aux magistrats l'espoir de devenir sénateurs : c'eut été leur rendre leurs fonctions encore
plus haïssables. Mais ils accordèrent moins fréquemment cette haute faveur et maintinrent certaines attaches entre les sénateurs nouveaux et la curie à laquelle ils avaient appartenu. Malgré tout, ils ne purent sauver que les formes extérieures du régime municipal ; la vie s'en était presque complètement retirée.
Condition malheureuse des cultivateurs. — Les calamités qui frappèrent les petits propriétaires atteignirent aussi les colons des domaines privés et impériaux. Ils souffrirent comme eux du brigandage, des guerres et des mauvaises récoltes. En outre, ils furent exposés aux vexations des gros fermiers, qui, trop souvent, eurent les intendants pour complices.
A l'origine, ces cultivateurs étaient les locataires des propriétaires ou les sous-locataires des fermiers; leur bail, il est vrai, se renouvelait tacitement, mais il pouvait être rompu. Ils restaient le plus souvent sur les terres qu'ils avaient louées ; ils acquéraient môme, nous l'avons dit,
un droit d'occupation héréditaire sur certains champs qu'ils avaient mis en valeur. Ils étaient cependant lihres de s'en aller, s'ils le voulaient: quand leur travail les avait enrichis, ils pouvaient, en achetant des biens, devenir propriétaires à leur tour.
Sous le Bas-Empire, des lois les attachèrent pour toujours, eux et leurs enfants^ au sol qu'ils exploitaient. Le colonat devint obli.^'atoire et perpétuel. Les princes qui rendirent ces lois n'eurent en vue que leurs intérêts financiers : en garantissant ainsi les redevances des colons aux fermiers et aux possesseurs des domaines, ils voulurent assurer le paiement régulier des loyers qu'ils percevaient sur leurs terres et des impôts qu'ils exigeaient des autres propriétaires fonciers. Ils ne prévirent pas sans doute les conséquences sociales qu'eurent leurs édits.
Depuis lors, il fut impossible aux colons de s'élever à une condition plus haute. Ils perdirent l'ardeur que donne au travail libre l'ambition d'un sort meilleur. Ils vécurent au jour le jour,
ne mettant plus leurs espérances que dans les promesses divines de l'Évangile. Si la législation ne J'estreignitpas leur liberté personnelle, celle-ci diminua en fait. Les propriétaires, aux domaines desquels ils étaient enchaînés, voulurent devenir leurs maîtres. Ils s'arrogèrent le droit de leur imposer la religion qu'ils professaient eux-mêmes, ils s'efforcèrent de les soumettre à leur justice particulière. Par un nivellement fatal, les colons furent presque assimilés aux esclaves employés à la culture. La civilisation romaine n'eut plus d'attrait pour ces serfs de la glèbe : ils se désafïectionnèrent d'un gouvernement qu'ils ne connaissaient plus guère que par la taxe de capitation. Les seigneurs furent souvent détestés.
Il y eut en Numidie, dans le cours du quatrième siècle, de fréquentes révoltes agraires. Les prolétaires des campagnes refusaient de payer leurs redevances, pillaient les châteaux, maltraitaient et humiliaient les maîtres, a Ils les forçaient, dit 'j saint Augustin, de descendre de leurs voitures, )) s'y installaient et les faisaient courir devant
» eux )^ A leur haine des grands ils joignaient un mysticisme sauvage. Ils prenaient le nom de Saints et ne songeaient qu'à hâter leur entrée dans le royaume de Dieu. Armés de bâtons, — car le Christ avait interdit à saint Pierre l'usage du glaive, — ils se jetaient au milieu des fêtes païennes et y portaient le trouble, pour se faire tuer. Ne voulant pas se pendre comme Judas, ils se donnaient la mort en courant vers des précipices.
Troubles religieux. — Le christianisme, qui fît la grandeur historique de l'x^frique romaine, contribua cependant à sa décadence matérielle.
Pendant l'époque des persécutions, l'Église détourna les fidèles du service militaire et des fonctions publiques, où il fallait sans cesse faire acte de paganisme. La prédication évangélique fut un ferment de discorde dans les familles et dans les cités. Les chrétiens refusèrent de témoigner leur soumission aux princes par la célébration du culte impérial, et ce fut pour cette raison, non pour leurs croyances ou leurs pratiques, que
ceux-ci leur firent la guerre. Elle ne fut pas, il faut le dire, aussi continue ni aussi cruelle qu'on le croit généralement. Avant Tannée 258, aucun évêque des provinces africaines n'avait souffert le martyre. On ne compte guère pour cette contrée que cinq ou six persécutions, qui furent séparées par de longues périodes de tolérance ; seule, celle de Dioclétien fut véritablement très violente. Cependant ces brusques tempêtes troublèrent profondément le pays.
Constantin assura à l'Église une entière liberté de culte et la protection impériale. Mais l'édit de Milan ne marqua pas en Afrique la fin des luttes religieuses.
Luttes entre catholiques et donatistes. — Au cours de la dernière persécution, Dioclétien avait ordonné la destruction des livres sacrés. Beaucoup d'évêques avaient faibli en cette circonstance et remis les Ecritures aux autorités. Les rigoristes les flétrirent du nom de traditeurs. Sur ces entrefaites, on élut évoque à Garthage un diacre appelç
Cécilien, auquel ses rivaux reprochèrent d'avoir empêché les chrétiens de visiter les martyrs prisonniers ; en outre, ils nièrent la légitimité de sa consécration, célébrée par Félix d'Abthugni, qu'ils accusaient de tradition. Nous ne savons pas trop pourquoi soixante-dix évêques numides prirent part à la dispute. Ils se réunirent en concile, déposèrent Cécilien et élurent un certain Majorin. Il y eut dès lors deux églises à Garthage, et bientôt le schisme se répandit à travers l'Afrique.
D'abord cette affaire ne fut guère qu'une querelle de prêtres, née d'intrigues fort obscures pour nous et sans doute assez louches. Le crime de tradition semble n'avoir été qu'un prétexte, invoqué par ceux qui prononcèrent la déchéance de Cécilien, car plusieurs de ces prélats numides furent accusés, peut-être avec raison, d'avoir, eux aussi, trahi leur devoir. Mais ce prétexte fut habilement choisi : il entraîna les intransigeants et les fanatiques, indignés de la lâcheté d'une partie du clergé.
Au début, il n'entrait pas dans la pensée des
mécontents de se soulever contre l'Empire romain, ni de fonder une Église séparée du reste de la catholicité : ils s'adressèrent eux-mêmes à Constantin et à deux conciles étrangers, leur demandant de juger le difïérend. Ils ne repoussaient aucune des doctrines orthodoxes, sauf sur la question du baptême, qu'ils voulaient imposer de nouveau aux hérétiques repentis : en cela ils se conformaient du reste à l'opinion soutenue avec ardeur par le grand saint africain, l'illustre Gyprien .
Ils s'appelèrent donatistes, du nom d'un de leurs chefs, Donat de Garthage. Ils furent surtout puissants en Numidie, où leur nombre dépassa même, pendant longtemps, celui des catholiques : Bagai et Thamugadi, au pied de FAurès, purent être regardées comme les citadelles du donatisme. Condamnés par les conciles de Rome et d'Arles, puis par Constantin, ils refusèrent de se soumettre. Ils constituèrent une Église particulière et devinrent les ennemis du pouvoir impérial, qui, à plusieurs reprises, les persécuta très durement.
L'histoire de l'Afrique au quatrième siècle est toute remplie par les mille épisodes de la lutte des catholiques et des donatistes : discussions de docteurs, oii les arguments étaient trop souvent étayés sur des pièces fausses et où les textes sacrés se mêlaient aux injures, assommades dans les rues, sacs d'églises. Les plus exaltés parmi les dissidents en vinrent môme à faire cause commune avec d'autres révoltés, qui, pour leur part, ne se souciaient guère de l'affaire de Cécilien et des traditeurs. Ils virent d'un œil favorable les désordres des prolétaires des campagnes, qu'ils appelèrent les combattants du Christ. Ils soutinrent Firmus et Gildon. L'acclamation Deo landes! opposée à la devise catholique Dco grattas ! devint un cri de guerre poussé à la fois par les puritains, par les Maures pillards et par les paysans anarchistes.
A la fin du quatrième siècle et au début du cinquième, saint Augustin fut, par l'autorité de son génie, le vrai chef de l'Eglise catholique africaine, Il se donna pour tache de détruire le
donatisme, affaibli à cette époque par des querelles intérieures. Il écrivit contre les schismatiques de nombreux traités, dans lesquels il réfuta leurs accusations et montra leurs inconséquences ; il insista surtout sur l'accord des catholiques avec les autres Églises chrétiennes : là où était l'unité devait être aussi la vérité. Il invoqua l'appui du bras séculier, dont il avait d'abord désapprouvé l'intervention dans les affaires de foi. (( Aimez les hommes, disait-il, tuez les erreurs )) ; mais, pour tuer les erreurs, il crut que l'emploi de la contrainte était légitime. Des conciles, réunis tous les ans, réclamèrent et obtinrent de l'empereur Honorius des édits de persécution, assimilant les donatistes aux hérétiques.
En 4H, après une grande conférence contradictoire où l'on épuisa toutes les chicanes, les dissidents furent solennellement condamnés. Il leur fut interdit de tenir des réunions religieuses, ils durent remettre leurs églises aux catholiques, d'énormes amendes et même la peine de l'exil furent édictées contre les récal(5itrants. Ces mesu-
res rigoureuses eurent, du moins en apparence, le résultat qu'on en attendait. Parmi ceux qui ne voulurent pas céder, bien peu osèrent résister ouvertement, comme ce Gaudentius de Thamugadi. qui parla de se brûler avec les siens dans son église.
Cependant, les donatistes ne disparurent pas tout à fait, et, plus tard, ils profitèrent des époques de trouble pour relever la tête. On a trouvé récemment, à Alamiliaria(Bénian),en Maurétanie, sur la frontière même de l'Empire romain, une église qu'ils élevèrent, vers 435, auprès du tombeau d'une de leurs martyres. A la fin du sixième siècle, ils étaient encore assez nombreux et assez remuants en Xumidie pour inquiéter le pape Grégoire le Grand.
Mais, en somme, l'unité chrétienne fut à peu près rétablie par la propagande de saint Augustin et parla sentence de 411. Il est vrai que ces luttes d'un siècle entre catholiques et dissidents avaient épuisé l'Afrique.
Destruction du 'paganisme. — Le paganisme ne succomba pas non plus sans résistance.
Il fut défendu par une partie de l'aristocratie, fidèle à des traditions de famille, par les municipalités, qui voyaient dans les évêques des rivaux, par les lettrés, qui voulaient maintenir la culture classique. En 360, l'empereur Julien rétablit officiellement les vieilles religions ; une inscription, trouvée en Numidie, glorifie en lui a le restaurateur de la liberté et des cultes romains )). Sous ses successeurs chrétiens, les provinces africaines furent quelquefois encore gouvernées par des païens fervents, appartenant à la plus haute noblesse de Rome. Publilius Gœionius Gœcina Albinus, qui administra la Numidie entre 364 et 367, restaura le Gapitole de Timgad, le temple de Neptune à Lambèse et fît établir à Gonstantine une chapelle souterraine consacrée au dieu Mithra.
Mais entre 391 et 408, sous l'inspiration des conciles, les princes promulguèrent toute une série de lois sévères contre le paganisme. On détruisit les sanctuaires des campagnes ; les
temples des villes, épargnés comme œuvres d'art, furent affectés à d'autres usages : quelques-uns devinrent des églises. Les statues des divinités furent brisées, reléguées dans des oubliettes ou portées dans des lieux profanes : à Cœsarea, on les fît servir à la décoration des thermes. Parfois, les païens les enfouissaient dans des cachettes, en attendant des temps meilleurs. En quelques lieux, ils osèrent protester d'une manière plus sérieuse contre les édits impériaux. A Calama, des fanatiques brûlèrent l'église, tuèrent un prêtre et cherchèrent l'évêque pour l'assassiner. Cependant saint Augustin combattait l'idolâtrie avec la même ardeur que le donatisme. Il écrivait la Cité de Dieu pour montrer que la religion chrétienne n'était pas responsable des malheurs qui frappaient alors le monde romain. Il constatait avec joie la décadence du paganisme : a Que nos » ennemis, disait-il, se moquentde notre ignorance )) et de notre folie, qu'ils vantent leur doctrine » et leur sagesse ! Ce que je sais bien, c'est que » nos railleurs sont moins nombreux cette année
)) que Tannée dernière ». Les conversions se faisaient en foule. A Sétif, deux mille personnes reçurent en même temps le baptême, après un tremblement de terre dans lequel elles virent un avertissement de Dieu. En 423, un édit déclarait, sans doute avec quelque exagération, qu'il n'y avait plus de païens. L'Évangile commençait même à franchir les frontières et à se répandre parmi les tribus des steppes et du Sahara .
Ce fut au prix de ces longs combats que l'orthodoxie triompha du schisme et la foi chrétienne du paganisme.
Puissance et faiblesse de l'Église et de V aristocratie. — A la veille de l'invasion vandale, l'Eglise catholique possédait une immense autorité en Afrique. Elle formait un véritable État, dont tous les rouages fonctionnaient d'une manière régulière. Dans son diocèse, l'évêque était le maître absolu de ses clercs. Ceux-ci ne pouvaient faire appel de sa juridiction que s'il y consentait. Les prélats de chaque province religieuse tenaient des conciles
périodiques, que présidait le primat (en Numidie et dans les Maurétanies, c'était le doyen des évêques) ; ces assemblées discutaient les questions de liturg"ie et de discipline ecclésiastique ; elles jugeaient les causes portées devant elles ; à elles seules appartenait le droit de déposer les évêques. Les affaires les plus importantes étaient réservées aux conciles généraux, qui se réunissaient le plus souvent à Carthage, et qui furent annuels à la fin du quatrième siècle et au commencement du cinquième.
L'Église d'Afrique était ainsi douée d'une organisation complète, lui assurant une parfaite unité, qui manquait à l'Eglise de Gaule.
Elle témoignait au pape un profond respect, elle célébrait avec ferveur le culte des deux grands apôtres romains, saint Pierre et saint Paul. Mais elle ne reconnaissait pas l'autorité pontificale en matière de juridiction et de discipline.
Elle était attachée à l'Empire, qui, aux yeux de saint Augustin, avait été l'instrument de la Providence pour réunir les peuples et faciliter la
propagation de l'Évangile ; elle proclamait l'origine divine du pouvoir des princes. Mais elle revendiquait le droit de leur donner des conseils et même de prêcher la désobéissance à leurs ordres s'ils lui paraissaient injustes ou impies. L'empereur n'intervenait pas dans l'élection des évêques, il ne pouvait pas prononcer leur déchéance ; ses fonctionnaires ne pénétraient pas dans les conciles.
Les clercs étaient dispensés des charges municipales; les terres ecclésiastiques, dont le nombre s'accroissait sans cesse par les dons des fidèles, ne dépendaient point des communes. Les édifices sacrés étaient des lieux d'asile inviolables ; les affranchissements d'esclaves qu'on y accomplissait avaient la même valeur légale que ceux auquels les magistrats présidaient. Dans leurs différends, beaucoup de laïques préféraient à la justice civile l'arbitrage de l'évêque.
L'Eglise s'attachait les humbles par ses bienfaits. Tout en regardant l'esclavage comme légitime, elle s'efforçait de l'adoucir. Tandis que, jadis, les
sommes honoraires et les dons versés aux caisses communales servaient à des dépenses de luxe, elle fondait des institutions charitables et consacrait une partie de ses ressources à des aumônes. Elle rappelait aux riches que leur superflu est le nécessaire des pauvres. En face des municipalités mourantes, l'évèque apparaissait comme le véritable patron et le chef du peuple.
C'était donc sur l'aristocratie et sur l'Eglise que la civilisation romaine reposait en Afrique, au début du cinquième siècle. Elles étaient les seules parties à peu près saines d'un corps affaibli et malade.
Mais elles ne disposaient pas des forces matérielles dont elles auraient eu besoin pour se défendre. Les nobles étaient en général exclus des commandements ; ils n'avaient pas le droit d'entretenir sur leurs domaines des gens armés, sauf pour les besoins de la police. Les clercs restaient naturellement étrangers aux choses militaires et ils ne poussaient guère les laïques au métier des armes.
Après la disparition des troupes impériales, les envahisseurs vandales ne rencontrèrent plus aucun obstacle.