LA PREMIÈRE EXPÉDITION DE CONSTANTÏNE
I. Discussions parlementaires. — Discours de M. Thiers.— Discours de VI. Guizot. — Négociations du maréchal Clauzel avec îe ministre de la guerre. — Défaite et humiliation du bey de Médéa. — Projets du maréchal. — Son départ pour Bone. — II. Le général d'iîzer à Hone. — Jusuf, bey de Constantine. — Ses procèdes et leurs conséquences. — III. Expédition de Constantine. — Ghelma.
— Marche de l'armée. — Confiance du maréchal Clauzel. — IV. Occupation du Mansoura et du Coudiat-Aty. — Double attaque repoussée. — V. Retraite. — Le commandant Changarnier. — VI. Le général de Rigny. — Ordres du jour. — VII. Pertes de l'armée.
— Renforts. — Explosion à la kasba de Bone. — VIII. Duvivier à Ghelma. — IX. Opérations dans les provinces d'Oran et d'Alger. — Discours du général Bugeaud à la Chambre des députés.
Lorsque, dans le second mois de Tannée 1 836, le ministère dit du 22 février avait été constitué sous la présidence de M. Thiers, les amis de l'Algérie s'étaient inquiétés d'y voir M. Hippolyte Passy, le chef des économistes opposés à la conquête; leur inquiétude avait redoublé lorsque avait été nommée la commission Ju budget en majorité
hostile à leur espoir; ils touchèrent au découragement quand le rapporteur de la commission, M. Baude, proposa, le 20 mai, de réduire à 19,320 hommes (indigènes compris) l'effectif des troupes entretenues en Afrique ; le gouvernement demandait 22,î)20 hommes; Tannée précédente, la Chambre en avait accordé 21 ,000. Il paraissait évident que, n'osant pas réclamer directement l'abandon qui avait été repoussé en principe, la commission se proposait d'y revenir par un détour, en diminuant progressivement, une année après l'autre, les allocations et les contingents, l'argent et les hommes.
La discussion s'ouvrit le 9 juin. L'événement de cette première séance fut le discours de M. Thiers - « Je le déclare au nom du cabinet, dit le président du conseil, l'opinion du gouvernement est formelle; le gouvernement persiste à regarder l'occupation d'Alger comme une chose grande, comme une chose utile pour la France et à laquelle il serait non-seulement malheureux, mais déshonorant de renoncer Pour ma part, j'ai été parfaitement libre sur la question d'Alger, car jamais à cette tribune je n'ai eu l'honneur de porter la parole sur celte question Eh bien! je me suis sérieusement, sincèremen examiné; c'est avec une profonde conviction que j
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viens soutenir devant mon pays qu'il doit faire des efforts persévérants pour s'assurer cette belle possession. Certainement si Alger était à conquérir, oh ! je ne le conseillerais pas à la France, mais enfin nous y sommes. Lorsque l'expédition d'Alger fut résolue sous la Restauration, je fus du nombre de ceux qui la blâmèrent, et je crois que je rendrai le véritable sentiment de la France à cette époque, lorsque je dirai que tout le monde y vit avec effroi l'intention d'aller y forger des armes pour les reporter sur le continent français et attenter à nos institutions. Voilà le sentiment qui nous animait tous alors contre l'expédition d'Alger; et cependant lorsque j'appris que l'expédition avait réussi, je fus saisi d'une joie involontaire; moi, l'ennemi déclaré de ce gouvernement^ je m'associai à son triomphe avec une joie pleine et entière, et j'applaudis au résultat, quoique j'eusse blâmé l'entreprise. Messieurs, les sentiments que j'éprouvai étaient ceux de toute la France et le sont encore. Il y a un instinct profond ; que je défie les ennemis les plus acharnés de l'oc- | cupation de venir braver à la tribune; je les detie de venir dire : « Abandonnez Alger! » A cette I déclaration qu'ils n'espéraient guère, qu'ils n'attendaient pas du moins si explicite, les amis de l'Ai-
gérie applaudirent avec transport, et leur enthousiasme ne se contint plus quand le président du conseil, élargissant la question, en vint à s'écrier: v L'occupation restreinte, Poccupation réduite est un non-sens. »
Dès lors, pour couvrir sa retraite, la commission, battue, en désarroi, essaya de récriminer contre le passé; la contribution de Tlemcen lui donnait beau jeu ; elle ne manqua pas de s'en faire un thème. En consentant à la suivre dans cette diversion, M. Laurence, par un discours très-bien fait, donna des éclaircissements curieux au sujet de la bastonnade, employée comme châtiment légal : « L'indigène, le musulman, dit-il, ne connaît que sa loi, il l'invoque et la réclame; elle lui est chère, à tort ou à raison, peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il la réclame, et moi, magistrat au nom de la France, chargé d'administrer ou de faire administrer la justice, j'ai entendu des Arabes donner la préférence au châtiment du cadi sur le châtiment français. J'ai vu des Arabes venir me dire à moi-même que nos lois étaient insensées, et qu'ils en trouvaient, quant à eux, l'application injuste, car, disaient-ils, quand j'ai quitté le tribunal du cadi, qui m'a puni, je rentre dans ma famille; je peux cultiver mon champ et
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donner du pain à mes enfants, tandis que, toi, tu m'arrêtes avant de me juger, tu me retiens après m'avoir jugé, et, pendant que je languis dans l'ombre, mangeant ton pain dans la prison, ma femme et mes enfants n'en ont pas. Voilà la logique des Arabes. S'il m'avait été permis de considérer les peines dans leurs rapports avec ceux qui doivent les subir, j'aurais dû faire droit à leurs réclamations et les renvoyer au cadi. »
Du menu détail où elle était descendue, la discussion se releva et reprit son ampleur avec M. Guizot. Il appuya les demandes du gouvernement, il combattit, comme M. Thiers, l'occupation restreinte; mais en recommandant une politique prudente, lente, pacifique, ne faisant la guerre qu'en cas d'absolue nécessité, il signala le danger d'une politique différente, agitée, guerroyante, jalouse d'aller vite, d'aller loin, d'étendre brusquement, par la ruse ou par la force, la domination française sur tout le territoire de l'ancienne régence : « Il faut, ajouta-t-il, que la Chambre soutienne et contienne; il faut qu'elle soit trèslarge et très-ferme en même temps. Il n'y a encore aucun parti fâcheux irrévocablement pris, aucune faute décisive; mais nous sommes sur une périlleuse pente, nous poumons y être entraînés. »
M. Thiers, que cette comparaison des deux politiques mettait évidemment en cause, protesta contre avec vivacité : « Si c'est, répliqua-t-il, le système de la guerre qu'on appelle le système inquiet et agité, il n'est pas l'ouvrage du nouveau cabinet, il est l'ouvrage des circonstances antérieures, forcées, fatales en quelque sorte. » Système pour système, l'un n'agréait guère plus à la commission que l'autre; aucune des réductions qu'elle proposait ne fut adoptée; la Chambre lui donna tort sur tous les points ; ce fut une déroute. La discussion aurait-elle pris un autre tour si le général Bugeaud, qui guerroyait alors en Afrique, y avait pris part? La majorité aurait hésité peutêtre, mais elle eût cédé sans aucun doute à l'ascendant de M. Thiers. Quant au maréchal Clauzel, ce fut à peine s'il intervint dans le débat; qu'aurait-il pu dire après ce qu'avait dit avec plus de force et d'autorité le président du conseil? Il vit M. Thiers; il acheva dans ses conversations de le persuader et de le convaincre; il eut raison par lui de la froideur et des objections du ministre de la guerre.
Comme il voulait, en s'engageant à Test contre le bey de Constantine, être libre de toute inquiétude à l'ouest du côté d'Oran, il obtint l'envoi
d'une mission moitié politique, moitié militaire, au Maroc pour menacer le sultan-chérif de la colère de la France, s'il favorisait directement ou indirectement, de quelque façon que ce fût, la résistance d'Abd-el-Kader, s'il permettait notamment à ses sujets du Rif de violer la frontière et d'aller se joindre aux partisans de l'émir. Ce fut un aide de camp du ministre de la guerre, le lieutenant-colonel de La Rue, qui fut chargé de cette mission. 11 se montra menaçant, impérieux, inflexible; après deux mois de séjour au Maroc, il en revint avec les plus belles promesses de neutralité et les plus humbles protestations de respect et de considération pour la France.
Pendant ce temps, le maréchal Clauzel n'avait pas cessé de négocier avec le ministre de la guerre. 11 demandait, tant pour l'expédition de Constantine que pour la sécurité de toute l'Algérie, 30,000 hommes de troupes françaises, 5,000 réguliers indigènes et 4,000 irréguliers soldés seulement pour le temps de l'expédition. Le maréchal Maison lui accorda 30,000 hommes, mais en y comprenant les zouaves et les spahis réguliers, considérés comme troupes françaises; quant aux irréguliers, il parut disposé à lui en concéder 4 ou 5,000. Làrdessus, et s'exagérant encore
l'effet des dispositions favorables du ministère, le gouverneur s'empressa d'adresser de Paris, le 2 août, au général Rapatel, une longue dépêche qui était tout un programme d'action militante et immédiate. « Général, disait-il, un système de domination absolue de l'ex-régence est, sur ma proposition, définitivement arrêté par le gouvernement. Les opérations qui devront avoir lieu dans chaque province se feront simultanément et de manière que la campagne qui va s'ouvrir atteigne le but définitif que Ton se propose : occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons ; établir des camps et postes retranchés au centre de chaque province et aux divers points militaires qui doivent être occupés d'une manière permanente; masser sur un point central, dans chaque province, des troupes destinées à former une colonne mobile. Voilà mon plan d'occupation; il s'agit maintenant d'une exécution prompte, vigoureuse, complète. »
Pendant l'absence du maréchal Clauzel, un fait grave, désastreux pour le prestige de l'autorité française, s'était produit à Médéa. Cinq semaines après son installation effective et la visite que le général Desmichels lui avait faite, le vieux bey Mohammed-ben-Hussein avait été attaqué par
Sidi-Mbarek-el-Sghir et par toutes les tribus du voisinage.
Réduit à ses coulouglis, trahi par les hadar qui livrèrent aux assiégeants une porte de la ville, forcé dans la kasba, il avait été fait prisonnier et conduit enchaîné dans l'ouest. Qu'étaitil devenu? On le sut plus tard. « Concevez-vous, écrivait au mois de décembre \ 836 le lieutenantcolonel de La Moricière, concevez-vous quelque chose de plus humiliant pour la France que la prise de notre bey de Médéa? Vous figurez-vous ce malheureux qu'on nomme partout le bey Bou- Matmore, parce qu'il est resté quatre mois caché dans un matmore, et qui, cinq semaines après son installation, a été conduit, pieds et poings liés, de Médéa à Miliana, de là au camp d'Abd-el-Kader sur la Tafna et enfin à Fez, à Mequinez et à Maroc, qui, les cheveux longs, la barbe et la moustache rasées, a été promené dans tout le pays sur un âne, la tête tournée du côté de la queue, emblème vivant de notre humiliation ? A quoi donc a servi l'ambassade de M. de La Rue? Pourquoi n1a-t-il pas réclamé ce personnage ? Quel poids voulezvous que les paroles d'un gouverneur aient en Afrique, si vous oubliez de semblables choses? En Europe, on les ignore, mais les Arabes s'en sou-
viennent, vous les jettent au visage et vous y font monter le sang. »
Pour venger cet outrage , il fallait reprendre Médéa et s'y établir; c'était la première occupation que le maréchal Clauzel avait résolu de faire. En attendant son retour et d'après ses instructions du 2 août, le général Rapatel donna au général de Brossard Tordre de se porter avec une colonne de deux mille hommes sur la ChifFa et d'y construire un camp retranché. Ce camp devait servir de base à l'opération projetée sur Médéa ; mais comme de Boufarik à la Chiffa la sûreté des communications était douteuse, on décida de relier les deux stations par des postes intermédiaires. Tandis qu'on était en train de faire les terrassements, le maréchal revint à Alger, le 28 août. Ce système de petits postes, qui avait pour conséquence l'éparpillement des troupes , ne lui plut pas ; il ordonna de suspendre le travail et d'évacuer le camp ébauché de la Chiffa. Sur ces entrefaites, les nouvelles les plus graves lui arrivèrent de Paris, apportées par le commandant de Rancé, membre comme lui de la Chambre des députés et son premier aide de camp. Sur la question d'une intervention française en Espagne, un désaccord avait éclaté entre le roi Louis - Philippe et
M. Thiers; le cabinet du 22 février était en dissolution; le maréchal Maison, près de quitter le ministère, inquiet des engagements pris avec le gouverneur, avait arrêté le départ des renforts annoncés. Quelque diligence que M. de Rancé eût mise à son voyage , la crise avait marché encore plus rapidement que lui. Quand il était arrivé à Alger, le 8 septembre, il y avait déjà deux jours qu'un nouveau cabinet était constitué sous la présidence du comte Mole ; le général Bernard avait le portefeuille de la guerre. Immédiatement le maréchal Clauzel fit repartir pour Paris son aide de camp. Le ministère ne lui était pas favorable, et , pour comble de disgrâce , le rapporteur de la commission du budget, M. Baude, venait de débarquer en Algérie , chargé officiellement de faire une enquête sur les indemnités dues aux indigènes dépossédés, depuis 1830, par l'autorité française, mais préoccupé personnellement de recueillir des griefs contre l'administration du maréchal.
Celui-ci écrivait à un ami, le 1 6 septembre : « Si le gouvernement nouveau ne fait pas pour moi ce que m'a promis l'ancien, je me fais laboureur dans ma ferme de l'Agha. Baude instrumente contre moi. La Chambre veut, la Chambre ordonne, la
Chambre entend que, etc. Le Roi n'est rien, il n'y a que la Chambre. »
A Paris, le commandant de Rancé soutenait énergiquement la cause de son chef; il s'avança même jusqu'à laisser entendre que, si le gouverneur n'obtenait pas l'exécution des promesses qui lui avaient été faites, il quitterait la place à d'autres. Autorisée ou non, la menace était imprudente; le ministère, qui n'aurait pas osé rappeler le maréchal, saisit la balle au bond et fit partir pour Alger le général de Dnmrémont, avec les pouvoirs nécessaires pour recevoir la démission du gouverneur et le remplacer. Dans ce même temps, le ministre de la guerre donnait aux troisièmes bataillons des régiments employés en Algérie Tordre de rejoindre leurs corps. Avec la finesse d'un homme du Midi, le maréchal Clauzel, relevant de son côté la balle, s'empara de cet ordre comme d'un commencement de satisfaction, et, quand le général de Damrémont arriva, il lui fit très-bon accueil , puis réconduisit presque aussitôt avec force politesses en lui disant qu'il n'avait jamais eu la pensée de mettre le marché à la main au gouvernement, et que, s'il regrettait de n'avoir pas tout ce qu'il aurait souhaité, il n'en essayerait pas moins de se tirer d'affaire.
On était au mois d'octobre; lu temps pressait. Une partie des troupes qui devaient concourir à l'expédition de Constantine étaient encore en opération dans les provinces d'Alger et d'Oran. Dans la première , sur les instances du colonel Lemercier, directeur des fortifications, la construction du camp de la Chiffa avait été reprise et achevée, non sans coups de fusil, mais on n'y avait pas laissé de garnison. Dans la province d'Oran, le général de Létang avait essayé de refaire la belle campagne du général Perregaux. Ancien colonel du 2e régiment de chasseurs d'Afrique , bon officier de cavalerie, connaissant bien le pays, ce qui lui manquait, c'était l'art de conduire les troupes de pied. Déjà, au mois d'août, pendant les fortes chaleurs, il leur avait imposé de cruelles fatigues. Au mois d'octobre, il les avait fait sortir de nouveau, s'était porté sur l'Habra, puis avait tenté de gagner la vallée du Chélif; mais Abdel-Kader, qui manœuvrait mieux que lui, s'était mis en travers de sa route, de sorte que la colonne française, à bout de vivres et de forces , avait été contrainte de rentrer à Mostaganem, après quinze jours de marches et de contremarches mutiles. Là, le général de Létang avait trouvé des ordres du maréchal, qui lui prescrivait
d'envoyer sans retard à Bone les corps désignés pour l'expédition de Constantine.
Dans ces derniers jours , il y avait eu entre le gouvernement et le maréchal Clauzel un échange de récriminations un peu mesquines, une vraie chicane de mots. Le maréchal, qui était décidé à l'expédition , voulait qu'elle lui eût été ordonnée ; le ministre de la guerre répliquait aigrement qu'el le était seulement autorisée. « Je vous ai dit formellement, écrivait-il au gouverneur, que, comme vous n'êtes qu'autorisé à faire l'expédition, vous pouvez vous dispenser de la faire, qu'il dépend de vous seul de prendre à cet égard une détermination selon que vous trouverez les moyens à votre disposition suffisants ou insuffisants. Il est donc bien évident que le gouvernement du Roi n'a point ordonné l'expédition de Constantine. » Étrange contradiction : pendant que le ministre de la guerre désavouait ainsi par avance et , pour ainsi dire, par précaution, l'aventure, on y hasardait le second fils du Roi , le duc de Nemours , et c'était l'auteur de la diatribe qu'on vient de lire qui écrivait , le 22 octobre , au maréchal : « Je vous ai fait connaître , par ma dépêche télégraphique d'hier, que j'ai appris avec satisfaction que vous entrepreniez l'expédition de Constan-
tine et que vous n'étiez pas inquiet des résultats. L'intention de Sa Majesté est que Mgr le duc ds Nemours assiste à l'expédition comme le prince royal a assisté à celle de Mascara. C'est une preuve de l'intérêt que prend Sa Majesté au succès de l'expédition de Constantine. » Le 28 octobre, le maréchal Clauzel s'embarquait dans le port d'Alger pour Bone. La foule qui venait d'assister à son départ pouvait se dire, en voyant disparaître au delà du cap Matifou le navire qui l'emportait : Aléa jacta est.
La province de Bone, ou ce qu'on désignait ainsi , c'est-à-dire la ville de Bone et sa banlieue , avait eu pour commandant, depuis le 15 mai 1832 jusqu'au mois de mars 1836, le général dUzer. A la fois ferme et conciliant avec les indigènes , il avait , pendant ces quatre années , obtenu des résultats considérables; en dépit du bey de Constantine Ahmed, de ses intrigues et de ses menaces, les tribus voisines , dans un demi-cercle de plus u. «
de quinze lieues de rayon , avaient reconnu l'autorité française. Elles savaient, par expérience, que si le général de Bone ne se laissait pas braver impunément, il ne tolérait, de la part des colons européens, aucune injustice contre les Arabes soumis et paisibles; mais parmi les colons, cabaretiers, cantiniers , mercanti pour la plupart, le général était loin d'être aussi populaire; on lui faisait un crime de sa bienveillance pour les indigènes. Il y avait encore d'autres griefs tout aussi misérables qu'on faisait valoir à son désavantage. Bone était pourvue, depuis Tannée 1834, de quelques fonctionnaires civils; comme ils avaient peu de chose à faire, ils étaient pointilleux, agressifs, entreprenants au delà du cercle de leurs attributions; de là, comme à Bougie, des conflits répétés avec l'autorité militaire. Enfin, le général avait fait dans le pays des acquisitions de terres , et ses ennemis ne manquaient pas de dire que, dans ces transactions, il avait abusé de son pouvoir.
Parmi ceux qui acceptaient sans contrôle cette fâcheuse imputation, le général d'Uzer avait eu le chagrin de rencontrer un de ses subordonnés , un officier de grande valeur, le lieutenant -colonel Duvivier. Rentré en France à la suite de son différend avec le commissaire civil de Bougie, ren-
voyé, quelque temps après, à la disposition du maréchal Clauzel, Duvivier avait reçu, au mois d'octobre 1835, le commandement des spahis réguliers et irréguliers de Bone. On a déjà pu voir que, avec de très-grandes qualités morales et militaires, il était un subordonné difficultueux et peu docile; à plusieurs reprises, le général dUzer fut obligé de lui rappeler et de lui marquer nettement la limite de ses droits. Duvivier en conçut une vive irritation; le 15 décembre , il écrivit au marf chai Clauzel la lettre suivante : « Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous demander, comme une grâce, de me rappeler immédiatement à Alger. Les désagréments, bien pénibles, que j'ai éprouvés à Bone en sont la cause. Depuis que je suis en Afrique, j'ai souvent payé de ma personne comme simple soldat; j'ai eu quelques beaux faits d'armes, et j'ai commandé dix-huit mois à Bougie d'une manière honorable; j'ai fait abnégation complète de mes intérêts personnels , dépensant une partie de mon propre avoir, non pour mes plaisirs, mais pour le service, négligeant tout moyen, toute acquisition facile et favorable, ne pensant jamais à occuper d'autre terre que quelque six pieds dans une gorge de montagne. » L'allusion était claire et d'autant plus blessante qu'elle devait réguliè-
rement passer sous les yeux du général d'Uzer. Avec une modération bien méritoire , celui-ci se contenta de renvoyer la pièce à son auteur, en y joignant cette simple apostille : « M. le lieutenant-colonel Duvivier a oublié qu'il devait s'adresser à M. le lieutenant général Rapatel, et je l'engage à lui écrire une lettre plus convenable , s'il veut que je la transmette. » Duvivier ne fut rappelé qu'au mois de mars 1836; du mois de mai au mois d'août , il exerça par intérim , en l'absence du lieutenant-colonel Marey, les fonctions d'agha des Arabes dans la province d'Alger.
Presque en même temps que Duvivier, le général d'Uzer avait quitté Bone. Parmi les indigènes qu'il employait le plus souvent dans ses relations avec les Arabes, deux surtout, Moustafa-ben- Kérim et le cadi de la ville, étaient en butte à Tanimosité des colons; on les accusait de malversations, de manœuvres frauduleuses, et les malveillants insinuaient que le général pouvait bien y avoir eu part. Une plainte fut adressée au maréchal Clauzel, qui se trouvait alors dans la province d'Oran, entre l'expédition de Mascara et celle de Tlemcen. Sans y regarder de plus près, il invita le procureur général, M. Réalier Dumas, à se rendre à Bone pour y faire une enquête sur les
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faits dénoncés, et il informa de cette mission le ministre de la guerre. L'enquête détruisit la plus grosse part des imputations alléguées contre les deux Maures, et mit tout à fait à néant celles qui visaient indirectement le général ; la probité de sa conduite et la loyauté des acquisitions qu'il avait faites furent, au contraire, reconnues et proclamées avec éclat, à la confusion de ses calomniateurs. Malheureusement le ministre de la guerre n'avait pas attendu le résultat de l'enquête; sur la seule vue de la lettre du maréchal Clauzel, il avait décidé la mise en disponibilité du commandant de Bone. Cette brusque décision, dont l'exécution appartenait au gouverneur général, le surprit et le désola sincèrement. « La sévérité de cette mesure, s'empressa-t-il d'écrire d'Alger au maréchal Maison, le 11 mars, me fait un devoir d'entrer dans quelques explications que je regrette vivement de ne vous avoir pas soumises dans ma lettre, écrite d'Oran, peu de temps après mon retour de Mascara. Cette lettre avait surtout pour objet de vous prévenir de la mission du procureur général. Je pensais que vous voudriez en connaître le résultat, avant de prendre aucune mesure à l'égard du général d'Uzer, qui n'était pas personnellement attaqué. Il faut reconnaître que,
sous les rapports politiques et militaires, cet officier général n'a mérité que des éloges; il a maintenu avec habileté la tranquillité et la paix dans le pays confié à son commandement ; il a vigoureusement châtié, quand il Ta jugé nécessaire, les tribus qui se montraient hostiles, et, jusqu'à une assez grande distance de Bone, elles sont toutes dans un état de soumission très-favorable à nos projets sur Constantine. Sa réputation de capacité et d'habileté ne peut recevoir aucune atteinte, et je serais désolé d'avoir pu, sans aucune intention, lui nuire en portant à votre connaissance l'objet de la mission de M. le procureur général à Bone. Le général d'Uzer commandait sous mes ordres, en 1830, une brigade en Afrique; mes sentiments d'estime pour lui n'ont point changé depuis lors, et je regarde comme un devoir d'en renouveler l'expression dans un moment où il est l'objet d'une mesure sévère. » Ce fut au tour du ministre d'être embarrassé, « II paraît, écrivit-il en apostille sur la lettre du gouverneur, que le maréchal Clauzel n'a pas assez réfléchi quand il a porté une accusation qui ne laissait au ministre d'autre parti à prendre que celui qu'il a pris. » Ce fut le général d'Uzer qui aida ministre et gouverneur à se tirer de cet imbroglio ; fatigué des mauvaises chicanes
qu'on lui faisait, il avait demandé lui-même sa mise en disponibilité et son rappel en France, de sorte que la décision qui avait été prise contre lui demeura lettre morte, et que peut-être n'en eut-il même pas connaissance.
Le colonel Duverger, chef d'état-major général de l'armée d'Afrique, avait été nommé commandant provisoire de la province, de Bone; il prit possession du commandement le 2 avril. Quelques jours auparavant était arrivé, au bruit du canon, — tel était Tordre du maréchal Clauzel, — le commandant Jusuf, que, par un arrêté pris à Tlemcen, le 21 janvier 1836, il avait créé bey de Constantine, Jusuf, « un des hommes les plus intrépides et les plus intelligents qu'il connût », C'était en ces termes qu'il recommandait au ministre de la guerre sa créature et son favori. « Le maréchal, disait un de ses compagnons d'armes, a pour lui cette complaisance, presque ce respect qu'a l'ouvrier pour l'instrument dont il espère un bon service. En somme, Jusuf est un vaillant conducteur de bandes arabes, fort beau dans le combat, lorsqu'il galope en avant, chamarré d'or et de pourpre, le fusil sur l'épaule et la tête fièrement redressée sur son large cou. Il est homme, je pense, à se jeter sur Constantine et à s'y tenir
quelque temps à force de serres et de griffes. Pour le présent, il veut, de toute sa volonté d'aventurier, se trouver seul sur la route, ou tout au moins, s'il ne peut pas faire lâcher au maréchal sa proie de Constantine, sur laquelle celui-ci a non moins résolument posé son ongle de lion, il veut être dans l'armée française le premier en ligne pour diriger, informer, instruire et marcher. » A ceux qui lui conseillaient d'employer de préférence le lieutenant-colonel Duvivier : « Vous vous faites illusion, répondait le maréchal, si vous pensez qu'il peut réussir mieux que Jusuf. Il n'est pas Turc, et c'est un obstacle; jamais un chrétien ne parviendrait à débaucher les troupes du bey Ahmed. Jusuf réussira moitié par ruse, moitié par force. » Cette dévolution du beylik avait choqué d'abord le ministre de la guerre ; mais enfin, le fait étant public, il y avait donné son assentiment.
La situation de Jusuf, à la fois chef d'escadrons dans l'armée française et bey de Constantine, ne laissait pas d'être ambiguë : à titre de chef d'escadrons, il avait pris, après le départ de Duvivier, le commandement des spahis réguliers et irréguliers; à titre de bey, il était autorisé à lever, à ses dépens et pour son compte personnel, un
corps de mille Turcs, Maures ou coulouglis; l'artillerie lui confiait deux obusiers de montagne. Enfin, le commandant supérieur de Bone recevait Tordre de favoriser par tous les moyens l'établissement de ce « pouvoir naissant, mais tout dévoué à notre cause ». Il est bien vrai qu'en ces premiers temps d'infatuation, Jusuf s'était persuadé qu'il lui était possible d'arriver à Constantine avec l'aide seule des indigènes, sans le concours des troupes françaises, et, chose plus étrange, il avait presque réussi à faire partager au maréchal cette folle confiance. Comme noyau de son futur bataillon, il avait amené d'Alger deux cent quatrevingts coulouglis; pour recruter le surplus, il comptait sur son nom et sur son prestige. N'étaitil pas un des héros de la surprise de Bone? N'étaitil pas populaire? N'avait-il pas bonne mine sous son riche costume ? Et ses spahis et ses coulouglis n'avaient-ils pas également bon air ? En dépit de la popularité, du costume et de la bonne mine, le recrutement languissait; afin de l'activer, le bey envoya ses chaouchs dans les cafés, dans les boutiques, dans les carrefours, faire la presse et racoler des volontaires. Aussitôt il n'y eut qu'un cri parmi les indigènes : Jusuf était-il donc bey de Bone ? Ils coururent aux magistrats, au commis-
saire civil, qui leur donnèrent raison. Jusuf fut contraint de relâcher sa capture; avec elle disparut aussi sa popularité dans la ville. Il essaya de se revancher au dehors. Une proclamation, qui sommait les cheikhs de venir rendre hommage à sa dignité, fut répandue dans les tribus environnantes; les plus rapprochées obéirent; les plus éloignées hésitèrent, demandèrent à réfléchir ou s'excusèrent. Au nombre de celles-ci étaient les Ouled-Radjeta; le bey résolut de faire sur eux un exemple qui déciderait les autres. A la tête de ses coulouglis, il surprit quelques-uns de leurs douars et s'en revint avec sept cents bœufs et mille moutons; un peu après, il renouvela l'exemple sur les Ouled-Attia. Quelques jours plus tard, on apprit que Ouled-Radjeta et Ouled-Attia avaient plié leurs tentes et décampé pour aller s'établir loin du bey français, hors de ses atteintes. C'était tout le contraire de ce qu'obtenait jadis le général d'Uzer ; mais aussi les procédés de Jusuf étaient tout le contraire des siens.
Un mois à peine après son arrivée, il était bien déchu dans l'estime publique. « Joseph, écrivait à cette époque un correspondant de Duvivier, Joseph est ici encore plus qu'à Alger, couvert d'or et de diamants ; il a à sa porte deux chaouchs ; mais
Tidée que le maréchal lui a promis plus qu'il ne voulait et pouvait tenir, l'arrêt mis au recrutement de son corps, et surtout la gêne où des emprunts répétés le réduiront incessamment, ôlent à sa figure cette expression de sérénité ou plutôt de vanité satisfaite. L'enthousiasme général s'est calmé ; l'opinion publique, devenue silencieuse, laisse percer les haines et les jalousies particulières ; Dieu sait si Joseph en a amassé sur son passage à Oran et pendant son séjour! Les chasseurs d'Afrique et le colonel en parliculier sont fort mal avec lui, surtout depuis que sa politique envers les Arabes le fait recevoir un peu froidement et peu rechercher dans la société des officiers français. » La situation du colonel Dnverger n'était pas moins fausse; il était le supérieur hiérarchique de Jusuf, et cependant il paraissait n'être que son adjoint. « Il semble, ajoutait le correspondant de Duvivier, que par un pacte secret il se soit engagé à ne commander qu'en apparence et à n'être en réalité que le bras droit de Joseph. » Un moment, la bonne chance parut revenir au favori du maréchal. Le colonel Dnverger avait ordre d'établir sur le chemin de Constantine une série de postes-étapes, de manière à réduire d'autant la distance que l'expédition aurait à parcourir
sans moyens de ravitaillement. A cinq lieues et demie de Bone, le plateau de Dréan parut convenir à la création d'un camp retranché qui fut construit aussitôt et reçut le nom de camp Glauzel. Cette prise de possession imposa d'abord aux indigènes. Une des plus puissantes tribus de la province, établie à vingt lieues au sud-est sur la frontière de Tunis, les Hanencha, était divisée par la rivalité de deux grands chefs, El-Hasnaoui et Resghi, en deux factions ou sof. Le dernier tenant le parti d'Ahmed, l'autre se déclara pour Jusuf et lui amena cinq cents cavaliers, grand succès dont celui-ci ne manqua pas, très-justement d'ailleurs, de se faire gloire auprès du maréchal. Il profita de ce renfort pour rayonner de plus en plus loin autour de Bone, étendant malheureusement beaucoup moins sa protection que ses rigueurs, pillant les insoumis en faveur des auxiliaires, n'usant que de la force et n'ayant que la menace à la bouche. Enivré de sa fortune, il ne souffrait plus de contradiction ; avec les indigènes il agissait en pacha turc. Son secrétaire Khalil, ancien cadi de Bone, soupçonné par lui d'avoir voulu l'empoisonner, à l'instigation d'Ahmed, fut, un soir du mois de juillet, au camp Clauzel, saisi dans sa tente et décapité tout de suite, à l'insu même de l'officier
supérieur qui commandait le camp. Cette exécution sommaire fit un prodigieux effet, non-seulement en Afrique, mais à Paris. Le maréchal Clauzel demandait en ce temps-là pour Jusuf le grade de lieutenant-colonel et l'appuyait chaleureusement : « Tout cela, écrivait en marge de la demande le maréchal Maison, ministre de la guerre, tout cela ne fait pas que Jusuf doive continuer à brigander. » Parmi les Arabes, le meurtre de Khalil était vivement commenté. Ahmed n'eût fait ni mieux ni pis. « On dit, écrivait à Du vivier un de ses correspondants de Bone, on dit que Jusuf fait le bey tout aussi bien qu'Ahmed. Il porte comme lui un chapelet à la main, il a de plus beaux habits que lui, il lève des contributions comme lui, fait comme lui distribuer des coups de bâton, et comme lui couper des têtes sans en demander la permission à qui que ce soit. On dit qu'il en est, parmi les Arabes, qui se permettent de regretter le régime du général d'Uzer, si paternel pour eux. On assure d'ailleurs que tout va bien, que nous marchons, progressons à pas de géant, et que l'avenir nous appartient. » En réalité, c'était Ahmed qui recueillait le fruit des fautes de Jusuf. Beaucoup de dissidents revenaient chaque jour à lui, non par sympathie, mais par haine et par crainte
de son adversaire. Le meilleur pour eux était le moins mauvais, celuidont ils attendaientle moindre mal. « Turc pour Turc, disait l'un d'eux, au témoignage de La Moricière, mieux vaut Ahmed que Jusuf ; car le premier est gras, le second est maigre, et il nous forcera à ^engraisser. » Les conséquences de ce revirement ne se firent pas attendre. Au mois daoût, Ahmed sortit de Constantine et se mit en campagne, animant les tribus contre les Français. Au mois de septembre, le colonel Duv^ger poussa une reconnaissance jusqu'à seize lieues de Bone, à Ghelma, où le maréchal aurait voulu avoir un camp ; mais le colonel n'avait pas assez de monde pour s'y établir; les renforts attendus de France n'étaient point arrivés.
Peu de temps après, Bone vit débarquer un nouveau commandant supérieur ; c'était le général Trézel, qui avait enfin obtenu d'être renvoyé en Afrique. L'agitation gagnait la plaine même de la Seybouse ; entre Dréan et Bone les communications n'étaient plus sûres. Le 9 octobre, le camp Clauzel fut inquiété par un parti de cavalerie arabe; il fut attaqué plus sérieusement le 24; l'ennemi était plus nombreux. C'étaient les goums de presque toutes les tribus qui naguère
faisaient hommage au bey Jusuf. El-Hasnaoui l'avait lui-même abandonné ; sans se déclarer pour Ahmed, il attendait les événements dans une neutralité suspecte. Si générale et si évidente était la défection des indigènes qu'il n'y avait pas moyen de la nier. Jusuf n'essaya pas de le faire, mais il en rejeta le grief sur autrui, sur le retard de l'expédition, et il sut encore une fois si bien persuader le maréchal que celui-ci, Tannée suivante, soutenait encore cette thèse. « Tandis que nous perdions le temps, écrivait-il alors, Ahmed le mettait à profit ; il marchait sur Bone, venait attaquer le camp de Dréan, châtiait les tribus qui s'étaient compromises pour nous, leur apprenait qu'il n'y a aucun fond à faire sur nos promesses, nous déconsidérait dans un pays où l'action de combattre suit immédiatement la menace qu'on en fait, et nous perdions à la fois notre position militaire et notre position morale. » Mais il importe beaucoup de faire observer qu'au mois d'octobre 1836, ni le maréchal ni Jusuf ne mettaient en doute qu'aussitôt l'armée en mouvement, la plus grande partie des tribus, sinon toutes, ne vinssent lui faire amende honorable et marcher avec elle.
Privé des renforts sur lesquels il avait pu compter, réduit aux seules ressources de l'armée d'Afrique, le maréchal Clauzel avait dû appeler à Bone des troupes d'Oran, d'Alger, de Bougie même. D'Oran étaient venus le 17' léger et le 62 ; d'Alger le 63e; de Bougie la compagnie franche du 2e bataillon d'Afrique. A ces corps il faut ajouter le troisième bataillon du 2* léger qui vint un peu après. « Envoyez-moi par le retour de la frégate, avait écrit le maréchal au général Rapatel, le bataillon du commandant Changarnier, cet officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara. » Changarnier était chef de bataillon depuis le 31 décembre 1835. Toutes ces troupes avaient eu des traversées longues et tourmentées; quand les hommes qui venaient de passer tant de jours et tant de nuits serrés sur le pont des navires, mouillés par la pluie, mouillés par la mer, avaient été mis à terre non sans peine, car les moyens de débarquement étaient aussi incomplets
que tout le reste, ils étaient entassés dans les taudis malsains d'une ville qui était tristement fameuse par son insalubrité. Cette année-là en particulier, la saison était excessivement pluvieuse. Le casernement et les services hospitaliers, agencés pour les besoins ordinaires de la garnison, ne pouvaient plus suffire; en une semaine, sur huit mille hommes, plus de deux mille tombèrent atterrés par la fièvre de Bone. Combien de victimes n'avait-elle pas faites depuis quatre ans, cette fièvre de Bone? Cependant, grâce à l'heureuse initiative d'un jeune médecin militaire, le docteur Maillot, qui pratiquait et recommandait l'emploi du sulfate de quinine à haute dose, elle devenait de moins en moins meurtrière.
Tel était le prologue de l'expédition de Constantine, quand le maréchal Clauzel débarqua sur le quai de Boue, le 31 octobre. Deux jours auparavant, le duc de Nemours y était arrivé de Toulon ; le lieutenant général de Colbert, son aide de camp, les généraux ducs de Mortemart et de Caraman, qui avaient des fils dans l'armée d'Afrique, étaient venus à la suite du prince et, comme lui, à titre de volontaires; deux membres de la Chambre des députés, MM. de Chasseloup et Baude, étaient arrivés d'Alger, au même titre.
Le maréchal Clauzel avait hâte de quitter Bone, ce foyer d'infection; mais, d'une part, toutes les troupes attendues n'étaient pas débarquées encore, et, de l'autre, les moyens de transport étaient loin de répondre aux. besoins urgents du corps expéditionnaire. Le colonel Lemercier. commandant du génie, le colonel de Tournemine, commandant de l'artillerie, l'intendant militaire Melcion d'Arc, insistaient pour retarder le départ de la colonne qui n'était, selon la saisissante expression du duc d'Orléans, que l'ébauche d'une armée. Les trois services, qui demandaient ensemble quinze cents mulets, n'avaient pu en réunir que quatre cent soixante-quinze, pas même le tiers. En dépit de toutes les remontrances, le maréchal Clauzel mit son avant-garde en mouvement, le 8 novembre, sur Ghelma. Cette avant-garde, commandée par le général de Rigny, avait la composition suivante : un millier de spahis réguliers et auxiliaires; le bataillon turc de Jusuf, qu'il n'avait jamais pu mettre à plus de 300 hommes; 500 chevaux du 3e régiment de chasseurs d'Afrique; 860 hommes du Ie" bataillon d'Afrique et de la compagnie franche du 2e, sous les ordres du lieutenant-colonel Duvivier; l'effectif total était de 2,700 hommes. Le gros du corps expédition-
naire, sous le commandement du général Trézel, comprenait : le bataillon du 2e léger qui ne comptait que 375 baïonnettes, le 17e léger, le 59% le 62* et le 63e de ligne, au total 4,650 hommes. En y ajoutant 550 artilleurs, 510 sapeurs et mineurs, et 300 hommes environ des services administratifs, on trouvera le nombre de 7,400 Français et de 1,350 indigères, relevé sur l'état de situation du 12 novembre. L'artillerie emmenait six pièces de campagne et dix de montagne, approvisionnées toutes ensemble, les premières à sept cent soixante-dix coups, les secondes à six cent soixante, trente-six fusils de rempart, ayant chacun deux cents coups à tirer, deux cents fusées de guerre, cinq cent mille cartouches et 200 kilogrammes de poudre de mine. Ce matériel était traîné ou porté par trois cent vingt-huit chevaux et mulets. Le service des subsistances avait chargé trois cent douze mulets de bat et treize prolonges; un troupeau suivait qui pouvait fournir cent quarante mille rations de viande fraîche. Outre les approvisionnements charriés, chaque soldat était pourvu de sept jours de vivres portés dans le sac. Le total des chevaux de selle et des animaux de bât et de trait s'élevait au chiffre de 2,274. L'avant-garde atteignit, le 10 novembre, le
plateau de Ghelma. Elle y installa son bivouac, en arrière d'un ravin escarpé, près des ruines de l'ancienne Calama. Au moyen d'une coupure on réduisit de moitié l'immense espace embrassé par l'enceinte qui existait encore, flanquée de tours carrées, mais ouverte çà et là par des brèches qu'une végétation vigoureuse avait envahies: à l'intérieur, parmi les broussailles et les hautes herbes, gisaient des pierres de taille, quelquesunes couvertes d'inscriptions, des tronçons de colonnes, des chapiteaux, débris et témoins de cette grandeur romaine dont le maréchal Glauzel aimait tant à invoquer le glorieux souvenir. Le 1 3, il quitta Bone, avec le duc de Nemours, le quartier général et le gros de l'armée. Quoique le temps se fût amélioré, cette première journée de marche ne se fit pas sans lenteur ni désordre ; le soir, la colonne s'arrêta sur le bord de l'Oued-bou-Eufra; dans la nuit, un orage diluvien inonda le bivouac; le troupeau effrayé se dispersa ; un grand nombre de bêtes disparurent, et on eut beaucoup de peine à rattraper les autres. Le 1 4, on coucha à Mou-el- Fa; le 15, le convoi ne franchit le col d'Aouara qu'après avoir été allégé, c'est-à-dire après avoir abandonné sur le bord du chemin la plupart des engins du génie, les échelles d'assaut entre autres,
et, ce qui était au moins aussi grave, une grande partie de l'orge destinée aux chevaux. Arrivé à la hauteur de Ghelma, le maréchal laissa la colonne bivouaquer sur la rive gauche de la Seybouse et s'en alla visiter les travaux exécutés par l'avantgarde. Il s'en montra satisfait et donna au général de Rigny ses instructions pour la marche du lendemain. En cinq jours la brigade n'avait pas eu moins de quatre-vingt-cinq malades ; le maréchal voulait qu'on les emmenât, en disant qu'ils seraient mieux soignés à Constantine; mais comment les emmener, quand l'ambulance de l'avant-garde ne disposait que de huit paires de cacolets et de huit brancards, c'est-à-dire de vingt-quatre places en tout? Lorsqu'au départ de Bone, le chirurgienmajor de l'ambulance s'était étonné d'avoir si peu de ressources, on lui avait répondu que l'armée ne devant pas se battre, ces ressources étaient parfaitement suffisantes. Pour comble d'embarras, un certain nombre de muletiers arabes avaient déserté la nuit avec leurs bêtes. Ordre fut donc donné de laisser à Ghelma les malades et aussi, les moyens de transport ne suffisant plus, cent cinquante mille cartouches, plus du quart de l'approvisionnement, malades et munitions sous la garde d'un détachement d'infanterie. Le lende-
main, les troupes étant déjà en mouvement, l'intendant Melcion d'Arc, qui était venu inspecter l'hôpital improvisé du camp de Ghelma, chercha vainement cette infanterie ; on avait oublié de l'y mettre. Il fallut y envoyer cent cinquante hommes du 59% qui furent, quelques jours après, renforcés par le troisième bataillon du 62% arrivé à Bone après le départ de l'expédition.
L'armée marchait en deux colonnes parallèles, la brigade de Rigny sur la rive droite de la Seybouse, la brigade Trézel sur la rive gauche; elles devaient se réunir à Mjez-Ahmar. Comme les berges de la rivière étaient fort escarpées, les sapeurs travaillèrent pendant la nuit afin d'y ménager des rampes. Le 17 au matin, la colonne principale rejoignit l'avant-garde sur l'autre bord. Depuis deux jours, on voyait s'élever de plus en plus à l'horizon du sud une haute montagne que les guides disaient être difficile à franchir. Ils ajoutaient que, de l'autre côté, le pays, jusque-là verdoyant et boisé, changeait subitement d'aspect; que, de cette montagne à Constantine, s'étendait un vaste plateau d'une terre argileuse bonne pour la charrue, mais uniformément nue et triste, sans un seul arbre, sans un seul arbuste, peuplée seulement d'un fouillis de grands char-
dons dans les friches. Alors chaque homme reçut Tordre de faire un fagot qu'il porterait au-dessus de son sac et de couper dans le taillis un brin de deux mètres qu'il tiendrait comme un bâton de pèlerin. L'état-major avait calculé qu'employée aux feux de bivouac, cette provision de bois suffirait aux besoins de la troupe jusqu'à Constantine. « Si du moins, ajoute le témoin à qui nous devons ce détail, la gourde pleine avait été attachée à ces bâtons, elle aurait donné du courage à nos pauvres soldats qui faisaient déjà peine à voir, chargés comme de vrais baudets et marchant sur un sol où l'on enfonçait jusqu'à la cheville. » Après la halte que nécessita cette petite opération, l'armée alla bivouaquer aux ruines d'Announa, au pied du Djebel-Sada, le mont difficile à franchir. Au sommet s'ouvre le col de Ras-el-Akba, que les Arabes nomment aussi le Coupe-gorge. A force de travail et d'énergie, à grands renforts d'attelages, l'artillerie et le convoi purent, en vingtquatre heures, s'élever jusqu'au col. Le lendemain 18, l'armée bivouaqua sur l'autre versant, moins abrupt. Le 19, elle établit son bivouac sur l'Oued-Zenati, auprès du marabout de Sidi- Tamtam, un des lieux saints pieusement vénérés des Arabes. Le maréchal Clauzel donna les ordres
les plus sévères pour qu'il fût respecté religieusement.
Jusque-là on n'avait rencontré ni amis ni ennemis; on avait entrevu, çà et là, quelques douars, quelques troupeaux, dont les gardiens impassibles regardaient d'un œil indifférent passer la colonne. En vain le brillant Jusuf caracolait devant eux, à la tête de sa troupe aux burnous flottants, aux bannières déployées; en vain le rhythme étrange de ses hautbois aigus et de ses tambourins ronflants envoyait à tous les échos cette sorte de psalmodie bizarre dont la répétition monotone a tant de charme pour les oreilles arabes; il ne voyait rien venir des alliés attendus. Tout s'accordait dans cette abstention suspecte : les hommes sans expression, la terre sans verdure, le ciel sans sérénité. Le moment approchait où les hommes, la terre, le ciel allaient cesser d'être neutres. Le 4 9, dans la soirée, des coups de feu furent tirés sur l'arrièregarde; le capitaine de Prébois, qui faisait un levé topographique, faillit être enlevé. Pendant la nuit, un vent glacé se mit à souffler violemment du nord; la pluie tomba serrée, mêlée de grêle, puis de neige, par rafales; elle ne cessa pas de tout le jour suivant ni de toute la nuit suivante. La terre grasse, pénétrée d'eau, s'enfonçait sous le pied des
hommes, sous le sabol des chevaux, sous les roues des voitures : après bien des haltes ^t des arrêts dans la boue, il fallut laisser le convoi se traîner péniblement en arrière. Le jour tirait à sa fin quand la tête de colonne atteignit le plateau de Somma. Là se dressait, solitaire et imposant dans sa ruine, un monument romain dont la silhouette puissante se détachait sur un fond de nuages; mais ni le temps ni la circonstance ne se prêtaient guère aux jouissances des archéologues. Cette nuit du 20 au 21 novembre fut horrible. Les hommes, imprévoyants comme d'habitude, avaient gaspille ou jeté sur la route leur provision de bois; mourant de faim et de froid, enfoncés dans la fange glacée jusqu'à mi-jambes, ils essayaient de dormir debout, serrés, appuyés les uns contre les autres; ceux qui perdaient l'équilibre ne se relevaient pas; on les entendait quelque temps geindre, puis on ne les entendait plus; on pensait qu'ils avaient succombé au sommeil : ils avaient succombé à la mort. A l'aube grisâtre du lendemain, on eut à mettre en terre une vingtaine de cadavres.
Cependant, toujours optimiste, toujours con fiant, le maréchal Clauzel faisait lire aux troupes un ordre du jour qui débutait ainsi : « Aujourd'hui le corps expéditionnaire entrera dans Constan-
tine » ; la ville était divisée ea quartiers assignés aux divers éléments de l'armée; le général Trézel, nommé commandant de place, et le chef d'étatmajor étaient chargés d'asseoir les logements, l'intendant Melcion d'Arc de faire les réquisitions nécessaires, etc. En vertu de cet ordre, le colonel Duverger, accompagné d'un officier de chaque corps, fut envoyé en avant pour en assurer l'exécution; deux heures après, on vit le détachement revenir; il n'avait pu franchir l'Oued-Akmimine, ruisseau sans importance l'avant-veille, devenu torrent ce jour-là. Attendre la baisse des eaux était impossible; le maréchal commanda de passer à tout prix. Les premiers cavaliers qui s'aventurèrent dans les eaux fougueuses y perdirent leurs chevaux et furent sauvés eux-mêmes à grand'peine; enfin des nageurs, pris dans les compagnies du génie, réussirent à gagner l'autre bord; en sondant, ils reconnurent un gué; des cinquenelles furent tendues d'une rive à l'autre; mais, comme il n'y avait pas d'arbres au tronc desquels on pût les attacher, ce furent des groupes d'hommes qui se suspendirent aux deux extrémités, de manière à donner au cordage une tension suffisante. Les hommes passèrent ainsi à la file, plongés dans ce torrent de neige fondue jusqu'aux aisselles,
LE MARÉCHAL dLAUZEL. 139
quelques-uns accroches a la queue des chevaux; les blessés et malades furent transportés à dos de cheval ou de mulet. La traversée dura plusieurs heures; malheureusement des cantines d'ambulance, des caisses de médicaments et de vivres furent perdues ou avariées.
Pendant ce temps, le maréchal s'était porté au galop avec une faible escorte vers Constantine, comme il avait couru l'année précédente vers Mascara ; mais la fortune ne lui voulut pas accorder deux fois la même faveur. De la hauteur de Sidi- Mabrouk, il dévora des yeux la cité mystérieuse, qui ne se révélait à lui que par son site étrange. Séparée du Mansoura par un précipice dont il ne pouvait pas voir le fond, mais d'où montait un grondement d'eaux furieuses, elle occupait, au sommet d'un rocher à pic, un plateau relevé au nord et s'abaissant vers le sud par une pente rapide. Les angles du trapèze, dont elle présentait la figure, avaient une orientation à peu près normale; le maréchal, qui avait devant lui la face sud- est, la plus allongée, ne voyait la face nord-est qu'en raccourci; du point où il était, il ne pouvait pas deviner l'exacte direction des deux autres; I mais l'inclinaison du plateau lui permettait de relever les principaux détails du plan qui se
développait devant lui. A l'angle nord et bordant presque toute la face nord-ouest, s'étageaient les immenses constructions de la kasba ; au centre, le palais du bey s'élevait au-dessus des maisons aux toitures de tuiles brunes, aux murs grisâtres, d'aspect sombre et sévère, et dont les mosquées aux coupoles écrasées, aux minarets d'un rouge terne, n'étaient pas faites pour égayer l'attristante monotonie. Malgré tout, le tableau ne manquait pas de grandeur, et le cadre qui l'entourait contribuait à l'agrandir encore. A sa droite, au sommet de l'angle formé par la rencontre des faces nordest et sud-est, le maréchal apercevait, jeté hardiment sur l'abîme, un pont que soutenaient deux rangs d'arcades, d'un travail romain, soutenues elles-mêmes par une arche naturelle, œuvre du torrent qui s'était ouvert un passage à travers le roc. Ce pont, El-Kantara, débouchait à l'issue d'un ravin qui séparait le Mansoura des hauteurs dominantes de Sidi-Mecid et dont les berges, couvertes d'aloès en quinconce, semblaient à distance être plantées de vignes. A gauche, presque au bas de la pente, au delà des eaux encore tranquilles que le Roummel allait précipiter dans le gouffre creusé entre le Mansoura et Constantine, on voyait le grand bâtiment des écuries du bey, le Bardo, et
plus loin, dans la même direction, mais à un niveau beaucoup plus élevé, la hauteur de Goudiat-Aty, levant laquelle se développait la face sud-ouest le la ville, dont aucun obstacle ne la séparait. A gauche encore, plus en arrière, par delà les replis sinueux d'un affluent du Roummel, le Bou-Merzoug, tout au pied des hauteurs qui venaient mourir au confluent des deux cours d'eau, se dressaient des arcades monumentales, derniers restes d'un aqueduc romain.
Tandis que le maréchal Clauzel faisait cette reconnaissance attentive, l'armée avait commencé à gravir la pente du Mansoura, quand l'avantgarde, renforcée du 17* léger, reçut l'ordre de redescendre et de pousser jusqu'au Coudiat-Aty, dont l'occupation allait être d'une grande importance, si Constantine ne prévenait pas le danger qui la menaçait par une soumission dont le maréchal Clauzel ne désespérait pas encore. Le Roummel ayant trop de profondeur au-dessous du con-
fluent, le général deRigny fit chercher un gué audessus; tandis que les éclaireurs passaient le Bou- Merzoug, qu'il fallait traverser d'abord, un coup de canon partit de la ville. Ce premier coup fit sensation; au gré de quelques optimistes, c'était le commencement d'une salve de bienvenue; un second coup retentit, les pessimistes affirmèrent avoir entendu un sifflement sinislre; au troisième coup, un fourrier du 17' léger eut la tète emportée par le boulet. Plus de doute possible, c'était la guerre. Au même instant, le drapeau rouge fut hissé au sommet de la kasba, et les pentes du Coudiat-Aty se couvrirent d'hommes armés qui se précipitaient pour défendre le passage du Roummel. Les tirailleurs de l'avant-garde les tinrent à distance, mais la rivière ne fut pas facile à franchir; on dut renoncer à faire passer sur l'autre bord les pièces de campagne affectées à la brigade de Rigny ; il fallut leur faire rebrousser chemin et les renvoyer au Mansoura, de sorte que, en fait d'artillerie, l'avant-garde se trouva réduite à deux obusiers de montagne, à quatre fusils de rempart et à deux tubes de fusées. Le jour baissait, assombri par d'épaisses nuées d'où tombait la neige. Le Roummel passé, trois compagnies du bataillon d'Afrique, déployées en tirailleurs et protégées à gauche par
la cavalerie, eurent bientôt refoulé l'ennemi qui s'enfuit en grand désordre et rentra précipitamment dans la ville. Ce fut encore pour les optimistes l'occasion, la dernière, d'assurer que, si Ton avait suivi les fuyards, on serait entré pêle-mêle avec eux dans Constantine; à quoi les pessimistes répondaient qu'on y serait entré peut-être, mais qu'on n'en serait certainement pas sorti la tête sur les épaules. Le sommet du Coudiat-Aty était occupé par quelques tombeaux de marabouts, entourés de nombreuses pierres tumulaires; c'était le grand cimetière musulman de la ville. L'artillerie s'établit seule sur la crête avec son petit matériel ; le bivouac des troupes, un peu en arrière, était ainsi disposé, de droite à gauche : le quartier général, l'ambulance installée dans un marabout et couverte du côté de la campagne par les chaspeurs d'Afrique, le bataillon d'Afrique, le 17e léger. |Les spahis, le bataillon turc de Jusuf et la compati, i,' franche avaient été retenus en deçà du Roummel par le maréchal.
Pendant ce temps, les corps de la brigade Trézel avaient pris sur le Mansoura les emplacements indiqués par l'état-major. Au bord du plateau, le petit bataillon du 2° léger suivait du regard les mouvements de la brigade de Rigny, lorsque le
maréchal fit appeler le commandant Changarnier. a Vous voyez, lui dit-il en montrant le Bardo, ce grand bâtiment isolé; si nous pouvions y faire flotter notre drapeau, cela produirait peut-être quelque effet sur la ville. Je ne sais si l'ennemi est disposé à la défendre. Voulez-vous essayer de l'occuper? » Les armes aussitôt prises, le commandant descendit au Roummel, qui grossissait à vue d'œil. Les hommes le traversèrent à la file en se tenant par la main; l'eau leur montait jusqu'à la poitrine. Quand ils eurent passé, la nuit était faite ; la neige, qui ne cessait pas de tomber, amortissait le bruit de leurs pas. Arrivés au Bardo, ils le trouvèrent vide; il n'y restait qu'un bœuf, qui fit les frais du souper; des solives enlevées au toit entretinrent le feu sous les marmites. Le lendemain, au point du jour, le drapeau français hissé, selon l'ordre du maréchal, au plus haut de l'édifice, n'eut d'autre effet que de servir de cible aux canonniers turcs. Peu de temps après, un bruit de combat attira l'attention du commandant; le bataillon, qui, bien abrité, avait pu mettre ses armes en état pendant la nuit, gravit rapidement la pente du Coudiat-Aty et déboucha fort à propos sur le flanc d'une sortie à laquelle les troupes du général de Rigny, dont les fusils mouillés ne pou-
vaient pas faire feu, n'avaient à opposer que leurs baïonnettes; l'intervention du 2e léger fut imprévue, rapide et décisive. De la terrasse du Mansoura, le maréchal, attiré lui aussi par le bruit de rengagement, en avait suivi le détail; on le vit faire et répéter longtemps le geste d'un homme qui applaudit. Séparé de sa brigade par la crue des eaux, le commandant Changarnier se mit à la disposition du général de Rigny. Le bataillon du 2e léger fut placé à droite du quartier général.
Du côté du Mansoura, la nuit du 21 au 22 novembre avait été marquée par un douloureux incident. Après avoir traversé la veille à grand'peine le Bou-Akmimine, les prolonges de l'administration, chargées de vivres, étaient restées embourbées jusqu'au moyeu dans une fondrière; aucun effort n'avait pu les en faire sortir. C'était le 62e qui leur servait d'escorte. De tous côtés, on voyait surgir des bandes d'Arabes; le colonel envoya prévenir le quartier général et demander du renfort, a Rien de mieux, répondit ironiquement le maréchal; s'il en est ainsi, je vais conduire l'armée où est le convoi, puisque le convoi ne peut pas venir où est l'armée. Dites à votre colonel, ajoutat-il en changeant de ton, qu'il faut qu'il tienne, me comprenez-vous? et qu'il m'amène les voi-