‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 10 sur 21 · TS · texte numérisé non relu

TS

tant difficilement la pauvreté , se rendit d’abord à Constantinople, où il parvint à se faire employer en qualité de comité (surveillant des forçats) sur une galère turque. Dans une rencontre avec les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, possesseurs de file de Rhodes, il fut pris à la hauteur de l’île de Candie; son frère Elias, qui l’accompagnait, périt dans le combat. Esclave pendant deux ans sur le banc des rameurs, Haroudj fit le muet , et les chrétiens, ignorant son nom, l’avaient surnommé Barberousse, à cause de la couleur de sa barbe et de ses cheveux. Il parvint à s’échapper une nuit, à la faveur d’un violent orage qui surprit le navire dans les parages de Caramanie, et regagna Constantinople, où la misère le réduisit au métier de portefaix. Quelque temps après, il réussit à se faire admettre, comme timonier, sur un petit bâtiment que deux marchands turcs armaient en corsaire. Profitant de cette occasion pour insinuer à ses compagnons les projets de fortune qu’il rêvait de nouveau, il s’assure du concours de la majorité, épie le moment favorable pour faire éclater une révolte, tue le chef du navire d’un coup de hache, et s’empare du commandement. Mais comme, après ce meurtre, il n'osait plus reparaître dans la capitale de l’empire turc , il se dirigea vers les côtes d’Afrique, en passant par Mételin, sa patrie, pour revoir sa mère qui vivait dans une extrême indigence. A la vue des poignées d’or qu’il lui laissait, avec la promesse de l’enrichir un jour, Isahac le charpentier, et Kheïr-Eddin le potier, abandonnèrent leur état pour le suivre. Il fit du premier son lieutenant, et promit à l’autre, dont l’énergie lui plaisait, le commandement de sa prochaine prise. A peine eut-il remis à la voile, que

UNE LEÇON D’HISTOIRE. 17‘J

son brigantin se trouva, près deNègrepont, en face d’une galiote turque dont le capitaine se rendit sans combattre. Kheïr-Eddin y porta son pavillon, et les trois frères, naviguant de conserve, gagnèrent les côtes de Sicile, où ils capturèrent, après une lutte sanglante, un gros navire qui conduisait à Naples trois cents Espagnols, parmi lesquels se trouvaient soixante personnages de distinction.

Possesseur de trois bâtiments et d’un riche butin, Haroudj vogua vers Tunis et entra en triomphe dans le port de la Goulette, au bruit des acclamations du peuple. Son premier soin fut de composer un riche présent qui devait lui valoir la faveur et la protection du sultan Muley-Ahmed. Ce prince accueillit en effet Haroudj et Kheïr- Eddin avec une extrênje joie, et pour leur témoigner sa gratitude, il mit à leur disposition le meilleur de ses vaisseaux. Haroudj, pressé d’offrir à son protecteur une preuve de son audace , résolut de s’emparer de Bougie , et parut devant cette place, au commencement de 1514. Au moment où il débarquait avec cinquante Turcs d’élite, pour étudier de près le point le plus favorable à une attaque, la garnison espagnole dirigea sur ce groupe une pièce d’artillerie, dont le premier boulet lui fracassa le bras. Contraint de renoncer, pour le moment, à son entreprise , il remit le commandement à Kheïr-Eddin , et faillit succomber aux suites de l’amputation qu’avait nécessitée sa blessure. Tombé dans un épuisement qui faisait craindre pour sa vie, il ne voulut pas rentrer à Tunis, et pria son frère de le conduire sur les côtes d’Espagne, où il espérait mourir au bruit d’un dernier combat. Après plusieurs expéditions heureuses, Kheïr-Eddin

revint passer l’hiver à Tunis, chargé de riches dépouilles, dont il concéda politiquement la plus belle moitié à Muley-Ahmed, en échange des soins que réclamait la triste position d’Haroudj, qu’une fièvre lente consumait depuis plusieurs mois.

Au printemps de l’année suivante (1515), Haroudj, parfaitement guéri, sentit se réveiller l’amour des lointaines aventures. Au bras qu’il avait perdu, d’habiles chirurgiens d’Orient étaient parvenus à substituer un bras d’argent qui se mouvait par des ressorts artistement combinés. Quand on apprit en Europe, par les navires qui fréquentaient les marchés de Tunis, le rétablissement de ce pirate déjà fameux, l’effroi qu’inspirait son nom redoubla. Mais Haroudj avait conçu des projets plus sérieux que la vie errante à laquelle il s’était livré depuis dix ans ; son regard d’aigle couvait de nouveau la conquête de Bougie, qu’il espérait accomplir avec l’aide du sultan de Tunis, sauf à la garder pour lui s’il parvenait à s’y installer solidement. Cette expédition fut déconcertée par la belle résistance des Espagnols ; après un long siège qui épuisa ses munitions et ses vivres, il vit périr sous ses yeux son frère Isahac, coupé en deux par un boulet. Vivement affecté de cette perte, il se retira par terre à Djidjeli, avec les débris delà petite armée qu’il avait cru conduire à une victoire facile. C’est dans cette bourgade misérable qu’une singulière destinée allait venir chercher le pirate, à bout de courage et dÿespérance, pour le faire tout à coup roi d’Alger!

Les Arabes d’Alger, fatigués d’être les tributaires de l’Espagne, s’étaient donnés pour chef un cheikh de la plaine de Métidjah, nommé Sélim-Eutémy, personnage

UNE LEÇON D’HISTOIRE

considérable par ses richesses et par l’ancienneté de sa famille. Sélini avait accepté le pouvoir, mais il ne se sentait pas l’audace nécessaire pour chasser les Espagnols de la citadelle qu’ils avaient bâtie sur l’ilot qui commande Alger du côté de la mer. Confiant et crédule, il envoya une députation à Djidjeli, pour exposer à Haroudj l’humiliation dans laquelle Alger était tombé, et lui représenter que les embarras suscités à l’Espagne par la mort du roi Ferdinand le Catholique lui offraient l’occasion de chasser la garnison du fort, en l’attaquant avec quelques vaisseaux, pendant que les Algériens soutiendraient par terre son mouvement. Cette démarche était accompagnée de présents magnifiques, et du titre de gouverneur d’Alger que Sélim adressait d’avance au pirate , pour prix de ses services.

Haroudj mesura d’un coup d’œil les chances d’avenir que son ardente ambition pouvait encore s’assurer ; mais de peur d’inspirer quelques soupçons, il sut cacher sa joie, et feignit de ne céder qu’à des sollicitations longtemps renouvelées. Avant de quitter Djidjeli, il dépêcha un exprès à Kheïr-Eddin, qui était resté à Tunis, pour lui apprendre le retour de sa fortune, etlui demander un renfort d’aventuriers déterminés, auxquels il s’engageait à payer une solde élevée. A son arrivée dans le port d’Alger, il fut accueilli par le peuple comme un libérateur, et Sélim voulut partager avec lui sa propre maison; les habitants s’empressèrent aussi de loger les Turcs et de les défrayer. Haroudj leur fit comprendre qu’il serait imprudent de commencer les hostilités contre le fort espagnol avant d’avoir reçu les soldats qu’il attendait de Tunis. Bientôt trois cents Turcs d’élite, munis de légers

canons, débarquèrent de nuit au cap Matifoux, et se dirigèrent sur Alger par la plaine. Cette troupe annonçait l’arrivée prochaine de nouvelles bandes aventureuses, que l’éclat du nom d’Haroudj recrutait sur tous les points du littoral africain, et un mois après, le pirate se trouvait à la tète de forces imposantes. Pour mieux abuser les Algériens sur ses projets, Haroudj caressait habilement leur crédulité, et semblait ne vouloir rien prendre sur lui pour la direction des opérations futures sans l’avis de Selim-Eutémy, qui, pour lui faire honneur, lui donnait à son tour plein pouvoir d’agir à sa guise. Assuré, par cette manœuvre astucieuse, de l’entière confiance dont il était l’objet, il fit construire une batterie destinée à canonner la citadelle espagnole, l’arma de toutes les pièces que possédait la ville, l’entoura. d’une enceinte, et se fit céder les maisons voisines, pour y mettre, disait-il, ses troupes de réserve à l’abri du feu de l’ennemi. Quand ces préparatifs furent achevés, on abattit, par son ordre, les bannières de Castille et d’Aragon, qui flottaient sur les remparts en signe de soumission à l’Espagne ; puis le feu s’ouvrit, au milieu des cris de joie des Algériens. Mais la pensée d’Haroudj était bien moins de chasser la garnison étrangère, dont le petit nombre ne l’effrayait pas, que de gagner du temps pour se rendre maitre d’Alger. Les canonniers turcs, instruits d’une partie de ses desseins, brûlèrent beaucoup de poudre pendant vingt jours, sans faire grand dégât aux fortifications espagnoles. Haroudj s’était attribué peu à peu une dictature complète qui annulait l’autorité de Sélim; et lorsqu’il vit les habitants de la ville accoutumés à subir la rigueur de ses mesures, qui n’avaient que leur bien pour

UNE LEÇON D HISTOME.

prétexte, il se rendit secrètement chez Sélim avec quelques affidés, le surprit dans le bain, et l’étrangla.

La nouvelle de cet événement, attribué à une prétendue asphyxie, trouva peu de gens crédules. Ouvrant trop tard 'les yeux sur l’hôte dangereux auquel ils s’étaient livrés, et voyant dans leurs murs une armée turque maîtresse des remparts, et dont chaque soldat pouvait devenir un bourreau, les Algériens, consternés, s’enfermèrent dans leurs maisons, sans oser faire entendre un murmure, ni tenter la moindre révolte. Haroudj monta à cheval, parcourut la ville au milieu d’une garde nombreuse, et fit ouvrir les portes à ses auxiliaires, qui le saluèrent de bruyantes acclamations, en lui donnant le titre de sultan. A peine assuré de son pouvoir, il fit rassembler les notables d’Alger, et s’efforça de les séduire par des promesses captieuses, auxquelles ceux-ci ne répondirent que par le silence de la stupeur et de l’effroi. Sentant bien alors qu’il ne pouvait se fier à ses nouveaux sujets, il se hâta d’écrire à Kheïr-Eddin pour l’appeler auprès de lui, et fit augmenter par des travaux rapides les fortifications de la Kasbah, qu’il hérissa de canons pour tenir la ville en respect.

Au mois de septembre 1516, une flotte espagnole parut en vue d’Alger pour chasser l’usurpateur; Haroudj attira cette armée dans un piège, et la mit en pièces. Ce succès porta au comble la renommée du pirate-roi, dont les vues ambitieuses embrassaient la conquête de tout le territoire africain. Ses drapeaux, victorieux jusqu’à Tlemcen, auraient peut-être pénétré dans le Maroc, si la fortune ne s’était lassée de lui rester fidèle. Assiégé dans cette place par une armée espagnole sortie d’Oran, me-

nacé d’une révolte des indigènes qu’il ne maintenait qu’à force de terreur, il crut trouver son salut dans une retraite plus audacieuse que n’eût été une stérile défense. Cent Turcs se dévouent à sa destinée chancelante ; il leur confie ses trésors, et gagne en plein jour une poterne ouverte sur la route des états de Maroc. Mais à peine a-t-il franchi l'enceinte de Tlemcen, qu’un détachement de cavalerie espagnole, informé de sa fuite par des transfuges, le poursuit à outrance, et après une chasse de trente heures, l’atteint dans un petit désert, où Haroudj se retranche derrière quelques ruines. Cerné de toute part, il se défend avec le courage du lion aux abois ; ses compagnons lui font un dernier rempart de leurs corps ; enfin, cloué à terre d’un coup de lance, il résistait encore, lorsqu’un porte-enseigne espagnol, Don Garcia de Tinéo, le saisit par derrière et lui trancha la tête.

Telle fut, en mai 1518, à lage de quarante-quatre ans, après quatorze ans d’une vie aventureuse et vingt mois de règne, la fin du célèbre Haroudj, désigné dans les annales modernes sous le nomdeBarberousseIer,et qui, de simple portefaix à Constantinople, était devenu sultan d’Alger. L’Europe chrétienne respira un moment. Mais tout le sang de Barberousse n’avait pas coulé sous le fer de Garcia de Tinéo; le potier Kheïr-Eddin, héritier du génie de son frère et plus heureux que lui, allait devenir le vainqueur de Charles-Quint, le bras droit de l’empire turc, et l’allié de François Ier, ce glorieux roi de France.

En apprenant la mort tragique d’ Haroudj , Kheïr- Eddin était tombé dans une profonde consternation; il croyait voir déjà les Espagnols victorieux aux portes d’Alger, et se demanda un moment s’il ne devait pas cher-

UNE LEÇON D’HISTOIKE.

cher son propre salut dans une fuite prochaine, avec les débris de ses aventuriers levantins, et les vingt-deux navires composant sa flottille. Mais les conseils hardis de ses lieutenants, et plus encore peut-être le secret pressentiment de sa fortune, changèrent bientôt ses irrésolutions en immuable volonté de dominer les événements. Attaqué plusieurs fois par les Espagnols, il sut triompher de forces nombreuses; mais comprenant bien que, malgré ses succès, son indomptable courage et les ressources de son génie guerrier, il lui manquait un point d’appui dont il put tirer des secours continuels contre les révoltes de ses sujets et contre les entreprises des chrétiens, il songea à se mettre sous la protection de l’empire turc. Sacrifiant aux intérêts de sa sûreté le vain prestige d’une indépendance que le moindre revers pouvait compromettre, il chercha le moyen de faire oublier aux populations de l’Afrique et à ses compagnons eux -mêmes son origine aventureuse et son humble qualité de pirate parvenu.

Sélim Ier régnait alors à Constantinople, et venait de détruire en Égypte l’empire des Mameluks. 11 accueillit avec empressement les députés de Kheïr-Eddin, et lui adressa un Firman ( ordonnance impériale ) qui le nommait lieutenant de l’empire musulman d’Afrique, et qui autorisait les Turcs de Constantinople et d’Asie à venir s’établir à Alger, avec tous les privilèges dont peut jouir, en terre conquise, le peuple dominateur. Des fêtes publiques célébrèrent, pendant trois jours et trois nuits, cet heureux événement qui élevait Alger au rang d’état politique, et sans gêner son indépendance, lui assurait, en cas de revers, un abri respecté sous les couleurs musul-

mânes. À partir de ce jour, les Arabes et les Maures lurent hors d’état de résister aux conquérants turcs. Chaque année amenait à Alger des renforts considérables ; peu à peu leur nombre devint assez puissant pour fournir à la fois à l’entretien d’une armée de terre et à l’armement des vaisseaux, et les ports de la Barbarie centrale vomirent bientôt sur toutes les routes de la Méditerranée, non plus des galères isolées, mais des escadres, des flottilles. L’Italie et l’ Espagne surtout ne tardèrent point à subir tous les fléaux de la piraterie organisée.

llaroudj n’avait pu enlever aux Espagnols le fort bâti par eux sur Mot d’Alger. Kheïr-Eddin le détruisit, le 21 mai 1529; ses ruines furent rasées jusqu’au sol, et une digue, qu’on voit encore, réunit la ville au rocher. Trois mille esclaves chrétiens, appliqués sans relâche à ce grand travail, l’achevèrent en moins de trois ans.

Quelques années après, de graves événements s’amoncelèrent du côté de l’Orient; le sultan Sélim avait perdu plusieurs places importantes sur la Méditerranée. Kheïr- Eddin, dont les richesses et la puissance grandissaient de jour en jour, mit à la voile au mois d’avril 1534, et se rendit à Constantinople, avec quarante vaisseaux, pour offrir ses services à son suzerain. Sélim lui donna le titre d’amiral ( Capitan-pacha i) de ses flottes, avec une autorité sans limites. Pendant l’absence de Kheïr-Eddin, un renégat sarde, nommé Hassan-Agha fut chargé de gouverner Alger. Le pape Paul III, effrayé des continuels ravages des pirates d’Afrique, avait supplié le roi d’Espagne, Charles-Quint, de prendre la défense de la chrétienté. Cette expédition à laquelle se mêla quelque chose de l’esprit poétique, chevaleresque et religieux des an-

UNE LEÇON D’HISTOIRE

ciennes croisades, est un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire algérienne.

Une flotte de trois cent soixante bâtiments, sortie du port de Carthagène avec vingt-cinq mille hommes de troupes choisies, vint se rallier, le 18 octobre 1541, à Majorque, la plus grande des îles Baléares, et mouilla le 20, à deux lieues d’Alger, près du cap Matifoux. Le premier acte de Charles-Quint fut d’envoyer un parlementaire à Hassan-Agha, pour le sommer de livrer la ville. La terreur y régnait. Huit cents Turcs et quatre mille Maures formaient pour le moment l’unique obstacle qu’on put opposer aux assiégeants ; les autres Turcs étaient en campagne, pour recueillir les impôts des tribus arabes. Hassan fut le seul qui se montra impassible devant le péril com- •mun, et pendant que les Espagnols plantaient leurs drapeaux sur une colline au-dessus d’Alger, dressaient leur camp à couvert de l’artillerie des forts , et détournaient une source qui fournissait toute l’eau de la ville, il envoya des courriers à ses troupes absentes , pour hâter leur retour.

Cependant les Espagnols canonnaient les remparts avec une vigueur qui faisait craindre que la place ne pût résister longtemps, et les chefs turcs parlaient déjà de capituler, lorsqu’un nègre parut au milieu du conseil, et s’adressant au gouverneur : — Sidi-Hassan, lui dit-il , je suis le pauvre Youssef, l’esclave des esclaves, le plus abject de tous les musulmans, méprisé des grands et des marabouts, qui m’ont jusqu’à présent persécuté et fait passer pour fanatique. Le kadi, juge de la loi, m’a souvent fait bétonner, et livré en spectacle au public avec des marques d’infamie, parce que Dieu seul, tout-puis-

sant et incompréhensible, m’a dévoilé quelquefois l’avenir, et que j’ai parlé d’événements qui devaient arriver, mais qu’on n’a jamais voulu écouter. Je me suis tu, et il n’y a que quelques pauvres gens qui m’ont aidé dans ma misère, auxquels j’ai fait savoir certaines choses dont ils ont profité. Mais aujourd’hui, Hassan, écoute : le danger est pressant, et je ne puis plus me taire. Voilà une armée d’ infidèles, venue si subitement, qu’il semble que les flots de la mer l’aient enfantée. Nous sommes, dit-on, dépourvus de tout pour lui résister, mais Dieu seul, qui conduit les destinées humaines, combattra pour notre salut. Avant que la lune de ce mois ait achevé son cours, nous verrons périr la flotte des chrétiens ; notre ville sera libre et triomphante, et bien peu d’entre nos ennemis porteront chez eux la nouvelle de leur désastre.

Le peuple accueillit avec enthousiasme la prédiction du pauvre nègre, et Hassan-Agha sut en profiter pour relever les courages abattus. Le 23 octobre, à neuf heures du soir, le vent du nord-est, accompagné d’une pluie battante, commença de soulever la rade. Au milieu de la nuit, le mauvais temps était devenu un véritable ouragan; les soldats, dont les tentes n’étaient pas encore débarquées, passèrentune nuit affreuse. Au point du jour suivant, les Algériens firent une sortie dans laquelle ils tuèrent d’abord beaucoup de monde; repoussés ensuite avec énergie, ils se replièrent dans la ville, dont ils eurent à peine le temps de fermer les portes, serrés de si près, qu’un chevalier de Malte français vint planter son poignard dans la porte Bab-Azoun. Hassan-Agha, ne perdant point sa présence d’esprit, ordonna aussitôt une nouvelle sortie qui fut fatale aux chrétiens. Les Algériens

UNE LEÇON D’HISTOIRE. 181

avaient sur eux l'avantage d’une connaissance exacte du terrain ; mais Charles-Quint mit l’épée à la main pour rallier lui-même ses soldats, et les ramena contre l’ennemi, qui dut reculer à son tour et disparut. Cependant la tempête, loin de s’apaiser, devenait d’heure en heure plus furieuse ; les navires , battus par les flots et poussés les uns contre les autres, se heurtaient et s’entre-brisaient avec fracas. Cent quarante sombrèrent en peu de temps, ou furent écrasés contre les rochers. Toute la côte, depuis Alger jusqu’à Cherchell, était couverte de mâts, de débris, de cadavres; les tribus kebailes, descendues des montagnes, égorgeaient les naufragés. Le 26, Charles-Quint voyant ses équipages et ses munitions perdus, et sa flotte à moitié détruite, fit reculer ses troupes jusqu’au cap Ma tifoux. Les blessés furent placés au centre, et cette retraite s’effectua en ordre jusque sur les bords de THaratch, à travers des nuées d’Arabes. Les eaux de cette rivière, gonflées parles pluies, la rendaient inguéable ; il fallut camper sur ses bords. Charles-Quint traça son camp en forme de triangle, dont un seul côté faisait face à l’ennemi ; les deux autres étaient couverts par la mer et par le lit de l’Haratch. Il fit recueillir les débris de ses navires, qui jonchaient la plage, pour en construire un pont ; mais le lendemain, les eaux ayant baissé, l’armée opéra son passage. A ce moment, les Turcs cessèrent la poursuite ; on n’eut plus à tenir tête qu’aux Arabes. Le jour suivant, on rencontra l’Hamis, rivière profonde et fangeuse, sur laquelle il fallut jeter le pont ; enfin, le 30 octobre, l’armée atteignit le cap Matifoux, et s’établit parmi des ruines romaines. Le 1er novembre, Charles-Quint fit embarquer ses soldats découragés; mais 5 peine la moitié

(le l’armée était-elle à bord, qu’une seconde tempête s’éleva, non moins terrible que la première. Les restes de la flotte se hâtèrent de gagner la haute mer, et parvinrent séparément, après des difficultés inouïes, sur différents points des côtes d’Italie, où la nouvelle de ce sinistre répandit la désolation.

Les Algériens prirent alors au sérieux la prédiction du nègre Youssef, et se persuadèrent que désormais la piraterie était pour eux un droit naturel, que le ciel même avait pris soin de consacrer. Tandis qu’ils ravageaient la mer, Hassan-Agha reprenait l’œuvre d’Haroudj, et ajoutait Tlemcen à sa domination. Au retour de cette expédition, il mourut à Alger, à l’âge de soixante-cinq ans.

Pendant ces événements, François Ier, rival de Charles- Quint, profitait de ses revers pour resserrer son alliance avec la Turquie, et le sultan lui envoyait, en 1543, une flotte de cent cinquante voiles, commandée par Kheïr- Eddin, et qui vint mouiller dans les ports de Marseille et de Toulon, pour prendre part aux prochaines opérations de nos guerres. Mais pendant que l’armée française gagnait en Italie la bataille de Cérisoles, les intrigues de Charles -Quint préparaient à François Ier de nouvelles complications d’embarras. En fin diplomate, à la diète de Spire il sut attaquer la conduite politique de son adversaire avec tant d’adresse et de violence tout à la fois, qu’il souleva contre lui l’Allemagne entière. Il accusa, comme un fait monstrueux , la présence dans un port français de ces mêmes Turcs qui menaçaient sans cesse l’empire germanique du côté de la Hongrie. Tous les esprits s’irritèrent; François Ier voulut en vain se justifier en envoyant une ambassade à la diète ; ses députés

UNE LEÇON D'HISTOIRE

furent repoussés, les Français proclamés ennemis publics, et un décret promulgua les peines les plus rigoureuses contre tout homme d’armes qui passerait à leur service. Charles-Quint, mettant à profit ces dispositions hostiles, s’unit avec le roi d’Angleterre, Henri VIII, et leurs armées coalisées envahirent la France. Après des luttes sanglantes, le premier s’était avancé jusqu’à Saint- Denis; le second assiégeait Boulogne, et Paris voyait, presque à ses portes, deux ennemis également redoutables ; mais le manque de vivres et d’argent, plus encore que la saison, suspendit heureusement les progrès de Charles-Quint. Forcé de se retirer, il paralysa les opérations du roi d’Angleterre, et dut peut-être se trouver fort aise d’accepter la paix que lui proposa François Ier, et qui fut signée, le 18 septembre 1544, à Crespy, près de Soissons.

En apprenant cette conclusion des affaires, Kheïr- Eddin, toujours à Toulon, se plaignit de l’oisiveté dans laquelle on laissait ses forces, et exigea qu’on lui payât une somme de huit cent mille écus à titre d’indemnité. Le trésor était épuisé, mais toutes les provinces se cotisèrent pour obtenir à ce prix l’éloignement d’une armée étrangère, dont la licence menaçait de mettre la Provence au pillage. En retournant à Constantinople, Kheïr- Eddin leva des contributions sur la république de Gènes, saccagea les côtes de la Toscane et de la Sicile, et ramena sa flotte chargée de dépouilles et d’esclaves. Il fut accueilli comme un triomphateur ; mais deux ans après son retour, une fièvre maligne l’emporta en quelques jours, vers la fin du mois de mai 1544. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans, et ne laissait qu’un fils,

Hassan -Pacha, qui lui succéda dans le gouvernement d’Alger.

A partir du règne des deux Barberousse, l’histoire d’Alger n’est qu’une longue histoire de pillages, de conspirations, d’exactions contre les Arabes et de révoltes contre les souverains de la régence. La protection que l’empire turc accordait aux pachas d’Alger les rendait invincibles ; ils parvinrent à expulser les Espagnols de tous les établissements fortifiés que ceux-ci possédaient sur la côte d’Afrique, et leurs entreprises se seraient peut-être étendues jusqu’à la conquête des frontières méridionales de l’Europe, si, le 7 octobre 1571, la célèbre bataille navale de Lépante n’avait presque entièrement détruit la marine de guerre de Constantinople.

Les Turcs d’Alger profitèrent de ce désastre pour secouer peu à peu le joug des chefs que leur envoyait le sultan. Une solennelle députation vint remontrer, en 1627, à Amurat IV que, grâce aux concussions et à l’avarice des pachas, le trésor de la régence ne pouvait plus subvenir à l’entretien du port et des fortifications ; que la milice, frustrée de sa paye, ou obligée de subir de longs délais, s’affaiblissait de jour en jour, et qu’infailliblement les Maures et les Arabes, pour peu qu’ils fussent encouragés et aidés par une puissance chrétienne, expulseraient tôt ou tard les Turcs, et enlèveraient à la Turquie une de ses plus belles possessions d’outre-mer. La milice demandait, en conséquence, qu’il lui fût permis à l’avenir de choisir ses chefs dans ses rangs; elle offrait de payer un tribut annuel pour prix de cette faveur, et proposait même d’admettre les pachas avec les mêmes honneurs que par le passé, mais en ne leur conservant

UNE LEÇON D'HISTOIRE

que le droit de voter dans le conseil d’état, où ils représenteraient les intérêts du sultan. La véritable cause de cette démarche, c’est que les Algériens étaient mécontents de l’obligation, qui leur était imposée, de respecter les navires des nations avec lesquelles la Turquie concluait des traités de paix ou d’alliance. Amurat, préoccupé d’une guerre contre la Perse, et de nombreux embarras politiques avec plusieurs princes chrétiens, souscrivit au désir des Algériens. C’était ouvrir libre carrière à leurs déprédations. Ainsi commença pour Alger une nouvelle ère, celle de l’indépendance. En rejetant la suzeraineté de l’empire ottoman, les pirates turcs cessèrent de respecter les traités qui mettaient la marine française à l’abri de leurs attaques. Le vol et la piraterie, leurs seuls besoins, étaient devenus leur seule règle ; et la France affaiblie par des guerres civiles, ne pouvant surveiller ces événements lointains, son commerce diminua, de jour en jour, sur la Méditerranée.

Nos premières, relations d’intérêts avec l’État d’Alger remontent vers le milieu du seizième siècle. Deux négociants de Marseille, Thomas Linche et Carlin Didier, avaient acheté, en 1561, de Hassan-Pacha la faveur d’établir un comptoir, pour la pêche du corail, à La Calle, près de la frontière orientale de la régence. En 1604, cet établissement fut dévasté. Quatre ans après, Henri IV obtint du sultan Mohammed III l’injonction, faite aux pachas d’Alger, d’avoir à respecter le pavillon français ; mais cette mesure fut repoussée par la milice, devenue déjà toute-puissante. En 1626, la France mit à profit des circonstances plus favorables ; Richelieu gouvernait sous le nom de Louis XIII ; un ambassadeur fut envoyé à

Alger, pour ouvrir des négociations directes avec les corsaires. Après de longues difficultés, un traité, signé le 19 septembre 1628, stipula la reddition mutuelle des esclaves, la sécurité de parcours pour nos navires, l’installation d’un consul français à Alger, et le rétablissement du comptoir de La Calle. Cette convention ayant été violée plus tard, en ce qui touchait la remise des captifs français, Louis XIII fit partir, au mois de novembre 1637, l’amiral de Manty avec treize bâtiments de guerre ; mais une tempête dispersa cette escadre à sa sortie de Toulon, et le vaisseau amiral arriva seul en vue d’Alger. Ses menaces n’ayant produit aucun effet, et trop faible pour rien tenter, M. de Manty se retira en arborant à sa poupe le pavillon de guerre, et peu après un navire de sa flotte captura, près de la côte, deux felouques algériennes. A cette nouvelle, les corsaires arment cinq galères, vont piller les établissements français, et ramènent à Alger plus de trois cents prisonniers, avec un immense butin. Mais, l’année suivante, les Arabes du littoral et même les montagnards kebaïles, qui tiraient de grands bénéfices de leurs relations avec nos marchands, refusèrent tout à coup de payer l’impôt, alléguant pour motif que la destruction des comptoirs français les avait ruinés. Un corps de janissaires, envoyé contre eux, fut taillé en pièces ; cette insurrection s’étendit de proche en proche, et devint si formidable, qu’ Alger même était menacé, et n’obtint la paix qu’aux plus dures conditions. Les Arabes et les Kebaïles furent affranchis de l’impôt arriéré, et les Turcs prirent l’engagement de relever à leurs frais les établissements français , qu’aucun désastre n’atteignit plus dans la suite, malgré les guerres presque conti-

UNE LEÇON D’HISTOIRE

nuelles que Louis XIV fit aux corsaires. L’intérêt des Arabes protégeait mieux nos marchands que n’eût pu faire le canon de nos flottes ; ces tribus, dont on exagère aujourd’hui l’état sauvage, avaient fait de notre sécurité la condition rigoureuse du payement de leurs impôts; et les Turcs sentaient la nécessité de ménager le calme autour d’eux, pour s’occuper des affaires extérieures.

Cependant des traités, souvent renouvelés et sans cesse violés, ne pouvaient contenir les pirates d’Alger et de Tunis. La plupart des états d’Europe, la France exceptée, payaient tribut à ces écumeurs de mer, et un fléau plus terrible que la guerre semblait devoir se perpétuer sur les côtes africaines : je veux parler de l’esclavage , et te citer, en passant, mon ami, trois hommes remarquables, un grand écrivain, un prêtre illustre et un savant d’élite, qui, à des époques différentes, ont subi plus ou moins longtemps le même sort.

Le premier se nommait Michel Cervantès, le romancier populaire de l'Espagne, l’auteur de Don Quichotte. Il s’était trouvé, le 7 octobre 1571, à la bataille de Lépante, où il avait perdu la main gauche. Déposé à Messine, pour guérir sa blessure, il s’était rendu à Naples aussitôt après son rétablissement. Le 26 septembre 1575, il avait quitté cette ville, sur la galère du roi le Soleil, pour retourner en Espagne. Ce navire fut capturé, pendant la traversée, par le fameux Arnaute Mami, un des corsaires les plus redoutables de son temps. La captivité à Alger, que les Espagnols regardaient alors comme le plus affreux de tous les malheurs, devenait cependant quelquefois supportable pour ceux qui tombaient entre les mains de maîtres assez humains, ou assez intéressés, pour mé-

nager l’existence de leurs esclaves. Mais la fortune refusa cette triste consolation au malheureux Cervantès, car elle voulut qu’il échût en partage au terrible Arnaute luimême. Ce pirate était un renégat albanais; ennemi mortel des chrétiens et surtout des Espagnols, il s’était signalé contre eux par tant d’atrocités que, même parmi les Algériens, il passait pour un maître impitoyable. Une situation si cruelle, et qui semblait ne laisser aucune ressource au courage le plus déterminé, n’affaiblit point cependant l’intrépide Cervantès. Loin d’être écrasé par le poids de ses fers, il trouva dans son âme assez d’énergie pour tenter de les briser.

Un Algérien, renégat grec, avait, à trois lieues d’Alger, un jardin qu’il faisait cultiver par un chrétien navarrais, son esclave. Ce Navarrais , après plusieurs années de travaux, était parvenu à creuser, dans l’endroit le moins fréquenté du jardin, un souterrain dont l’extrémité aboutissait au bord de la mer. Cervantès parvint à s’échapper de la maison de son maître , et se rendit le premier au souterrain, à la fin de février 1577. L’espoir de recouvrer la liberté y amena bientôt d’autres esclaves; à la fin du mois d’août de la même année, ils y étaient au nombre de quinze, tous Espàgnols ou Majorquins, et tous hommes de cœur et de résolution. La sûreté, les moyens de subsistance, en un mot, le gouvernement de cette petite république, étaient confiés à la vigilance et à la sagesse de Cervantès, qui s’exposa souvent seul pour le salut de tous. Le Navarrais s’était chargé de surveiller au dehors et de donner l’alarme au moindre danger. Un autre esclave, qu’on nommait le Doreur, et qui, à raison de cet emploi chez son maître, pouvait aller et venir avec

UNE LEÇON D’HISTOIRE

une certaine liberté, avait la commission de se procurer les vivres et de les porter secrètement au jardin. Il était d’ailleurs expressément défendu à tous les autres de se montrer, de jour, hors du souterrain ; ce n’était jamais qu a la faveur des ténèbres de la nuit que ces infortunés pouvaient sortir, pendant quelques heures, des entrailles de la terre.

Au commencement de septembre, Cervantès apprit qu’un esclave majorquin, nommé Yiane, devait bientôt retourner dans sa patrie. Ce Yiane était homme d’honneur, courageux, excellent marin, et connaissant parfaitement les côtes d’Alger. Cervantès le décida à s’intéresser au sort de ses compagnons, et lui remit une lettre pour le vice-roi de Majorque, dans laquelle étaient exposées les souffrances des malheureux captifs. Yiane s’engagea à revenir prendre Cervantès et ses amis sur un petit bâtiment qu’il espérait obtenir de la bienveillance du vice-roi. — Il tint parole ; car, de retour le 28 septembre au soir, il manœuvrait, à la hauteur d’Alger, avec un brigantin que le vice-roi s’était empressé de lui confier. A la chute du jour, il s’approcha de la côte et débarqua sans obstacles. Plein d’ardeur et de joie, il s’élancait sur le rivage pour voler au souterrain, lorsqu’il fut aperçu par quelques Maures. Ceux-ci donnèrent l’alarme et appelèrent les garde-côtes. Yiane voyant échouer l’exécution de son projet, se hâta de reprendre le large, décidé toutefois à faire une autre tentative, quand l’alerte qu’il venait de produire serait apaisée. Pendant ce temps, Cervantès et ses compagnons, ignorant qu’il fut si près d’eux, l’attendaient avec confiance. Mais la fortune, par un second coup bien plus cruel encore, et qu’ils étaient

loin de prévoir, allait les arracher au gîte de leur libérateur, au moment même où celui-ci croyait pouvoir enfin les sauver.

Le Doreur , cet esclave que Cervantès avait mis dans sa confidence , et qui avait d’abord témoigné tant de dévouement pour les intérêts communs , n’était malheureusement qu’un traître. Le lendemain du jour de l’apparition de Viane, cet esclave se présenta devant le pacha d’Alger, lui déclarant qu’il désirait embrasser la religion musulmane ; et afin de manifester la sincérité de sa résolution, il dénonça les quinze esclaves chrétiens renfermés dans le souterrain. Le pacha envoya aussitôt une troupe de janissaires , avec ordre de ramener tous les èsclaves, et de charger de chaînes leur chef, le malheureux Cervantès. Celui-ci, redoutant pour ses compagnons les premiers mouvements de la colère du pacha, résolut de risquer sa vie pour les sauver : — Si c’est un crime à tes yeux, lui dit-il avec une noble fierté, d’avoir cherché à briser nos fers, je suis le seul coupable. Épargne mes frères ; tu le dois, puisque c’est moi qui les ai séduits et livrés à la discrétion du traître qui nous a vendus. — Hassan-Pacha avait de la grandeur d’âme, et touché de la noble audace de Cervantès, il le retint dans son palais. Peut-être aussi espérait-il tirer une forte rançon d’un homme qui, se montrant si grand dans le malheur, ne pouvait manquer d’appartenir à une famille distinguée. Il l’acheta donc au corsaire Mami, moyennant cinq cents écus d’or, et il le traita toujours avec beaucoup d’égards.

Malgré ses efforts continuels pour briser ses chaînes, Cervantès n’avait point négligé le moyen beaucoup plus sur de recouvrer sa liberté par voie de rachat. Par suite

UNE LEÇON D’HISTOIRE. 199

dos démarches qu’il avait faites auprès de sa famille, sa mère, devenue veuve, et dona Andrea de Cervantès, sa sœur, vinrent, en juillet 1579, à Madrid, remettre aux Pères Juan Gil et Antonio de la Yella, religieux de l’ordre de la Trinité, chargés d’un prochain rachat de captifs à Alger, une somme de trois cents ducats qu’elles étaient parvenues à se procurer en vendant tout ce qu’elles possédaient. Aussitôt leur arrivée à Alger, Ces deux religieux s’empressèrent de négocier la délivrance de Cervantès. Mais comme il appartenait au pacha, qui en demandait mille écus d’or, aûn de doubler le prix qu’il avait payé au corsaire Mami, cette affaire souffrit beaucoup de difficultés : peut-être même aurait-elle échoué, sans une circonstance imprévue. Le grand seigneur venait de rappeler Hassan-Pacha , et avait confié le gouvernement d’Alger à Safer-Pacha. Hassan, pressé d’obéir aux ordres du sultan, réduisit à cinq cents écus la rançon de Cervantès. Mais pour montrer que c’était là son dernier mot, il feignit de vouloir l’emmener avec lui, et le fit embarquer sur sa galère. Alors le Père Juan Gil se décida à compléter la rançon exigée, au moyen de quelques fonds destinés à d’autres rachats qu’il prit sur lui de différer. Cervantès fut débarqué, et demeura à Alger en pleine liberté, jusqu’à la prochaine occasion qu’il trouva de passer en Espagne. Ce moment heureux arriva au bout de quelques mois , et il put remettre enfin le pied sur le sol natal, en janvier 1581, après être resté plus de onze ans absent de son pays, et en avoir passé cinq dans les bagnes algériens.

Les malheureux prisonniers faits par les corsaires se divisaient en deux classes. La première comprenait le

capitaine du navire capturé, ses officiers et les passagers avec leurs femmes et leurs enfants. Cette première classe était soumise à un travail moins dur que celui des simples matelots, qu’on vendait à l’encan; les enfants étaient presque tous envoyés au palais du dey ou aux maisons des premières familles, et les femmes servaient les dames maures dans les harems. Quant au traitement des esclaves en général, les plus misérables étaient ceux qu’on employait aux travaux publics. Nourris de pain grossier, de gruau, d’huile rance et de quelques olives, il n’y avait que les plus adroits qui pouvaient par leur industrie, en travaillant pour leur compte, après le soleil couché, se procurer quelquefois une meilleure nourriture et un peu de vin. L’État leur accordait pour tout vêtement une chemise, une tunique de laine à longues manches et un manteau.

Dès le principe, il n’y eut qu’un seul bagne affecté au logement des esclaves, et il appartenait au pacha; mais bientôt les prises furent si nombreuses, qu’on en construisit cinq nouveaux. Chaque bagne formait un vaste édifice, distribué en cellules basses et sombres, qui contenaient chacune de quinze à seize esclaves. Une natte pour quelques-uns, et la terre humide pour le plus grand nombre , leur servait de lit. Ces lieux malsains étaient infestés de vermine, de scorpions et d’insectes. On y logeait quelquefois cinq ou six cents esclaves, et lorsque tous ne pouvaient pas être parqués dans les cellules, on les faisait coucher dans les cours ou sur les terrasses du bagne. C’était là qu’étaient tous les esclaves qu’on appelait du Magasin, c’est-à-dire esclaves appartenant à l’État. Ceux-ci étaient le plus à plaindre, car n’ayant pas de

UNE LEÇON D'HISTOIRE

mailres particuliers, avec lesquels on put traiter de leur rachat, il leur était extrêmement difficile, même avec de l’argent, de recouvrer leur liberté. Un Bachi (gardien en chef) était chargé de les surveiller ; il répondait d’eux ; aussi exerçait-il souvent sa surveillance d’une manière cruelle. Les esclaves qui appartenaient aux particuliers étaient généralement assez bien traités , surtout ceux qu’on présumait rache tables. Ils servaient comme domestiques dans la ville, et travaillaient aux champs dans la campagne ; quelquefois même on ne les forçait pas à travailler, à moins que leur rachat ne tardât trop à s’effectuer. Alors seulement, et dans le but de les obliger à presser leurs parents ou leurs amis, on les employait aux corvées les plus pénibles. Dans quelques circonstances, l’esclave chrétien obtenait la permission de tenir une taverne, moyennant une redevance qu’il payait à son maître ; mais jusqu’à ce qu’il se fut racheté, il portait à sa jambe gauche, au-dessus de la cheville, un cercle de cuivre qui rappelait sa condition.

La vente des esclaves se faisait dans un bazar ou marché particulier, appelé le Batistan. La valeur vénale de chaque esclave dépendait de son âge, du lieu de sa naissance, de sa fortune présumée, de sa position sociale en Europe, de l’état de sa santé et de ses forces physiques. Leur rachat s’effectuait de trois manières. Il y avait, premièrement, la rédemption publique : c’était celle qui se faisait aux dépens de l’Etat, auquel appartenaient les esclaves. Il y avait ensuite le rachat, qui s’opérait par l’entremise des religieux de la Merci, lesquels faisaient des quêtes dont le montant était destiné à cette œuvre de charité; et enfin, le rachat qui se traitait directement

avec les familles ou les amis des captifs. La rançon une fois payée au propriétaire de l’esclave, on exigeait ensuite une foule de redevances supplémentaires, à titres de droits divers, comme, par exemple, le droit de Kaftan du pacha, le droit du secrétaire d’état, le droit du capitaine du port, le droit du gardien des bagnes, et mille autres encore qui, réunis, finissaient par doubler le prix de la rançon convenue. Au reste, la sollicitude des Pères de la Merci ne se bornait pas à faire des quêtes dans les divers états de la chrétienté pour subvenir au rachat des malheureux esclaves ; ils visitaient, ils consolaient dans leur captivité ceux qu’ils n’avaient encore pu affranchir ; et lorsqu’ils étaient malades, ils les soignaient dans un petit hôpital qu’ils avaient élevé aux frais de l’ordre.

C’estici le lieu de rappeler qu’enjanvierdel’année 1605, un des prêtres les plus illustres dont s’honore l’église de France, Vincent de Paul, le père des enfants trouvés et le saint|fondateur des sœurs de charité, fut traîné comme esclave dans les bagnes barbaresques. « Pendant son séjour à Marseille, écrit M. Léon Guérin, l’excellent biographe de ce bienfaiteur de l’humanité, un gentilhomme du Languedoc l’engagea à prendre avec lui la voie de mer jusqu’auprès de Narbonne, pour retourner à Toulouse. Ce fut le commencement des épreuves par où le saint devait passer ici-bas. A peine était-il en route, que trois corsaires turcs, croisant dans le golfe de Lyon pour s’y emparer de quelques-uns des navires marchands attirés par la foire de Beaucaire, attaquèrent tous ensemble le bâtiment où il se trouvait, et lui-même, Vincent de Paul, reçut un coup de flèche qui, selon son expression, devait lui servir d’horloge toute sa vie. La plupart des autres

UNE LEÇON D’HISTOIRE

chrétiens étaient aussi blessés, et le batiment fut obligé de se rendre, pour ne pas périr corps et biens. Tous les chrétiens se virent incontinent mis aux fers, Vincent de Paul avec eux ; on les emmena à Tunis, où on les exposa pour être vendus sur le marché public. Après avoir été marchandés, éprouvés au sujet de leur force et de leurs qualités physiques, comme des bêtes de somme, ils devinrent la propriété de différents musulmans. Vincent de Paul échut à un pêcheur, qui bientôt se vit contraint de se défaire de lui, ne le trouvant pas bon au service de mer. Il passa à une sorte de médecin et d’alchimiste qui avait usé cinquante années de sa vie à la recherche de la pierre philosophale, mais qui avait un grand fonds de bon sens et d’humanité. Celui-ci étant mort, Vincent de Paul retomba en des mains plus ou moins traitables, entre autres, dans celles d’un renégat natif du comté de Nice, qu’il sut rendre à la croyance de son enfance. Le nouveau converti le ramena en France sur un frêle esquif, et le débarqua à Aigues-Mortes, le 28 juin 1606, après dixhuit mois de captivité, et après avoir eu toutes les peines du monde à échapper, dans cette fuite périlleuse, à d’autres corsaires musulmans. »

A une époque plus rapprochée de nous, le gouvernement français avait chargé deux savants, M. Biot et M. Arago, de se rendre aux îles Baléares, pour y faire un travail astronomique destiné à fixer la mesure exacte de l’arc du méridien terrestre. Au mois d’avril 1807, les principales opérations se trouvant terminées, M. Biot, chef de l’expédition scientifique, revint à Paris pour coordonner les calculs recueillis. M. Arago se transporta à Majorque, et s’établit sur le sommet de la montagne de

Galatzo, afin de communiquer avec l’île d’Iviça, et de mesurer l’arc du parallèle compris entre ces deux stations. Cependant, la guerre venait d’éclater tout à coup entre l’Espagne et la France; et tandis qu’Arago poursuivait tranquillement ses études, le bruit se répandit parmi le peuple que les signaux du jeune savant et de ses collaborateurs avaient pour objet d’appeler l’ennemi. Les Majorquins se soulèvent et courent en armes vers Galatzo, en poussant des cris de mort. Arago n’eut que le temps de se déguiser en paysan, et d’emporter les papiers contenant ses observations ; puis, grâce au concours de quelques amis, il parvint à passer à Alger, oii il se rendit avec son bagage d’astronome, sur une barque de pêcheur conduite par un seul matelot. — Le consul de France à Alger, M. Dubois Thainville, accueillit Arago avec la plus touchante sympathie , et obtint en sa faveur le passage à bord d’une frégate algérienne qui faisait voile pour Marseille. On était déjà en vue des côtes de France, lorsqu’un corsaire espagnol, qui croisait dans ces parages, joint la frégate, s’en empare, et conduit prisonniers en Espagne tous ceux qui étaient à bord. Cependant, le dey d’Alger, à la nouvelle de l’insulte faite à son pavillon, exige et finit par obtenir qu’on rende la liberté à l’équipage; et quelques jours après cette sommation, le navire algérien faisait voile pour l’Afrique. Tout à coup une affreuse tempête du nord-ouest le surprend et le jette sur les côtes de la Sardaigne. Nouveau péril, car à cette époque les Sardes et les Algériens étaient en guerre : aborder, c’eût été retomber dans une nouvelle captivité. On se décide alors, malgré une voie d’eau considérable qui vient de se déclarer, à affronter toutes les fureurs de

UNE LEÇON D’HISTOIRE

la mer et à se diriger à toiit prix vers l’Afrique. Le vaisseau, désemparé et près de couler bas, fut enfin jeté sur la plage de Bougie. Là M. Arago apprit que le dey, qui l’avait assez bien accueilli la première fois, venait d’être tué dans une émeute. Il se trouvait seul et sans appui au milieu des Turcs et des Arabes ; on s’empare des caisses qui renferment ses instruments, on les brise, parce qu’on les croit pleines d’or; on le fouille lui-même, on le menace, on exerce sur lui les plus mauvais traitements, et peut-être va-t-il servir de victime aux musulmans, lorsqu’un marabout le prend sous sa protection, et le conduit par terre à Alger. Couvert du bernous des Arabes, M. Arago traverse à pied l’Atlas sous la sauvegarde de son libérateur. Lorsqu’ils arrivèrent à Alger, le nouveau dey était en discussion avec le gouvernement français ; il refuse de protéger l’infortuné savant, le fait inscrire sur la liste des esclaves, et l’envoie servir à bord d’un bâtiment corsaire, en qualité d’interprète. M. Nordesling, consul de Suède, obtint quelque temps après la permission de recueillir chez lui M. Arago, et le fit embarquer enfin, le 1er juillet 1809.

Reprenons maintenant, mon ami, le cours des faits historiques. Je fai dit que Louis XIV avait déclaré une rude guerre aux pirates turcs. En 1662, la marine française n’était pas assez considérable pour prendre part aux grandes luttes qui divisaient alors l’Angleterre et la Hollande; mais elle pouvait protéger notre commerce, réprimer les agressions des pirates sur les côtes de la Provence, et se préparer ainsi à un plus brillant essor. Alger et Tunis étaient les repaires les plus redoutés de la piraterie; Louis XIV voulut s’emparer d’une position inter-

médiaire d’où il pût, au besoin, diriger ses forces contre l’une ou l’autre de ces villes. Le duc de Beaufort fut chargé d’occuper Djidjeli, où sa flotte arriva le 22 juillet 1664. A son approche, les habitants arabes s’enfuirent dans les montagnes voisines ; mais les Turcs d’Alger vinrent l’assiéger, et après trois mois de combats, le général français reconnut la nécessité d’évacuer un point qui n’offrait aucune ressource, et dont l’insalubrité lui avait déjà fait perdre deux mille hommes. Mais pendant cinq années, il donna une rude chasse aux pirates, et après avoir écrasé ceux de Tunis, il réduisit ceux d’Alger à demander la paix. Le marquis de Martel, commandant l’escadre de la Méditerranée, en dicta les conditions, au mois de février 1670; tous les esclaves français furent délivrés, et les navires capturés rendus à leurs maîtres.

Onze ans plus tard, un dey monté au pouvoir par l’assassinat de son prédécesseur, Baba-Hassan renouvela les hostilités. Pour se rendre agréable aux janissaires, son premier soin avait été de faire construire une nouvelle escadre, et de préparer des armements considérables; puis il fit appeler le consul de France, et du haut des terrasses de son palais, lui montrant ses navires prêts à appareiller : « La paix avec ton pays est rompue : malheur à ton maître, lui dit-il ; dans quelques jours sa marine sera détruite et son commerce anéanti. « Cette insolente provocation fit décider l’expédition de Duquesne. — L’Angleterre se hâta de profiter de cet état de guerre entre la France et la régence d’Alger pour obtenir, en 1682, un traité que le Père Levâcher, notre consul, qualifie du mot honteux dans sa correspondance diplomatique. En effet, l’amiral Herbert se désista de

lmp J Rijo.lebrefel C,e

IfdfiSJSig fiSQAQPESSSf QSH

UNE LEÇON D'HISTOIRE

toute prétention sur les trois cent cinquante bâtiments de commerce que les Algériens avaient pris aux Anglais ; il rendit sans rançon tous les prisonniers turcs enchaînés sur sa flotte, sans réclamer en échange ses compatriotes esclaves dans les bagnes d’Alger ; enfin, il livra aux ennemis de la chrétienté un matériel de guerre considérable.

Louis XIV était alors à l’apogée de sa gloire; il venait de conclure, après des guerres brillantes, le fameux traité de Nimègue ; il avait une armée nombreuse et aguerrie ; et ses flottes, commandées par d’Estrées, Martel, Vivonne, Duquesne, Tourville, s’étaient couvertes de gloire dans plusieurs batailles navales. Il ne pouvait donc ajourner le châtiment mérité par les pirates d’Afrique. L’expédition, confiée à l’illustre Duquesne, se composait de onze vaisseaux de guerre , quinze galères, cinq galiotes à bombes, deux brûlots et quelques tartanes. C’était la première fois qu’on allait essayer sur mer l’usage des mortiers à bombes. La proposition en avait été faite par un jeune officier, nommé Renaud d’Éliçagaray. On n’avait pas d’idée, dit Voltaire, que des mortiers pussent n’être pas posés sur un terrain solide. Sa proposition révolta les amis de la routine. Renaud essuya les contradictions et les railleries que tout inventeur doit attendre quand il n’est pas secondé par la fortune ou par un grand nom ; mais sa fermeté et son éloquence déterminèrent le roi à permettre l’essai de cette nouveauté. Les galiotes proposées par Renaud étaient des bâtiments de la force des vaisseaux de cinquante canons ; mais ils avaient un fond plat, et étaient fortement garnis de bois et de fer, pour résister à la réaction de la bombe.

Chacune de ces galiotes était armée de deux mortiers placés en avant du grand mat, et de huit pièces de canon braquées sur l’arrière, quatre à tribord, et quatre à bâbord. Dans le combat, elles présentaient la pointe à l’ennemi, de manière à offrir une moindre surfaoe à ses coups. Les mortiers, de douze ou quinze pouces, étaient établis sur une plate-forme de bois, supportée par des couches de madriers et des câbles.

La flotte de Duquesne parut devant Alger vers la fin d’août 1682; mais la grosse mer empêcha l’attaque pendant quelques jours ; il fallut attendre le calme, pour que les vaisseaux pussent prendre leur poste de combat. Le feu s’ouvrit alors : mal dirigé d’abord, il fit peu de mal à l’ennemi; un mortier, chargé d’une bombe, laissa même tomber son projectile enflammé dans l’intérieur du navire d’où il devait être lancé. Duquesne ordonna aux galiotes de se rapprocher de la ville, et le tir recommença, avec plus de justesse et de vivacité que la première fois. Cette attaque dura pendant toute la nuit, et causa des dégâts considérables à Alger et dans le port. Le jour suivant, le mauvais temps força l’amiral français à rompre ses lignes ; mais, le 3 septembre, il y eut un nouveau bombardement, plus terrible que les précédents. Le lendemain, on vit le Père Levacher, vicaire apostolique, qui remplissait à Alger les fonctions de consul de France, s’approcher du vaisseau amiral pour faire des propositions de paix. Duquesne ne voulut pas le recevoir : «Si les Algériens, lui dit-il, désirent la paix, ils n’ont qu’à venir à bord eux-mêmes pour la demander. « Et le bombardement fut repris avec une nouvelle vigueur. Le 5, des envoyés du dey se présentèrent ; l’amiral exigea

UNE LEÇON D'HISTOIRE

qu’au préalable tous les esclaves français seraient rendus, condition qui ne fut pas acceptée. Mais le mauvais temps s 'étant déclaré, et la saison se trouvant fort avancée, Duquesne quitta Alger, le 12 septembre, pour rentrer dans le port de Toulon. Cette expédition, dont le succès était loin d’être complet, eut néanmoins un grand retentissement en. Europe, tant à cause de l’innovation des mortiers employés à bord des galiotes qu’à cause des désastres essuyés par les Algériens, car leur ville était, pour ainsi dire, entièrement détruite ; cependant leur audace ne les abandonnait point encore ; ils se vantaient d’être assez riches pour en rebâtir une nouvelle. Louis XIV résolut donc de renouveler l’attaque au printemps de l’année suivante ; l’hiver fut employé à radouber les vaisseaux et à perfectionner les galiotes.

La nouvelle expédition prit la mer vers la fin de juin 1683. A son arrivée devant Alger, elle rallia cinq vaisseaux de ligne commandés par le marquis d’Amfreville. Le 28 juin, les galiotes, s’étant embossées près de la ville, commencèrent le bombardement et jetèrent un grand nombre de projectiles dans les rues. La consternation des Algériens fut si grande, que le divan envoya aussitôt le Père Levacher pour solliciter la paix. Celui-ci, que l’amiral avait refusé de recevoir à son bord l’année précédente, était cette fois accompagné d’un Turc et d’un interprète. Duquesne demanda, avant d’entamer aucune négociation, que tous les esclaves, français et étrangers, prisa bord des batiments français, lui fussent livrés, menaçant de recommencer le feu si cette condition préliminaire n’était pas acceptée. Le divan, auquel l’envoyé turc transmit la demande de l’amiral, s’empressa d’y

faire droit, et dans la matinée du jour suivant, une partie des esclaves français qui étaient à Alger furent rendus. Duquesne demanda ensuite que Mezzomorle, amiral de la flotte algérienne, et Ali, reïs de la marine, lui fussent livrés comme otages. Cette condition fut encore accueillie avec d’autant plus d’empressement que le dey était jaloux de l’influence de Mezzomorte. L$ condition la plus rigoureuse pour les Algériens était le payement d’une indemnité de 1,500,000 francs que Duquesne réclamait, en outre, pour les prises faites sur ses compatriotes. Baba-Hassan déclara à l’amiral français qu’il lui était impossible de satisfaire à cette dernière exigence ; mais Mezzomorte, qui voulait à tout prix sortir de la position où il se trouvait, engagea Duquesne à le laisser aller à terre, en lui disant : « Dans une heure j’en ferai plus que Baba-Hassan en quinze jours. » Duquesne, ne comprenant pas le double sens de ces paroles, lui accorda- la faveur qu’il sollicitait. Au moment où il quittait le vaisseau français, Mezzomorte toucha la main de l’amiral en lui promettant des nouvelles rapides. En effet, dès qu’il fut à terre, il se rendit auprès du dey, et le fit poignarder par quatre de ses affidés ; il endossa son kaftan, fit annoncer son élection au peuple, ordonna d’arborer les drapeaux rouges sur tous les forts, et de tirer le canon de toutes les batteries contre la flotte ennemie; puis il envoya un négociant français à Duquesne , avec recommandation de lui signifier que s’il lançait encore des bombes, le dey ferait mettre les chrétiens à la bouche des canons d’Alger.

Les négociations étant rompues , le bombardement recommença; mais les nouveaux ravages que faisaient les

U .NE LEÇOiN D’HISTOIRE.

galiotes exaspérèrent à tel point la milice et le peuple , qu’un Anglais, homme influent, en profita pour provoquer les sanglantes exécutions dont Mezzomorte avait menacé Duquesne. Les domestiques du Père Levacher ayant mis du linge à sécher sur la terrasse de la maison consulaire, l’Anglais fit accroire au peuple que c’étaient des signaux qu’on faisait à la flotte. Les portes du consulat furent aussitôt enfoncées ; on pilla tout ce qui s’y trouvait. Le consul était perclus de tous ses membres depuis qu'il avait eu la peste à Tunis ; les forcenés le lièrent sur sa chaise, et, l’ayant porté sur le môle, le dos tourné à la mer, ils chargèrent de poudre un canon, attachèrent le serviteur de Dieu à la bouche, lui firent subir mille outrages, et le sacrifièrent enfin à leur rage et à leur désespoir. Le canon creva , mais il avait produit tout l’effet que ces misérables en avaient attendu , car il consuma la plus grande partie de leur victime ; les restes de son corps et de ses habits furent ramassés par des chrétiens qui les conservèrent comme de précieuses reliques ; il y eut même des Turcs qui en voulurent avoir, pour se ressouvenir d’un homme dont les vertus les avaient charmés pendant leur vie. Ce meurtre fut suivi de celui de vingt-deux autres chrétiens, qui périrent de la même manière. Il y avait, parmi les prisonniers que l’on conduisait au lieu du supplice, un jeune homme appelé Choiseul, plein de calme et de résignation. Dans des temps plus heureux, il avait capturé un reïs algérien, et lui avait témoigné beaucoup d’égards. Celui-ci redevenu libre conserva le souvenir de ces bons traitements, et iiu moment où Choiseul fut mis à la bouche d’un canon, il le reconnut. Aussitôt il s’élança pour

embrasser le malheureux Français, déclarant qu’il mourrait avec lui si on ne lui faisait pas grâce. Cet acte de fraternel dévouement aurait dù les sauver tous deux, mais la férocité des Algériens était tellement excitée par le carnage, qu’ils n’écoutèrent même pas les prières de leur compatriote, et, au lieu d’une victime , le même coup de canon en fit deux.

Tel était l’état des choses, lorsque les bombes vinrent à manquer aux Français. Une soixantaine de maisons et quelques mosquées avaient été renversées; les rues étaient pleines de décombres, quatre cents personnes avaient péri, et trois grands navires corsaires avaient coulé dans le port ; mais les Algériens résistaient encore et ne faisaient pas de propositions. M. de Seignelay envoya M. Dussault auprès du dey pour sonder ses dispositions. Celui-ci déclara que l’amiral Duquesne n’ayant pas traité après la remise des esclaves, il s’ensevelirait sous les ruines d’Alger, plutôt que d’entamer de nouvelles négociations avec lui. L’escadre française ayant épuisé ses munitions, et se trouvant hors d’état d’agir, dut remettre à la voile et rentra à Toulon, le 25 octobre, ramenant un grand nombre de captifs délivrés.

L’année suivante, M. Dussault fut renvoyé à Alger pour prendre des arrangements avec Mezzomorte ; celui-ci était alors en butte à diverses conspirations, et avait été grièvement blessé à la figure, dans une émeute provoquée par les agents du bey de Tunis. Il était tellement disposé à faire la paix, qu’il déclara à M. Dussault que si le roi de France la voulait une fois, lui la voulait dix ; mais le divan entravait toujours lés négociations. Enfin, le 1" avril, M. de Tourville arriva devant Alger

UNE LEÇON D’HISTOIRE

avec une nombreuse escadre, pour presser la conclusion du traité. Après vingt-trois jours de pourparlers, on s’entendit sur les conditions , et la paix fut signée le 25 avril 1684, au grand dépit des Anglais et des Hollandais , qui avaient mis en jeu toutes sortes d’intrigues pour perpétuer les hostilités. Les esclaves furent rendus de part et d’autre, et le dey envoya un ambassadeur à Paris. Mais les corsaires ne pouvaient aisément se résigner à l’inaction ; quelques mois après la paix, ils couraient déjà sur les navires anglais, et, dès 1686, ils capturaient de nouveau, sans le moindre scrupule, les bâtiments français. Vers la fin de la même année, leurs expéditions devinrent si nombreuses, et les pertes de notre commerce si considérables, que le ministre de la marine fut obligé d’ordonner une chasse à outrance contre tout pirate algérien qui serait rencontré dans la Méditerranée. Le pacha qui régnait alors fit piller, à litre de représailles , la maison consulaire de France, et le consul, M. I'iolle, fut jeté dans les bagnes. Mezzomorte se préparait à la guerre ; il fit comrpencer la construction d’un fort au cap Matifoux, et, afin de gagner du temps, il écrivait à M. de Yauvré, intendant de la marine à Toulon, pour faire des ouvertures de paix ; mais la France ne fut pas dupe du stratagème. Lorsque ses lettres arrivèrent , une escadre allait mettre à la voile sous le commandement du maréchal d’Estrées, et rien n’en suspendit le départ ; elle mouilla en vue d’Alger, à la fin du mois de juin 1588. Le maréchal adressa aussitôt au pacha la déclaration suivante : « Le maréchal d’Estrées, vicé-amiral de France, vice-roi d'Amérique, déclare aux puissances et milices du royaume d’Alger que si, dans le

cours do cette guerre, on exerce les mêmes cruautés qui ont été ci-devant pratiquées contre les sujets du roi son maître, il en usera de même avec ceux d’Alger, à commencer par les personnages les plus considérables qu’il a entre les mains, et qu’il a eu ordre d’amener pour cet effet avec lui. » — Il paraît que l’emploi des bombes avait singulièrement frappé les Algériens, car Mezzomorte répondit de sa main, sur le revers de cet écrit : « Vous dites que si nous mettons les chrétiens à la bouche du canon, vous mettrez les nôtres à la bombe; eh bien, si vous tirez des bombes, nous mettrons le roi des vôtres au canon ; et si vous me dites: Qui est le roi? c’est le consul. Ce n’est pas parce que nous avons la guerre que j’agirai ainsi ; c’est parce que vous tirez des bombes incendiaires. Si vous avez du cœur, venez à terre, ou bornez-vous à tirer le canon de vos vaisseaux. »

Pendant quinze jours , le feu des galiotes ne discontinua pas, et causa des maux affreux dans Alger. Dix mille bombes furent lancées ; elles avaient renversé un grand nombre de maisons, tué beaucoup d’habitants, coulé cinq navires, démantelé la plupart des batteries et rasé la tour du Fanal. Mezzomorte fut atteint lui-même d’un éclat de mitraille à la tête. Ces ravages, au lieu de faire fléchir les Algériens, amenèrent de nouveaux actes de cruauté. Le Père Montmasson, vicaire apostolique, ancien curé de Versailles, fut leur première victime; puis on immola successivement, à la bouche des canons, le consul Piolle, un religieux, sept capitaines et trente matelots français. En apprenant ces scènes de carnage, le maréchal d’Estrées ne put contenir son indignation, et fit mettre à mort dix-sept des principaux Turcs qu’il

UNE LEÇON D’HISTOIKE. 215

avait à bord; leurs cadavres furent ensuite placés sur un radeau que l’on dirigea vers le port ; puis il reprit, avec son escadre, le chemin de Toulon. Cependant, ces échanges de cruautés étaient loin d’amener la paix et la sécurité que réclamait si vivement notre commerce maritime. Le gouvernement français le sentait bien ; aussi, l’année suivante, se prévalant des lettres écrites à l’intendant de la marine à Toulon, fit-il de nouvelles tentatives qui eurent, cette fois, un plein succès. Un traité de paix fut conclu, etMohammed-Emin-Kodjia se rendit à Paris, au mois de juillet 1690, en qualité d’ambassadeur du dey, avec la mission de demander au roi la ratification de ce traité.

Quelque temps après, Mezzomorte, fatigué du pouvoir que lui disputaient des conspirations incessantes, et n’osant abdiquer, quitta furtivement la régence d’Alger. Son successeur Chàaban écrivit au gouvernement français, pour l’assurer de ses bonnes dispositions. A cette époque de troubles et d’agitations en Europe, la France chercha un point d’appui à Alger; elle voulait que le nouveau dey déclarât la guerre à la Hollande et à l’Angleterre ; mais le consul anglais se montra si habile, et répandit l’or avec tant d’à-propos, que M. de Seignelay ne put obtenir du divan qu’une rupture avec la Hollande, et l’assurance que ses corsaires captureraient tous les navires anglais qui ne seraient pas munis d’un passeport de Jacques II. La coopération d’Alger ne s’étendit pas plus loin ; cette régence était d’ailleurs préoccupée d’un projet d’expédition pour agrandir son territoire.

En 1698, la paix se rétablit avec l’Angleterre, sous le

règne de Hassan-Chiaouch, qui continua soigneusement les rapports d’amitié avec la France.

Les deys se succédaient, dans la régence d’Alger, au gré de la turbulence des janissaires, toujours prêts à former un complot pour se débarrasser de celui qui voulait comprimer leurs excès. Pendant tout le règne de Louis XV, les pirates continuèrent leurs déprédations. Le 16 janvier 1764, le chevalier de Fabry, chef d’escadre, conclut avec eux un traité portant que tous les griefs passés seraient oubliés; qu’un délai de trois mois serait accordé aux Français résidant à Alger, pour se mettre à l’abri, s’il survenait dans l’avenir quelque nouvelle collision. Ces conventions, et quelques autres relatives à des questions de détail, n’avaient pas une grande valeur ; mais, à défaut d’expéditions décisives, c’était le seul moyen qu’on pût employer pour tenir les forbans en respect. En 1770, le Danemarck, pour se soustraire au payement d’un tribut arbitraire que lui avait imposé le dey régnant, envoya une flotte assez considérable ; mais ses attaques échouèrent complètement, et le gouvernement danois fut obligé d’acheter la paix, moyennant le don de cent mille écus et de deux navires chargés de munitions de guerre. La plupart des Etats qui, à cette époque, entretenaient des consuls à Alger, étaient soumis à des redevances de différentes espèces envers la régence. Ainsi, le royaume des Deux-Siciles payait au dey un tribu annuel de vingt-quatre mille piastres, et faisait en outre des présents pour une valeur de vingt mille piastes ; la Toscane n’était soumise à aucun tribut, mais à un présent de vingt-cinq mille piastres à chaque renouvellement de consul; la Sardaigne avait obtenu, parla mé-

UNE LEÇON D’HISTOIRE

diation de l’Angleterre, le même privilège ; les états du Pape le devaient à la protection de la France ; le Portugal était traité comme les Deux-Siciles ; l’Autriche, appuyée par la Turquie, fournissait des présents annuels ; et l’Angleterre elle-même, après le bombardement d’Alger par lord Exmouth, en 1816, fut obligée de consentir à un présent de six cents livres sterling (15,000 fr .), à chaque renouvellement de consul. La Hollande, par suite de sa coopération au bombardement de 1816, fut comprise dans les stipulations du même traité; les États- Unis, le Hanovre et les états de Brême adoptèrent les mêmes arrangements que l’Angleterre; enfin la Suède et le Danemarck étaient assujettis à un tribut annuel assez considérable, qui se payait en munitions de guerre. Tous ces différents états soldaient en outre, de dix ans en dix ans, à l’époque du renouvellement des traités, un présent de dix mille piastres, et leurs consuls n’entraient en fonctions que chargés de présents pour tous les ministres de la régence.

La France seule, au milieu de cet avilissement des drapeaux européens, portait haut son pavillon, et ses lettres de traité constatent qu’elle ne devait rien, à quelque titre que ce fût.

Malgré tous ces traités, tous ces tributs, tous ces présents, l’état d’Alger semblait toujours insatiable ; et les pirates poussaient à outrance l’audace de leurs agressions, dont la marine espagnole avait à souffrir plus que les autres. Les choses en vinrent à tel point, que sous le règne de Charles III, une grande expédition fut décidée contre Alger. Un officier de fortune irlandais, nommé O’Reilly, et qui avait servi avec quelque distinction dans

les armées de France et d’Autriche, en reçut le commandement, et se présenta devant la cité barbaresque, le Ie1' juillet 1775. Sa flotte se composait de plus de trois cents bâtiments de toute grandeur ; elle portait vingtdeux mille hommes de troupes de débarquement et un matériel de siège considérable. Au lieu de verser immédiatement son armée sur la côte, O’Reilly fit parader sa flotte pendant huit jours, devant Alger, pour intimider l’ennemi. Les beys de Constantine, de Médéah et de Maskara mirent à profit ce temps perdu en inutiles démonstrations, pour accourir avec leurs contingents au secours d’Alger. Enfin, le 8 juillet, le débarquement s’opère ; les Algériens n’opposent d’abord aucune résistance ; ils semblent fuir devant les Espagnols, les laissent s’engager au milieu des chemins couverts qui sillonnent la campagne, et lorsque toute l’armée se trouve disséminée, hors d’état de se rallier, ils fondent sur elle et la déciment. Une seule journée suffit pour dégoûter les Espagnols de leur entreprise. O’Reilly et son conseil décidèrent que l’armée se rembarquerait le lendemain. On abandonna à l’ennemi le matériel, ainsi que les malades et les blessés qui ne purent regagner les vaisseaux. Le gouvernement espagnol voulut réparer cet échec, et de nouvelles tentatives de bombardement succédèrent à la fatale expédition de 1775 ; mais ces velléités n’eurent aucun résultat, et l’Espagne fut obligée de conclure avec Alger, en 1785, une paix qui ne la mit jamais à l’abri de ses insultes.

Du 8 au 9 octobre 1790, un affreux tremblement de terre bouleversa Oran, qu’occupait encore à cette époque une garnison espagnole ; les églises , les maisons , les

UNE LEÇON D'HISTOIRE. 2l<*

remparts s’écroulèrent ; un tiers des troupes périt sous les décombres; le reste se trouvait sans vivres ni munitions, et dépourvu de tentes et de fournitures d’hôpitaux pour les blessés. A la nouvelle de ce sinistre, le bey de Maskara, profitant de la consternation générale, se présenta devant Oran avec trente mille hommes; la ville se défendit, au milieu des ruines, jusqu’au mois d’août de l’année suivante. Des négociations furent alors ouvertes, et, en 1772, une convention stipula qu’Oran serait cédé par l’Espagne au dey d’Alger, mais que les Espagnols emporteraient leurs canons de bronze et leurs approvisionnements. Cet abandon prouve l’abaissement dans lequel était tombée la marine espagnole. Voilà donc les Turcs maîtres absolus de l’Algérie; aucune puissance extérieure ne leur dispute la possession de cette côte redoutable ; il n’y a que les Arabes indigènes, dont la résistance et les révoltes protestent de temps en temps contre la tyrannie du peuple dominateur. Trois siècles d’établissement n’ont pas suffi pour légitimer et consolider le pouvoir turc. Ce dernier conquérant de la plage africaine doit subir la loi qui a constamment pesé sur les dominateurs du passé. Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins n’avaient pu s’y maintenir qu’au prix de luttes incessantes...

La révolution française de 1789 n’apporta d’abord aucun changement dans les rapports de la France avec la régence d’Alger ; les traités de paix et d’amitié furent renouvelés en 1791 et 1793. Mais, lors de l’expédition d’Egypte, les corsaires algériens, pour se conformer aux ordres du sultan de Constantinople, non comme leur suzerain temporel, puisqu’ils ne lui reconnaissaient plus

qu’une autorité nominale, mais comme chef de l’Islamisme menacé, firent une guerre acharnée à notre marine et à notre commerce. En 1800, la Turquie ayant accédé au traité d’Amiens, fit rentrer les corsaires dans leurs ports, et un nouveau traité de paix et de commerce intervint, le 30 septembre, entre la régence d’Alger et la république française. En 1803, Bonaparte, premier consul, obtint de Mustapha-Pacha de nouvelles concessions; mais quand le désastre de Trafalgar eut porté le dernier coup à notre marine et à notre commerce , le pavillon français ne parut plus qu’à de rares intervalles dans la Méditerranée, et l’Angleterre devint maîtresse de Malte. A l’instigation de cette puissance , le bey de Constantine admit, en 1806, la concurrence desMaltais, des Juifs, des Espagnols, sur les marchés du littoral où nous avions acquis le droit exclusif de commercer avec les Arabes. Bientôt, ne nous voyant pas en mesure de réprimer cette violation des traités, le dey d’Alger nous enleva, en 1 807, nos concessions, les vendit aux Anglais, moyennant une rente annuelle de 200,000 francs, et plus tard expulsa le consul de France. — Le génie de Napoléon s’émut de ce conflit ; une haute pensée dominait toute sa vie, celle d’abaisser cette féodalité britannique dont les chefs, au quinzième siècle, avaient porté la main sur la couronne de France. Des mémoires furent préparés, des reconnaissances exécutées ; le ministère étudiait, en 1808, la question barbaresque, et si l’empereur avait possédé le secret de la vapeur, l’Algérie serait aujourd’hui française depuis plus de trente ans.

Les plénipotentiaires réunis au congrès de Vienne en 1815, après la chute de l’empire , portèrent leur at-

UNE LEÇON D’HISTOIRE

tention sur l’Algérie , et témoignèrent le désir de s’unir pour opposer une digue aux déprédations des corsaires. L’Angleterre seule, qui craignait que cette répression ne rendit à la France l’influence qu’elle avait précédemment exercée sur les Barbaresques, s’y opposa. Dans ce moment meme, une escadre américaine, composée de trois frégates et de plusieurs autres bâtiments inférieurs, sous les ordres du capitaine Décatur, se dirigeait vers Alger ; elle venait relever les États-Unis d’un honteux tribut que le dey Omar avait prétendu leur imposer. Avant même de se montrer devant la ville, les Américains capturèrent trois navires algériens. Une si énergique attitude déconcerta le divan, qui souscrivit, presque sans conteste, à tout ce qu’exigeaient des ennemis si déterminés à faire triompher leur bon droit. Le succès de cette expédition ramena bientôt l’attention des puissances européennes sur Alger, et dès ce moment elles résolurent d’abolir l’esclavage dans les états barbaresques.

Au mois d’avril 1816, l’amiral Exmouth fut chargé par son gouvernement de négocier avec les différentes régences d’Afrique pour arriver à ce résultat. Vingt-six vaisseaux de guerre accompagnaient le plénipotentiaire anglais, dont la mission réussit assez facilement à Tripoli et à Tunis. Mais Alger se montra intraitable. Le dey Omar déclara qu’il ne consentirait jamais à se dessaisir du droit de charger de fers tout ennemi qui tomberait entre ses mains ; il offrait, au reste, de déférer au sultan de Constantinople la solution de cette question. Lord Exmouth, avant d’ouvrir les hostilités, consentit à l’envoi d’un député algérien auprès du gouvernement de la Porte; et en attendant son retour,

il croisa dans les parages voisins. L’envoyé revint sans réponse satisfaisante; sur ces entrefaites, le consul d’Angleterre avait été outragé dans les rues d’Alger; à Oran et à Bone, plusieurs navires anglais avaient été pillés, au mépris de la trêve ; lord Exmouth reparut devant Alger le 26 août 1816, avec toute sa flotte, augmentée de six frégates hollandaises. Après avoir signifié son ultimatum pour obtenir dans le plus bref délai, du gouvernement turc, toute sorte de satisfactions et d’indemnités, le bombardement fut décidé. Une manœuvre hardie, au moyen de laquelle les Anglais parvinrent à tourner le môle et à s’embosser à l’entrée du port, jeta la consternation parmi les Algériens ; le feu de la flotte causa d’affreux ravages ; bientôt l’ incendie se communiqua dans le port, et consuma une partie des navires qu’il renfermait. Lord Exmouth écrivit alors au dey qu’il allait continuer le bombardement, si l’on ne se hâtait d’adhérer aux conditions déjà proposées. Omar, qui, pendant toute la durée du combat, avait déployé le plus grand courage, refusa d’abord de se soumettre; mais les officiers des janissaires, voyant que la résistance devenait impossible, le déterminèrent à entrer en arrangement.

Bientôt après le départ de la flotte anglo-hollandaise, une sourde conspiration se trama contre le chef de la régence ; les janissaires l’accusaient de trahison , de lâcheté, lui qui, s’il n’eût écouté que son courage, se fût volontiers enseveli sous les ruines d’Alger; lui qui, au au moment où l’on complotait contre sa vie, s’occupait activement de faire construire de nouveaux vaisseaux et de réparer les fortifications, de manière à mettre Alger à l’abri d’une nouvelle attaque. L’habileté d’Omar et ses

UNE LEÇON D’HISTOIRE

bonnes intentions furent impuissantes pour conjurer l’orage ; attaqué à l’improviste, au sein de son palais, il périt étranglé.

Son rival, qui devint son successeur, se nommait Ali- Kodjia, nom resté fameux dans la régence par le caractère impitoyable de celui qui le portait. Les consuls étrangers qui se rendaient auprès de lui dans les cérémonies publiques, n’arrivaient à la salle d’audience qu’après avoir passé sur les cadavres des Turcs ou des Maures sacrifiés à son avarice ou à ses haines secrètes. Entouré de gardes et magnifiquement vêtu, il affectait de tenir toujours un livre à la main. Livré aux vices les plus odieux, nul frein n’était capable de modérer ses cruelles passions. Après avoir fait tomber plus de quinze cents tètes, dans le court espace de quelques mois qu’avait duré son règne, ce monstre mourut de la peste. Sa vigilance était extrême , et il suivait d’un œil inquiet tous les complots des janissaires. Ce fut lui qui fit transporter le trésor public dans la Kasbah, et qui y établit ensuite sa résidence. Lorsqu’il fut installé dans cette citadelle, il s’écria : D'aujourd’hui je suis maître d’Alger. En effet, les janissaires qui voulurent dès lors témoigner quelque mécontentement furent mitraillés. Depuis cette époque, une garde particulière, composée de nègres, fut attachée à la personne du souverain.

Ali-Kodjia fut remplacé par Hussein-Pacha, qui fut le dernier dey d’Alger. On croit qu’il était né à Vourla ou à Smyrne, dans l’Asie-Mineure. Son père, officier d’artillerie au service de la Porte ottomane, avait pris un soin particulier de son éducation, et l’avait envoyé de bonne heure à Constantinople, pour qu’il s'y enrôlât dans le

corps des Tubjis, ou canonniers du sultan. Par son aptitude, par son zèle à accomplir tous les détails du service, le jeune Hussein n’avait pas tardé à se faire aimer de ses chefs, et bientôt il obtint un grade élevé dans cette arme. Mais il était opiniâtre, irascible ; ses défauts, qu’il ne pouvait dompter, vinrent l’arrêter dans sa carrière militaire, tout en lui ouvrant, sans qu’il s’en doutât encore, les voies de sa future grandeur. Un jour qu’ayant violé la discipline militaire, il s’était attiré un sévère châtiment, il résolut de s’y soustraire, et partit secrètement pour Alger, où il s’enrôla parmi les janissaires. Dès qu’un individu faisait partie de cette milice, la justice turque n’avait plus aucun pouvoir sur lui. Le plus grand coupable, un assassin même, étant poursuivi, parvenait-il à s’introduire chez un recruteur de la régence, et à lui dire : « Je m’engage! y il était sauvé à l’instant même; il pouvait aussitôt se présenter dans la rue et dire à ceux qui le poursuivaient : « Je suis janissaire d’Alger; » on le laissais libre, il devenait inviolable. Dès que Hussein eut endossé l’uniforme de la milice, il renonça à la gloire des armes, pour se livrer au commerce et se créer une position indépendante. Tout milicien appartenant à l’Odjak avait l’autorisation d’utiliser ses loisirs ; il lui était permis d’exercer un métier s’il en avait un, et il pouvait même s'absenter, pourvu qu’il fut toujours prêt lorsque le service de l’État réclamait sa présence. Hussein commença par tenir une boutique de fripier dans la partie basse de la ville. L’activité, l’ordre et l’économie qu’il sut mettre dans son négoce lui firent bientôt réaliser des bénéfices considérables, qui lui permirent de solliciter et d’obtenir la place de directeur de l’entrepôt du blé. Dans

UNK LEÇON D'HISTOIRE.

cette position nouvelle, Hussein montra toute l’aptitude et toute l’habileté dont il était doué pour l’administration des affaires. Omar-Pacha, alors dey d’Alger, le distingua et l’appela aux fonctions de secrétaire du gouvernement ; il lui confia ensuite la surveillance de tous les domaines appartenant à l’État, avec le rang de Kodja-el-Key ( ministre des propriétés nationales), et de membre du divan. Ali, successeur d’Omar, montra les mêmes dispositions bienveillantes à l’égard de Hussein, et ajouta de nouveaux honneurs à ceux qui lui avaient été déjà conférés. En mourant, il lui légua le pouvoir, comme au seul homme de la régence qui fût capable et digne de le remplacer ; et je laisse à penser quelle fut la surprise de Hussein lorsque le divan eut ratifié les dernières volontés d’Ali. Quelques historiens expliquent d’une autre manière son élévation ; ils prétendent que Hussein parvint au poste de chef suprême de l’Odjak en tenant la mort d’Ali secrète pendant quelques jours, et en se frayant, durant ce court interrègne, les voies qui devaient le conduire au pouvoir. On ne saurait se prononcer pour l’une ou pour l’autre de ces deux versions, dont la première fut toutefois confirmée par le témoignage de Hussein lui-même ; mais quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître que le dernier dey d’Alger ne dut qu’à d’éminentes capacités la faveur de s’élever au trône, et de s’y maintenir pendant douze ans. Les Algériens et les consuls étrangers qui l’ont approché assurent que son administration se distingua par un caractère de justice et de fermeté que n’eurent point les précédentes. Il professait une vive admiration pour le sultan Mahmoud et pour Méhémet-Ali, le régénérateur de l’Egypte ; ii étudiait les progrès de la civilisation euro-

péenne, etse proposait, dit-on, d’initier la régence d’Alger à quelques-uns de ses bienfaits. Peut-être aurait-il réussi dans sa tâche, sans l’accident imprévu qui renversa son règne.

L’organisation du gouvernement turc formait à Alger une république militaire d’environ six à huit mille hommes, dont le chef n’était qu’un soldat élu par ses pairs, ou conduit au pouvoir à la suite d’une révolution. Ce corps de troupes se recrutait de tous les aventuriers, musulmans ou renégats, que lui envoyaient chaque année Constantinople, Smyrne, les autres états levantins, et plusieurs régions européennes du littoral de la Méditerranée. Les Turcs se partageaient tous les emplois politiques, et traitaient les Maures et les Arabes en sujets ou alliés, selon le^plus ou le moins d’action que les distances et leur force numérique leur permettaient d’exercer sur le territoire africain. Ils avaient partagé l’Algérie en quatre divisions politiques. La province de Constantine, à l’est, et celle d’Oran, à l’ouest, étaient régies chacune par un Bey, espèce de gouverneur général, qui avait sous ses ordres les autres fonctionnaires. Le centre de la régence formait deux provinces : le Bcylik de Tittery, et le territoire d’Alger soumis à l’autorité immédiate du dey. Chaque province était subdivisée, pour l’administration et le gouvernement, en districts nommés Outhans, confiés à des chefs nommés Kaïds. Il y avait deux kaïds par outhan; le premier, choisi parmi les Turcs, réunissait les pouvoirs civil et militaire; le second, nommé Kaïd-el- Achour, était le collecteur de l’impôt levé sur les récoltes. Il y avait aussi un kaïd pour les Arabes du désert de Sahara, qui venaient à certaines époques séjourner en Al-

UNE LEÇON D'HISTOIRE

gérie, et le Kaïd-el-Gharb, ou de l’ouest, pour les Marocains qui se trouvaient dans le même cas. Les noms des outhans, ou districts algériens, sont le plus souvent des noms d’hommes qui, dans des temps reculés, ont joui d’une haute renommée, ou d’une puissante influence, soit personnelle, soit de famille. Dans chaque outhan, les tribus qui le composaient avaient à leur tête des Cheikh (anciens, notables delà peuplade) commissionnés par le dey, sur la présentation faite au kaïd par les principaux habitants du district, et soumise par le kaïd à la sanction du souverain de la régence. Ces cheïkhs pouvaient être révoqués sur les plaintes qui arrivaient des tribus , comme l’étaient les kaïds et les beys eux-mêmes. Mais les chefs supérieurs qui encouraient la disgrâce du dey étaient presque toujours étranglés ; on craignait que s’étant fait dans leur gouvernement des partisans et des créatures, ils n’y fomentassent, après leur chute, des révoltes contre leur successeur.

Le beylik de Tittery comptait environ quatorze outhans ; il y en avait neuf dans le cercle d’Alger, dont cinq dans les montagnes et quatre dans la plaine. La grande province de Constantine en possédait de trente à quarante; celle d’Oran en proportion. Les kaïds habitaient communément dans la capitale, auprès du bey, dont ils formaient la cour et qu’ils assistaient de leurs avis ; ils se rendaient à des époques fixes dans les outhans, pour y faire une tournée d’inspection et de surveillance.

Le petit nombre de villes qui existent dans la régence possédait une organisation plus complexe, à raison de la réunion des diverses classes d’habitants, etdes différentes professions industrielles ou commerciales qu’on y exer-

çait. L’administration en était réglée sur le modèle de celle d’Alger.

Les- affaires locales de cette capitale étaient confiées à des magistrats choisis parmi les Maures. Le premier de ces fonctionnaires avait le titre de Cheïkh-cl-Beled (chef du pays). Il percevait une contribution hebdomadaire sur les boutiques et les métiers, fournissait par voie de réquisition les mulets et les chevaux de transport pour les sorties des troupes turques, et défrayait pendant leur séjour les envoyés du dehors. Un autre fonctionnaire était le Beilel-Mal (administrateur des successions), chargé de recueillir, au profit du dey, l’héritage des condamnés à mort, et des habitants décédés sans frères ou sans enfants. Lorsqu’il y avait des héritiers, le beit-el-mal opérait avec l’assistance d’un conseil présidé par un Uléma ( homme de loi), qui vérifiait les titres de propriété et statuait sur les partages. Un troisième magistrat, nommé El-Malheb, avait la police des marchés, à l’exception de celui des grains que le dey faisait lui-même surveiller pour la perception des droits qu’il en retirait. Lè même employé était chargé de l’entretien de la voie publique. Le Mézouar présidait à l’exécution des jugements criminels. Un chef des fontaines ( Amin-el-Aïoun ) recevait les revenus appliqués à cette branche des travaux d’utilité générale. — Les divers métiers, réunis en corporations, comme ceux de la France et de l’Europe au moyen âge, avaient chacun leur Amin ou syndic, soumis à la juridiction du cheïkh-elbeled.— Deux employés supérieurs veillaient au maintien de la police publique ; le premier ( Kaïa, lieutenant) fonctionnait pendant le jour ; le second, toujours choisi parmi les Turcs, faisait les rondes de nuit; on le nommait Agha-

lmp J.Rigq eYC"

Page 1