COUP D'OEIL HISTORIQUE SUIS L'ALGERIE
DEPUIS l’antiquité jusqu'à la conquête française.
Les anciens connaissaient peu l’Afrique septentrionale avant la conquête romaine, et ne nous ont laissé aucune histoire des peuples primitifs de ces contrées, que la mythologie du vieux monde remplissait de mystères. Le géographe Pomponius Mêla, réunissant les fables des voyageurs, nous parle des Atlantes, montagnards de l’Atlas, qui maudissent le soleil à son lever et à- son coucher, parce que ses brûlants rayons les désolent aussi bien que leurs champs. « Ces êtres sauvages, ajoute-t-il,
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ne se distinguent pas entre eux par des noms individuels; ils ne mangent point la chair des animaux, et n’ont pas de rêves nocturnes, comme les autres hommes.
— Les Troglodytes, dénués de tout, ne s’expriment que par une sorte de sifflement ; ils habitent des cavernes, des grottes souterraines, et se nourrissent de serpents.
— Les Garamantes possèdent des troupeaux de gros bétail ; mais ces bêtes sont obligées de paître en tournant la tête sur le côté, parce que leurs cornes, pointées en bas et démesurément longues, les empêchent de brouter.
— Les Augiles ne reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts ; ils ne jurent que par elles, et les consultent comme des oracles. Après leur avoir exposé leurs vœux, ils se couchent sur quelques tombeaux, et croient recevoir en songe la réponse de leurs aïeux . — Les Gamphasantes ignorent l’usage des vêtements et des armes; ils fuient tous les étrangers qu’ils rencontrent, et ne vivent ou ne s’entretiennent avec personne qui ne soit de leur nation. — Les Blémycns n’ont pas de tête; leur visage est placé sur leur poitrine. — Enfin, les Satyres n’ont de l’homme que la figure, avec un corps velu et des pieds de bouc.»
L’historien Strabon, plus raisonnable que Pomponius, dit que l’Afrique trace la forme d’une panthère couchée ; que son territoire, couvert de lieux habités, a pour limite un désert incalculable. — Pline le naturaliste peuple d’êtres fantastiques les solitudes du mont Atlas, et nous sommes obligés d’ouvrir les pages de Salluste, qui fut gouverneur de l’Afrique romaine sous la dictature de César, pour trouver des notions un peu plus sérieuses. 11 nous représente en peu de mots cette ré-
gion comme un sol très-fertile, nourrissant des troupeaux nombreux, mais dénué d’arbres, à cause de la rareté des pluies et des grandes rivières. On a voulu, de nos jours, prendre à la lettre cette opinion du célèbre historien; mais il est permis de penser que Salluste n’appliquait son jugement qu’à la partie du pays qu’il avait eu occasion d’explorer. Il avait fixé sa résidence à Stora, sur la côte orientale de l’Algérie actuelle; âpre à l’abus du gouvernement militaire dont il était investi, ce proconsul fut plus occupé du soin de pressurer, par mille exactions, les indigènes placés sous son autorité, que d’étudier les ressources du pays. N’oublions pas que sa courte carrière publique finit avec la vie de son protecteur, égorgé en plein sénat, au pied de la statue de Pompée. C’est alors, qu’emportant dans sa retraite le chagrin d’une perte à laquelle il survécut peu d’années, Salluste écrivit à Rome, sous les ombrages de son palais du Quirinal, le beau drame des guerres de Jugurtha. Malgré les immenses richesses qu’il avait rapportées d’Afrique, les tristesses de l’isolement et les regrets cuisants de l’ambition déçue l’empêchèrent de dire toute la vérité sur un pays dont les souvenirs s’alliaient à sa disgrâce.
Tels sont les vagues renseignements que nous offrait l’antiquité ; mais les savants du moyen âge et les voyageurs modernes ont éclairé d’une plus vive lumière la connaissance du nord de l’Afrique.
Le géographe arabe Abou-el-Feddah donne le nom général de Moghreb (pays du couchant), à cette saillie que forment, au nord-ouest, les contrées africaines, à partir du 33' degré de latitude. Il divise cet espace en trois régions : 1° le Moghreb-el-Aksa (extrême région de
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l’ouest), qui s’étend du couchant au levant, depuis la mer Atlantique jusqu’à Tlemcen; — 2° le Moghreb-el- Aousat (région intermédiaire de l’ouest), depuis Tlemcen jusqu’à l’extrémité orientale de l’ancien royaume de Bougie; — et enfin, YAfrikea ( du mot phénicien Fériké, terre des épis), qui régnait depuis Bougie jusqu’au delà du territoire actuel de la régence de Tunis.
La domination romaine avait été lente à se fonder par la conquête; sa durée fut pleine de troubles. Les Numides vaincus ne cessèrent point de protester contre le conquérant par des révoltes multipliées ; et cependant, malgré tant de difficultés, nous voyons à cette grande époque le sol africain chargé d’un réseau de colonies, de villes tributaires, de forteresses et de communications stratégiques. Toutefois cette puissance n’était que fictive ; le pays était subjugué, mais non soumis ; les légions latines avaient sans cesse les armes à la main pour comprimer, sur tous les points, des insurrections toujours renaissantes. Au cinquième siècle de notre ère, l’empire romain touchait au dernier période de sa décadence; l’invasion des Vandales, après avoir saccagé Rome pendant quatorze jours, se rua sur la province africaine. Bélisaire le Byzantin vint écraser à leur tour ces farouches vainqueurs; mais ce triomphe passager ne put imposer aux indigènes la soumission ni la paix ; et, deux siècles plus tard, apparut l’immense émigration des Arabes d’Orient, qui balaya les vainqueurs et les vaincus.
Les faits qui précédèrent ce dernier événement méritent qu’on les étudie.
Au seuil du merveilleux Orient, vieille patrie de la féerie et de civilisation perdues dans la nuit des âges,
règne, entre les grèves de la mer Rouge et du golfe Persique, une vaste oasis que des plaines de sable séparent de la fertile Asie. Nœud de trois continents, et berceau d’un grand peuple qui s’étendit par la conquête depuis les fleuves de l’Inde jusqu’aux rivages atlantiques, l’Arabie eut pour premiers habitants quelques familles de pasteurs, campées à l’ombre des palmiers. Les traditions bibliques leur donnent pour père commun le patriarche Abraham, qui, après avoir porté ses tentes en Mésopatamie, revint se fixer et mourir au milieu de sa nombreuse postérité, dans ces vallons solitaires où la vie errante n’avait encore à redouter ni le joug de la force, ni les menaces de la tyrannie.
Lorsque les empires de l’antiquité se formèrent, le puissant voisinage de l’Assyrie, de la Perse et de l’Égypte, ne changea point les mœurs des enfants du désert. L’Arabe, passionné pour son indépendance, et affranchi de nos besoins factices, dont la satisfaction coûte si cher, méprisa l’éclat d’une existence achetée au prix de la liberté. Son ardente organisation et sa vie peu occupée le disposaient surtout à ces contemplations mystiques où l’esprit de l’homme, se dégageant des liens matériels, s’égare avec ravissement dans le monde des rêves. Heureux de son insouciance, ayant pour lit les fleurs de l’Yémen sous un dôme d’azur, et pour spectacle les splendeurs infinies de l’espace et des cieux , il s’endormait, bercé par sa pensée vagabonde, sans souci de la veille, sans appréhension du lendemain. — Quand, plus tard, les expéditions d’Alexandre projetèrent au loin sur l’Asie un reflet de la civilisation grecque, l’Arabie sembla reculer dans ses déserts pour en éviter le con-
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tact, et les aigles de Rome conquérante s’arrêtèrent devant sa limite.
Mais les événements du passé ne devaient pas rester sans influence sur le développement d’un peuple en qui germait un immense avenir. Des caravanes d’émigrants, chassés par l’effroi des dominations étrangères, descendirent un jour des hautes régions d’Asie, et vinrent successivement chercher sur le sol arabe un asile pour leurs dieux exilés, une patrie pour leur liberté fugitive. Ces familles apportaient avec elles les traditions de leur pays natal en échange de l’hospitalité du désert: elles y trouvèrent un accueil fraternel. Les hommes simples qui leur faisaient place écoutèrent avec ravissement les récits de la terre lointaine ; l’aspect des restes d’une opulence inconnue leur révéla des besoins nouveaux, et ils comprirent alors qu’on pouvait combattre pour autre chose que la possession d’un puits dans les sables, ou d’un pâturage découvert dans le pli d’une double colline. La tribu voyageuse admira aussi les filles des exilés ; les joies naïves du mariage primitif rapprochèrent par des liens sympathiques ceux qui pleuraient la patrie perdue, et ceux pour qui les horizons sans fin et le changement de lieux étaient la condition du bonheur. Les années passèrent sur cette alliance, et confondirent peu à peu les races diverses en une race unique, dont le type a traversé les âges sans s’altérer.
Mais de cette fusion naquit un phénomène moral qui retarda la croissance d’un état social auquel manquaient encore l’unité qui crée la force, et la foi qui cimente l’unité. Les idoles de la Perse et les fétiches indiens étaient venus s’installer au foyer de l’Arabe, avec leur cortège de
poétiques légendes, leurs mystères tour à tour gracieux ou redoutables. Ces cultes nouveaux ne tardèrent pas à séduire les mobiles imaginations du peuple hospitalier. L’autel de pierre où s’offraient au Dieu d’Àbraham les prémices de la terre et les premiers nés du troupeau, fut assez large pour contenir les images des dieux humains ; et peu à peu, de cette corruption de la croyance patriarcale, l’Arabe imitateur passa aux erreurs des peuples enfants. Tout ce qui frappait ses sens de terreur ou de joie revêtit à ses yeux un prisme divin, et lui offrit une idole nouvelle : l’orage, le feu, le vent, les astres personnifièrent tour à tour, par leurs effets, les génies du bien et du mal devant lesquels il s’agenouilla, pour les bénir ou les conjurer. Le ciel et la terre s’emplirent de puissances invisibles, tantôt favorables ou funestes; l’ignorance attacha des fantômes à chaque secret de la nature, et la faiblesse de la raison ne put sauver l’esprit du naufrage des vérités primitives.
La destruction du judaïsme par les Romains rejeta en Arabie, au commencement de l’ère chrétienne, quelques débris des anciennes races patriarcales qui avaient gardé le culte du vrai Dieu ; mais cette religion sans mystères et sans pompes se mêla encore, sans les détruire, aux superstitions importées d’Orient par l’émigration, et le christianisme lui-même, avec ses miracles naissants, sa foi vivace et son apostolat fondé sur le martyre, n’avait pu trouver accès dans les temples voués par l’Arabe à ses divinités adoptives.
Les mœurs des émigrés de la haute Asie, transplantées chez les tribus nomades, introduisirent l’usage des villes au milieu des campements du désert. Le commerce
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et l’industrie se développèrent, mais bientôt la rivalité commença. Les populations errantes prirent en aversion celles qui s’entouraient de murailles, et formèrent une ligue offensive qui propagea tous les maux de l’état de guerre enfanté par une imparfaite civilisation.
Ainsi vivaient les races arabes, lorsque Mohammed, que nous appelons vulgairement Mahomet, parut au milieu d’elles. Cet homme extraordinaire naquit à la Mecque, le 10 novembre de l’an 571 après Jésus-Christ. Son père se nommait Abdallah, de la famille de Hachem, et sa mère Amina. Orphelin dès son bas âge, il n’hérita que de cinq chameaux et d’une esclave éthiopienne. Un de ses oncles, Abou Taleb, fut le tuteur de sa jeunesse, et dirigea ses goûts et son étude vers le négoce, en y joignant l’exercice des armes, fort utile en ces temps où les tribus arabes se livraient à tout propos des luttes acharnées. Il dut plus tard sa fortune à une riche veuve, nommée Khadidjah, sa parente éloignée, qui, faisant un grand commerce, l’associa d’abord à ses intérêts, et l’épousa ensuite. Mais au milieu des préoccupations du trafic, l’esprit observateur de Mohammed étudiait profondément les mœurs de ses compatriotes, comprenait leur génie caché, et rêvait pour eux de hautes destinées. Dispensé par son aisance de se livrer à un travail sans répit, il se retirait du monde de temps à autre, pour aller dans une caverne du mont Héra, préparer les éléments de la grande mission à laquelle il se sentait appelé. Procédant de proche en proche, il fit de sa femme Khadidjah son premier disciple, et rallia peu à peu à ses idées Saïd, son esclave, qu’il affranchit; Ali, son cousin, fils d’Abou- Taleb , et un de ses voisins , Abou-Bekr, qui devint son
ami le plus fidèle et le continuateur de ses projets.
La doctrine de Mohammed n’était rien moins que la régénération des croyances du peuple arabe, et son retour au dogme de l’unité de Dieu. En 622, après trois années de patients efforts et d’enseignements particuliers, il n’avait encore réuni que quatorze disciples ; mais pressé de commencer son œuvre au grand jour, il assembla, l’année suivante, quarante membres de la famille de Hachem, et proclamant tout à coup son rôle de prophète, il leur parla, avec un enthousiasme ineffable, de l’avenir qu’il pressentait, et leur promit tous les trésors de la terre avec le bonheur de la vie future, s’ils voulaient embrasser sa foi : — Dieu m’a commandé, leur dit-il en finissant, de vous appeler à son service; quel est celui d’entre vous qui veut me seconder?
Au milieu du silence et de la stupeur des assistants, Ali, fils d’Abou-Taleb, enfant de quatorze ans, se leva seul, et s’écria:— O prophète, c’est moi ! je serai ton lieutenant I . . .
Cette scène inattendue produisit dans l’auditoire une étrange sensation. Les parents de Mohammed se divisèrent ; les uns, dominés par l’éloquence persuasive du novateur, crurent aussi que la voix de Dieu venait de se manifester par la bouche du jeune Ali, et se rangèrent du côté du prophète ; les autres quittèrent l’assemblée en tumulte, et répandirent dans la Mecque le bruit que Mohammed avait perdu l’esprit. Le scandale fut tel, qu’après d’énergiques mais vaines représentations, faites auprès de Khadidjah pour l’engager au divorce, les anciens de la ville eurent recours aux menaces, puis à la persécution. Mohammed et ses partisans furent exilés; les
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chefs de sa tribu le condamnèrent lui-même à mort, par un arrêt unanime, et s’il n’était parvenu à se soustraire par la fuite au sort qui l’attendait, les Arabes seraient peut-être restés à jamais confinés sur le petit coin du monde qui avait été leur berceau.
C’est de la fuite de Mohammed que date Y Hégire, ère musulmane, qui correspond à l’an 622 de l’ère chrétienne. (Le mot Hégire, en arabe, veut dire fuite.)
La proscription engendre des martyrs, et Mohammed lui dut de nombreux sectateurs que sa parole n’eût peutêtre ralliés que bien lentement. Sa nouvelle religion se fonda par une guerre acharnée contre la foule des dissidents. Les succès, malgré l’inégalité de la lutte, furent d’abord partagés ; mais si le prophète ne triomphait pas toujours par la force des armes, il faisait des progrès plus certains par sa générosité et sa grandeur d’âme envers ses adversaires. Au milieu d’hostilités incessantes avec les Arabes, et qui durèrent plus de vingt ans, il eut besoin de ressources matérielles, attaqua les Juifs, ses voisins, les réduisit en captivité, et s’empara de leurs trésors. Sa fortune ainsi assurée pour un long avenir, il S’éleva rapidement à l’apogée de son rôle, traita d’égal à égal avec les souverains d’Orient et d’Occident, envoya, en son nom et au nom de Dieu, des députés au roi de Perse, à l’empereur des Romains, au prince des Cophtes, au roi d’Abyssinie, et à plusieurs autres chefs de peuples. Un grand nombre, dit Abou-el-Feddah, son historien, reçurent avec respect ses messagers, et adoptèrent la foi de Y Islam. Ce mot, dont nous avons fait Islamisme, signifie abandon de soi-même à la volonté de Dieu. Les sectateurs de Mohammed se sont appelés Mouslim (musulmans), c’est-
à-dire soumis à Dieu. Leur livre sacré, qui contient la doctrine et les préceptes du prophète, se nomme El-Koran (la lecture ), parce qu’il se compose de chapitres et de sentences détachées.
Peu de temps après sa victoire sur les Juifs, Mohammed s’empara de la Mecque, renversa les idoles, abolit l’ancien culte arabe, et fit de cette ville le siège de sa puissance. Du haut des marches d’un temple rendu à la foi du vrai Dieu, le prophète triomphant agite sa bannière : — Frères, dit-il au peuple étonné, le glaive est la clef du ciel et de l’enfer ! Une goutte de sang versée pour la cause de Dieu, une nuit passée sous les armes, seront plus comptées aux fidèles que deux mois de jeûnes et de prières! Celui qui périra dans une bataille obtiendra le pardon de ses péchés ; au dernier jour, ses blessures seront éclatantes comme le vermillon, parfumées comme l’ambre et le musc ; des ailes de chérubin remplaceront les membres qu’il aura perdus !
A cette poétique promesse, les imaginations s’exaltent ; les armes brillent de toutes parts , et trente mille cavaliers se rassemblent pour aller planter, aux frontières de l’empire grec, le premier drapeau de la conquête arabe. Mais la trahison veille à la même heure au chevet du prophète : une esclave juive, nouvelle Judith, verse dans ses veines un secret poison ; il meurt à Médine, le 8 juin 632 , léguant à ses fidèles disciples l’héritage de sa pensée.
Mohammed avait fondé la nationalité des Arabes sans nuire à leur indépendance; et nous trouvons dans le Koran un code complet de la plus saine morale , avec une législation civile capable de suffire aux besoins d’un
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peuple simple et libre. Un savant religieux chrétien du dix-septième siècle, qui a donné la réfutation en même temps que la traduction du Koran, et dont, par conséquent, le témoignage ne peut être suspect, ne craint pas d’affirmer que Mohammed a conservé tout ce qu’on trouve de plus excellent dans la religion chrétienne , avec tout ce qui nous parait de plus conforme à la loi et à la lumière de la nature. Quoi qu’en aient dit des historiens mal instruits ou partiaux, le législateur arabe ne fut pas ambitieux du pouvoir temporel ; il n’agissait sur ses compatriotes que par la persuasion , par l’austérité de ses mœurs et l’exemple de ses vertus. Tout s’était accordé dans sa vie pour prêter à sa mission l’appui d’une influence irrésistible ; il unissait la beauté physique à l’énergie de l’àme, et ces précieuses qualités se rehaussaient d’une charité ardente et communicative. Adressant à Dieu de fréquentes prières , il était très-sobre de discours futiles. Ses parents ou les étrangers, les puissants et les faibles trouvaient en lui une justice égale. Il aimait les humbles et ne méprisait pas le pauvre à cause de sa misère , comme il n’honorait pas le riche à cause de ses trésors. Les légendes contemporaines de cet homme remarquable disent qu’il sortit de ce monde sans s’être une seule fois rassasié de pain d’orge. Il vivait avec sa famille de dattes et d’eau , et parfois il était obligé, pour tromper sa faim, de se serrer avec sa ceinture une pierre sur le ventre. Que Mohammed se soit cru réellement inspiré, ou qu’il ait agi dans un but purement humain, son passage sur la terre n’en a pas moins été le signal d’une œuvre merveilleuse ; sa religion fut, pour ainsi dire, une transaction entre le spiritua-
lisme chrétien et les dogmes matériels des anciens Arabes ; et la pensée de rattacher par le lien religieux les éléments épars d’un grand peuple suffirait pour le placer au premier rang parmi les génies de tous les âges, quand même le succès n’aurait pas couronné ses desseins. Mais l’avenir appartient aux idées populaires; tout leur sert de moyen : la guerre et la paix, le commerce et la science, l’avidité des intérêts matériels et l’ambition de l’esprit humain. L’idée chrétienne s’était développée par le sacrifice, l’idée musulmane s’épanouit par la conquête ; autour du tombeau de Médine se dressent tout à coup les drapeaux de l’invasion.
Quelques années après la mort de Mohammed, ses disciples brisent la digue qui contenait la fougue de ce torrent; ses flots débordent sur le vieux monde. Mais Abou- Bekr, le second chef de l’Islam, et le plus intime confident de la pensée du prophète , disait à ses soldats , en prenant le glaive : — Allez, et songez qu’en combattant pour la religion vous obéissez à Dieu même. Ayez donc soin de faire ce qui est juste et équitable ; ceux qui se conduisent autrement ne prospéreront pas. Quand vous rencontrerez vos ennemis, comportez-vous en vaillants hommes ; et si vous êtes victorieux , ne faites point de mal aux petits enfants, ni aux femmes, ni aux vieillards; ne détruisez point les palmiers, ne brûlez point les blés, ne coupez point les arbres, et n’égorgez point le bétail, à l’exception de ce que vous tuerez pour la nourriture des fidèles ; enfin, soyez exacts à tenir la parole donnée.
A ces mots, les Arabes se répandirent sur la terre. L’an du Christ 640, l’Égypte était soumise par Amrouben-el-Aàsi, qui jeta les fondements du Kaire et prit la
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ville d’Alexandrie. — Sept ans après, un nouveau chef, Abdallah-ben-Saïd, s’avance jusqu’aux frontières de l’antique Numidie, disperse une armée de 120,000 Grecs commandés par le patrice Grégoire , et s’empare de Tripoli ; mais bientôt, épuisé par les fatigues et les maladies de ses troupes, il regagne l’Égypte, après quinze mois de campagne. En 653, une seconde invasion, composée des plus braves guerriers d’Orient, est attirée par les indigènes africains eux-mêmes , lassés du joug des proconsuls de Byzance ; elle renverse tous les obstacles et parvient à Cyrène ; mais au milieu de ses succès, une insurrection éclate en Égypte et en Syrie, et le Khalife (lieutenant du prophète) Mohawiah rappelle ses soldats victorieux, pour défendre son pouvoir.— En 655, Okbahben-Nâfy rélève l’étendard des conquêtes lointaines, et, suivi de quarante mille combattants, franchit les déserts de sable , les monts arides , les plaines ignorées , et , comme si Dieu même l’eût conduit par la main, ce génie du moyen âge arrive à Tingis (le Tanger actuel) aux bords de l’Atlantique : — Allah! s’écrie-t-il avec orgueil en poussant son cheval dans l’Océan , Allah ! les flots m’arrêtent ; ouvre-les devant moi , et j’irai porter ton nom jusqu’aux royaumes inconnus du Couchant! — Mais quand il voulut revenir sur ses pas , les Mauritaniens indigènes et les populations romaine et byzantine de l’Afrique, que son audace avait frappés de stupeur, s’étaient refermés derrière lui; l’armée arabe et son chef, cernés de toutes parts, furent anéantis. — Les Arabes d’Égypte , inquiets du sort de leurs frères , envoyèrent une autre armée à leur recherche, pour partager leur prospérité, s’ils avaient trouvé des terres heu-
reuses , ou pour venger leur défaite. Zobéir, brave comme Okbah, subit comme lui les désastres d’une invasion aventureuse, et périt avec tous ses compagnons.
Ces quatre expéditions apprirent aux Arabes qu’ils ne pourraient s’implanter dans les contrées d’Occident qu’en fondant leur puissance sur des établissements successifs. Ils marchent cette fois avec précaution, occupent la terre, absorbent dans leurs masses les habitants qui se soumettent, et refoulent les autres, ou les détruisent par la guerre. En* 670, ils fondent Kheïr-Ouan (Kairouan), et leur domination s’y met à l’abri des révoltes. En 692, ils renversent Carthage ; les Grecs byzantins abandonnent l’Afrique; le christianisme en est banni comme eux, et l’invasion musulmane emporte désormais, dans son cours irrésistible, tout ce qui restait encore de la fortune de Rome. Les Arabes triomphent partout des insurrections mauritaniennes, et devenus bientôt trop nombreux, par les renforts continuels que l’Orient leur envoie, ils se jettent sur l’Espagne, en 710. Les Goths, possesseurs énervés de ce beau pays, n’étaient plus alors ces terribles barbares qui , après avoir humilié l’orgueil de Rome et s’être enrichis de ses dépouilles , avaient étendu leurs victoires du Danube à l’Atlantique. Séparés du reste de l’Europe par la chaîne des Pyrénées, les successeurs d’Alaric s’épuisaient dans la mollesse d’une longue paix; les remparts de leurs villes tombaient en ruines, et la discorde achevait d’user leur état social. Huit années suffirent aux Arabes pour faire de l’Espagne l’avant-garde d’une puissance dont l’ambition convoitait les limites du monde. Mais un succès si prompt reposait sur d’autres bases que le gain des batailles; fidèles à la
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loi du Prophète, les conquérants nouveaux apportaient avec eux la tolérance et la justice. La condition des vaincus devint si douce, dit un chroniqueur espagnol, qu’au lieu de l’oppression qu’ils craignaient, ils se félicitaient d’appartenir à des maîtres qui leur laissaient le libre exercice de leur religion et la jouissance de leur liberté , n’exigeant d’eux qu’un tribut modique et l’obéissance aux lois générales établies dans l’intérêt commun.
Le règne des émirs d’Espagne fut une époque de gloire et de prospérité. Ces souverains, tout à la fois religieux et guerriers, loin de se montrer ennemis des races chrétiennes, ne virent plus autour d’eux qu’un seul peuple. Amenés par une invasion, ils adoucirent par leur sagesse la barbarie des races qu’ils étaient venus dompter; rendus maîtres d’une terre féconde, ils s’appliquèrent à l’enrichir de tout ce qui peut augmenter le bien-être humain. Des lois rigides, mais justes, des arts utiles parce qu’ils créaient des jouissances ; l’agriculture encouragée et devenue le premier état qui anoblit l’homme, produisirent, avec l’aide du temps, une prospérité qui devait faire envie à plusieurs états chrétiens. En s’entourant des pompes orientales, les Arabes contribuèrent à développer, dans l’Europe encore sauvage, les goûts de la vie confortable, et les besoins du bien-être matériel que peut réaliser l’opulence. Les artistes chrétiens venaient apprendre des secrets merveilleux au sein des populations musulmanes ; les écoliers de tout pays accouraient en foule aux universités de Tolède, de Cordoue, de Séville et de Grenade, pour y puiser les trésors de science que renfermaient ces villes célèbres; et les guerriers du Nord s’y formèrent, dans les
premiers tournois, aux nobles vertus des temps chevaleresques. Les princes maures qui ont laissé dans l’histoire un nom fameux, ceux qui étendirent ou stabilisèrent la puissance arabe, se signalent par leur humanité et leur justice, plus encore que par leur génie militaire. C’est le portrait qu’en font les auteurs arabes, qui, sans doute, rapportent comme un éloge ce qu’ils avaient appris à juger comme une vertu. Exécutant eux-mêmes les grands travaux d’utilité publique auxquels l’agriculture et le commerce durent un si large essor, les émirs appelèrent les gens de toute nation qui pouvaient féconder le développement des sciences, et faire renaître les industries du passé. C’est ainsi qu’ils transformèrent l’Espagne sauvage en paradis terrestre, ses peuplades vagabondes en nation éclairée, laborieuse et progressive. Leur habile politique, base glorieuse d’une domination de huit siècles, s’usa néanmoins comme toutes les puissances de ce monde ; mais le motif de sa ruine ne fut pas, comme on l’a dit, l’horreur qu’inspirait aux chrétiens la religion musulmane ; c’est que, peu satisfaits d’occuper les plus fertiles provinces de l’Espagne, les émirs, soit en voulant essayer la conquête de la France, soit en luttant contre des intrigues rivales, oublièrent les âpres montagnes des Asturies, et y laissèrent se rallier une race indépendante qu’ils crurent d’abord méprisable, avec laquelle ils traitèrent ensuite. Cette race grandit, à la faveur de leur indifférence ou de leur oubli, et s’éleva peu à peu jusqu’au degré de force qui lui permit de vaincre et de chasser les Arabes.
L’invasion musulmane avait occupé Marseille, Avignon, Narbonne, Arles, Saint-Tropez, Fréjus ; elle mena-
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çait le cœur de la France ; mais l’épée de Charles Martel l’arrêta dans les plaines de Poitiers, en 732, et, après une victoire mémorable, rejeta les conquérants au delà des Pyrénées. Affaibli par des dissensions intestines, l’émirat d’Espagne se démembra : la perte de l’unité livra ses fractions à des luttes sanglantes ; et quand ses éléments furent en pleine dissolution, les armes chrétiennes achevèrent cette décadence. Les provinces mauresques retombèrent, l’une après l’autre, au pouvoir des races d’Occident ; et l’Islamisme, qui avait ouvert un filon d’or au seuil du monde de fer du moyen âge européen, arraché par une dernière secousse du sol où il avait fleuri, retourna languir et s’étioler dans le désert africain. A la fin du quinzième siècle, Ferdinand le Catholique avait reconquis dans Grenade le dernier lambeau de la conquête musulmane ; mais ce roi fanatique souilla sa victoire par d’odieux sévices. Trompés par des capitulations déloyales , les Arabes virent bientôt leur foi proscrite , leurs enfants baptisés par violence , et l’asile du foyer domestique indignement profané. Le costume d’Orient fut couvert d’avanies, le voile des femmes arraché comme un signe d’hérésie, et les malheureux vaincus cherchèrent un vain abri dans les montagnes. La chasse aux hommes s’organisa contre eux ; les prisonniers furent livrés aux bûchers, et les derniers fugitifs, échappés à tant de désastres, demandèrent à l’Afrique une retraite où l’horreur du nom chrétien s’est perpétuée jusqu’au jour de la conquête française.
L’ancienne renommée de la civilisation arabe est attestée par une foule de souvenirs. L’âge d’or des lettres et des sciences s’annonce chez eux, vers l’an 755 de
notre ère, sous le règne du khalife El-Mansour. Tandis que l’empereur grec Léon l’Isaurien brûlait les livres et les auteurs, El-Mansour se montrait, à Bagdad, l’assidu protecteur de la science au berceau. La théologie, la jurisprudence, l’astronomie et la poésie furent encouragées et cultivées par lui, et Georges Baktishua, médecin chrétien de l’Inde, traduisait par son ordre les ouvrages médicaux grecs, syriaques et persans. Le petit-fils d’El- Mansour, le fameux Haroun-el-Baschid, surpassa encore son aïeul dans la protection éclairée qu’il assurait aux lettres; il ne voyageait jamais, dit le chroniqueur El- Macin, sans un cortège d’une centaine de savants, qui l’accompagnaient même à la guerre. C’est à lui qu’on doit ce touchant usage des Arabes, qui veut qu’une école gratuite s’élève toujours à côté d’une mosquée ; aussi l’instruction se répandit-elle, du haut de son trône, dans toutes les classes de la société. Malgré ses préventions religieuses contre les chrétiens, Haroun finit par confier à Ebn-Meshua, profondément versé dans la littérature grecque, le soin de diriger les écoles de son empire. Il appela également auprès de lui un moine de Nisabour, dans le Khorassan, pays qui semble être le siège d’une culture intellectuelle fort ancienne. — Les moines exercèrent une grande influence sur les origines de la civilisation arabe. Dès les premiers siècles de l’ère chrétienne nous voyons ces pieux lettrés, pacifiques précurseurs de Mohammed, pénétrer dans la Perse, dans l’Inde et jusqu’au fond de la Chine, propageant la foi du Christ à l’aide des bienfaits de la science humaine, tandis qu’à l’autre extrémité de notre hémisphère, le moine Nicolas traduisait pour les Arabes d’Andalousie les œuvres de
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Dioscoride. Les Juifs d’Orient, alors célèbres par leur savoir, peuvent aussi revendiquer, même avant les chrétiens, l’honneur d’avoir initié les Arabes aux sciences profanes de l’antiquité. La médecine était surtout cultivée par les Hébreux, qui l’enseignèrent aux Arabes, et ceux-ci la perfectionnèrent encore, avec cette sagacité pénétrante et cet esprit de patiente observation qui les caractérisent. Mais avec le déclin de la civilisation musulmane, des pratiques superstitieuses remplacèrent peu à peu l’étude et l’observation, et ce qui était une science devint une jonglerie grossière.
L’éclat du règne de Haroun-el-Raschid fut encore surpassé par celui d’El-Mamoun, son fils, de 813 à 833. A Bagdad, comme plus tard à Cordoue, les premières dignités de l’état furent l’apanage exclusif du mérite et de la science. Des familles entières, les femmes comprises, se vouèrent au métier de traduire les œuvres étrangères, quoique, par un étrange caprice, les originaux, une fois traduits, fussent brûlés par ordre d’El- Mamoun, qui, vainqueur des Grecs, exigeait d’eux des manuscrits pour tribut. Honaïm, savant chrétien, traduisit pour ce khalife les ouvrages d’Euclide, de Ptolémée , d’Aristote , d’Hippocrate et de Galien ; aussi l’avait-on surnommé Y Interprète; El-Mansour lui payait ses traductions au poids de l’or. Le même khalife faisait élever à ses frais six mille écoliers , dans un seul collège de Bagdad. Passés, presque sans transition, de la barbarie à la civilisation la plus raffinée, les Arabes se portèrent vers l’étude avec la même ardeur que vers la conquête ; arrivés trop tard pour créer, ils prirent les sciences toutes faites aux mains des peuples qu’ils avaient vaincus, et
imitèrent ce qu’ils ne pouvaient plus inventer. De là cette rapide croissance, et ce déclin non moins rapide de leur civilisation éclose à la hâte, sans culture préalable, et trop vite développée pour ne pas se passer bientôt. Toutes leurs connaissances sont des emprunts : — l’alchimie, cultivée par eux avec tant de crédulité et d’amour, leur vient de l’Égypte; — l’astronomie et la géométrie, des Grecs, leurs premiers maîtres ; — la philosophie et l’histoire naturelle, d’Aristote, qui régna sur eux comme sur le moyen âge européen; — la médecine, des Hébreux, et l’algèbre de l’Inde ; — la boussole, imparfaite, il est vrai, des Chinois, qui la possédaient dès le premier siècle de l’ère chrétienne; — enfin, le papier leur fut importé d’Asie, et la poudre à canon, du pays des Mongols.— Avides de toute espèce de connaissances, les Arabes, à défaut d’invention, semblent avoir été doués de la faculté de s’approprier, pour les perfectionner, les découvertes des autres peuples, et d’en faire, en les propageant dans leur vaste empire, 'le patrimoine du genre humain. La seule chose qui leur appartienne en propre, dans toute cette culture de seconde main, c’est leur littérature, produit indigène de leur sol et de leur génie, et qui est bien à eux par ses qualités, et surtout par ses défauts. Mais le grand et réel service qu’ils ont rendu au monde, ce n’est point d’avoir créé les sciences, c’est de ne pas les avoir laissées périr.
Les continuels voyages des savants arabes, à travers l’immense étendue des pays soumis à la loi de l’Islam, ont fait éclore d’excellents travaux d’histoire, de géographie et de statistique. La plupart des traités que nous possédons encore sur ces matières ont été composés par
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lfil
ordre des khalifes de Bagdad et de Cordoue. Aben-Isael-Gazhani a laissé une description scientifique de l’Égypte. Au douzième siècle, le chériff Édris, qui fit pour Roger II, roi de Sicile, le fameux globe céleste en argent, dont le moyen âge a tant parlé, a compris dans sa volumineuse géographie, dont nous ne possédons qu’un fragment, une description détaillée de l’Espagne. Dès les premiers temps de la conquête de cette contrée, l’émir El-Samâh avait dressé lui-même une statistique de la péninsule soumise, avec le tableau des impôts qu’elle devait acquitter. D’autres savants ont écrit, à différentes époques, toute l’histoire de la domination des émirs, résumée au dix- septième siècle dans une compilation générale, qui est l’œuvre d’Ahmed-el-Mokri , savant lettré de Tlemcen, en Algérie.
Quant à la philosophie, j’ai dit que les doctrines d’Aristote furent la base des études arabes. Averroès de Cordoue a fait lui seul plus de vingt volumes de commentaires sur les écrits de ce Grec illustre; mais l’orthodoxie musulmane se souleva bientôt contre des travaux dont les conséquences, en propageant l’esprit de libre discussion, menaçaient d étendre son audace jusqu’au livre sacré du Prophète. Toutefois cette étude abstraite trouva des adeptes distingués, parmi lesquels on doit citer Ebn- Sina [Avicenne), mort en 1037, philosophe et médecin de renom; El-Farabi, mort en 950, qui parlait, dit-on, soixante-dix idiomes, et qui a laissé sur toutes les sciences de son époque une vaste encyclopédie; El-Ghazali, mort en 1343, qui a appliqué la philosophie à la théologie; Ebn-Toufaïl, le premier auteur de cette fiction, si souvent répétée depuis, de l’enfant jeté dans une île déserte,
et à qui la nature révèle par degrés tout un système de métaphysique; enfin, au début du onzième siècle, Ebn- Kindi, le plus grand philosophe, médecin et astrologue de cette brillante époque, et qui n’a pas laissé moins de deux cents ouvrages.
Mais la science eût été stérile aux yeux des Arabes, si elle n’avait armé d’un pouvoir surnaturel celui qui creusait ses mystères. I)e là vint l’alchimie; et si l’art de transformer en or tous les métaux, si l’inverttion de l’élixir d immortalité ne couronnèrent point leurs patients efforts, il faut reconnaître néanmoins qu’ils étendirent fort loin le domaine de la chimie. El-Geber, de Séville, qui a donné son nom à l’algèbre, inventée dans l’Inde longtemps avant lui, a écrit plusieurs traités sur Y alchimie et la chimie, qu’il confond souvent l’une avec l’autre ; Ebn-Meshua et El-Kazi partagent avec ce savant l’honneur d’avoir transmis et développé des connaissances dont la source remonte aux anciens Grecs et aux Indiens. Les autres branches de l’histoire naturelle doivent encore aux Arabes un souvenir reconnaissant ; Ebn- Kadi-Schiaba et Abou-Othman ont écrit l’histoire des animaux; Abd-el-Kihan-el-Biouni traita celle du règne minéral; Ebn-el-Beythar, de Malaga, mort en 1248, explora toutes les parties du monde connu des musulmans, depuis les bords du Gange jusqu’aux rives de l’Océan atlantique, et recueillit d’immenses trésors d’observations.
Mais l’art dans lequel excellèrent surtout les Arabes fut la médecine. La fameuse école de Salerne comptait des musulmans parmi ses professeurs les plus renommés. On trouve dans les écrits d’El-Zaharaoui, chirurgien éminent,
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mort en l’an 50 de l’hégire, le détail de plusieurs instruments déjà perfectionnés et l’application du moxa contre la goutte ; on admire même la hardiesse de certaines opérations de cet art encore dans l’enfance. La pharmacie ne restait pas en arrière; le savant Aben-Zoar, de Séville, a donné son nom au bèzoar: la première pharmacopée qui ait été publiée est due aux Arabes, vers la fin du neuvième siècle, et beaucoup de noms pharmaceutiques, dont on use aujourd’hui, sont tirés de leur langue.
C’est du même peuple que nous vient la substitution des chiffres simples de notre arithmétique au système compliqué des Romains. Thébith-ben-Korah et Mohammed-ben-Mouça poussèrent les mathématiques jusqu’à la solution des équations du second degré ; et l’on conserve, dans l’université de Leyde, un traité manuscrit de Ben- Omar sur les équations cubiques. Thébith avait traduit les œuvres d’Archimède, et les sections coniques d’Apollonius, dont une partie a été restituée par lui. Toutes les œuvres des géomètres grecs passèrent également dans la langue arabe, et l’aptitude de ce peuple pour ce genre d’étude explique ses talents incontestables en architecture et en mécanique .
Le khalife El-Mamoun avait donné l’impulsion aux recherches astronomiques. Sous son règne, dit Abou-el- Feddah, la circonférence de la terre fut fixée à neuf mille lieues (le chiffre arabe correspond à l’étendue de nos lieues de France ). Bien que la découverte du système solaire ne dut appartenir qu’aux siècles postérieurs, les mouvements des astres, le disque du soleil et les éclipses furent étudiés avec soin, et la science moderne a profité de ces travaux du passé. La fameuse tour Gi-
ralda, de Séville, fut élevée en 1196, par El-Geber, et c’est peut-être le plus ancien, et à coup sûr le plus bel observatoire du monde.
Les écoles publiques, placées à côté des mosquées, n’enseignaient d’abord que la grammaire et le Koran; mais plus tard, de vastes collèges s’ouvrirent pour toutes les sciences. On y subissait des examens comme dans nos universités modernes ; ces séances étaient des jours solennels, et grâce à l’esprit de tolérance des émirs, on vit même des Juifs figurer au sein de leur corps enseignant.
Tel était le vaste édifice scientifique que la religion musulmane avait bâti, après deux siècles d’existence conquérante. A l’impulsion brutale du glaive avait succédé un élan non moins fécond vers les conquêtes de l’esprit. Le Kaire, en Égypte, Kheïr-Ouan, près des ruines de Carthage, et Fez dans les états de Maroc ( Moghreb-el- Aksa) , le disputaient à l’Orient et à l’Espagne mau-’ resque, pour le nombre et la splendeur de leurs établissements. Le nord de l’Afrique, sorte d’appendice où Rome avait porté sa civilisation à la suite de la conquête, renaissait à une vie nouvelle, et oubliait, sous des maîtres plus lettrés, les ravages des Vandales et ceux des grossiers disciples de Mohammed. Quand l’empire des Arabes d’Espagne s’écroula, Fez ouvrit un asile passager aux derniers savants de l’Andalousie, puis il ne resta de cette grande tradition que des souvenirs errants parmi des ruines.
Revenons à l’Algérie.
Cette partie du Moghreb africain occupe un parcours de deux cent cinquante lieues de l’est à l’ouest, et de trente, quarante à soixante, du nord au sud. Elle se par-
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tage en deux zones distinctes, l’une maritime, l’autre intérieure : toutes deux sont parallèles à la mer. Le mont Dyris ou Atlas les partage dans toute leur longueur. Entre sa ligne de faîte et la Méditerranée, régnent plusieurs chaînes secondaires, qui courent dans le même sens; leur hauteur diminue à mesure que l’on s’éloigne du centre du continent; elles forment alors des plateaux successifs qui s’abaissent, comme des gradins, les uns audessous des autres. La première série de ces montagnes intermédiaires, et la plus rapprochée du littoral, communément appelée le Petit- Atlas, longe la Méditerranée et vient se terminer à l’ouest de Bone. Quoique différentes, ces montagnes secondaires ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais elles se relient par plusieurs contreforts qui, se détachant du Grand- Allas, se dirigent vers le nord, traversent les chaînes parallèles et vont finir à la côte qui, sur ce point, se dessine en falaises. Le mont Djerjerah ( mons ferratus des Romains) en est un exemple remarquable.
Cette disposition de groupes montagneux divise l’Algérie en un grand nombre de bassins, sillonnés par des cours d’eau dont la pente et la direction varient à l’infini. Lorsque le versant est très-rapproché de la mer, les rivières sont torrentueuses, et leur lit reste souvent à sec ; mais lorsqu’elles prennent naissance sur un des grands plateaux intérieurs, elles suivent d’abord le prolongement général delà chaîne atlantique, de l’est à l’ouest. Arrêtées par la barrière que leur oppose la chaîne inférieure, elles la minent peu à peu, et finissent par se frayer un passage : ainsi le Chéliff, la Chiffa et le Rummel n’arrivent à la mer qu’après avoir brisé les digues du Petit-Atlas.
Considérée physiquement, la zone maritime présente, surtout vers l’ouest, un système de configuration pareil à celui de l’Espagne. Les Romains désignaient souvent par le nom d’Ilispania tramfretana (Espagne d’au delà du détroit) la Mauritanie Tingitane que les Arabes ont appelée depuis El-Moghreb-el-Aksa (l’extrême région du couchant), vulgairement désignée par les géographes modernes sous le titre d’empire de Maroc. L’Andalousie offre des analogies frappantes avec le sol barbaresque ; les montagnes, chauves et pelées, n’y attirent plus les nuages et la pluie ; les plaines et les vallées sont arides ; partout où la main de l’homme ne rencontre point des eaux fertilisantes, le désert se partage ces régions où l’œil se perd, où la pensée s’attriste, au milieu de solitudes ardentes. Quand on s’élève au sommet de quelques Sierras, on n’aperçoit au loin, sous le ciel, que des plateaux incultes et des pentes nues, dont rien de vivant n’adoucit l’uniformité ; seulement, au fond des vallées serpente, çà et là, une rivière ou un ruisseau, traçant une lisière de verdure où reparaissent les moissons, les vergers et les habitations d’un peuple indolent. Les cimes culminantes de l’Atlas correspondent parfaitement aux montagnes neigeuses de la Sierra Nevada, situées vis-à-vis, dans l’Andalousie et l’ancien royaume de Grenade; Jes deux systèmes ne diffèrent que par leurs dépressions. Le plateau d’Espagne a sa principale pente dans les vastes plaines de l’ouest, tandis que sa dépression vers la Méditerranée est beaucoup moins prolongée et plus escarpée ; en Afrique, au contraire, les grandes plaines se dirigent à l’est. Toutefois le littoral algérien est parsemé de vallées d’une précieuse fécondité ; les plaines de Métidjah, près
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d’Alger, comme celles de Constantine, comme la Bou- Djima, près de Bone, les terroirs du Chéliff, le bassin de l’Habra, et d’autres espaces plus resserrés, aux environs de la Calle, de Philippeville, d’Oran, d’Arzew, de Mostaghanem, de Maskara, de Tlemcen, assuraient de riches produits aux Arabes, malgré l’imperfection de leurs cultures.
La zone intérieure de l’Algérie, ou le Tell , comprend toutes les terres arables, depuis les approches de la côte j usqu’ aux limites naturelles marquées , au su d , par le Grand Atlas. Sur plusieurs de ces points, on se croit arrivé au terme de la végétation et de la vie ; les notions du moyen âge ne vont pas plus loin, et les voyageurs modernes n’hésitaient pas, jusqu’ici, à déclarer infranchissables ces espaces ignorés.- Mais la conquête française a favorisé les investigations de la science, et nous avons appris qu’il n’existe pas un véritable désert au delà des pentes méridionales de l’Atlas. Ce vaste espace, que les géographes laissaient en blanc sur les cartes d’Afrique, commence à se remplir, et c’est à la France qu’appartiendra la gloire d’avoir découvert un nouveau monde dans l’immensité du Sahara.
L’étymologie du mot Sahara vient de Sehaur, terme par lequel les Arabes désignent le moment presque insaisissable qui précède le point du jour, où l’on peut, sùivant leur expression, distinguer un fil blanc d’un fil noir, et où commence le jeûne prescrit à certaines époques par la loi religieuse ; et comme cet instant est plus facilement appréciable pour les habitants de la plaine, que pour ceux dont les montagnes rétrécissent l’horizon, le nom de Sahara ( pays du Sehaur) fut donné, disent les lettrés mu-
sulmans, à la région des plaines sans fin. Au surplus, le mot Sahara, que nous avons traduit par celui de désert, n’entraîne pas , en Afrique, l’idée de dépopulation. Les Arabes, selon ses aspects, le partagent en trois régions. La première, qu’ils appellent Fiafi, contient les habitations groupées sur l’oasis, au bord des eaux, à l’ombre des palmiers. La seconde, Kifar, est la plaine qui produit, après les pluies d’hiver, l’herbe que vont paître les troupeaux des nomades. La dernière, Falat, est la merde sable, tour à tour agitée ou immobile, par les temps d’orage ou de calme, et sur laquelle flottent les caravanes. — Etudié dans son ensemble, le Sahara parait très-accidenté; on y rencontre des villes, des bourgades, des hameaux et des camps de peuplades errantes. Les montagnes, toujours parallèles à la Méditerranée, sont, au nord et à l’est, raides et crénelées ; puis, fuyant vers l’ouest, elles se fondent en dunes mouvantes, et viennent mourir au sud dans les sables. L’hiver, une infinité de torrents s’en échappent; l’été, c’est un réseau d’anfractuosités où s’égarent quelques flaques saumâtres. La partie septentrionale du Sahara nourrit des centres de population considérables; mais ces oasis sont souvent séparées par des espaces dont la traversée exige plusieurs jours de marche ; quelques puits en marquent l’itinéraire et les points de station. Sur chaque grande oasis, des Ksours ou villages nombreux s’abritent dans le rayon d’une ville principale ; et au delà campent, sous la tente, les tribus alliées qui vont, à la belle saison, échanger contre les grains du Tell lès produits de l’industrie locale ou du commerce des caravanes. On s’étonnera sans doute de rencontrer dans le désert des populations sédentaires agglomérées dans des
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centres, la plupart fortifiés, et menant une vie qui, pour être exceptionnelle, offre néanmoins des sujets aussi variés qu’intéressants d’études physiologiques et politiques.
Un coup d’œil sur l’histoire des révolutions africaines donne le mot de cette énigme.
Deux races autochthones bien distinctes occupaient, aux temps les plus reculés, les zones du nord de l’Afrique. Les Numides ou Nomades , peuple pasteur, parcouraient la région des grandes plaines ; une race d’agriculteurs couvrait les vallées; le littoral attirait les colonies étrangères. A l’arrivée de ces nombreuses émigrations, les habitants primitifs refluèrent peu à peu dans les zones méridionales, jusqu’au désert. Les pasteurs, refoulés dans la mer de sable, conservèrent, par leur mobilité, la jouissance de l’espace ; l’état nomade les protégea mieux que n’eùt fait la résistance. Ceux qui vivaient du labeur agricole gagnèrent pied à pied les hauteurs ; étouffés dans la plaine envahie, ils se relevèrent sur l’Atlas. Les conquérants romains et vandales traitèrent de barbares ces fugitifs ; puis, quand au septième siècle de notre ère, les Arabes, venus d’Orient, inondèrent les profondeurs du Moghreb, et dispersèrent aux vents du ciel les débris des puissances du passé ; quand leur innombrable cavalerie, succédant aux cavaliers numides, fut maîtresse du plat pays, les retraites de la montagne, où la défense était plus aisée, où la nature elle-même protégeait les vaincus, abritèrent dans leurs forts de granit ce qui restait des Vandales, et les familles indigènes échappées aux fléaux de la guerre. Le flot arabe brisa sa fougue au milieu des mille crêtes de l’Atlas, et l’immense blocus des montagnards s’est immobilisé jusqu’à nos jours, en Algérie,
comme la haine qui se perpétuait entre la race conquérante et la race exilée. — Aux habitants réfugiés dans les fraîches oasis des régions méridionales se joignirent plus tard les Arabes eux-mèmes, attirés par leurs instincts vagabonds qui devaient trouver à se satisfaire sur un sol aussi bizarrement tourmenté. Il fallait à leurs mœurs indépendantes et sauvages une liberté sans bornes ; ils trouvèrent dans le Sahara une patrie nouvelle, et riches de leurs troupeaux voyageurs, ils affectèrent bientôt de mépriser ceux d’entre leurs compatriotes qui s’occupaient de jardinage ou de grande culture. Forcés toutefois de se mettre en contact par des besoins ou des inimitiés, l’intérêt commun les réunit en petits états, dont les centres s’armèrent de remparts, pour tenir à l’abri de toute attaque les provisions des familles et les réserves publiques. Une double solidarité cimenta ces confédérations. Les dattes, fruit spécial du sol saharien, ne suffisant pas aux conditions de l’alimentation humaine, il fallut recourir aux grains du Tell, et les caravanes s’organisèrent. Les gens des villes en font partie comme ceux de la plaine ; les premiers exportent les objets manufacturés, tels que bernous, haïks, pelleteries, parfums, armes et ustensiles, épices, ivoire, plumes d’autruche, etc. Les seconds échangent leurs bestiaux contre des céréales, puis tous reprennent la route du désert. Les blés sont déposés dans des Silos , ou dans les magasins des bourgades; et les articles achetés aux marchands d’Europe se débitent sur toute la surface du Sahara, jusqu’aux archipels inconnus du Soudan.
Les tribus du Sahara oriental sont particulièrement agricoles ; celles du centre et de l’ouest paraissent plus
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guerrières ; les unes et les autres obéissent à un gouvernement composé d’une assemblée de notables qui ne peut rien décider sans l’avis du chef de la religion, dont la volonté a force de loi. Cette assemblée se nomme Djemâ. Il arrive quelquefois qu’à la mort d’un chef les membres de la Djemà se dispensent de procéder à l’élection de son successeur, et gouvernent par eux-mêmes. Dans d’autres circonstances , lorsque le chef ne remplit pas le vœu populaire , se fait haïr, ou ne convient plus aux notables, sa déchéance a lieu sans secousse et sans révolte , et s’exécute par une sorte d’accord tacite que l’usage a sanctionné. A l’heure de la prière publique , quand sa musique joue , un membre de la Djemâ fait signe aux musiciens de se taire : sans autre formalité, le chef n’est plus qu’un simple particulier, et rentre de luimême dans la vie commune.
La plus célèbre des tribus sahariennes est celle des Ouled-Sidi-Cheïkh. Le village qu’elle habite entoure le dôme blanc d’un marabout dans lequel reposent ses ancêtres. De semblables édifices se rencontrent à peu de distance; la piété naïve des Arabes les enrichit d’offrandes et d ’ ex-voto. Cette puissante tribu, qui se divise en fractions de l’est et de l’ouest, habite sous des tentes qui ont la forme d’un vaisseau renversé, et panaché de bouquets de plumes d’autruche, plus ou moins gros, selon le rang et les richesses de chaque famille. Trafiquants par instinct, les Ouled-Sidi-Cheïkh fréquentent les marchés lointains du désert. Leurs deux chefs suprêmes se prétendent issus en ligne droite du premier Khalifa (lieutenant) du Prophète, Sidi-Abou-Bekr-Seddik. La réputation de sainteté dont jouissent les membres de
cette tribu leur a attaché de temps immémorial un grand nombre de peuplades qui s’intitulent avec orgueil leurs serviteurs, et dont le dévouement fidèle accroît leur puissance. Aussi sont-ils souvent invoqués comme juges conciliateurs des querelles qui s’allument entre les tribus voisines. Ils mènent au désert une vie splendide, aiment les vêtements chargés d’or, les armes brillantes et les équipages de chasse; ils courent la gazelle et l’autruche avec des meutes de lévriers qu’ils font voyager à dos de chameau. Les montagnes de leur territoire sont peuplées de beaux villages, qui, petits ou grands, se ressemblent par leur situation, tantôt dans une gorge, tantôt sur un mamelon, et la plupart sans autre défense que leur assiette naturelle.
Au delà des oasis et des espaces habités par les tribus nomades ou sédentaires, régnent les Touareg. Il est difficile de circonscrire exactement leur pays, la vie exceptionnelle que mènent ces pillards errants. On les aperçoit partout dans cet immense périmètre cerclé par une ligne qui, partant de la ville d’Insalah, à deux cents lieues sud-ouest d’Alger, descend vers la cité mystérieuse de Timbektou, longe le Niger de l’ouest à l’est, et remonte par le Fezzân jusqu’à R’dhamès, le point extrême de la régence de Tripoli. C’est là le véritable désert, l’océan de sables dont les Touareg se sont faits les pirates. Un grand archipel montagneux, égaré vers le centre à peu près de cette immense cité, et qu’on appelle le Djebel- Hoggar, est le repaire de ces hommes de proie qui prétendent tirer leur origine des Turcs, et affectent de traiter les Arabes en peuple vaincu. Quelques fractions des Touareg campent vers le nord du Sahara; les autres
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jalonnent le centre ; les derniers , postés au sud , en avant de Timbektou, tiennent cette ville dans un état de blocus perpétuel; ils gardent à la fois les portes occidentales du désert et celles du Soudan, prélèvent sur les caravanes un droit de sortie, un tribut de passage, et pillent à l’improviste celles qui pensaient se soustraire à leur surveillance. Ces peuplades, même celles qui avoisinent Timbektou, sont de race blanche ; mais autour des autres villes du Soudan, leur sang est mêlé par l’alliance avec les races nègres. Population vigoureuse, d’une énergie et d’une sobriété à toute épreuve, les Touareg vivent de dattes et de lait de chamelles; ils passeraient deux ou trois jours sans nourriture plutôt que de manquer l’occasion d’une razzia. Leur costume consiste en une robe noire très-ample ; sous ce vêtement ils portent un pantalon à l’européenne, que soutient sur les hanches une ceinture de laine. Leur tête est rasée, à l’exception d’une touffe de cheveux qu’ils ne coupent jamais , et qui devient parfois si longue qu’ils sont obligés de la tresser. Quoique musulmans, ils prient fort peu, ne jeûnent jamais, et se dispensent de toute pratique de culte extérieur. Les caravanes qui se mettent en route au printemps cherchent à garantir leur sécurité en achetant, à prix d’or, la protection des chefs les plus voisins de ces bandits. Celles qui, fortes de leur nombre, veulent forcer le passage , tombent tôt ou tard dans des embuscades de douze à quinze cents hommes, qui, montés sur des chameaux de la race la plus agile, appelée Mahari, sillonnent les plaines et les dunes de sable, avec une rare adresse à dérober leurs mouvements derrière les moindres plis de terrain. Dès que l’occasion
d’attaquer leur semble favorable, les Touareg, armés de lances, de sabres à deux tranchants, et d’un bouclier de peau d’éléphant, poussent un cri de guerre effroyable, et fondent avec une audace irrésistible sur les voyageurs surpris. Le pillage succède au meurtre, et les vaincus, morts ou criblés de blessures , sont abandonnés au milieu des solitudes. Quand l’époque des caravanes est passée, les Touareg viennent effrontément vendre leur butin sur les marchés du nord. Il n’y a au reste qu’une voix parmi les Arabes sur leur compte : « Ils n’ont point d’amis, vous disent- ils ; il n’y a de bon chez eux que leurs tentes et leurs chameaux. Braves, rusés, patients comme tous les animaux de proie, ne vous fiez jamais à eux, car ils sont de mauvaise parole. Si vous recevez l’hospitalité chez l’un d’eux, vous n’avez rien à craindre de lui sous sa tente, ni quand vous serez parti ; mais il préviendra ses amis, qui se mettront à votre poursuite, et ils se partageront vos dépouilles. »
Voilà, mon cher Ferdinand, les véritables brigands Bédouins, dont parlent avec effroi les relations de tant de voyageurs. Il ne faut pas les confondre avec les Arabes, qui nous sont connus depuis peu de temps, il est vrai, mais sur lesquels des officiers français distingués, et qui ont eu l’occasion de les étudier de près, en allant vivre au milieu d’eux, se sont empressés de porter un témoignage bien plus favorable, et aussi impartial qu’éclairé.
Le fanatisme est moins enraciné chez les Arabes qu’on ne le croit généralement. Quoique attachés à leurs croyances, ils sont assez disposés à s’affranchir des pratiques extérieures; mais dans ce qu’elle a d’essentiel, leur foi est vive et en même temps tolérante. Je ne t’en
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donnerai qu’un exemple. A l’époque de nos luttes les plus acharnées avec l’émir Abd-el-Kader, dont je te raconterai plus tard l’histoire intéressante, un prêtre français, courageux et dévoué, osa se risquer au milieu des tribus ennemies pour aller demander à Abd-el-Kader la liberté de cinquante-six soldats prisonniers. Ce missionnaire de la charité rencontra presque à chaque pas des tribus fugitives qu Abd-el-Kader faisait émigrer à l’approche des troupes françaises. Tous ces exilés, hommes, femmes , enfants même , le saluaient avec respect. Les plus curieux venaient lui demander quel motif l’attirait au milieu de leurs solitudes, et sur sa réponse, qu’il allait chercher nos prisonniers au camp de l’émir, ils lui disaient : Que Dieu t’accorde bon voyage et plein succès! Sa pieuse mission réussit en effet, et Abd-el-Kader lui rendit nos soldats, sans accepter de rançon. La conséquence naturelle d’un fait si remarquable, c’est que nous parviendrons un jour, en Afrique, à faire succéder aux maux inséparables de la guerre les bienfaits de la civilisation.
Supposons que, dans cinquante ans d’ici , les Arabes fournissent des généraux à nos armées , des organes à nos lois , des députés à nos chambres législatives , des écrivains à la science, des peintres à nos ateliers, des poètes à nos gloires , ce changement serait-il plus surprenant que celui qui s’est opéré entre la France de 1 780 et la France de 1830? Combien de fils des sauvages des Pyrénées, de l’Aveyron, de la Bretagne, ne brillent-ils pas maintenant parmi nos notabilités sociales? Pourquoi donc les fils des sauvages de l’Atlas ne parviendraient-ils pas avec le temps à ce degré de progrès? On a lmp sou-
vent considéré la race arabe comme n’ayant rien changé «à ses anciennes habitudes de fanatisme et de barbarie ; ce jugement erroné est devenu une croyance fixe, même pour un grand nombre d’esprits sérieux ; et cependant il faudrait fermer les yeux à toute vérité historique, pour ne pas reconnaître avec quelle étonnante facilité cette race spirituelle, intelligente et vive, a subi plusieurs fois les transformations les plus brillantes et le contact d’une civilisation très-avancée. Il faudrait oublier que l’empire arabe, que la résidence des khalifes ont été longtemps le foyer des lumières, quand elles étaient éteintes dans notre Occident ; il faudrait nier que les Maures, venus de cette même Afrique après avoir conquis l’Espagne, lui rendirent les plus beaux jours de la domination romaine; qu’à Cordoue il y avait des savants, quand chez nous les clercs seuls savaient lire et copier ; que les Arabes venus d’Afrique, les montagnards kebaïles eux-mêmes (car ceux-ci sont aussi venus en Espagne au secours de leurs frères contre les armées chrétiennes), que les Arabes, dis-je, étaient un peuple ami des arts , qui a laissé des traces magnifiques de son passage, et à qui les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la chimie, n’étaient pas étrangères, puisque nos ancêtres les étudièrent dans leurs livres et dans leurs écoles. Ne soyons point injustes envers eux ; les Romains et les Grecs avaient été leurs maîtres ès-sciences ; ils furent les nôtres à leur tour ; le moyen âge leur doit la plus grandiose de ses institutions, la chevalerie ; leurs mœurs étaient polies , quand nous étions encore aussi barbares qu’ils le sont maintenant. Les races humaines sont longtemps, toujours reconnaissables, et le beau type arabe était trop fortement prononcé pour
UNE LEÇON D’HISTOIRE
s etre effacé. L’Arabe avec nous peut redevenir ce qu’il fut; il peut apprendre comme apprirent ses aïeux. Sans doute il est déchu, mais pas autant que bien d’autres peuples ; il pourra se relever comme homme , comme être doué d’intelligence, animé du souffle divin ; il est aussi disposé qu’ autrefois aux grandes choses, et son développement ne s’est stérilisé en Afrique, que sous le joug avilissant de la domination turque, qui imposa au sol conquis trois siècles de ravages et d’oppression. Je vais, mon ami, te retracer en quelques mots les principaux événements de cette période hi^orique.
L’histoire de l’Algérie , comme celle des autres états barbaresques, n’acquiert une véritable importance qu’au commencement du seizième siècle.
Vers l’an 1482 de notre ère, sous le règne de Bajazet II, sultan des Turcs, un Spahis ou cavalier de Roumélie, nommé Yakoub d’Yenidjewardar, s’était fixé dans l'ile de Mételin, l’ancienne Lesbos, où il avait épousé la veuve d’un prêtre grec. De ce mariage il eut d’abord trois filles qui furent élevées dans la religion chrétienne, et dont l’une se fit même religieuse ; puis quatre fils, Elias, Isahac, Haroudj et Kheïr-Eddin. Leur père, qui avait occupé autrefois un poste assez élevé dans la marine de Bajazet , s’étant expatrié pour se soustraire au châtiment de quelque délit , avait acheté une barque à Mételin pour faire un petit commerce dans l’archipel. Après sa mort, qui ne leur laissait aucune fortune, ses fils embrassèrent des états différents : Elias voulut étudier le Koran pour devenir marabout ; Isahac se fit charpentier, Haroudj matelot, et Kheïr-Eddin potier.
Haroudj, doué d’une ardente imagination, et suppor-