II
tures. » Un peu après, nouveau message ; le 62% disait-on, n'avait plus que trois cents hommes. « Trois cents hommes! s'écria le maréchal; qu'avezvous fait des autres? La pluie les a-t-elle fondus? ou bien en avez-vous eu sept cents hors de combat? Je n'ai pas de renforts à donner. « Cependant il fit partir Jusuf et sa cavalerie. Les spahis arrivèrent trop tard. Les voitures étaient abandonnées; les Arabes achevaient de faire main basse sur ce que les hommes d'escorte avaient eu la funeste idée de mettre d'abord au pillage. Ils s'étaient jetés sur des barils d'eau-de-vie, les avaient défoncés, s'étaient gorgés de boisson; puis, trébuchant clans la boue, incapables de résistance, ivres-morts, ils étaient tombés sous les coups d'un ennemi impitoyable. Des avant-postes on pouvait entendre les clameurs de joie qui saluaient leurs têtes sanglantes promenées dans Constantine. Il en avait péri cent seize de cette fin horrible.
Ainsi décimé, le 62 prit place sur le Mansoura, non loin du marabout de Sidi-Mabrouk, où était le campement du quartier général ; tout près de là se trouvait aussi le parc des vivres, déjà bien réduit et privé de ses dernières ressources par cette déplorable aventure. L'ambulance, d'abord installée derrière le marabout, venait d'être transpor-
, tée plus près des troupes, cUjns des grottes que les spahis avaient découvertes sur le flanc escarpé du plateau et d'où Jusuf lui-même avait eu de la peine à les faire déguerpir. Son bataillon de Turcs et son artillerie occupaient l'extrémité gauche de la terrasse, le long de laquelle étaient répartis par sections les chevalets de fusées; à l'extrême droite, deux batteries de pièces de campagne étaient braquées sur le pont et sur la porte nommée Bab-el- Kantara. De l'autre côté du ravin, sur les pentes de Sidi-Mecid, des tirailleurs détachés du 59e et du 63e surveillaient le débouché du pont. Les deux régiments auxquels ils appartenaient avaient leurs bivouacs sur le Mansoura, le 63e en avant, couverts l'un et l'autre vers le ravin par la compagnie franche du capitaine Blangini.
Dans Constantine, la défense était conduite par Ben-Aïssa; il avait sous ses ordres les janissaires que le bey n'avait pas cessé de recruter à Constantinople, à Smyrne et même à Tunis, les habitants de la ville en âge de porter les armes et un gros contingent de Kabyles qu'il avait fait venir des montagnes depuis Bougie jusqu'à Sétif. Kabyle de naissance, Ben-Aïssa exerçait sur ses sauvages compatriotes une influence irrésistible. Quant au bey Ahmed, il avait jugé prudent de sortir de sa
capitale, sous le prétexte d'ailleurs assez plausible de rassembler et de mener contre les Français les Arabes de la plaine.
Pendant toute la journée du 22, un combat d'artillerie s'était soutenu entre les batteries turques qui défendaient Bab-el-Kanlara, et les batteries françaises qui l'attaquaient; en même temps, les fuséens avaient lancé sans succès leurs projectiles, qui n'avaient allumé aucun incendie dans la ville. Le soir venu, le maréchal voulut connaître l'effet qu'avait produit la canonnade. A minuit, le capitaine du génie Hackett, suivi de quelques sapeurs d'élite, descendit par le ravin jusqu'au pont. A peine s'y était-il engagé que, par une brusque éclaircie, les rayons de la lune répandirent sur la petite troupe l'éclat d'une lumière perfide. Bien loin de reculer, les braves gens prirent le pas de course sous une grêle de balles; ceux qui ne furent pas touchés arrivèrent jusqu'à la porte, dont la voûte leur servit d'abri. Ils trouvèrent les vantaux traversés par les boulets, arrachés de leurs gonds, inclinés, mais retenus par une saillie du mur; au delà, un passage oblique était fermé par une seconde porte, parfaitement intacte, parce que les canons français ne pouvaient pas avoir de vue sur elle. Après le rapport que lui fit, au retour de
cette périlleuse reconnaissance, le capitaine Hackett, le maréchal décida pour le lendemain soir une attaque de vive force. Le lendemain, l'intendance allait faire sa dernière distribution; l'artillerie allait lancer ses derniers boulets : il ne lui resterait plus qu'un petit nombre d'obus et de boîtes à mitraille. Si la tentative échouait, c'était peut-être un désastre; c'était fatalement, au moins, la retraite.
Le 25, tandis que la canonnade recommençait au Mansoura, dès le point du jour, la brigade du Coudiat-Aty avait à repousser en même temps une sortie de Ben-Aïssa et une attaque de la cavalerie d'Ahmed sur le revers de la position. Celle-ci fut la plus sérieuse; il fallut engager contre elle toutes les troupes, moins le bataillon d'Afrique, dont les tirailleurs, embusqués derrière de petits parapets en pierre sèche, suffirent à repousser la sortie. Les cavaliers arabes, plus tenaces, ne cédèrent longtemps après qu'à une charge décisive des passeurs. Rentrés au bivouac, les soldats reçurent une maigre ration de riz et d'eau-de-vie; t'était le seul envoi qui leur eût été fait depuis trois jours; il n'y en eut plus d'autre; on vivait des chevaux morts et de ce qui pouvait rester au fond des sachets de réserve portés depuis Bone
dans les sacs. Le beau temps était revenu; le Roummel commençait à décroître. Vers trois heures, un carabinier du 2e léger, dont la compagnie avait été rappelée sur le Mansoura, traversa la rivière à la nage, apportant au général de Rigny, dans un morceau de toile goudronnée roulé autour de sa tête, l'ordre d'attaquer à minuit la porte de Coudiat-Aty, pendant qu'à la même heure le maréchal ferait attaquer la porte d'EI-Kantara. En fait, le seul front accessible qui se développait en face de Coudiat-Aty n'avait pas moins de trois portes : Bab-el-Djedid, Bab-el-Raïba et Bab-el- Djabia; c'était la seconde que l'assaillant avait particulièrement pour objectif. Le commandant Changarnier, à qui le général de Rigny confia d'abord l'opération, se mit en devoir de reconnaître d'aussi près et aussi exactement nue possible les abords de la place. Bab-el-Raïba était précédée d'un faubourg ou plutôt d'une rue bordée de ces petites boutiques arabes qui n'ont pas plus de trois ou quatre pieds de profondeur. Les maisons dans lesquelles étaient ménagées ces niches étaient au nombre de seize d'un côté, de treize de l'autre; une mosquée s'intercalait dans la série de droite, un grand fondouk dans la série de gauche. Le terrain bien reconnu, le commandant
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Changarnier fit ses dispositions en conséquence. Au Mansoura, ce fut le général Trézel qui eut la direction de l'attaque. Un détachement de sapeurs, conduits par le colonel Lemercier et îe capitaine Hackett, devait faire sauter successivement les deux portes; à défaut de pétards, ils entasseraient contre les vantaux des sacs de poudre chargés de sacs à terre; dès que la double explosion aurait fait son œuvre, la compagnie franche du capitaine Blangini, suivie du 59e et du 63", se jetterait dans la place et l'occuperait coûte que coûte. La nuit vint; dans un ciel splendide, sans nuages, la lune éclairait encore mieux que la veille la porte et ses abords. Quand, à minuit, dans l'étroit défilé du pont qui n'avait pas huit pieds de large, les sapeurs s'élancèrent, un feu terrible les accueillit; beaucoup tombèrent, morts ou blessés, obstruant la voie, les sacs de poudre roulant confondus avec les sacs à terre. Sur un ordre mal compris, la compagnie franche vint augmenter l'encombrement et le désordre. Dans cette foule confuse et compacte, pas un coup de feu n'était perdu ; le général Trézel eut le cou traversé par une balle. A s'obstiner dans cette échauffourée, on eut sacrifié sans espoir tout ce qui survivait sur ce pont de malheur. Le colonel Lemorcier or-
donna la retraite; les blessés ne purent être relevés qu'au prix d'autres morts et de nouvelles blessures.
Au Coudiat-Aty, au même instant, c'était le même carnage. Vers sept heures, un officier d'étatmajor, qui avait pu traverser le Roummel à cheval, avait apporté au général de Rigny les instructions détaillées du maréchal Clauzel. D'après ces instructions, l'attaque devait être faite par le lieutenant-colonel Duvivier; à la tête du bataillon d'Afrique. Le commandant Changarnier, que le général avait désigné d'abord, réclama vainement contre cette substitution; l'ordre était formel. Un peu avant minuit, le bataillon d'Afrique se mit en marche, précédé d'un détachement de treize sapeurs portant des pioches, des haches, un sac de poudre, sous les ordres du capitaine du génie Grand, et suivi de deux obusiers de montagne amenés par le lieutenant d'artillerie Bertrand. Arrivé au faubourg, Duvivier posta son infanterie à droite et à gauche, derrière la mosquée, le long des maisons, dans les boutiques; puis il fit avancer, jusqu'à trente pas de la port*, les deux obusiers qui ne purent tirer qu'une seule salve. La rue balayée par les balles et la mitraille, se jonchait de blessés et de morts. Le sac de poudre,
dont le porteur avait été tué sans doute, ne put pas être retrouvé; ceux qui avaient couru jusqu'à la porte, avec le lieutenant-colonel et le capitaine Grand, réclamaient à grands cris les haches; on ne les retrouva pas davantage. Dix minutes se passèrent ainsi; le capitaine Grand, le commandant Richepance étaient blessés mortellement; de quinze officiers du bataillon d'Afrique, cinq étaient atteints; Duvivier ordonna la retraite. Les mulets de l'artillerie avaient été tués ; le lieutenant Bertrand et ce qu'il y avait encore de canonniers furent obligés de s'atteler aux pièces. A la hauteur de la mosquée, les hommes se rallièrent; les plus courageux se dévouèrent à la recherche des camarades qui manquaient ; quand on crut les avoir ramenés ou relevés tous, on reprit lentement le chemin du bivouac, et dès qu'on fut arrivé, on se compta : il y avait trente-trois morts et près de cent blessés.
Au marabout, qui servait d'ambulance, Tintérieur du petit monument, la galerie qui l'entou-
rait, la cour même, tout était encombré, jonché de corps sanglants; les chirurgiens, malgré tout leur zèle, ne pouvaient suffire à tous ces malheureux qui les appelaient. Entre trois et quatre heures du matin, le docteur Bonnafont, chirurgien-major de l'ambulance, venait d'achever une amputation, lorsque l'aide de camp du général accourut l'avertir qu'il fallait se préparer au départ; l'ordre de retraite arrivait du Mansoura à l'instant même. Sur la réclamation du chirurgien , dont tous les moyens de transport se réduisaient à vingt-quatre places de cacolet ou de brancard, le général donna l'ordre de mettre à sa disposition les chevaux des chasseurs et autant d'hommes d'infanterie qu'il en faudrait pour porter sur des couvertures les blessés plus grièvement atteints. La longue colonne de douleur commença de descendre au Roummel. Il y avait déjà longtemps qu'elle défilait, le jour commençait à poindre, et des coups de fusil se faisaient entendre. Quatre malheureux, les derniers, gisaient encore à l'ambulance; tout à coup Duvivier parut, et, s'adressant aux chirurgiens, leur donna l'ordre de partir au plus vite : les Kabyles étaient sur ses pas, il n'y avait plus moyen de les contenir. « Et ces blessés? lui demandat-on. — Je ne réponds plus de vous. » Ce fut sa
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seule réponse ; il courut à sa troupe, les chirurgiens se jetèrent sur leurs chevaux, et les quatre blessés demeurèrent. Dix secondes après, arrivaient les Kabyles.
A cinq heures du matin, le général de Rigny avait réuni les chefs de corps et leur avait donné ses ordres : la brigade devait repasser le Roummel avant le jour et faire sa jonction avec la colonne descendue du Mansoura; le 28 léger était chargé de couvrir la retraite. Le général partit le premier avec le 17e léger, les chasseurs d'Afrique en partie démontés et l'artillerie. Le bataillon d'Afrique n'attendait que le départ de l'ambulance pour la suivre. Pendant le défilé de la colonne, le commandant Changarnier avait fait recueillir quelques sachets de riz, de biscuit, de sucre et de café oubliés dans les bivouacs, et vider les gibernes des blessés et des malades; il s'était composé delà sorte une réserve de deux mille cartouches. L'évacuation du Coudiat-Aty était plus lente que ne l'avait prévu le général; quand le 2e léger, réduit à deux cent soixante hommes, se mit à son tour en retraite, le soleil était à l'horizon, les assaillants étaient nombreux et la fusillade était vive. Déjà le bataillon se trouvait à couvert du canon de la place, quand parmi les hurlements des Kabyles
on crut entendre des appels désespérés, des voix françaises. Le commandant remonta vivement la pente et aperçut une trentaine de soldats courant éperdus sous les coups de fusil et de yatagan; c'était un poste oublié par le bataillon d'Afrique. Enlevé par son chef, au son de la charge, le 2 léger s'élança au secours de ces infortunés camarades; la moitié put être sauvée; le reste fut massacré sans merci. Après ce retour offensif, le eommandant Changai nier put descendre au Roummel et le franchir sous la protection du bataillon d'Afrique déployé sur la rive droite. La traversée de l'ambulance venait d'être attristée par une catastrophe déplorable. Ceux des blessés qui avaient pu trouver place sur les chevaux des chasseurs, sur les cacolets, sur les brancards, étaient passés sans trop de peine; mais, parmi les malheureux que portaient à bras, sur des couvertures, des hommes épuisés de fatigue, qui n'avaient plus la force de soulever leur charge, beaucoup de ceuxlà plongés dans l'eau, à demi noyés, avaient en se débattant fait lâcher prise aux mains placées des porteurs; ils avaient disparu, emportes dans le courant rapide.
Sur le Mansoura la retraite avait été retardée par le désarmement des batteries j les pièces ne
purent cependant pas être emmenées toutes; les deux obusiers aonfiés à Jusuf restèrent entre les mains des Arabes avec ses tentes, ses bagages et sa musique. Il fallut aussi abandonner le matériel du génie. Le départ de l'ambulance, moins précipité qu'au Coudiat-Aty, avec des moyens de transport mieux appropriés, se fit avec plus d'ordre; on ne laissa dans les grottes que trois mourants, un soldat du 62e et deux indigènes absolument hors d'état d'être emmenés. Il y avait encore dans ces abris un certain nombre d'hommes qui s'y étaient glissés en cachette ; ne sachant pas ce qui se passait au dehors, ils y restèrent et furent bientôt surpris par les Kabyles. Il était déjà plus de dix heures quand le Mansoura fut évacué.
Dégagé enfin des illusions qui l'avaient troublé trop longtemps, l'esprit du maréchal Clauzel avait repris toute sa lucidité; l'homme de guerre se retrouvait sans défaillance. « Le maréchal, a dit Duvivier, leva le siège avec la même sérénité de visage que s'il sortait de chez lui pour se promener ; il fut admirable dans toute la retraite. » L'attitude du duc de Nemours ne fut pas moins digne et, dans ce moment de crise, d'un excellent exemple. Pendant ces trois jours, longs comme des années, qu'il venait de passer devant Constantine,
sa conduite avait été parfaite; il était venu plusieurs fois au Coudiat-Aty; il s'était porté sans affectation jusqu'à l'extrême ligne des tirailleurs dans le plus vif du feu, et y avait été, suivant un mot heureux de Duvivier, « comme il y devait être, comme un homme qui ne s'en aperçoit pas». Tout le monde n'avait pas le sang-froid du maréchal Clauzel et du duc de Nemours. Les corps se hâtaient de quitter le plateau avec des formations de marche très-différentes; l'ordre assigné par l'état-major n'était pas observé; lorsqu'un aide de camp du maréchal essaya d'arrêter le 63e, qui devait former l'arrière-garde, le colonel lui répondit : u J'ai toute l'Arabie sur les bras », et passa outre. Il est vrai que de Bab-el-Kantara comme des portes voisines du Coudiat-Aty, les défenseurs triomphants de Constantine étaient sortis en foule, et que, dans l'angle formé par le confluent du Roummel et du Bou-Merzoug, une grosse masse de cavalerie s'apprêtait à fondre sur la colonne française.
D'un mamelon où il avait fait halte, après avoir passé la rivière, le commandant Changarnier, qui avait été rejoint par sa compagnie de carabiniers, observait la situation. Le bataillon d'Afrique avait rejoint les troupes en marche; le 2* léger
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restait seul. Par un mouvement court et rapide, le commandant refoula de l'autre côté du Roummel les groupes ennemis qui l'avaient passé à sa suite et les contraignit à chercher un autre gué; puis, pendant ce moment de répit, il prit position en arrière d'un pli de terrain d'où il ouvrit sur les bandes qui descendaient du Mansoura un feu de deux rangs dont l'effet imprévu les arrêta court. En rétrogradant de proche en proche, il était arrivé auprès de Sidi-Mabrouk. « Commandant, lui cria le chef d'état-major général, qui passait rapidement escorté d'une trentaine de chasseurs d'Afrique, c'est vous qui couvrez la retraite. — Je m'en aperçois bien », répliqua Changarnier d'un ton de bonne humeur. La réplique fit rire ses hommes et rehaussa leur confiance. Elle allait tout de suite être mise à l'épreuve. La cavalerie arabe avait passé le Bou-Merzoug et s'avançait avec de grands gestes et de grands cris. Arrivée à distance de charge, elle s'arrêta; les goums s'alignèrent, les étendards passèrent au premier rang, et les chefs galopèrent sur le front en donnant des ordres, puis la masse s'ébranla de nouveau. Au signal du clairon, les tirailleurs du 2e léger rentrèrent clans le rang, puis le chef de bataillon commanda : « Formez le carré! » Le carré
fut-il formé selon les prescriptions de la théorie? Le commandement : À droite et à gauche en bataille! fut-il régulièrement donné? Ce fut plus tard l'affaire des épilogueurs de soulever ces graves questions. Au moment critique, le carré fut formé tellement quellement; c'était l'essentiel. L'essentiel encore était d'empêcher les hommes de tirer trop tôt; déjà les armes s'inclinaient. « Attention, soldats, à mon commandement! Vive le Roi! — Vive le Roi! vive le commandant! » répondirent les soldats, et les armes se redressèrent. A quarante pas du bataillon les premiers rangs de la cavalerie arabe, étonnés de son attitude, ralentirent leur allure; il en résulta parmi ceux qui les suivaient un à-coup. Changarnier saisit l'instant : « Commencez le feu! » Au bout de quelques minutes, l'ennemi se retira en désordre et ne se rallia qu'à très-grande distance. En avant, autour du bataillon, la terre était jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux; mais le succès avait coûté cher : un officier et seize hommes tués, quarante blessés; le commandant, pour sa part, avait eu la clavicule droite labourée par une balle. Les blessés relevés, chargés sur les cacolets, envoyés à l'ambulance, le bataillon se remit en marche, sans être inquiété davantage. « Mes amis, disait
le commandant à ses soldats radieux, nous ne sommes que trois cents, et ils sont six mille; eh bien! ils ne sont pas encore assez nombreux pour nous! » Quand le bataillon arriva, vers une heure, à la halte où l'attendait l'armée, témoin de son exploit, des acclamations et des bravos l'accueillirent; le maréchal vint à la rencontre du commandant et le félicita chaudement de son habile et vigoureuse conduite. En un quart d'heure le nom de Changarnier était devenu célèbre, et c'était justice. L'exemple donné par cette poignée d'hommes bien commandés eut sur les troupes un effet subit; partout, dans tous les rangs, dans tous les corps, il réveilla l'énergie morale.
Quand la marche fut reprise, les Arabes reparurent plus nombreux; mais un ordre bien réglé s'était établi dans la colonne protégée par le feu des tirailleurs et par les charges répétées des chasseurs d'Afrique. Il était bon que le moral des troupes eût été relevé, car elles avaient encore bien des épreuves et de tristes spectacles à subir. Deux prolonges vides se trouvaient sur le bord du chemin; il n'y avait pas d'attelages pour les emmener; néanmoins une vingtaine d'écloppés et de malingres s'y jetèrent. On eut beau leur donner vingt fois l'ordre de descendre ; on eut beau les